CHAPITRE NEUVIÈME
ment de la raison individuelle, ni dans l’autorité générale, ou le consentement commun, que lui répondrait-il ? Il n’a pas songé à ce cas , dont il parait n’avoir pas même soupçonné la possibilité. A l’entendre , ou s’imaginerait que la certitude de l’acte de foi dépend nécessairement de la raison individuelle , ou de la raison générale. Il a cependant lu Bossuet qui assurément n’appuie la certitude de la foi ni sur l’une ni sur l’autre.
Il y a plus. Je suppose que lorsque M. G. fait un acte de foi, il se sert de la formule ordinaire aux Catholiques et proposée dans les catéchismes, et qu’il dit : Je crois... parce que vous l’avez révélé , et qu’étant la vérité même vous ne pouvez ni vous tromper ni nous tromper. On ne dit pas, il est vrai ,, parce que ma raison individuelle me prouve que je dois croire ; mais on ne dit pas davantage , parce que la raison generale m’ordonne de croire. Comment donc M. G. n’a-t-il pas vu que sa profession de foi est en contradiction manifeste avec sa doctrine; puisque tandis qu’il enseigne que le principe ou le motif de la foi est l’autorité de la raison générale , il fait profession de croire uniquement sur le motif du témoignage infaillible de Dieu ? Et en effet, croire sur un autre fondement, quel qu’il soit, ce ne serait plus avoir une foi divine.
Mais , demandera-t-on , sur quel fondement croit-on que Dieu a révélé telle vérité , ou en général que Dieu a révélé quelque chose ? On
448 EXAMEN d’un ouvrage , ETC.
peut le croire de foi humaine sur les preuves qu’on a de la révélation , ou sur nu témoignage digne de loi ; mais on ne le croira d’une loi divine que lorsque Dieu lui - même éclairera l’entendement d’une lumière surnaturelle, excitera la volonté et mettra la foi dans le cœur ; Dei enim donum est. Supposons un missionnaire prêchant chez des Inhdèles ; ceux qui , frappés des vérités qu’il leur expose, touchés de son zèle , de sa charité , convaincus par ses miracles, ajoutent foi à ses discours, n’ont pas pour cela seul une foi divine. Ils la recevront dans le Baptême , ou avant le Baptême , s’il plaît à Dieu de la leur donner. Voilà ce que nous enseigne la doctrine Catholique. Dire que la certitude de l’acte de foi dépend d’un jugement de la raison individuelle , ce ne seraitrien moins que soutenir une proposiUon hérétique. J'abandonne à qui cela appartient le jugement qu’on devrait porter d’une proposition qui énoncerait que le principe de foi ( divine) réside dans la raison générale, ou que la certitude de la foi dépend de l’autorité générale , du consentement commun. Je n’ai garde de m’arroger le droit de qualifier la doctrine que je combats , il me suffit d’en faire voir la fausseté. Il me paraît que l’Anteur combat une erreur imaginaire par une erreur réelle. Aucun Théologien Catholique n’a jamais soutenu que la certitude de la foi dépendit d’un jugement de la raison individuelle ,
CHAPrntE NEUVIÈME. 449
mille voix se seraient aussitôt élevées contre lui et il eût été condamné. La raison , soit individuelle , soit générale , ne peut jamais nous donner qu’une certitude humaine et naturelle , dont il n’est nullement question ici. On pour, rait avoir une certitude entière et complète de la révélation , et par conséquent y croire , sans avoir la foi divine , cette foi qui est un don de Dieu et qui a toute sa certitude de Dieu. Combien d’ennemis de la Religion ont avoué au lit de la mort qu’ils n’avaient jamais douté de la vérité qu’ils avaient combattue ? Us n’avaient pourtant pas la foi ( divine ) , et s’ils l’avaient reçue dans leur enfance , leur raison rebelle l’avait rejetée par suite de la perversité de leur volonté. Us avaient perdu la foi sans perdre la certitude. Les démons ont une certitude complète des mystères de la foi , mais iis n’ont pas la foi.
On peut juger de là combien est fausse la doctrine qui identifie le principe de certitude avec le principe de foi. L’idée de la foi emporte celle de la soumission de notre esprit, et d’une soumission volontaire et libre ; car, la foi étant méritoire , elle appartient plus à la volonté qu’à l’entendement. On peut être certain malgré soi, mais il n’y a pas de foi proprement dite, sans acquiescement de notre volonté. Qu’on ne s’imagine pas, au reste , que je contredise ici ce que j’ai dit ailleurs sur l’autorité de saint Thomas et
45o EXAMEN d’un ouvrage , ETC.
de saint Augustin , que l’acte raisonnable de la foi , ralionabile obsequium , est toujours précédé de quelque certi tude : « ( I ) Non enim crederet , nisl » videret ea esse credenda. « (2) Nisi aliquid intel- » ligat , nerno potest credere in Deum. » La foi infuse , comme le dit Bossuet, ne nous fait pas croire par enthousiasme et sans motif; le Saint- Esprit , qui est dans le cœur de l’enfant baptisé , n’empéche sans doute pas le développement de la raison; il le favorise au contraire et le dirige. C’est lui qui met les motifs de crédibilité à la portée de l’intelligence de l’enfant, et lui en fait sentir l’évidence à mesure qu’ils lui sont proposés. Si le doute ne peut pas avoir lieu, c’est précisément parce que la saine raison ne peut jamais être en contradiction avec la foi , l’une et l’autre ayant Dieu pour auteur. L’enfant ne comprend pas tout ce qu’on lui propose, mais ce qu’il comprend est en parfait accord avec ce qu’il croit. La foi et la raison sont en lui avant qu’il puisse en avoir l’exercice ; elles se développent simultanément, et, à proportion qu’elles se développent, il croit et voit ou comprend qu’il doit croire et que sa foi est conforme à sa raison. Il ne pourrait voir, ou s’imaginer voir le contraire, qu’autant qu’il se révolterait contre Dieu et qu’il refuserait d’écouter l’Esprit -Saint
(1) • Car il ne croirait pas , s'il ne rojait qnll faut croire. •
(a) • Personne ne peut croire en Dien , s'il ne comprend • quelque chose. >
CHA.PITAE NEDVlèME.
qui parle à sa raison. « (t) In interiore homine » habitat veritas , intus habet unde non dubi- » tet. » Cette parole du Sauveur , que nous n’avons d’autre maître que lui , Magister vesterunus est, Christus , en qui se vérifiera-t-elle, sinon dans l’ame innocente en qui habite l’esprit de Jésus-Christ ? La parole qui nous propose des vérités est extérieure, personat foris ; mais celui qui nous en donne l’intelligence est en nous, a (^a) Doctor illuminât exleriiis per rni- » nisterium , catechizando ; sed Deus illuminât » interiiis baptizatos , prœparans corda eorurn » ad recipiendam doctrinam veritatis , secundùm » illud : ( Joan. vi. ) Est scriptum in Prophetis , » Erunt omnes docibiles Dei. » ( S. Th. 3. q. Gq. art. 5. ad a. )
Cette analyse de la foi , très - certainement conforme à la Doctrine Catholique, est aussi entièrement dans les principes de Bossuet, tout Cartésien qu’il e.st , et , je crois , de tous les Théologiens qu’il plaît à l’auteur de désigner sous cette dénomination. Il semble donc que, puisque l’Auteur avait annoncé la prétention
(i) • Lavérilé bablte dans nnléricnr de rhommo. — lia en 1 lui quelque ebose qui l'em pèche do douter. >
(i) • Le docteur écLiire extérieurement par l'cxerciee de son
> minislèrc , en cnscigiiaut le catéchisme ; mais Dieu éclaire
> intérieurement ceux qui sont baptisés , en préparant leun ■ cœurs i receroir la doctrine de la xérité , selon cette parole
• de saint Jean : U est écrit dans les Prophéties ; Tons écouteront
• les leçons de Dieu. •
45a EXAMEW d’üH ouvrage , ETC.
de redresser Bossuet et de donner des réponses meilleures que celles de ce Prélat , il fallait commencer par montrer ce qu’il y a de défectueux dans sa réponse à la difficulté du ministre. M. G. aime mieux supposer que Bossuet n’a pas su répondre , ou que , la souveraineté , l’indépendance, l’infaillibilité de la raison individuelle étant une chose admise des deux adversaires, il n’a pu répondre que sur ce principe absurde. Quiconque a lu la Relation de la conférence est en état d’apprécier cette supposition aussi injurieuse à Bossuet que contraire à la vérité. Nous savons que Claude , avec toutes les ressources d’un esprit subtil , et d’une vigoureuse dialectique , ne trouva rien de solide à opposer à son adversaire. Eût-il également rendu les armes à celui qui entre aujourd’hui en lice pour faire mieux que Bossuet ? J’en doute. Je pense que le lecteur qui n’a pas été scandalisé de voir l’Auteur s’unir à Claude contre Bossuet , ne peut pas l’être de me voir prendre la défense de Bossuet contre ce nouvel adversaire , et démontrer que Claude , après avoir remercié M. G. avec sa civilité ordinaire de la peine qu’il a prise de répondre pour lui à Bossuet , n’aurait pas eu de peine à faire voir que les réponses suggérées par la nouvelle doctrine sont loi n d’avoi r la sol id i té qu’on voudrait leur attribuer. Je m’imagine l’entendre répliquer à M. G. à peu près en ces termes.
« Vous dites que , si le principe de certitude
CHAPITRl ITEÜVIÈMK. 453
réside dans la raison générale , Vhomme ne peut jamais avoir aucune raison d'examiner si ce qu'elle atteste est vrai , de douter de ce qu’elle enseigne , puisque ce serait examiner si ce qui est certain est vrai , douter de la certitude. Oh ! cela est indubitable. Si Bossuet avait dit qu’en supposant à l’Eglise une autorité infaillible et divine , il est inutile d’examiner si ce qu’elle atteste est vrai , il n’e*st pas permis de douter de ce qu’elle enseigne , assurément , nous n’eussions eu aucune contestation là-dessus ; mais il n*était pas homme à mettre en avant une vérité si niaise , pas plus que je n’étais homme à la contester. Il me parait que la peine que vous prenez de prouver votre assertion est une peine perdue ; car s’il est possible de trouver un homme qui soutienne qu’on doit examiner si ce qui est certain est vrai et douter de la certitude , je n’y vois d’autre remède que d’envoyer cet homme aux petites maisons. Je vous prie de croire que notre controverse a été plus sérieuse et plus digne d’hommes ayant l’usage de la raison. Bossuet soutenait qu’on doit reconnaître dans la vraie Eglise une autorité infaillible , une autorité divine dont on doit recevoir les décisions sans examen ; je disais , au contraire , que l’autorité de l’Eglise ne peut jamais être qu’une autorité humaine et faillible , après laquelle il est toujours permis d’examiner. Je disais de plus qu’en
454 EXAMEN d’dN OUVRAGE , ETC.
toute hypothèse, Texamen est toujours nécessaire du moins pour connaître quelle est la vraie Eglise. Bossuet convenait de la nécessité de l’examen pour l’Inûdèle qui n’a pas d’autre moyen pour parvenir à cette connaissance , mais il niait que l’examen lût nécessaire à celui qui était né et qui avait été élevé dans le sein de cette Eglise. Il prétendait que la foi infuse reçue dans le Baptême et le Saint-Esprit suffisaient pour tout expliquer ; il disait qu’en vertu de cette foi infuse et de l’opération intérieure du Saint-Esprit , l’enfant dont la raison se développe parvient à la connaissance de l’Eglise, sans avoir besoin de passer par le doute , ni même d’examiner. On peut voir dans les Relations qui ont été publiées les raisons que nous avons apportées de part et d’autre ; mais voilà exactement le sujet de notre dispute.
i> Vous vous mettez aujourd'hui à la place de Bossuet , vous prétendez qu’il n’a pas su me répondre ; il ne m’appartient pas de vous contredire sur ce point; mais puisque vous avez la prétention de me réfuter plus efficacement , vous ne pouvez trouver mauvais que celui qui a o.sé tenir tète à Bossuet , prenne la même liberté à votre égard et vous fasse voir que vos raisons ne sont pas convaincantes. Bossuet m’opposait l’autorité de la vraie Eglise , qu’il disait être une autorité divine , et les preuves qu’il douuait de la divinité de cette autorité