CHAPITRE TROISIÈME
Du Cartésianisme par rapport au principe de Foi.
M. G. fait dire aux pauvres Cartésiens bien des sottises et se donne le plaisir de les battre à son aise. Je leur laisse le soin de se défendre et me contente de dire que parmi les Théologiens Catholiques il n’en est pas un seul , que je sache , qui soutienne que le princip>e de foi d’une vérité quelconque soit dans la raison. Tous reconnaissent que ce qui se prouve par la raison appartient à la. science et non à la foi ; tous admettent la distinction lumineuse de saint Augustin , quod intelligimus rationi debemus , quod credimus auctoritati. Tous les argumens de M. G. portent donc à faux , du moins en tant qu’il attaque les Théologiens. Il leur suppose des principes qu’ils n’admettent pas , et tous ses efforts sont employés à combattre un fantôme de son imagination. Il cite un passage de saint Thomas pour prouver que l’on ne peut parvenir à la connaisssnce de Dieu par le raisonnement, etil ne fait pas réflexion que la connaissance de Dieu dont parle saint Thomas dans le passage cité , et que ce saint Docteur donne pour principe de perfection , n’est pas seulement la connaissance de son existence , laquelle ne constitue pas la perfection de l’homme. Celui qui a mis en thèse que l’existence de Dieu peut
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se démontrer par la raison , et qui en apporte luimême cinq démonstrations différentes , celui qui a dit que l’existence de Dieu n’est un objet de foi que pour celui qui n’en a pas la démonstration , ne peut sans doute pas se contredire au point de soutenir que cette connaissance ne peut s’acquérir que par la foi. Cette réponse est décisive. Mais il ne sera pas inutile de faire voir que saint Thomas a réfuté d’avance le nouveau système dans les endroits mêmes de ses écrits où les défenseurs de ce système croient trouver un appui. Voici d’abord le texte apporté en preuve par M. G.
« ( I ) Remaneret igitur humanum genus , sisola » rationis via ad Deum cognoscendum pateret , » in maximis ignorantiœ tenebris ; cùm Dei cog- » nitio , quæ homines maximé perfectos et honos » facit , nonnisi quibusdam paucis , et his paucis » etiam post temporis longitudinem proveniret. » ( contra Gentes ,1. i. c. 4- )
Saint Thomas , au chapitre quatrième du premier livre contre les Gentils , où on lit ce passage , commence par établir qu’il y a en Dieu des vérités accessibles à notre raison , et d’autres vérités auxquelles notre raison ne peut
(i) 0 Si donc on ne ponTait parrcnir à connaître Dien que B par la seule Toie de la raison , le genre humain resterait dans ■ les ténèbres d'une profonde ignorance , puisque cette con- > naissance , qui est le principal mojcn de rendre l'homme B bon et parfait , n'arriterait qu'à un fort petit uombre d'hom- » mes et après un long espace de temps, b
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atteindre , et il affirme que la révélation de ces deux classes de vérités est utile à l’homme, «(i) Duplici igitur veritate divinorum inteUigibi- » Uum existente , una ad quam rationis inquisitio » pertingere potest , altéra quœ omne ingenium » humanœ rationis excedit , utraque convenien- « ter divinitus credenda proponitur. » Le saint Docteur apporte trois raisons qui prouvent l’utilité de la Révélation des vérités auxquelles notre raison pourrait parvenir indépendamment de la révélation, La première est que , la connaissance de ces vérités demandant une étude sérieuse , peu de personnes pourraient l’acquérir , à raison des divers empêchemens qui ne permettent pas au grand nombre de se livrer à cette étude ; la seconde , que ceux même qui pourraient s’y livrer n’acquerraient une si précieuse connaissance qu’après un temps très-long ; la troisième , que , vu la faiblesse de notre entendement , il serait à craindre qu’à des connaissances précieuses ne se joignissent bien des erreurs , des doutes , des hésitations , qui nous seraient très-nuisibles. Et il conclut par ces paroles : « (a) Salubriter 1) ergo divina providit clementia ut ea etiam quœ
(i) a Les TjriU^s , qui ont Dieu pour objet et qui peuvent ■ être connues , étant de deux sortes , l'une i laquelle la raison » humaine peut atteindre par ses eflbrts , l'antre qui est au-des> a sus de toute raison humaine , il est convenable que ces deux « sortes de vérités soient proposées à notre foi. s
(a) a C'est donc une disposition salutaire de la divine Provi- « dence de nous proposer comme objets de foi même les vérités
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» ratio investigare potest , fide tenenda prcecipe- » ret , ut sic omnes de facili passent divinœ cog- » nitionis participes esse et absque dubitatione » et errore. »
Je ne cherche pas si cette doctrine de saint Thomas peut ou on ne peut pas se concilier avec les principes Philosophiques de Descartes , mais je suis assuré qu’elle n’a rien que puisse désavouer un Théologien Catholique. Tout y est incontestable. Il est certain que les connaissances que nous pouvons acquérir par notre raison exigent du travail et du temps ; il est certain que mille obstacles nous détournent de l’étude qui peut seule nous procurer ces connaissances ; il est certain enfin que dans la recherche de la vérité , et surtout des vérités qui nous imposent des devoirs , la faiblesse de notre entendement et la dépravation de notre volonté nous rendent sujets à bien des erreurs. Qui pense à nier cela? Nous devons donc regarder comme un grand bienfait la révélation , qui met à la portée de tous les hommes et fait connaître sans travail des vérités auxquelles notre raison pourrait atteindre par ses propres forces , mais avec de longs et pénibles efforts auxquels peu de personnes voudraient ou pourraient se livrer, Grâce à ce bienfait , un enfant , instruit de son caté-
» auxquelles la raison pent atteindre , aGn qnc tous poissent aroir » facilement la connaissance de Dien , sans mélange de doute ni • d’erreur, s
CHAPITHE TROISIÈME. jZ"]
chisme , en sait aujourd’hui sur Dieu et sur son ame bien plus que n’en savaient les beaux génies de l’antiquité après de longues études et avec le secours de la raison universelle qui ne leur a pas manqué.
Voilà l’abrégé de tout ce que dit saint Thomas en ce chapitre , étonné trouvera pas un Théologien Catholique qui songe à contredire une doctrine qui est enseignée dans toutes les écoles. Mais cette doctrine s’accorde-t-elle également avec celle de notre Auteur ? Si cela était , nous serions bientôt d’accord ; mais il me semble voir entre ces deux doctrines une opposition manifeste , et je suis étonné qu’il ait cité , comme étant en sa faveur , une autorité qui le condamne évidemment. En effet , M. G. établit comme un principe fondamental [p. 24. ) qu’il est de l’essence de la foi que l’esprit de l'homme soit par lui-même faillible sur chacune des vérités qu'il doit croire ; c’est-à-dire , comme il s’explique lui-même , que la raison ne puisse avoir par voie de démonstration la certitude d’aucune vérité révélée. Saint Thomas au contraire met en principe qu’il y a des vérités qué nous pouvons connaître par notre raison , et qu’il est convenable que Dieu nous révèle , non pas précisément pour que nous puissions en avoir la connaissance , mais pour que cette connaissance nous soit plus facile et qu’elle soit à la portée de tout le monde. L’opposition ne saurait être
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plus complète , puisque l’un dit : Nous ne pouvons avoir par notre raison la certitude d'aucune vérité révélée ; et l’autre : Dieu nous a révélé des vérités dont nous pouvons avoir la certitude par voie de démonstration. » Divina » prodivit clementia nt ea etiam quæ ratio in- » vestigare potest fide tenenda præciperet. » Qu’on juge par cet exemple du fond que l’on peut faire sur les citations que fait l’Auteur de quelques textes des saints Pères pour appuyer une théorie qui leur était inconnue.
J’ai dit que , dans le passage cité , saint Thomas , par la connaissance de Dieu qui constitue la perfection de l’homme , entend une connaissance bien plus étendue que celle de l’existence de Dieu , et la chose est assez évidente : mais si quelqu’un en doute , qu’il entende le saint Docteur s’expliquer lui-méme: «(i) UUima perfectio » ad quant homo ordinatur , consistit in per- » Jecta Dei cognitione ; ad quam quidem perve- » nire non potest nis'i operatione et instructione » Dei , qui est sut per/ectus cognitor. » ( q. 14. de fide , art. 10. )
Pour connaître plus à fond la doctrine de saint Thomas sur la question présente , écoutons-le expliquant lui-méme le plan de son ad-
(1) «La plas haute perfection à laquelle Thomme doit parrenir » consiste dans la pleine connaissance de Dieu ; et il ne peut » Tattcindre qne par Topération et reaKigiiement de Dieu qui a se coanalt parfaitement lui-méme. u