CHAPITRE QUATRIÈME
dre le sens que présente l’assemblage de ces mots. Examinons la notion qu’il nous donne de la raison individuelle , et faisons nos efforts pour la concevoir.
a Maintenant, dit-il (j>.6’j.) , qu’est-ce que la » raison dans chaque homme ? ce terme géné- » ral comprend deux choses très-différentes. Pre- » mièreraent , elle est une participation à la rai- » son commune à tous les hommes ; sous ce rap- » port , la raison dans chaque homme n’est que » cette raison universelle individualisée en lui. » Secondement, la raison dans chaque homme se » compose de jugemens purement individuels. »
Quelqu’un pourra s’imaginer voir une contradiction manifeste dans cette notion. Eu effet , on ne conçoit pas aisément comment une raison qui se compose de jugemens individuels peut être une participation à la raison commune , ou être cette raison commune individualisée. Ce sont là , dit l’Auteur , deux choses très-différentes. Oui , et tellement différentes , que ce sont évidemment deux raisons ; car la raison qui est une participation à la raison commune , ou qui est la raison commune elle -même individualisée , est essentiellement autre chose qu’une raison composée de jugemens individuels. L’homme a donc deux raisons , la chose est incontestable dans les principes de l’Auteur. Mais ces deux raisons sont-elles également faillibles ? Point de doute pour la raison composée
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de jugemens individuels ; elle est , dit l’Auteur , essentiellement faillible. Mais en est-il de même de la raison qui est une participation à la raison commune , ou la raison universelle individualisée ? Non , répond l’Auteur , car si la raison universelle individualisée était également faillible , dès lors nul moyen de posséder certainement la vérité , nulle raison par conséquent. Voilà qui est admirable. Nous avons en nous deux raisons , l’une essentiellement faillible , l’autre essentiellement infaillible. J’aurais bonne envie de trouver cela clair ; cependant il me reste encore une difficulté. Cette raison essentiellement faillible , composée de jugemens individuels , par qui est-elle composée , ou qui est l’auteur des jugemens individuels qui la composent ? C’est un axiome qui jusqu’à présent a été communément reçu , que rien ne peut être sa propre cause. IViAil potest esse sui causa. Je conçois , comme je puis , la raison qui est une participation à la raison commune, ou la raison commune individualisée ; mais je ne puis absolument me former une idée quelconque d’une raison qui se composerait elle-même. Je suis donc forcé de chercher la cause ou le principe des jugemens qui composent cette raison faillible , dans une autre raison ; car tout jugement suppose , je pense , une raison préexistante ; or je n’en trouve d’autre que la raison universelle individualisée. Or cette raison étant infaillible , même
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individualisée , il me porait que ses jugemens doivent aussi être infaillibles , d’où il suivrait que la raison faillible se composerait de jugemens infaillibles.... Ici je me trouve dans un labyrinthe auquel je ne vois pas d’issue. Je ne puis m’empêcher de penser que l’Auteur aurait dû , avant tout , donner une définition claire et précise de cette raison commune ou universelle , qui s’individualise et qui reste essentiellement différente des raisons individuelles. Il n’y a pas songé, et c’est un malheur ; car cela aurait peutêtre jeté un peu de lumière sur sa métaphysique.
Pour tâcher d’obtenir des éclaircissemens , je proposerai quelques questions à l’Auteur. Lorsque Dieu créa le premier homme , il lui donna sans doute la raison , et comme Adam formait à lui seul tout le genre humain et pourtant n’était qu’un individu , quelle notion donneronsnous de sa raison , dans les principes de l’Auteur ? Devons-nous dire qu’il avait à la fois et la raison commune et la raison individuelle , c’est-à-dire , que sa raison était en même temps et la raison commune elle-même , et une participation à la raison commune , et un composé de jugemens individuels ? Ou bien y avait-il en lui trois raisons comme il y en a deux en nous ? Lorsqu’ensuite Dieu donna une compagne à l’homme , la raison dont elle fut douée fut-elle tout simplement une raison semblable à celle de l’homme , comme o(i le croyait communément dans les
I^a EXA.MEÎT d’un ouvrage , etc.
écoles , ou bien faut-il dire qu’elle fut une participation de la raison commune qui existait déjà dans l’homme , de sorte qu’elle fut redevable à l’homme de sa raison à peu près comme elle lui fut redevable de son corps ? Lorsqu’ils eurent ensuite des enfans , leur communiquèrent-ils la raison comme ils leur communiquèrent la vie ? La raison d’Adam était-elle infaillible ? Et si elle n’était pas infaillible , combien dut-il avoir d’enfans pour que la raison commune commença à jouir du privilège de l’infaillibilité. Mais je sens que ces questions doivent déplaire à l’Auteur et le mettre de mauvaise humeur ; il ne veut point de ces hypothèses et exige que nous considérions l’homme dans l’état présent de la société. Il semble pourtant que lorsqu’il s’agit delà recherche des principes il n’est pas déplacé de remonter aux origines. Mais , soit ; transportons-nous à une époque plus semblable à celle où nous sommes , au temps de Mathusalem, par exemple , etdeNoé. Le genre humain devait être alors aussi nombreux ,ou plus nombreux qu’il ne l’est à présent ; la vie des hommes était plus longue , la raison de la société , la raison commune , universelle , était dans toute sa force. Survint le déluge , qui détruisit tout le genre humain , à l’exception de huit personnes. Faut-il dire que la raison universelle fut enveloppée dans le naufrage ? Ou bien admettronsnous qu’elle fut conservée tout entière dans ces