CHAPITRE QUATRIÈME
avec celle de l’Auteur dont j’examine l’ouvrage. Par le mot raison M. de La Mennais entend deux facultés totalement distinctes , et M. G. par le même mot comprend deux choses très-différentes. Mais ces deux choses ne sont pas des facultés ; car on ne peut pas dire qu’une participation à la raison commune soit une faculté , et un composé de jugemens ne saurait non plus être une faculté. Le maître et le disciple ne paraissent donc pas d’accord. ^lais peut-être que la notion de la raison commune ou universelle les conciliera. Comme notre Auteur ne s’explique nulle part clairement sur ce point, et qu’il paraît croire que c’est une chose trop claire pour avoir besoin d’explication , je consulte de nouveau l’Auteur de X Essai , et heureusement il me donne à choisir entre plusieurs définitions.
M. de La Mennais ayant , comme nous l’avons vu , donné une définition de la raison en général , il semblerait que sa définition doit convenir à toute raison , et par conséquent aussi à la raison générale ; car les Philosophes enseignent communément que c’est une des règles d’une - bonne définition qu’elle convienne à la chose définie dans toute son extension , et ne convienne qu’à elle seule : Omni et soli definito. Mais l’autorité des Philosophes est trop peu de chose aux yeux de l’illustre Auteur , pour qu’il veuille s’y soumettre. La définition qu’il donne delà raison ne me paraît pas pouvoir convenir
la .
l8o EXA.MEW d’üW ouvrage , ETC.
à la raison générale qui n’est ni une faculté ni deux facultés. Il est vrai que dans VEssai , où l’on trouve continuellement les mots , raison publique , raison de la société , raison générale , raison humaine , raison universelle , ces expressions semblent quelquefois employées pour signiQer une même chose , et qu’ainsi toutes ces raisons paraissent se confondre avec la raison individuelle ; mais le plus souvent elles sont mises en opposition , et par conséquent elles ne peuvent avoir une même définition. .
Je trouve d’abord que la raison publique est le fondement et la règle de la raison particulière. ( t. Il , Préface. ) Ailleurs , il est dit que la raison de T homme n'est que la raison de la société dont il fait partie , comme la raison de la société n’est que la civilisation. ( p. loa. ) Si cette notion est vraie , la raison de l’homme , qui fait partie de la société , ou la raison individuelle , la raison de la société ou la raison publique et la civilisation sont une même chose , et tout cela doit être compris sous une même définition et signifier faculté de connaître et faculté de raisonner. Mais nous ne pouvons nous fixer à cette notion , car ailleurs il est dit que la raison générale est la raison humaine proprement dite. {p. i4o. ) Or c’est précisément cette raison humaine proprement dite qui à chaque page de YEssai est mise en opposition avec la raison particulière , la raison isolée , la raison individuelle. D’où il
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suit que la raison individuelle ne peut être appelée qu’improprement raison humaine. Ainsi , puisque c’est la faculté de connaître et la faculté de raisonner qui constituent la raison particulière ou individuelle , il faut que la raison générale , la raison humaine proprement dite soit quelque chose de différent , ou même d’opposé. ' Mais qu’est-ce donc enfin ? Voici les définitions que j’en trouve , on peut choisir.
Nous venons de voir que suivant l’Auteur de \ Essai y la raison de la société nest que la civilisation. Il semblerait que la raison de la société ne doit pas être différente de la raison générale ; d’où il suivrait que la raison générale ne serait que la civilisation. Mais comme il est difficile de concevoir que tout ce que dit M. de La Mennais de la raison générale puisse s’appliquer à la civilisation , je suis porté à croire qu’il distingue l’une de l’autre , quoiqu'il semble les confondre. Bornons-nous donc aux définitions que lui-même donne directement de la raison générale , et comptons.
I* a L’uniformité des perceptions et l’accord » des jugemens constituent ce que nous appe- » Ions raison générale ou l’autorité. » ( Défense , p. a35. )
2* « Le genre humain , comme l’enfant et » plus que l’enfant , a sa foi , qui est toute sa » raison. » ( Essai y p. laa. )
3* « Le Christianisme avant Jésus-Christ était
iSa EXA.MEN d’un ODVRAGE , ETC.
» la raison générale manifestée par le témoi- » gnagc du genre humain. Le Christianismo » depuis Jéscs-Ciirist , développement naturel B de l’intelligence , est la raison générale mani- » festée par le témoignage de l’Église. réface ,
p. xciv. )
4° « La raison générale , la raison du genre » humain et de toutes les intelligences , n’est ori- B ginairement qu’une participation de la raison B de Dieu , la plus générale qu’on puisse conce- » voir , puisqu’elle est infinie comme la vérité B ou comme Dieu même, b {^Préface , p. xciii. )
5° « La raison générale n’est que la raison de B Dieu meme. [Essai , p. ia5. ) Si vous voulez joindre cette définition à la j)remière , vous trouverez que la raison de Dieu même n’est autre chose que V uniformité des perceptions et l’accord des jugernens. N’est-ce pas là une admirable découverte ?
Si après tout cela quelque lecteur se trouve plus embarrassé que jamais , et ne peut venir à bout de se former une idée bien précise de cette raison générale qu’il désirait connaître , ce n’est pas ma faute. J’ai fidèlement rapporté ce que j’ai trouvé de plus lumineux. Il est vrai que je n’ai parcouru que le second volume de YEssai et la Défense. Dans le premier volume il n’était point encore question du nouveau système de Philosophie. Depuis , il a paru deux autres volumes comme continuation de XEssai , et il s’y