CHAPITRE QUATRIÈME. 2 I
raison , qui n’est assurée de rien , c’est une conséquence évidente et nécessaire que nous devons douter de tout. Ce n’est point là une objection que les partisans du nouveau système aient droit de mépriser , puisqu’elle attaque ce système par sa base et le renverse absolument , si on ne peut y donner une réponse victorieuse.
L’Auteur de YEssai , qui paraît plus occupé à renverser qu’à édifier , prête aux Cartésiens un raisonnement absurde , dont il se moque avec raison. « Je cherche , leur fait-il dire , si » j’ai un moyen certain de juger de la vérité » des choses. Or je ne puis juger de la vérité » des choses que par les idées que j’en ai ; donc » mes idées sont conformes à la vérité des cho- » ses. 11 faut , ajoute Nicole , admettre ce prin- » cipe , ou être Pyrrbonien ; c’est-à-dire qu’il » faut admettre que nos idées sont vraies , ou » convenir qu’elles sont douteuses. A cela nous » n’hésiterons pas à répondre comme Nicole : » Je le crois. » ( Défense de F Essai, p. 99. ) Il faut avouer que ces pauvres Cartésiens sont bien niais , bien ignorans en logique , et que l’Auteur de YEssai a toute raison de se moquer d’eux. Mais voyons quel raisonnement triomphant il substitue à la niaiserie dont il gratifie ses adversaires. Le voici : il renferme toute la substance de son livre, a Notre premier soin » doit être de nous assurer s’il existe pour nous
ai6 EXAMEN 'd’uN ODVRAGE , ETC.
» un moyen de connaître certainement la vérité » et quel est ce moyen, {^p. 8.) Or le consente- » ment commun est pour nous le sceau de la » vérité , et il n’y en a point d’autre. ( p. 29. ) » Donc la certitude repose sur l’autorité géné- » raie ou le consentement commun. »{p- 71. ) L’Auteur et ses partisans ajoutent qu’il faut admettre sans preuve ce principe unique de certitude , ou être Sceptique ( ISous ne prou- * vonj/>ai/’aMtonVê.Défense,p. 187); c’est-à-dire, qu’il faut admettre un principe de certitude , ou reconnaître qu’il n’y en a point. Assurément tout le monde dira aussi de grand cœur et avec une pleine conviction : Je le crois.
Mais , dit-on , l’objection des Sceptiques est insoluble , quelle que soit la doctrine qu’on professe , puisqu’on ne pourrait la résoudre qu’en supposant un principe de certitude que les Sceptiques nient. Je réponds d’abord que , bien loin que cette objection soit insoluble dans la doctrine Catholique , elle ne peut même pas être proposée , puisqu’elle porte sur deux fausses suppositions , comme je l’ai démontré. Je réponds ensuite que jamais aucune objection des Sceptiques n’a été regardée comme insoluble par les Docteurs Catholiques. Saint Augustin , qui avait été lui-même Académicien , et .qui connaissait bien les principes de cette secte, ne regardait pas comme impossible de répondre à ses subtilités. Il le fait en plusieurs en-
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droits de ses écrits , et combat victorieusement les Sceptiques , non en supposant un principe de certitude , car une supposition peut être rejetée comme elle est admise , et avec tout autant de droit , mais en leur présentant une vérité qu’ils ne pouvaient pas nier , et dont il les forçait de reconnaître la certitude. Cette vérité que le Sceptique est dans l’impossibilité absolue de nier est l’existence meme de sa raison individuelle. J’ai rapporté le passage de saint Augustin : “ (i) Intima scientia est quâ » nos vivere scimus , ubi ne illud quidem Aca- » demicus dicere potest , etc. » Nier cette vérité , c’est l’affirmer ; en douter , craindre l’erreur , recourir à l’état possible de sommeil ou de folie , c’est l’affirmer ; donner une réponse quelconque , c’est proclamer sou existence et reconnaître qu’elle est , non une supposition , mais une vérité certaine. Saint Augustin croit cet argument tellement convaincant contre les Académiciens , qu’il y revient souvent dans ses ouvrages , en les défiant d’y répondre. Voici comment il y insiste au second livre du Libre arbitre , n“ 7. « (a) Prias abs te quœro , ut de mon
(1) a 11 y ■ en nous une science , etc. « pagt i55.
(1) « Et pour commencer par ce qu’il j a de plus manifeste , » je Tonsdcmande sivous existez. Craindrici-TOus de tous tromn per en ri^poudant i ma question ? .Mais si tous n'existiez pas , a ü coup sûr vous ne tous tromperiez pas. a
2i8 examen d’un ouvrage , ETC.
» nifestissimis capiamus exordiwn , utriun tu n ipse sis ; an tu fartasse metuis , ne in hac inter- » rogatione fallaris , cüm utique si non esses , » falli omnino non passes , etc. » Fort de ces témoignages , Descartes me parait excusable d’avoir trouvé quelque solidité à cette pierre qu’il posait sur un fondemeut jugé inébranlable par le grand saint Augustin , qui était aussi bon Philosophe que profond Théologien. Quant à la pierre que prétendent y substituer quelques individus , réformateurs de l’enseignement , bien des personnes , qui ne sont pas Sceptiques , ne lui trouvent aucune solidité quelconque , et elles ne conçoivent pas qu’on puisse présenter pour base de la certitude je ne sais quelle raison générale , qu’on suppose infaillible , quoiqu’elle ne soit qu’un être de raison , et qu’elle ne puisse être conçue que comme l’accord des raisons particulières , qu’on nous donne comme toujours sujettes à l’erreur et incapables de toute certitude.
Voici la forme syllogistique qu’il plaît à l’Auteur de donner à l’objection qu’il reconnaît qu’on peut lui opposer. « L’homme ne peut » posséder la certitude qu’autant qu’il connaît » avec certitude la raison générale ou le sens » commun ; or , il ne peut le connaître que par ■ le moyen de sa raison individuelle , faillible , » et par conséquent sans certitude ; donc , etc. »
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La majeure de ce syllogisme , entendue comme l’Auteur l’entend , est assurément d’une grande absurdité. » Le principe de certitude , dit-il , » étant le sens commun , suivant la doctrine » contre laquelle on argumente , la majeure de -» ce syllogisme revient à cette proposition : » L'homme ne peut posséder la certitude qu’au- » tant qu'il connaît avec certitude le principe » de certitude. » Oui , il est incontestable qu’il en est ainsi suivant la doctrine contre laquelle on argumente , mais il est également incontestable qu’il en est autrement suivant la doctrine de celui qui argumente. Or il parait que le sens d’une proposition doit être déterminé par la doctrine de celui qui l’énonce et non par la doctrine qu’il combat. Mais la doctrine de celui qui ferait ce syllogisme serait sans doute que la raison générale n’est pas le principe de certitude ; et toute l’absurdité consiste à lui faire admettre comme vrai dans sa majeure précisément ce qu’il nie , ce qu’il prétend démontrer être faux , la proposition contradictoire de la conclusion qu’il prétend tirer ; car cette conclusion ne peut être en dernier lieu que celle-ci : Donc la raison générale n’est pas le principe de certitude. Si l’Auteur avait le droit de déterminer ainsi le sens des propositions par la doctrine qu’il professe , il serait impossible de le contredire sans tomber dans l’absurdité. En effet , pour le contredire , il
*aO EXAMEN d’un OUVRAGE , ETC.
faut bien , de manière ou d’autre , soutenir que la raison générale n’est pas le principe de certitude , et il aurait toujours le droit de répondre : Le principe de certitude étant la raison générale , suivant ma doctrine , dire que la raison générale n est pas le principe de certitude , c'est dire que le principe de certitude n est pas le principe de certitude. C’est là sans doute une méthode fort expéditive de se tirer d’affaire et de fermer la bouche à ses adversaires. Faudrat-il réformer la Logique d’après cette manière de raisonner ?
Pour moi , continuant de raisonner suivant l’ancienne méthode , je dirai à l’Auteur : La question entre nous est de savoir si la raison générale , ou , pour parler plus exactement , le consentement des raisons particulières est ou n’est pas l’unique principe de certitude. Je raisonnerai fort mal si , dans la discussion , je suppose comme incontestable qu’il ne l’est pas , mais ce sera également mal répondre que de supposer qu’il l’est. Dans les controverses , il n’est jamais permis de supposer admis ce qui est en litige. Je demande comment le consentement commun peut me rendre certain de quelque vérité , si je ne suis pas préalablement certain que le consentement commun atteste cette vérité ; ou , comment le consentement commun peut être le principe de toute certitude , s’il est nécessaire que je connaisse cer-
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taineracnt ce consentement commun avant qu’il puisse me rendre certain d’aucune vérité. Voilà une question précise , et qui demande une réponse catégorique. Si vous vous contentez de répéter votre assertion et de dire que , selon votre doctrine , le consentement commun est le principe de certitude , il est clair que vous éludez la question et que vous n’y répondez pas ; je pense que le consentement commun lui-même attestera que ce n’est pas là répondre. Pour éviter tout subterfuge , et puisque la forme syllogistique plaît à l’Auteur , je vais lui présenter un syllogisme un peu différent pour la forme de celui qu’il a imaginé, et dont j’attends la solution.
Si le consentement commun ne peut me donner la certitude d’aucune vérité à moins que je ne connaisse certainement que le consentement commun existe relativement à cette vérité , il ne peut pas être l’unique principe de certitude ; or je ne puis avoir la certitude d’aucune vérité par le consentement commun , si je ne sais certainement que cette vérité est attestée par le consentement commun ; donc le consentement commun ne peut pas être l’uniqne principe de certitude.
La majeure de ce syllogisme est incontestable , puisqu’elle n’exprime que cette proposition conditionnelle : Si la certitude que donne le consentement commun suppose une certi-
aaa exauew d’dw ouvrage , etc.
tude précédente , le consentement commun n’est pas l’ufjique principe de certitude. Cette proposition ne saurait être contestée. On ne pourrait y opposer qu’une chicane qui serait de dire que le consentement commun étant connu par lui-même , ne suppose aucune connaissance précédente. Mais outre qu’admettre que le consentement commun est connu par lui-même aux individus , ce serait reconnaître l’évidence individuelle comme principe de certitude et par conséquent se contredire , il est clair que le consentement cotpmun n’étant qii’un résultat de témoignages extérieurs , ne peut être connu que par l’audition des témoins. Fides ex auditu. Il ne peut donc y avoir de difficulté que sur la mineure du syllogisme ; mais pour en sentir la vérité , il suffira d’une application du principe des partisans du système. Suivant eux , je ne suis certain de l’existence de Dieu que par le consentement com. mun qui me l’atteste. Ce consentement commun est le motif de ma croyance , le principe de ma certitude : si je doute de ce consentement , je n’ai plus de croyance , ma certitude s’évanouit ; mais si je n’ai pas la certitude de l’existence de ce consentement , il faut de toute nécessité que j’en doute. Les deux prémisses de ce raisonnement sont donc certaines et incontestables. Je ne sais si la nouvelle Logique qu’on se propose d’introduire permettra d’en nier la conséquence.