‹ Examen d'un ouvrage intituléChapitre 98 sur 180 · CHAPITRE SIXliiME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXliiME

générale peut se tromper : « La raison humaine , » lui fait-il dire , peut se tromper , et même » elle se trompe de fait sur plusieurs points ; en » conséquence , je dois trouver la certitude dans » ma propre raison , qui n’est cependant qu’une » partie de la raison humaine essentiellement » faillible. » L’Auteur ajoute : « Est-ce assez J» d’absurdités ?»(/>. 129. )

Je conviendrai sans aucune difficulté que ce raisonnement est passablement absurde, et la plus grande absurdité que j’y trouve est de dire que la raison de l’individu n’est qu’une partie de la raison humaine. On dirait tout aussi bien que l’aine de l’individu n’est qu’une partie de l’ame humaine, que sa volonté n’est qu’une partie de la volonté humaine , que son corps n’est qu’une partie du corps humain. Je demanderai volontiers avec l’Auteur, Est-ce assez d’absurdités ? Et je demanderai de plus, Est-ce à un Cartésien qu’il faut attribuer ces absurdités ? Les trouve-t-on dans quelqu’ouvrage de Descaries ou d’un autre Philosophe qui professe sa doctrine ? Assurément , la Philosophie qui les enseigne ne sera jamais ma Philosophie. Une seconde absurdité est de dire : La raison humaine peut se tromper , en conséquence , je dois chercher la certitude dans ma propre raison. Cette conséquence, je l’avoue, est inepte, absolument contraire aux règles de la Logique , et je ne prendrai jamais pour maître de Dialecti-

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que celui qui raisonnerait de la sorte. Si l’Auteur a trouvé ce raisonnement dans quelque Philosophe ou Théologien Cartésien , il a toute raison de s’en moquer , mais je soupçonne que c’est un raisonnement de sa façon , imaginé pour faire paraître ses adversaires aussi niais et aussi sots que possible.

Quoi qu’il en soit, je ne prétends pas justifier les Cartésiens J mais je crois que ce ne serait pas trop mal raisonner que de dire : Quoique toute raison humaine soit sujette à se tromper, et que par conséquent ma raison qui est aussi une raison humaine , soit également faillible, il ne s’ensuit nullement de là qu’elle ne soit capable d’aucune certitude, qu’elle n’ait en elle-même aucun principe de certitude , ou qu’elle puisse se tromper toujours et en toute chose ; et par conséquent je dois rejeter également et le sentiment de ceux qui attribuent à la raison humaine l’infaillibilité ou la certitude de ne se tromper jamais, et le sentiment de ceux qui soutiennent que je ne puis trouver en ma raison humaine aucune certitude quelconque. L’Auteur est-il de mon avis ? ou bien ce raisonnement lui paraîtra-t-il également absurde ? S’il le condamne , je m’en consolerai par l’assurance que j’aurai pour moi saint Augustin et saint Thomas , et sans doute bien d’autres qui font quelque cas de ces saints Docteurs. De plus , en raisonnant ainsi ,

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je ne crains pas que la Théologie Catholique me condamne.

Mettons de côté une bonne fois les préventions et les fausses notions , et raisonnons. La raison générale , comme je l’ai dit plusieurs fois , est un pur être de raison. Vouloir en faire un être réel , la personnifier , lui attribuer l’infaillibilité , est une absurdité manifeste. La raison humaine , supposée existante , est tout aussi essentiellement individuelle que l’ame humaine , la nature humaine. Il existe autant d’ames humaines , de natures humaines , de raisons humaines , qu’il existe d’individus à qui la dénomination d’hommes peut convenir. Il est absurde d’entendre les expressions d’ame humaine , de nature humaine , de raison humaine , d’une ame , d’une nature , d’une raison générale distribuée par parties entre les individus qui composent l’espèce humaine ; elles ne peuvent se prendre que pour l’ame, la nature , la raison qui existent tout entières dans chacun des individus qu’on appelle hommes , et qui ne seraient tout au plus que des parties d’hommes s’ils n’avaient qu’une partie de la nature humaine. Ces notions si simples , si incontestables, sufûsent pour renverser des théories imaginaires , fondées uniquement sur des mots auxquels on n’attache aucune signification précise. On parle de raison générale , de raison particulière, de raison humaine , de raison des sociétés , de

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raison des Chrétiens ; et on ne pense seulement pas à donner une définition claire de la raison. Voilà ce qu’on appelle rétablir l’enseignement sur sa véritable base.

Partant donc du principe incontestable que la raison humaine est une faculté de l’ame humaine , et que chaque individu reçoit immédiatement de Dieu sa raison comme il en reçoit son ame , laquelle n’est point une participation d’une ame supérieure , d’une ame générale , mais bien une substance créée de Dieu , et par sa nature dépendante de Dieu seul ; la seule question raisonnable que l’on puisse proposer sur le point qui nous occupe , est si , pour connaître la vérité , surtout en matière de Religion , c’est une règle toujours sûre et prudente de s’en rapporter au jugement du plus grand nombre. Cette question a beaucoup d’alfinité avec cette autre : Si , pour se bien conduire , c’est une règle toujours sage et prudente d’agir comme le plus grand nombre ; car l’influence de la volonté de l’homme sur sa raison est telle, qu’un cœur dépravé entraîne la raison dans les plus grands égaremens.

IjC premier homme , créé dans un état d’innocence et de sainteté , ayant un empire absolu sur toutes ses passions , possédait la raison humaine dans son plus haut degré de perfection. Il paraît même que les défenseurs du nouveau système ne peuvent , sans démentir leurs prin-

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