‹ Examen de conscience a l'occasion de la guerre d'Orient par le comte de FicquelmontChapitre 13 sur 17 · D'UN PEUPLE · texte numérisé non relu

D'UN PEUPLE

Ce qu'il nous faut avant tout, c'est de chercher comment pourrait se former la conscience collective d'un peuple, de manière à pouvoir donner la garantie que ses relations internationales seront toujours conduites dans un esprit de justice et d'humanité plutôt que d'après l'instinct de ses passions et de cet égoïsme avide auquel l'esprit de nationalité ne se laisse que trop facilement entraîner.

Comme l'Angleterre est le premier des États modernes qui ait cherché à donner, par ses institutions politiques,

une base telle à l'esprit public, qu'elle soit de nature à en garantir la libre manifestation, nous ne pourrons donc faire rien de mieux que detudier, sous le rapport spécial de cette question, le mouvement politique et successif de ce pays. Nous aurons alors à examiner si l'esprit public y a toujours été et s'il y est particulièrement aujourd'hui à la hauteur de ce que doit être la conscience collective d'un peuple.

L'esprit public peut être bon ou mauvais; il peut être excité par des passions qui veulent en abuser; il peut être aussi dirigé dans des voies de justice et de prudence. Cette qualification d'esprit public ne suffît donc pas pour en prouver la moralité. Occupé que nous sommes de la recherche d'un principe de moralité qui soit de nature à pouvoir régler les relations internationales, il nous faut donc le chercher ailleurs que dans l'autorité de l'esprit public, base si mobile, si variable et si facile à l'excitation comme quelquefois aussi à la dépression.

L'HISTOIRE SEULE PEUT INDIQUER QUEL DOIT ÊTRE L'ORGANE DE LA CONSCIENCE D'UN PEUPLE.

Conscience collective est la seule expression qui puisse donner l'idée de ce que nous cherchons.

Les guerres étrangères, civiles et religieuses, qui avaient pendant longtemps occupé et déchiré l'Angleterre avant qu'il en soit résulté l'établissement définitif de la

monarchie nouvelle qui fut mise à la place de celle des Stuarts, avaient donné au peuple anglais des mœurs si rudes et si violentes, que l'on vit les nouvelles institutions avoir pour but principal de réprimer tous les excès du pouvoir, toutes les tentatives d'ambition.

La prépondérance se concentra dans la chambre haute; elle comprit sa mission ; elle sut la remplir; elle calma l'Angleterre; elle régularisa l'action des divers pouvoirs, de manière à les maintenir en équilibre. La constitution anglaise fut tenue dès ce moment pour être le palladium de tous les droits, de toutes les libertés. Elle fut regardée comme devant devenir un jour l'ancre de salut des nations.

Et cependant nous l'avons vue successivement se métamorphoser elle-même par le jeu de son propre mécanisme, au point de déplacer tous les pouvoirs auxquels elle avait cru avoir opposé des bornes infranchissables.

Les pairs d'Angleterre étaient riches des longues traditions héréditaires de leurs familles ; ils étaient riches d'études et formés aux affaires par leur propre expérience. La couronne écoutait et suivait volontiers les conseils d'une pareille assemblée. Le public respectait ses voles.

Cette assemblée était, pour ainsi dire, devenue la conscience de la nation. On croyait à son habileté, à sa justice, comme à sa prudence. Le peuple anglais, tranquille et reposé d'un passé qui l'avait si profondément agité, soignait ses affaires privées sans s'occuper de celles

— Sodé l'É'at. Il le? abandonnait, avec confiance, à qui de droit.

Cependant il y avait dans le système de la pondération des pouvoirs un article qui finit par les déplacer tous et par amener l'état de choses dont nous sommes les témoins.

TRANSFORMATION DE LA CONSTITUTION DE L'ANGLETERRE - PUISSANCE DE L'ARGENT.

C'est cette modification ou, pour parler plus juste, c'est cette métamorphose dont il nous importe démontrer la génération.

La couronne avait le droit de déclarer la guerre et de faire la paix; mais ce droit n'était qu'unesimplc formule. La couronne était la seule autorité qui pùt personnifier l'Angleterre près des autres couronnes ou des autres autorités souveraines. Mais la couronne ne pouvait dire et ne pouvait faire que ce que les grands conseils de la nation avaient cru devoir lui conseiller de dire et de faire.

Quand l'aristocratie avait une prépondérance contre laquelle rien dans le pays ne pouvait encore lutter, les pairsdu royaume exerçaient sur les élections à la chambre des communes une influence de nature à leur donner la garantie que cette chambre voterait, sur toutes les grandes questions, dans le même sens que la chambre haute.

Pour contre-balancer cette influence, qui eût été trop

exclusive, la chambre des communes avait été mise en possession de l'initiative du vote sur les impôts etsubsides de tout genre. C'est donc par cette voie qu'elle se trouvait aussi appelée à voter sur la question de la guerre.

Or, que se passait-il pendant ce temps dans le pays?

Après qu'au moyen du commerce et de l'industrie, de petits bourgs furent devenus de grandes villes; depuis que les richesses acquises par les classes moyennes étaient devenues souvent, isolément, égales à celles de l'aristocratie et que, prises en masse, elles leur étaient de beaucoup supérieures, un bill de réforme devenait inévitable. L'aristocratie dut y consentir et, pour ainsi dire, se rendre à merci. Elle perdit l'influence exclusive qu'elle avait exercée sur les élections.

Cette nouvelle position et l'influence toujours croissante des intérêts matériels donnèrent la prépondérance politique à la chambre basse. C'est dans cette chambre que se faisaient déjà depuis quelque temps les nouvelles destinées de l'Angleterre; c'est dans cette chambre qu'ont parlé et qu'ont souvent régné par la parole Burke, Fox, Sheridan, Pitt, Canning, sir Robert Peel; c'est dans cette chambre que règne lord Palmerston, mais ce n'est plus par cette chambre. Moderne Catilina, de belles manières , de mœurs contenues , de fortune rangée, courtisan du peuple sans être son tribun, n'ayant qu'une seule et même ritournelle pour toutes ses oraisons, ce n'est ni la puissance de la parole, ni la hauteur des idées qui lui ont donné le pouvoir. Lord Palmerston règne

cependant, mais il règne au moyen de l'excitation des passions.

C'est par cette pression du dehors qu'a été réduit au silence le parlement, cet organe de la conscience publique du pays. Lord Palmerston s'est émancipé du contrôle constitutionnel des grands conseils de la nation, et ce n'est plus qu'au peuple anglais lui-même qu'il veut bien encore condescendre à rendre compte, comme à son souverain, des actes de son gouvernement.

Et c'est l'argent, l'argent seul qui a fait cette immense révolution delà constitution anglaise; nous la disons immense, parce qu'elle en a changé tous les principes et quelle a laissé C Angleterre sans organe officiel qui puisse être celui de sa conscience. C'est l'esprit public, sans un guide pour sa conscience, qui décide de toutes les affaires; ce sont les opinions, ce ne sont plus les principes qui gouvernent. Le fond sur lequel doit reposer Tordre social est devenu un sable mouvant qui ne donne aucune possibilité d'ancrage.

C'est ce vide moral qu'il nous importait de signaler, parce qu'il explique, seul, plusieurs des énormités de la politique de l'Angleterre.

Pour faire comprendre notre pensée, il nous faut dire encore quelques mots sur la nature du mouvement que produit l'argent.

Page 1