ART DE LA POLITIQUE QUE PRODUIT L'ARGENT
L'argent ne sort jamais des mines de la terre sans mélange, et s'il est besoin d'une opération chimique pour l'épurer et le qualifier pour la circulation, ne devrait-il pas en être de même pour celui qui sort des voies souterraines de la spéculation ? Mais tout argent n'aimerait pas qu'on écrivît son histoire; cependant la puissance qu'il acquiert le lave de toute souillure. Cela lui suffit; il parait au grand jour fier de lui-même, sans jamais regarder derrière lui. N'étant occupé que des moyens de se grossir, il ne reconnaît plus que deux modes du temps, le présent et l'avenir.
Quand tout un peuple se laisse entraîner dans un pareil mouvement, ne court-il pas le risque de perdre toutes les notions de modération, de justice et d'équité que le passé seul peut donner? La politique d'un tel peuple devient nécessairement un calcul placé entre les deux signes du plus et du moins. L'art de cette politique est celui des spéculations qui ont leur jeu de bourse comme le jeu des effets publics. On y prépare la hausse on la baisse par tous les mêmes moyens.
La presse est la grande machine employée à cet effet. Un sentiment de conscience politique, s'il existe encore dans quelques âmes d'élite, peut à peine se faire entendre, tant les clameurs qui lui sont hostiles chercheront à
étouffer sa voix. Personne n'ose plus démentir une fausse nouvelle, ni combattre un fausse accusation. Dès que le mensonge est destiné à être lancé comme un projectile de guerre, personne n'a plus le courage moral d'en éventer la mèche.
Il se trouva cependant un premier ministre, homme d'honneur et de haute moralité, qui voulut, à l'occasion de Sinope, donner quelques avertissements à son pays. Mais il fut honni d'un bout à l'autre de l'Angleterre ; il fut dénoncé, par tous ceux qui pouvaient écrire ou parler, comme un ami de l'ennemi le plus dangereux de son pays; il fut, bientôt après, forcé d'abdiquer le pouvoir ; quelques rares amis — on a pu, croyons-nous, en compter jusqu'à trois— le suivirent dans sa retraite, et des hommes, de ceux que l'on appelle aujourd'hui hommes d'avenir, s'emparèrent de l'autorité aux acclamations des flots populaires qui les y portaient.
Si cependant le théâtre anglais possédait aujourd'hui un poète tragique digne du nom de celui qui savait d'une voix si puissante parler à la conscience des Grecs, quel langage tiendrait ce nouvel Euripide à son public? que lui diraient ses Euménides ?
« Chers compatriotes! n'ayez pas la bouche si pleine « de cette parole de Sinope; ne vous fait-elle donc « pas rougir et ne vous brûlera-t-elle pas la langue? et c avez- vous oublié votre histoire? Je vais alors secouer c toutes mes torches pour les faire luire jusqu'au fond de « vos consciences, et si la honte vous fait hésiter à pronon-
« cer ce que vous y trouvez, je vais vous le dire; car c'est « moi qui l'y ai gravé en traits ineffaçables, et ces traits c ne se détacheront jamais de vous. Ce que je dis vient
< de l'éternité, et je le dis pour l'éternité, et votre con- « science appartient à l'éternité. Je suis la messagère des € dieux; ma mission est de réveiller les consciences en- « dormies et de secouer de toute la puissance qui m'est € donnée ces âmes qui veulent rester insensibles aux rec mords. Et pour vous qui êtes si fertiles en inventions t et fabrications de tout genre, je veux fabriquer des t porte-voix qui viendront d'eux-mêmes vous dire à l'oc reille, à chaque injustice de votre langage, les varia- « tions de votre moralité. Et comme les baromètres t marquent celles de l'atmosphère, je veux que ces « paroles dites à vos oreilles soient fixées sur l'airain en c grands caractères, afin que chacun sache quel temps « il fait dans vos âmes, dans vos cœurs et dans vos con-
< sciences. Et je vais commencer mon office. » Abandonnons à PEuménide le soin de continuer son
œuvre.
Parlons en simple historien à des consciences qu'elle aura peut-être déjà rendues plus attentives, et présentonsleur la tranquille narration des variations politiques de l'Angleterre. Elles ont pris souvent le caractère des opérations de grandes maisons de commerce qui, embarrassées par la grandeur sans mesure de leurs spéculations, sont entraînées, malgré elles, à creuser un plus grand trou pour en boucher un plus petit.
On avait vu l'Angleterre se mettre à la tête de cette grande coalition de l'ancienne Europe contre les maximes, encore subversives alors, de la nouvelle France. L'Angleterre eut un double mandat à remplir : d'abord celui de défendre les anciens États contre les usurpations des peuples révoltés, et plus tard celui de combattre une prépondérance politique que d'illustres victoires rendaient menaçante pour l'indépendance de tous.
A l'aide des alliés qu'elle trouva chez les peuples comme chez les rois, son triomphe fut complet. La paix qui fut signée est restée comme un témoignage de la grandeur de ses craintes. A côté du traité général, l'Angleterre signa ce traité particulier en vertu duquel les puissances contractantes s'engageaient à ne jamais permettre le rétablissement d'aucune dynastie napoléonienne.
Les Anglais avaient toujours eu pour base de leur politique le principe fondamental de ne jamais engager leur avenir. Tous voulaient que l'État ne cessât jamais de jouir de cette plénitude de liberté que chaque Anglais se montre si jaloux de conserver pour lui-même. 11 doit en être ainsi dans un pays qui ne peut jamais cesser d'avoir une politique marchande; les intérêts sont mobiles; la politique, pour se les assujettir, doit donc être mobile comme eux.
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