LA RUSSIE
Il faut dans ce moment fixer la position de la Russie telle qu'elle l'avait prise et telle que les événements viennent de la lui faire.
La Russie a répondu à la déclaration de guerre de la
Porte, à la suite et pour cause de l'occupation des principautés, par un manifeste de guerre religieuse. Le peuple russe était appelé aux armes pour la défense de sa foi, pour la défense de l'orthodoxie.
Depuis que la Russie était parvenue à faire sortir les Turcs des territoires que l'on doit regarder comme faisant partie du continent russe, savoir : les rives septentrionales de la mer d'Azof , toute la Podolie, qu'elle les a, par l'acquisition de la Bessarabie et par l'émancipation politique des deux principautés, rejetés entièrement au delà du Danube, il était devenu tout à fait impossible à l'empire turc, bien plus particulièrement encore depuis le traité d'Andrinople, de nuire de quelque manière que ce fût aux intérêts matériels de la Russie. Le gouvernement russe avait tellement la conviction que le peuple russe vivait, sous ce rapport, dans la plus entière
sécurité, que, toutes les fois qu'il s'agissait en Russie d'une guerre contre la Turquie, ce ne fut jamais pour la défense de l'empire ; on était trop fier du sentiment de sa supériorité pour admettre la possibilité qu'il fût menacé; on n'eût pas même voulu en laisser entrevoir la pensée. Il ne fut donc plus jamais question pour les Russes que de la défense de leur foi orthodoxe.
Or, voici la singularité de cette position.
Personne n'avait jamais admis nulle part qu'il fût possible à qui que ce fût de venir menacer l'Église russe en Russie, et personne n'admettait qu'il y eût une puissance en Europe qui eût nourri le projet de le faire. Ainsi tout le monde comprenait en Russie, et c'est aussi de la même manière qu'on devait le comprendre en Europe, qu'il s'agissait pour la Russie d'affranchir l'Église de Constantinople du joug sous lequel elle gémissait depuis si longtemps.
C'est ce syllogisme tout simple et tout naturel qui a mis dans toutes les têtes russes l'idée que la Russie devait prendre Constantinople, et dans toutes les têtes de l'Europe, que la Russie le voulait. On était d'autant plus autorisé à le croire et à le craindre, que la cour de Russie avait déclaré ne jamais vouloir consentir au rétablissement de l'empire grec. On disait donc que c'était à son profit que la Russie voulait à la fois délivrer l'Église grecque et son ancienne capitale.
Cependant les événements ont prouvé par le dévelop-
pement qu'ils ont pris que le cabinet russe n'avait établi aucun concert préalable pour l'exécution d'une pareille entreprise avec personne, absolument avec personne, pas même avec les Grecs ; car on ne pouvait pas leur dire : « Nous voulons prendre Constanlinople, aideznous; mais ce ne sera pas pour vous. »
Il y avait donc au fond de cette affaire plus de bruit que de réalité. Personnelle pouvait le croire, ce qui finit par donner à toutes les positions quelque chose hors de mesure. On cherchait la vérité dans les faits. Elle n'y était pas.
Il ne pouvait pas en être autrement ; car, dès le moment que la Russie s'était opposée à la restauration politique de l'empire grec, ce qui peut se comprendre, la position religieuse qu'elle voulait prendre en Orient manquait absolument de base. Son point de vue, devenu exclusivement russe, était trop faible.
Le seul élément religieux qui ait quelque consistance en Orient est celui de l'Église de Constantinople. Le concordat accordé à l'Église byzantine, par Mahomet II, au moment de sa conquête, a toujours été observé depuis. Les chrétiens de toutes les confessions furent réduits en esclavage; c'était la loi du Coran. Leur condition devint la plus misérable qui se puisse concevoir. Mais l'Église byzantine seule resta libre sous tous les rapports, de sa foi, de sa hiérarchie et de sa discipline intérieure. Ce ne fut que successivement et partiellement que les chrétiens des autres communions obtinrent par l'intervention de
leurs princes quelques franchises, quelque protection ; mais ils sont toujours restés dans un état de grande infériorité en le comparant à celui qui était assuré à l'Église grecque.
Si cette Église a été plus tard ébranlée et affaiblie, c'est bien plutôt le gouvernement russe lui-même qui en fut la cause la plus immédiate et la plus efficiente, par son acte de séparation du centre de l'unité de l'orthodoxie, que les persécutions qui ont été de temps à autre exercées contre ses premiers dignitaires, ce qui avait lieu comme le moyen de compression le plus direct que le gouvernement turc employât pour étouffer des conspirations chrétiennes ; mais après chacune de ces crises l' Église se retrouvait en possession de toute son organisation intérieure.
On disait à Pétersbourg que l'Église de Russie ne pouvait rester dépendante d'une Église captive; que d'ailleurs cette Église était corrompue au dernier point ; qu'une simonie patente et sans mesure était son état habituel ; que le patriarche vendait lesévêchés pour avoir les moyens d'acheter son élection ; que les évêques vendaient les cures pour payer leur nomination, et qu'enfin, au dernier échelon, les curés mettaient tous les services de l'Église à prix, d'abord pour vivre, puis ensuite pour payer les évêques.
Sous ce rapport l'Église russe est entièrement pure, car elle ne peut rien acheter, ni rien vendre, puisqu'elle n'a pas le droit de possession.
Et cependant c'est son appauvrissement qui fait sa force. Elle est dominée, comme l'ont toujours été et comme le seront toujours les grandes corporations, du désir, on pourrait dire plus, dominée par le besoin d'arriver une fois à ressaisir ce qu'elle a perdu. L'activité qu'elle montre excite son zèle religieux jusqu'au fanatisme et jusqu'à pousser, dans la circonstance du jour, toutes les populations à la guerre religieuse, parce que les résultats heureux qu'elle se promettait de cette guerre devaient, suivant ses calculs, lui rendre, sinon toute, au moins une partie de son ancienne puissance.
Le but secret de cette guerre de religion a donc été bien plutôt d'étendre la domination de l'Église russe sur l'Orient que d'affranchir l'Église de Gonstantinople.
Des dispositions fort intempestives, prises par le synode de St.-Pétersbourg pour introduire la liturgie russe dans les églises moldo-valaques à la place de celle de l'Église byzantine, n'ont laissé de doute à personne en Orient. Ces dispositions étaient intempestives, parce qu'elles furent prises dès les premiers temps de l'occupation, situation temporaire qui, d'après les règles les plus simples du droit public, ne pouvait donner au synode le droit d'agir ainsi.
Il faut abandonner la discussion de ce conflit religieux à ceux qui des deux côtés s'y trouvent impliqués, les uns pour conquérir une place qu'ils n'ont pas, les autres pour conserver celle qu'ils possèdent depuis des siècles.
11 faut laisser de même la partie dogmatique de la re-
ligion à ceux qui ont à l'enseigner et à la défendre contre ceux qui voudraient l'attaquer.
Mais le premier soin de ceux qui ont charge de gouverner les États sera toujours de chercher, sous le rapport religieux, à maintenir la paix entre les hommes de confessions différentes. Leur premier devoir sera donc aussi toujours d'écarter des lois, comme de la politique, ce qui placerait les fidèles des différentes confessions chrétiennes en état d'hostilité permanente les uns contre les autres.
Que l'on considère ce qui doit nécessairement résulter d'un système qui prend pour base de sa puissance à l'intérieur et pour principe de mouvement de sa politique à l'extérieur une religion rendue hostile à tout ce qui est hors d'elle, et que peut espérer un gouvernement qui ne sait mettre les forces de son peuple en action qu'au moyen de manifestes de guerre de religion? Aucun doute n'est plus permis à cet égard depuis que nous voyons combien il a fallu peu de temps pour faire perdre à la Russie le haut degré de prépondérance politique qu'elle avait su conquérir.
Il serait superflu et trop long pour le but spécial que nous nous proposons dans ce moment d'entrer dans les détails des événements qui ont amené ce résultat; ils doivent être clairs pour tout le monde.
Pour continuer le système moderne qu'elle a pris, il faudrait que la Russie s'isolât entièrement de tous les autres peuples chrétiens ; qu'elle renonçât à la vie
de l'Europe, aux mœurs de laquelle elle s'était associée d'une manière aussi élevée que distinguée. Il faudrait alors que les territoires russes devinssent une vaste Thébaïde ascétique, dans laquelle on ne serait plus occupé que du salut des âmes. H faudrait se séparer de la civilisation tout entière, et, si l'on craint ses vices, comme on le dit, il faudrait avoir le courage de se séparer de toutes ses douceurs et de cette élégance exquise qui nulle part cependant n'avait été mieux appréciée et mise en pratique qu'en Russie.
Si les hommes du gouvernement disent qu'ils n'ont jamais entendu vouloir pousser les rigueurs de la vie religieuse jusqu'à cette extrémité, nous leur dirons que les principes veulent irrémissiblement leurs conséquences ; que quand on proclame par ses lois, comme par tous ses actes politiques, que le seul mobile d'action du pays doit être sa foi, que celte foi doit prendre dans le monde la place de suprématie qui n'appartient qu'à la vérité, il doit en résulter nécessairement ou l'asservissement du monde, ou, dans le cas d'une résistance victorieuse, l'isolement du pays avec toutes ses inévitables conséquences.
S'ils ne le veulent pas ainsi, ils doivent alors quitter la rigidité dogmatique dont ils sont animés, dont ils ont puisé les doctrines dans des historiens rétrogrades qui, pour dire autre chose que les contemporains, ont dit au peuple que Pierre le Grand avait détruit la vieille et sainte Russie ; qu'il fallait la rétablir.
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Mais ces hommes devraient se dire, qu'aucun dogme religieux ne peut annuler le libre arbitre, qui est la loi morale que Dieu a donnée à l'homme. C'est la loi chrétienne. Aucun chrétien d'aucune confession ne peut donc avoir le droit d'imposer sa croyance à d'autres. Dès que la tolérance la plus entière n'existe pas, n'existe plus le libre arbitre ; avec la cessation du libre arbitre cesse le christianisme tout entier et recommence le fatalisme du paganisme. 11 est impossible de sortir de ce dilemme moral et religieux tout à la fois.
Telle est cependant la position dans laquelle a été placée l'orthodoxie russe en la constituant comme religion d'un État qui est bien loin d'être exclusivement composé de Russes. Il doit en résulter une lutte perpétuelle entre des chrétiens de différentes nationalités, de différentes confessions, destinés à vivre en communauté politique.
Mais il est, sous ce rapport, entièrement libre à la Russie de penser comme elle le voudra. Elle peut se croire la seule dépositaire des vérités évangéliques ; elle peut croire qu'elle seule soit restée tidèle aux pratiques des institutions primitives de l'Église chrétienne ; elle peut se dire la sainte Russie, la terre sainte de la nouvelle alliance. Pas un seul Européen ne viendra, pour toutes ses nouvelles convictions, lui tirer un seul coup de fusil. Les autres confessions chrétiennes pourront contredire ses croyances ; cette lutte de la foi, restreinte dans les limites d'une discussion purement dogmatique,
pourra peut-être rendre la foi plus vive des deux côtés ; car une des faiblesses de l'homme est de se laisser facilement exciter par la contradiction à la défense de convictions contraires. Il en jaillit quelquefois de nouvelles lumières ; mais une lutte de cette sorte ne fait de mal à personne.
Nous sommes convaincu que c'est avec une entière sincérité que la Russie se montre animée de l'ardeur que lui donnent les deux premières vertus théologales, la Foi et YEspérance. Mais elle n'a pas la troisième de ces vertus, la Charité ; car la Charité théologale, ce qui veut dire la charité chrétienne, n'est pas cette vertu qui fait des largesses à plus pauvre que soi. L'aumône est de toutes les confessions ; elle est même, et cela soit dit à l'honneur de l'humanité, de toutes les religions. Mais la charité chrétienne n'appartient qu'au christianisme. C'est cette vertu de l'âme qui la pénètre de sa douce ardeur et qui lui donne la faculté de s'approcher de l'erreur, sans jamais blesser une autre conscience, sans jamais irriter d'autres convictions (car l'erreur a aussi les siennes), sans jamais lui faire sentir ce rigide orgueil que montre si souvent la vérité, quand elle n'a pas le sentiment de charité pour guide.
C'est par cette raison que l'Église grecque et l'Église catholique ont, toutes deux, fait une si grande place au culte delà Vierge. Ce culte est l'inauguration delà femme à tous les mystères, à tous les trésors de la charité chrétienne, dont la sainte Vierge est l'intarissable source.
La mission de la femme dans le monde chrétien est une mission de douce persuasion, d'amour, de paix et de continuelle, nous dirons même de perpétuelle médiation entre les hommes. Chacune peut y trouver sa place et son rôle à remplir.
Tandis que les sœurs de la charité vont, avec un amour du prochain plein de courage et d'abnégation de soimême, secourir les blessés sur les champs de bataille, les matrones chrétiennes, placées à une sphère de plus haute intelligence, doivent sans cesse travailler dans toutes les voies de la persuasion et de la médiation à prévenir l'usage delà force, qui remplit les hôpitaux de blessés et de malades.
Ces sentiments commencent à se faire jour. Malgré les manifestes et malgré les ordres du jour que donnent les généraux russes pour exciter leurs soldats au combat, les soldats alliés ne tirent cependant sur les Russes que parce que les puissances alliées font la guerre à la Russie, mais nullement à son Église.
Toutes les négociations suivies par le cabinet russe prouvent que le gouvernement russe a acquis la conviction de la prépondérance de la question politique sur la question religieuse. Sous ce rapport, la Russie a perdu le terrain dont elle avait voulu faire son champ de bataille. Les mauvais succès de la guerre qu'elle a faite n'ont plus laissé aux chrétiens aucun espoir dans l'efficacité de son secours. L'apparition des puissantes flottes et des nombreuses armées chrétiennes dans toutes les eaux
et dans toutes les provinces du Levant, a fait naître d'autres motifs d'espoir ; les événements ont eu lieu sur une trop grande échelle pour ne pas avoir donné à toutes les populations chrétiennes la conviction que d'autres voies d'affranchissement leur étaient ouvertes. La Russie redeviendra l'alliée des puissances chrétiennes pour consolider, pour régulariser cet affranchissement, mais ce ne seront plus ni ses canons, ni ses martyrs qui pourraient seuls parvenir à le fonder.
Afin de montrer d'une manière qui soit évidente pour tout le monde, sans en excepter les Russes eux-mêmes, ce qu'est devenue la question religieuse, comme moyen de prise d'armes, il suffira d'arrêter quelques instants son attention sur ce qui s'est passé entre les armées pendant les campagnes de Crimée.
Il n'y a pas eu un seul fait pendant le cours de ces batailles si disputées et de ce siège si long et si meurtrier qui pourrait indiquer que les troupes alliées eussent été animées au combat par suite de fanatisme religieux, et si quelques paroles imprudentes prononcées loin du théâtre de la guerre eussent pu faire présumer que cette guerre avait déjà pris et qu'elle prendrait davantage encore le caractère d'une véritable croisade religieuse, n'a-t-on pas vu des faits immenses contredire celte pensée?
Quand l'ardeur de la lutte avait entassé les uns sur les autres des morts de toutes les couleurs d'uniformes , de manière à en former des montagnes ; quand la grandeur du massacre avait enfin décidé du sort d'une journée,
une trêve était aussitôt accordée que demandée, afin que des deux côtés on pût reprendre ses morts, les ensevelir et donner des secours aux blessés qui gisaient pêle-mêle au milieu des morts et des mourants ; et ces secours étaient donnés, sans qu'il y eût aucune distinction entre l'homme et la souffrance. Cette souffrance était son titre au secours qui lui était donné ; la main qui le donnait ne faisait pas sentir quelle était celle d'un ennemi; le blessé ne voyait que la main d'un chrétien, d'un soldat compagnon de douleur. Non, les devoirs envers son pays et la religion du drapeau suffisent à l'honneur comme au courage des batailles, sans qu'il soit nécessaire de chercher des martyrs au lieu de soldats; ces martyrs ne tombent que trop souvent victimes à la fois d'un aveugle fanatisme et de la complète ignorance dans laquelle on les laisse des choses d'ici-bas.
Les Russes éclairés prétendent que leur gouvernement ne peut agir autrement, parce que le peuple russe ne peut être excité à de grandes actions et à de grands sacrifices qu'en vertu de l'exaltation de sa foi.
Il suffit d'énoncer ce fait pour le juger : n'en parlons donc pas.
Nous avons encore d'autres enseignements à tirer des souffrances qui ont été communes à toutes les armées belligérantes.
On a vu les Russes, comme les Français, les Anglais, comme les Turcs et les Égyptiens, mourir tous et partout du choléra, voisins ou éloignés les uns des autres, avec
les mêmes symptômes , avec les mêmes douleurs. On a vu le même typhus ravager partout leurs hôpitaux. On les a tous vus souffrir de la même manière des excessives rigueurs du climat, des privations de la soif et de la faim. La mort inflexible prenait ses victimes, sans jamais demander à aucune d'elles à quelle confession elle appartenait.
Devant cette terrible égalité des misères humaines, l'ardente circulation d'un sang fanatique ne se ralentirait-elle donc pas? n'hésiterait-on pas à ajouter d'autres fureurs à tant de douleurs? La religion doit être et rester chose trop sacrée parmi les hommes pour être mise , comme on l'a fait, au service des intérêts matériels des nations. Elle a été la cause de la plus grande partie des immenses désordres des temps obscurs du moyen âge. Gardons-nous bien de les faire renaître sous une autre forme qui ne ferait peut-être que remplacer les vices grossiers de l'ignorance par les vices raffinés de la civilisation.
Nous croyons avoir dégagé la question religieuse du côté de la Russie des nombreuses contradictions qui la rendaient difficile à comprendre. Bien que ce travail soit aussi succinct que l'exigeaient des feuilles qui ne sont que des feuilles volantes , le voile religieux qui la recouvrait est cependant tombé, et nous pouvons, en face d'une vérité constatée, passer à l'examen de la position que prirent les deux puissances alliées au commencement de leur guerre contre la Russie. Personne n'avait encore voulu
reconnaître alors la faiblesse militaire de la position du midi de l'empire de Russie relativement à la Turquie. Les événements l'ont prouvée ; elle est devenue claire pour tout le monde, même pour les Russes.