L'AUTRICHE
Depuis un siècle, c'est-à-dire depuis la paix de Relgrade, personne ne tenait plus compte de l'Autriche, ni en Orient, ni en Russie. L'habileté diplomatique palliait quelquefois cette faiblesse, mais elle ne trompait personne. L'anarchie politique de la Hongrie, prolongée pendant toute cette époque, avait totalement anéanti l'influence qu'eût pu prendre l'Autriche à la fois sur Constantinople et sur Pétersbourg. Il arriva donc que cet empire , dont les frontières s'étendaient depuis les bords de la mer Adriatique, sans aucune interruption, jusqu'à la Valachie, ne prenait plus d'autre soin que celui de se garantir des dangers de la peste, tandis que la Russie, qui ne possédait sur le continent d'Europe d'autre point de contact avec la Turquie que sa très -courte frontière depuis l'embouchure du Pruth jusqu'à la mer Noire, exerçait sur la Turquie tout entière une influence à laquelle nulle autre ne faisait contre-poids.
Il est clair que ce système ne pouvait être basé que sur la suprématie maritime de la Russie dans la mer Noire. Le siège et la prise de Varna, en 1828, ont montré sa
force et ses avantages. Mais, depuis que la Russie a perdu sans retour cette suprématie et que , si les chances que tout le monde désire venaient à se réaliser, la mer Noire deviendrait strictement une mer marchande, la possession du delta du Danube n'a plus aucune valeur pour l'empire de Russie. L'empire d'Autriche restera donc en Europe le seul État limitrophe de la Turquie.
Depuis que les parties qui composaient cet empire, longtemps politiquement isolées les unes des autres, se trouvent toutes soumises à la même autorité souveraine, et qu'elles sont gouvernées et administrées d'après les mêmes lois, cet empire, ainsi constitué, forme un corps politique assez indépendant, assez puissant pour défendre la Turquie contre ceux qui voudraient attaquer ses provinces du continent européen ; mais, d'un autre côté, en état de s'opposer à la Turquie elle-même, si un avenir, toutefois peu probable, devait de nouveau la rendre menaçante.
Par sa position géographique l'empire d'Autriche est si solidement constitué que, comme corps politique, il possède une puissance d'inertie inhérente à sa position, puissance qu'il peut, chaque fois qu'il le trouvera nécessaire, développer comme force d'action.