LE MAL ENGENDRE LA CONTINUITÉ DE LA CONSCIENCE
C'est donc dans le mal lui-même que se trouve pour l'homme l'avertissement qu'il a fait une mauvaise action. Le bien ne craint jamais la publicité, le mal la craindra toujours. Quand ce n'est pas le remords, c'est alors le danger personnel qui fait naître la continuité de la conscience. C'est donc dans l'exercice de cette continuité que se trouve une des plus grandes forces morales de l'ordre social. Cette force, quand elle est patente, se rattache à la circonstance que tous les hommes ont un intérêt direct et personnel à découvrir ceux qui font le mal. Le public se montre toujours partout disposé à prêter main forte à la loi.
Mais cette force, quand elle reste secrète, n'agit-elle pas d'une manière plus puissante encore?
Les criminalistcs, pour parvenir à connaître l'état moral d'un peuple, travaillent à dresser des tables statistiques des crimes qui se commettent; les crimes sont
classés ; on classe aussi les criminels ; les poursuites de la justice conduisent à prouver que les mêmes hommes comparaissent plusieurs fois devant les tribunaux. On a cherché à expliquer ce fait comme une suite naturelle de la perversité de l'homme qui manque de conscience. Cette conviction a fait admettre que la sûreté publique ne pouvait être garantie que par la multiplicité des moyens de surveillance et par les rigueurs du code criminel. Mais n'y aurait-il pas d'autres points de vue desquels il faudrait partir pour apprécier des faits qui sont entourés de toutes les difficultés qui naissent du contraste de l'obscurité que cherche le crime avec la publicité que les formes judiciaires veulent lui donner? Le but de cette publicité est de donner à l'accusé qui n'est pas coupable plus de moyens de prouver son innocence et de mettre, en même temps, à la disposition des juges un plus grand nombre de moyens de découvrir les criminels. Pour atteindre ce double but, la publicité de l'instruction d'une cause est aussi nécessaire que celle des débats judiciaires. Le public est facilement accusateur; il a souvent dit, et il le dirait encore souvent, qu'un accusé de condition aisée a trouvé dans le secret de la procédure le moyen d'acheter son innocence. Ainsi la publicité, en prouvant l'intégrité des juges, entoure la justice d'un plus haut degré de confiance et de respect.
Mais qu'advient-il des condamnés? L'empressement que le journalisme met à porter à la connaissance du public les détails de ces causes criminelles , qui sont les
mélodrames que joue Tordre social, ajoute à la sentence prononcée par les tribunaux le châtiment plus terrible de l'opprobre et de l'infamie. Le nom d'un condamné est connu de tout le monde ; il devient un sujet d'universelle répulsion. Personne ne lui tient compte du repentir de son crime ; le désespoir s'empare de son être tout entier : il se fait malfaiteur, car les hommes lui ferment toutes les voies du retour vers le bien. La publicité de son premier délit a fait cesser en lui ce travail secret de la conscience, seul principe de moralité, intimement lié à la nature de l'homme, pour le mettre à même de lutter contre ses passions, et contre tous les genres de séduction dont il est entouré.
Ainsi la justice, en détruisant ce principe, cause souvent de plus grands crimes que celui qu'elle a voulu punir.
C'EST DANS LE SECRET QUE RÉSIDE LA PUISSANCE DE LA CONSCIENCE INDIVIDUELLE.
Il existe une lacune immense dans l'histoire que I on veut faire de l'état moral d'un peuple, d'après l'étude de ses annales judiciaires. La religion qui écoute la confession du crime, sans jamais demander le nom du criminel, serait seule à même de combler cette lacune ; mais son institution, qui n'est pas de ce monde, ne lui en donne pas la possibilité. A son défaut, les hommes charges de la
confection des lois, ainsi que ceux qui siègent pour juger les criminels, ne devraient-ils pas se demander ce qui se passe au sein de cette immense majorité qui n'est jamais appelée à comparaître devant les tribunaux? peuvent-ils admettre qu'aucun individu, parmi [ces millions d'hommes, n'ait jamais failli?
Tous les criminels ne sont pas découverts; beaucoup de crimes et délits sont restés ignorés. Le travail secret de la conscience, tel que nous avons cherché à en indiquer les ressorts, n'aura-t-il pas arrêté le plus grand nombre de ceux qui, déjà coupables d'une première faute, auraient pu en commettre d'autres? Que serait-il advenu de ces hommes, redevenus hommes de bien, et qu'adviendrait-il de la société tout entière, si chaque première faute était livrée à la publicité? Heureusement que la justice des hommes ne peut pas toujours y parvenir. Cette impossibilité préserve de violation cette loi secrète de la conscience, la plus grande des garanties qui aient été données à l'homme contre ses propres erreurs ou contre ses faiblesses.
La crainte de ressentir le trouble de sa conscience agit sans cesse comme une force impérieuse et secrète, et comme la première et la plus solide base de l'ordre. Cette force, quand elle agit d'une manière plus puissante que l'inclination vers le mal, dans ce cas, répressive du mauvais penchant, prévient le crime. D'un autre côté, beaucoup d'hommes faibles de caractère, un plus grand nombre d'autres, d'humeur apathique et paresseuse,
manquent, les premiers de cette énergie qu'exige l'exécution d'un crime, les seconds de cette active surveillance de soi-même qu'il faut continuellement exercer pour le cacher après l'avoir commis.