L'ÉVEIL DE LA CONSCIENCE EST LA BASE NATURELLE DE LA CIVILISATION
On voit, par les simples et courtes indications que nous venons de donner, combien il est important d'étudier le travail secret qui se fait dans l'homme pour comprendre l'ordre qui règne chez les peuples civilisés. Chez eux, la conscience est mise en action par le savoir du passé. La culture de la faculté du souvenir appelle la conscience à la vie: dès le moment qu'elle entre en action, la civilisation commence. Les lois que font les hommes ne pourraient pas, seules, y suffire. Ne voyons-nous pas, en effet, dans quel état de barbarie restent plongés les peuples chez lesquels les hommes ont plus peur des lois que du trouble de leur conscience? Chez de pareils peuples, l'action individuelle n'existe que pour le mal contre lequel les gouvernements ne savent employer d'autres moyens de répression que le principe de l'asservissement le plus absolu. Il en résulte un état de permanente hostilité entre le gouvernement et les sujets; elle se manifeste, ou par des révoltes à main armée, ou par une constante désobéissance aux lois, ou par la frauduleuse rapacité de ceux
qni cherchent toujours à vivre aux dépens de l'Étal. Il n'y a, dans un pareil état de choses, de conscience ni d'un côté ni de l'autre.
11 ne faut pas se tromper sur la base naturelle que doit avoir la civilisation. Elle ne saura jamais donner les fruits que l'on en attend, si l'on ne sait pas de quelle source elle doit jaillir, et nous disons jaillir, parce que c'est alors à grands flots qu'on la verrait sortir de cette source.
Si la faculté de la mémoire rend, seule, l'instruction possible, et si cette faculté ne peut être exercée que par l'étude du passé, ce qui veut dire, par l'étude de l'histoire des hommes qui nous ont précédés, il en résulte que les gouvernements qui ont prohibé, et qui prohibent encore l'étude de l'histoire, ou qui la restreignent à des points de vue arbitrairement fixés, ne laissent pas à la civilisation la seule base qui puisse la rendre morale.
Un pareil ordre de choses, qui ne peut se fonder que sur un principe d'activé surveillance, produit une apparence d'incomplète civilisation qui, laissant les hommes sans conscience et sans intelligence, les livre à la seule recherche des moyens de satisfaire leurs appétits les plus sensuels. C'est ainsi que se passe leur vie.
On pourrait nous demander pourquoi nous mêlons au travail politique dont nous sommes occupé, une discussion qui ne paraît être que religieuse et philosophique. Nous pourrions répondre par la simple déclaration, que nous tenons la religion et la philosophie comme devant
être la seule base naturelle de la politique, si l'on veut maintenir la politique à la hauteur scientifique qui lui appartient. Cependant , comme une simple déclaration serait un acte d'une sorte d'autorité intellectuelle que nous n'avons aucun droit d'exercer, nous allons exposer les arguments qui motivent notre opinion.
Nous avons prouvé : que l'homme ne peut arriver à un état de civilisation véritable que par la faculté du souvenir; que l'exercice de cette faculté, par suite du travail secret qui se fait en lui, donne l'existence à la conscience; que la conscience est le principe de moralité qui, seul, fait de l'homme un être sociable.
La religion et les lois ordonnent, il est vrai, la moralité; elles en font une obligation. Mais un ordre, quelque sacré ou respectable qu'il puisse être, ne pourrait y suffire; car la moralité, pour être vraie, doit être libre: il faut donc qu'elle découle du principe dont le germe a été déposé dans la partie de l'être de l'homme la plus intime et la plus secrète.