ARTICLE I
ÉCLAIRCISSEMENTS SUR QUELQUES REPROCHES QUE DOM GCÉRANGER ME FAIT AVEC CNE APPARENCE DE RAISON.
i. er reproche. J'ai employé, dit-il , contre lui une forme un peu acerbe, lui prodiguant ces rudes qualifications imprudence , de témérité, d’injustice, d’absurdité, de calomnie, de fureur, de blasphème, d’indécence, d’obscénité; sans parler de l’endroit où je signale dans mon style, les caractères qui font celui d’cn jeune impie (i).
11 est certain qu’en isolant toutes ces qualifications des textes qui les justifient, en faisant dire à quelques-uns ce qu’ils ne disent pas, et môme le contraire de ce qu’ils disent, il est facile de composer une riche nomenclature d’injures qui donnent une idée peu avantageuse de l’aménité de l’auteur dans la bouche duquel on les met : c’est ce qui me fait ranger ce reproche parmi ceux qui présentent quelque apparence de raison. Je liens d'autant plus à le repousser, que je mets plus de prix à garder dans la polémique la mesure convenable, à convaincre pour ramener plutôt qu’à aigrir, et surtout à être juste envers tout le monde. Les Protestants, avec qui je me suis vu obligé
( 1 ) Déf. p. 6.
d’entrer en discussion, m’ont rendu eux-mêmes ce témoignage (i). L’Abbé de Solesmes est le premier qui m’ait accusé d’user de formes acerbes, jusqu’à faire entendre que je remettais en usage les aménités littéraires de certains écrivains des xvi. e et xvn. e siècles, tels apparemment que Luther, dont on connaît le style bas, grossier et furibond. Heureusement que Dom Guérangcr cite exactement les endroits de mon écrit où il a trouvé ces grossières injures. Je pourrais me contenter d’y renvoyer mes lecteurs; mais quelques détails ne seront pas inutiles.
Il faut d’abord mettre une grande différence entre dire des injures, et formuler des accusations. Ainsi, là où je taxe Dom Guérangcr <£ imprudence, de témérité, d? in justice, ce ne sont pas des paroles injurieuses que je lui dis, et, pour me servir de ses propres termes , de rudes qualifications qui s’échappent de ma pAumc (2). Non : ce sont des expressions qui entrent dans l’énoncé des divers articles de mon écrit, et des assertions dont j’établis la vérité par des preuves irréfragables.
Je défie Dom Guéranger de citer un seul endroit où j’attaque autre chose que son livre. Si ce que j’en dis retombe sur sa personne et le blesse, qu’il m’apprenne comment on peut blâmer un ouvrage sans blâmer l’auteur.
Je l’ai accusé, dit-il, de fureur. J’ai avancé, fl
(1) Voyez à la fin du volume. (2) Déf. p. 7.
est vrai , qu’il poursuivait les nouveaux livrer liturgiques et leurs auteurs, avec une espèce de fureur ; mais ce n’est pas là tout à fait la même chose que d’accuser quelqu’un de fureur. On n’a d’ailleurs qu’à lire ses Institutions, 2. rae vol. p. 94, § 3 et 4 ; p* 99, § i et dernier; p. 101 , dernier §; p. 43 , et l’on verra si le terme d 'espèce de fureur excède la juste mesure.
Je l’ai accusé, dit-il encore, de blasphème. C’est tout le contraire; j’ai dit expressément dans l’endroit qu’il cite : « Nous sommes bien certain que » Dom Guéranger n’a pas voulu blasphémer; il » n’en est pas moins vrai que sa plainte sent le » blasphémé. » Qu’on lise le texte (1).
Il repousse encore les notes d’indécence , d’obscénité. "
.Après avoir avancé que l’on avait représenté, sur le frontispice du Bréviaire Parisien, d’ignobles courtisanes affublées des attributs de la Religion , Dom Guéranger, ajoute : « Le Missel de .1738 » offrait aussi à son frontispice une virago lour- » dement assise sur un nuage, et chargée pareil- » lement de représenter la Religion. » C’est celte expression d’une virago , qui m’a paru indécente dans le livre d’un Religieux sur la Liturgie; j’ai même osé dire obscène (2). Ai-je été trop sévère? Je laisse le lecteur qui a du tact, à en juger.
( 1 ) L’Eglise de Fr. p. ia3. ( 2 ) Ibid. p. i54.
Don Guéranger termine ses plaintes en disant:
« Sans parler de l’endroit où vous signalez dans » mon style les caractères qui font celui d’un » jeune impie (i). » C’est qu'en effet, dans cet endroit, l’Abbé de Solesmes emploie tout ce qu’il . a d’esprit, pour ridiculiser la forme de nos ornements sacrés, et qu’un jeune impie ne ferait pas mieux. Je n’ai garde d’en conclure qu’il est impie ; je me borne à dire qu’il est imprudent : pouvais -je user d’une qualification plus douce ?
2. me reproche, qui aurait une apparence de raison. L’Abbé de Solesmes prétend que je m’appuie, pour le combattre, sur des Bréviaires que je n’ai pas.
« A la page 48 , dit-il , vous déclarez n'avoir pu » vous procurer aucun exemplaire des Bréviaires » antérieurs à celui de François de Harlay; et aux » pages 49 , 5*7 , 58 , 6o , 68 , vous me contestez ,
» sans preuve par conséquent, les faits que j'ai » puisés dans ces Bréviaires ( 2 ). »
Si je n’ai pu me procurer aucun exemplaire des Bréviaires antérieurs à celui de François de Harlay, ce n’est pas ma faute. Quant à la ressource que Dom Guéranger m’indique, d’aller consulter ceux qui se trouvent dans les bibliothèques de Paris, je ne suis nullement disposé à
( 1 ) Déf. p. 7 . ( 2 ) l)cf. p. 8 .
faire un voyage de 200 lieues pour y recourir : mais la question n’est pas là.
Ai-je appuyé mes assertions sur des Bréviaires que je n’avais pas? Dom Guéranger me suppose assez peu de raison pour cela; et il cite en preuve les pages 49 , $7 , 58 , 60, 68 de ma brochure. Je reviendrai plus tard à la page 49 ; examinons les autres citations.
A la page 57 , loin de m’appuyer sur des Bréviaires que je n’ai pas, je répète, au contraire, que, pour connaître la vérité, il faudrait avoir sous les yeux un exemplaire des Bréviaires antérieurs. Je me borne à révoquer en doute l’assertion de Dom Guéranger, et je donne les motifs qui me la rendent peu vraisemblable.
Même raisonnement de ma part aux pages 58 et 68. Jamais je n’allègue en preuve les Bréviaires que je n’ai pas.
A la page 60 , je ne m’appuie pas davantage sur ces Bréviaires, et je n’en avais pas besoin. II y est question de deux sortes de faits allégués par Dom Guéranger; les premiers, je les explique et ne les nie pas; je n’avais donc pas besoin de recourir aux anciens Bréviaires pour appuyer ce que je disais. Pour établir la fausseté des autres, il me suffisait des Bréviaires nouveaux, où l’on trouve ce que Dom Guéranger dit qu’on y a supprimé. Examinons à présentée que je dis à la page 49.
Là il semble vraiment que je suis tombé dan»
l’absurdité que Dom Gtiéranger me reproche. IL avait dit dans ses Institutions, que dans le Bréviaire de François de Harlay, V Office presque entier Je la sainte Trinité avait été changé, et je lui réponds qne toutes les leçons sont les mêmes. Mais comment puis-je savoir que les leçons du Bré<viaire de François de Harlay sont les mômes que celles des Bréviaires antérieurs, si je ne peux pas consulter ces Bréviaires?
Voici ma réponse : D’après tous les raisonnements de l’Abbé de Solesmes, j’ai dû croire et j’ai cru que quand il reprochait à François de Harlay d’avoir fait des changements au Bréviaire, il voulait parler des changements faits au Bréviaire romain.
En effet, tout tend à le supposer ainsi : il commence par reprocher à François de Harlay d’avoir intitulé simplement son Bréviaire : Breviarium Parisiense, en supprimant ces mots : ad formant Concilii Tridentini ; puis il ajoute : Cette suppression présageait bien ce quon allait trouver dans l’ouvrage. «On aurait donc bientôt, dit-il, uneLitur- » gie qui ne serait plus romaine. En effet, à part » le psautier qui était demeuré conforme à celui » de l’Eglise Romaine, si l’on considérait le Pro- » pre du temps, on trouvait qu’un grand nombre » de leçons, d’homélies, d'antiennes, avaient été » changées...» C’est là que Dom Guéranger ajoute;
» L’Office presque entier de la sainte Trinité » avait été réformé (i). » Je demande maintenant à tout homme de bonne foi, pouvais-je ne pas croire que l)om Guéranger se plaignait de changements faits au Bréviaire Romain ? c’est donc dans le Bréviaire Romain que je devais voir s’il y avait ce qu’on ne trouvait plus dans celui de François de Harlay.
J’avais d’autant plus de droit de penser qu’il s’agissait de changements faits au Bréviaire Romain, qu’iinmédialement après, Dom Guéranger dit expressément : «Les leçons de l’octave du » saint Sacrement, si belles dans le romain, avaient » été remplacées par d’autres ( 2 ). »
11 me paraît bien inutile d’insister davantage lit-dessus. J’adresserai cependant une question à l’Abbé de Solesmes : quand il blâme François de Harlay de ces changements, entend-il que ces changements ont été faits au Bréviaire Romain ou qu'ils ont été faits au Bréviaire Parisien antérieur? S'il entend parler de changements faits au Bréviaire Romain, le reproche qu’il m’adresse tombe par cela seul : c’est dans le Bréviaire Romain que j’ai dû vérifier la justice de scs plaintes et c’est ce que j’ai fait. Si, au contraire, il entend parler de changements faits au Bréviaire Parisien antérieur, comment blâme-t-il François de Har-
(0 Inslit. tora. 2 , p. 80, § 3 (a) Ibid. dern. §.
etL
lay d’avoir réformé le Bréviaire propre de son Diocèse ,• tandis qu’il venait de dire, deux pages plus haut: «On ne peut nier que l’Archevêque *> de Harlay n’eût le droit de travailler à la.ré- » forme du Bréviaire de son Eglise-, puisque l’E- » glise de Paris s’était maintenue en possession » d’un Bréviaire particulier (i). »