ARTICLE III
DOM GUÈRANGER , TOUT EN PARAISSANT REPOUSSER L’ACCUSATION D’AVOIR VOULU FLÉTRIR L’ÉGLISE DE FRANCE , CONTINUE CONTRE ELLE SES ODIEUSES IMPUTATIONS; IL CONFIRME, AU LIEU DE LES DÉSAVOUER , LES PLUS RÉVOLTANTES.
Jusqu’ici je me suis occupé d’allérations de textes, de suppressions de légendes et autres objets qui peuvent paraître peu importants.
11 faut en venir au fond de ma plainte contre l’Abbé de Solesmes, savoir, qu’il a flétri injustement l’Eglise de France. Il repousse fortement cette accusation. «O Eglise de France! s’écrie-t-il, je » n’ai point eu la pensée, Dieu le sait, de vous » humilier dans votre détresse ( t ) ! »
Et ailleurs : « Monseigneur, je me trouve eu » face de l’accusation que vous m’avez intentée » de malveillance et de calomnie contre l’Eglise » de France ; accusation grave, humiliante, fà- » cheuse; mais uniquement dans l’hypothèse » qu’elle soit fondée.... Je suis français..., tout » aussi jaloux qu’un autre de nos gloires natio- » nales (3). » Voilà. Dom Guérangcr attaché du fond du cœur à notre Eglise , plein de zèle pour
( 1 ) Déf. p. 5 et p. 3a. (a) Ibid. p. a6, § a.
«a gloire: comment se fait-il qu’au moment où il exprime de tels sentiments, il abaisse en toute manière , disons-le, il livre au mépris cette Eglise à laquelle il vient d’adresser une si louchante protestation d’intérêt et d’amour?
Et n’allez pas imaginer qu’il n’attaque que l’Eglise Gallicane du xvin. e siècle; ce n’est sûrement pas par un elfet de sa bienveillance pour celle des premiers siècles, qu'il signale le fameux Vigilance comme le point de départ de l'hérésie anti -liturgique , en affectant de dire que cet hérétique était un gaulois , et en terminant le court exposé de ses détestables erreurs, par ces mots , qui disent beaucoup : « Cela » n’est pas mal avancé pour un gaulois du iv.* » siècle (i). »
Après a voi r mon tré sa bien vei 1 la nce pou r l’ Egl ise Gallicanedu iv. e siècle, en fixant dans son sein l’origine de l’hérétique Vigilance, l’Abbé de Solesmes essaie de ternir la gloire d’un saint Docteur qui l’illustra dans le vi.* siècle par son zèle pour la foi et par sa sainteté. Saint Césaire, Evêque d’Arles, est vénéré comme Saint dans toute l'Eglise. Le Martyrologe Romain le porte au 27 août, qui est le jour de sa mort , en l’appelant un Evêque d’une sainteté et d’une piété admirables : Arelate, sancti Cœsarii Episcopi , mirœ sanctilatis et pictatis viri.
(i) InHit. lit. tom. i , p. 4° 8 -
Il assista à plusieurs Conciles, et en présida quelques-uns.
Ce fut par ses soins que se tint le second Concile d'Orange, pour maintenir la pureté de la foi contre les erreurs qui se répandaient sur les matières de la grâce. Les décisions de ce Concile sont devenues des points de foi catholique , par la sanction qu’elles ont reçue du Pape Boniface II. Dès auparavant, saint Césaire avait publié contre les erreurs de Fauste, Evôque de Riez, un livre qui fut également approuvé par Félix III , prédécesseur de Boniface. Eh bien ! Dom Guéranger en veut à saint Césaire, apparemment parce qu’il appartient à l’Eglise de France. Il commence par essayer d’ailaiblir son autorité, en disant que ce Saint ri est point adînis par l'Eglise au nombre des auteurs à qui l'on puisse emprunter des leçons pour V Office (i). Je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas prendre des leçons pour lOUice dans les ouvrages d’un saint Evêque dont quelques écrits ont été expressément approuvés par le Saint- Siège, et dont aucun n’a été condamné. Dom Guéranger rapporte ensuite deux lignes de ce Saint, dont il ose dire que la doctrine est absolument identique avec quatorze propositions condamnées par le Saint-Siège, la 35. e et la 38. e de Baius, et les 38, 4° ? 44 -5o, 57 et 53. e de Ques-
(1) Déf. p. a3g, § 2.
nel (i). De manière, chose incompréhensible!
que notre saint Docteur, que l’Eglise Romaine appelle un homme d'une sainteté admirable , qui s’est occupé surtout de la doctrine de la grâce, qui a publié là-dessus un livre expressément approuvé par le Saint-Siège , qui a fait tenir un Concile dont la doctrine sur cette matière est reçue dans l’Eglise universelle comme faisant partie de la foi catholique, aurait renfermé dans deux lignes les erreurs de, quatorze propositions condamnées ( 2 )! Examinons la chose.
Dom Guéranger soutient que « la doctrine ex- » primée dans cette proposition de saint Césaire » est absolument identique avec les propositions 35. e
(1) Déf. p. 239, § 2.
(2) Ces deux lignes , qui sc trouvent dans l’Office de la Dédicace , au Bréviaire Parisien , sont tirées d’un sermon de saint Césaire sur cette fête. Il exhorte son peuple à vivre saintement.
Il lui rappelle que nos cœurs sont le temple de Dieu, que, comme dans le temple de Salomon on entretenait sur l’autel un feu perpétuel , il fallait aussi tenir toujours allumé sur l’autel de notre cœur ce feu , duquel Dieu lui-mémc a dit : Je suis venu apporter le feu sur la terre ; à quoi saint Césaire ajoute:
« Il y a deux sortes de feux ,
» celui de la concupiscence et » celui de la charité. Que cha- »cun examine sa conscience, » et s’il voit brûler en soi le feu » de la cupidité , avec le secours » de Dieu qu'il sc hâte de l’étein- » dre j parce que rien de bon ne » pourra demeurer en celui que » le feu de la cupidité cnflam- » me, comme au contraire rien » de mauvais ne pourra demeu- » rer en celui en qui brûle le feu » de la charité : Nihil in illo » boni remanere poterif , quem » ignis cupiditatis accendcrit ; » sicut nihil mali remanebit , » in quo ignis arserü carila- » lis. »
n et 38. e de Bains , et à plusieurs propositions de » Quesnel. »
Pour abréger la discussion , je laisse de côté les propositions de Quesnel qui, sur les matières de la grâce , n’a fait que renouveler et développer les erreurs de Baius.
Voici la 38. e proposition de Baius : Tout amour de, la créature raisonnable est, ou cette vicieuse cupidité par laquelle on aime le monde , et que saint Jean défend; ou cette louable charité que le Saint- Esprit répand dans, nos cœurs , par laquelle on aime Dieu t. D’où suit nécessairement la 35. e proposition du môme auteur : Tout ce que fait le pécheur ou t esclave du péché , est péché. Les autres propositions coulent de la môme source : point de milieu entre ces deux amours de Dieu et du monde; donc tout amour naturel, môme de Dieu , est line injure faite à la croix de Jésus-Christ ( propos. 36); donc toutes les actions des infidèles ( qui n’ont ni la charité ni la foi que la charité suppose ) sont des péchés ( propos. n5 ), etc., etc.
La doctrine renfermée dans les deux [impositions indiquées, est-elle absolument identique avec la proposition de saint Césaire, ainsi conçue : « Rien de bon ne pourra demeurer en celui que le » feu de la cupidité enflamme; comme au contraire » rien de mauvais ne restera en celui qui brûle du » feu de la charité? »
Avant de répondre à cette question , remar--
quons qu'on lit dans les ouvrages du tape saint Léon , les propositions suivantes : Il y a deux amours d’où naissent toutes les volontés aussi diverses par leurs qualités que les principes d’où elles procèdent. L’âme raisonnable ne peut être sans aimer ; ou el'.e aime Dieu , ou elle aime le monde. Dans l’amour de Dieu, rien de déréglé; dans l’amour du monde , tout est nuisible (i). Cette proposition est assurément plus explicite, et exprime , ce semble, plus clairement que celle de saint Césaire, la doctrine des deux propositions de Baius. Le P. Abbé de Solesmes oserait-il dire que la doctrine de saint Léon est absolument identique à ces deux propositions? Non, sans doute. 11 cherchera donc à l’expliquer, et il répondra que le saint Docteur recounaît dans ses autres écrits un amour qui lient le milieu entre la charité proprement dite et la cupidité vicieuse, savoir, l’amour naturel , bon et louable sans doute , encore qu’il ne soit pas méritoire pour le salut. Si ce grand Docteur ne parle dans ce texte que de deux amours, c’est que, presque toujours, et communément parlant, les hommes agissent sous l’influence de l’un ou de l’autre. Combien peu, en effet, à qui le seul amour de l’équité et de l’honnêteté naturelle donnent la force de résister aux attraits du monde et des passions (a) !
(i)Scrtn.g?, 5 ,dc Jejun. sept. (a) Ibid, note de l'édit, (d). mensis, p. 36 o, éd. Rom. 1753.
N’était - il pas juste de chercher à interpréter aussi la proposition de saint Césaire, plutôt que de la flétrir si indignement? d’autant <Ju’il n’était nullement nécessaire de parcourir les autres écrits du saint Docteur pour éclaircir et préciser sa pensée. Il suflisait d’avoir lu la phrase qui précède immédiatement la proposition incriminée : Que chacun examine sa conscience, et s’il voit que le feu de la concupiscence l’enflamme , qu’il SE HATE DE L’ÉTEINDRE avec le secours de Dieü, parce que rien de bon, etc.
' Ces paroles montrent évidemment que saint Césaire reconnaît dans l’homme enflammé du feu de la cupidité assez de forces naturelles pour, avec le secours de Dieu , non-seulement éteindre , mais se hâter d’éteindre le feu de la cupidité. Il reconnaît donc, i.° qu’il subsiste quelque chose de bon dans l’homme que brûle la cupidité ; a.° que le secours de Dieu avec lequel il agit n’est point une grâce de charité proprement dite, au sens de Baius et de Quesnel; puisque d’un côté il la désigne sous le nom générique de secours de Dieu, et que de l’autre, la cupidité, brûlant dans son âme, exclut la charité qui lui est opposée. Ajoutons, au besoin, que ce secours de Dieu doit être pris ici dans le sens du Concile d’Orange présidé par saint Césaire , et où l’on définit la grâce une inspiration, ou
un pieux mouvement du Saint-Esprit (i), qui aide « croire , vouloir et agir (a).
Il est de plus remarquable que ce Père, qui avait puisé sa doctrine dans les écrits de saint Augustin , répète jusqu'à deux, fois, après le passage incriminé, ce qu’il avait déjà dit un peu plus haut : Que celui , ajoute-t-il, qui est consumé par la cupidité, s’abstienne des œuvres mauvaises , et qu'il s’efforce de faire le bien (3) , Et encore. Si celui que le feu de la cupidité brûle, cesse de faire le mal, il est bientôt enflammé du feu de la charité (4). Donc celui qui est consumé par la cupidité, peut s'abstenir des œuvres mauvaises; il peut s’efforcer de faire le bien , cesser de faire le mal, et tout cela avec le secours de la grâce qui n’est point la grâce de la charité.
Quel est donc le sens du texte de saint Césaire? Que l’homme qui se laisse dominer par la cupidité, en deviendra tellement l’esclave, qu’agissant presque toujours sous l’influence de l'habitude qui le captive, il se portera aux actions môme naturellement bonnes et honnêtes, sans un bon et pieux mouvement de la volouté, que saint Augustin appelle quelquefois charité , dans un sens large, et improprement.
Après ces explications de saint Césaire, où
tOConc. Arausic. can. 5 . ( 3 ) S. August. tom. 5 , in
(a) Can. 6 et 7. append. p. 378.
. (4) Ibid. p. 379
Iroaver F identité, et l’identité absolue, de la doctrine de ce saint Docteur avec les propositions de Baius et de Quesnel?
L’Eglise de France du xix.« siècle n’est pas davantage à l’abri des traits de l’Abbé de Solesmes. «L’Eglise de France ^ c’est de l’Eglise » d’aujourd’hui qu’il parle) n’est plus ce qu’elle » était dans les temps anciens.... Comment l’or » s’est-il obscurci ? Comment les efforts du clergé » sont-ils devenus stériles? Comment l’héritage » du Seigneur a-t-il dépéri entre nos mains (i)?
» J’ai vu , ô Eglise de France ! que depuis deux » siècles votre sein a cessé d’être aussi fécond ( 2 )... » Depuis longtemps la semence précieuse de la » foi n’y développe plus sa fécondité première (3).
» Depuis un siècle et demi, la France a rompu » l'antique lien liturgique : quelle décadence do » la foi et des moeurs ne nous a-t-il pas fallu subir » depuis la même époque (4) ! »
Il est évident que l’Eglise actuelle est comprise dans toutes ces lamentations; et tous ces maux, selon Dorn Guéranger, n’ont d’autre source que nos nouveaux Missels et nos nouveaux Bréviaires.
Ce ne sont pas seulement la foi et les mœurs qui ont souffert de la nouvelle Liturgie ; mais la science ecclésiastique : le clergé de France est le plus ignorant de tous les clergés. « Rien n est
(0 Déf. p. 3i , dern. tj. (3) Ibid. p. , § i.
(o) Ibid. p. 33, vers la fin. (4) Ibid. p. vu.
» moins commun en France ( c’est au clergé » français que Dom Guéranger fait cet honneur ) » qu’un Prêtre qui connaisse lePsaulîer à fond(i).»
Nous ne sommes pas plus forts pour la polémique , quoique nous ayons voulu faire de nos Bréviaires des arsenauoo de controverse : « Quant à la » bonté et au succès des armes puisées dans cet » arsenal , il en faut juger par les faits. Dans ma » petite façon de penser (c’est toujours Dom Gué- » ranger qui parle), il m’est d’avis que nous » n’avons pas tant à nous vanter des résultats. Je » crois que nous éprouvons le besoin urgent » d’étudier quelque peu au dehors du Bréviaire » Parisien (2). »
C’est bien pire pour la science du droit canonique : elle est tombée chez nous dans un état déplorable ( 3 ).
Continuons d’entendre de la bouche de l’Abbé de Soîesmes le singulier panégyrique de l’Eglise de France. J’avais dit : Dans quel lieu du moîide la doctrine évangélique s'est-elle consemée plus pure , et l'hérésie a-t-elle été plus fortement repoussée ? L’histoire , si on veut la consulter, démontre la vérité de cet éloge. Dom Guéranger ne peut l’entendre. « Laissons de côté , dit-il , » Vigilance.... Ne remontons pas plus haut que » le xvi. e siècle... Si l’Allemagne donna alors
(1) Déf. p. 225, not. 2. ( 3 ) Ibid. noL 3 .
(2) Ibid. p. 225, not. 2.
» Luther au monde , la France eut à son tour le 1 » onalheur de donner naissance à Calvin.... L’hé- » résie sacramentaire parvint ù s’établir dans » notre patrie sur un pied formidable... (i) » Comme si les hérésies qui s’élèvent dans une Eglise , quand elles y sont combattues , condamnées, repoussées, ternissaient la pureté de la foi de cette Eglise.
k N’est-ce pas la France, continue l’Abbé de » Solesmes, qui est apparue comme la citadelle du » philosophisme au siècle dernier ( 2 )? » Eh,! oui ; mais ce philosophisme lui est venu d’ailleurs. Né du protestantisme, il a paru d’abord en Angleterre , autrefois la terre des Saints. De là il est venu en France : c’est un ennemi que Dieu a présenté à l’Eglise Gallicane, pour qu’elle eût à le combattre ; les combats qu’elle lui a livrés et qu’elle lui livre encore, font sa gloire. Comment Dom Guéranger s’en faiHl un moyen pour la flétrir (3)? Autant vaudrait-il faire un crime à l’Eglise d’Afrique de l’invasion des Vandales qui la ravagèrent , et des barbares Musulmans qui l’anéantirent. Quoi qu’il en soit , il faut avouer que c’est une singulière façon de répondre à l’accusation de malveillance reprochée à Dom Guéranger envers l’Eglise de France, que de la traiter comme il la traite. Il s’y prend tout de même
(0 Déf. p. 3o, § 5. (3) Ibid. § 4 .
(3) Ibid.
pour répondre à l’accusation d’avoir attaqué l’épiscopat.
II nous parle de la chute ou de î affaiblissement des Evêques de France avec le même ton aflfirmalif qu’il parlerait de la chute de saint Pierre et de la trahison de Judas. « N’v a^t-il pas , dit-il , » une leçon bien précieuse à recueillir de la chute » ou de l’affaiblissement de ces colonnes... ? Les » Evangélistes 110119 ont-ils caché la chute de saint » Pierre et la trahison de Judas (1) ? »
Ceux qui ne sont pas tombés ou qui n’ont pas faibli , font exception : « Au reste , j’ai eu d’assez » belles réserves à faire dans le récit des malheurs » de l’Eglise de France dans le xvin. e siècle (2). » On avait à déplorer, et « Fénélon dévoila dans » son Mémoire confidentiel à Clément XI , la » grande et lamentable plaie de l’épiscopat ( 3 ). » J’ai ici plusieurs observations à faire.
Il ne faut pas croire que cette expression effrayante , la grande et lamentable plaie de l’ épiscopat, soit de Fénélon ; elle est de Dom Guéranger.
Ces mots, pris dans un sens général , pourraient donner lieu de penser que l’épiscopat était perverti en toute manière ; tandis que Fénélon ne parle que sous le rapport du jansénisme. Mais est-ce que l’épiscopat français tout entier , ou au moins la plus grande partie, favorisait alors le
.(1) Déf. p. 261 , 262. (3) Ibid. p. 263.
(2) Ibid.
jansénisme? Il s’en faut bien. Dom Guéranger lui-même, dans ses Institutions, dit le contraire; on n’a d’ailleurs qu’à consulter l’histoire.
Le Mémoire de Fénélon, dont il veut parler, est un Mémoire secret que l’Archevêque de Cambrai adresse au Souverain Pontife pour l’engager à donner, sur l’affaire du jansénisme, une décision claire qui coupe court à toutes les subtilités de la secte , et qui fixe le sentiment de tous les Evêques. Pour déterminer le Souverain Pontife à donner cette décision , Fénélon lui nomme quelques Cardinaux et quelques Evêques qui se montraient favorables aux sectaires, et présente la plupart des autres comme pouvant se laisser entraîner par la crainte ou par l’exemple. Parmi les premiers , on voit figurer deux Cardinaux , deux Archevêques et huit Evêques français. Il cite encore un Cardinal et un Evêque français , qui, tout pieux qu’ils sont, attachés même au Saint-Siège, peuvent se laisser séduire par défaut d’instruction.
Il faut observer que Fénélon ne parle pas seulement de la France ; mais de la Belgique (i), de la Hollande, de l’Espagne, de Rome même (2) ,
(1) Il dit de la Belgique : In Belgio noslro vix occurril vel unus alicujus nominis iheoîogus qui Jamenio dogmali non adhœreal. Ibid. p. 597 , n.° 11.
(3) Mœrens audivi à mullis
piis et sapienlibus viris
ipso Romance Ecclesice gre -
mio hanc profanant vocum
novitalem foveri. Ibid. p. 602, n.° vin.
où l’on dit que les nouvelles erreurs sont fomentées. C’est apparemment par un effet de sa bien-veillance pour nous, que Dom Guéranger ne voit que dans l’épiscopat français cette grande et lamentable plaie .
Mais , dira-t-il , c’est des Evêques français que
parle Fénélon , lorsqu’il dit que la plupart , incertains et flottants, se précipitent aveuglément vers le parti pour lequel ils voient incliner le Roi ( i).
Je réponds ici par les faits : l’histoire contredit cette opinion, ou plutôt ces alarmes exagérées que Fénélon exprime à Clément XI , pour le déterminer à la mesure qu’il lui propose , alarmes que Dom Guéranger change en réalité , afin de décrier un épiscopat qui, dans ce siècle même, acquit tantdegloire. Avec quel courage, en effet, et avec quelle constance les Evêques ne soutinrent-ils pas , dans ce siècle xvm. e , les attaques , on peut dire la persécution des grands corps de magistrature! Je renvoie à ce que j’en ai dit (2), et que Dom Guéranger n’a pas contesté.
Cependant, il ne cesse d’enchérir par de nouveaux traits sur la noire peinture qu’il nous fait des Evêques de France. A l’entendre, ils avaient perdu le sens de la sainteté. La preuve qu’il en
donne est singulière : «Non certes, dit-il, il ne
(1) Plcrique alii incerli pelu ruunl . Dcf. pag. 604 , ac fluctuantes quoquolibel n.° x.
Rex se incltnaveril cœco im- (2) L’Egl. de Fr. p. 27-31.
» se fait pas solidaire de certains Prélats du » xviii.' siècle, cet épiscopat de nos jours qui n’a » pas craint de se poser en instance devant le » Pontife Romain pour obtenir des autels à ces » deux vénérables prêtres, Louis de Mpntfort et » Jean-Baptiste de la Salle, l’un et l’autre pour- » suivis durant leur vie par les censures ecclé- » siastiques, l’un même mort sous la suspense, » en ce siècle de vertige où il n’était pas étonnant » qu’on eût perdu le sens de In sainteté, puisque » celui de la prière allait s’affaiblissant (i). »
Quelle logique ! deux saints personnages ont été calomniés auprès de leur Evêque qui les a frappés de censures ; donc on avait perdu alors, les Evêques surtout, car c’est d’eux qu’il s’agit, on avait perdu le sens de la sainteté ; et cela par l’effet des nouveaux Bréviaires: qui avaient affaibli le sens de la prière.
J. B. de la Salle fut en effet interdit peu de jours avant sa mort. On l’accusait d’avoir menti et d’avoir trompé l’autorité ecclésiastique; mais estce avoir perdu le sens de la sainteté que d’avoir assez de haine du mensonge pour interdire un Prêtre qu’on accusait d’avoir menti pour tromper l’autorité ecclésiastique ?
On calomnia de même Louis de Montfort auprès de l’Evêque de Poitiers, en l’accusant d’avoir
(i) Déf. p. 367.
frappé si rudement de sa discipline un enfant, qu’il l’avait mis à deux doigts de la mort. L’Evêque lui défendit de célébrer la Messe; mais, mieux instruit, il retira aussitôt l’interdit (i). Avait-il pour cela perdu le sens de la sainteté? Il paraît par une déposition reçue à Rome dans le procès de la canonisation de Louis de Montfort, que ce saint Prêtre n’a jamais été frappé d’un interdit formel et légal.
Saint Jean de la Croix fut incarcéré en Espagne: avait-on perdu dans ce royaume le sens de la sainteté ? Saint Liguori fut destitué de son généralat et mourut dans sa disgrâce : Rome avait-elle perdu le sens de la sainteté ? Le Bréviaire de Paris n’y était cependant pas en usage.
Mais le moment arrive où cet épiscopat, que l’Abbé de Solesmes' nous peint de si tristes couleurs, devait donner au monde l’exemple du plus noble dévouement , et obtenir le plus éclatant triomphe. L’incrédulité devenue toute-puissante entreprend d’ancantir la Religion catholique : sur cent trente-quatre Evêques que comptait alors l’Eglise de France, cent trente s’exposent à la perte de leurs biens, à l’exil, à la mort, pour demeurer fidèles. J’ai opposé ces jours de gloire de l’épiscopat français à l’Abbé de Solesmes : il n’a pas trouvé dans son cœur un seul mot d’éloge
/ (0 Vie de Louis-Marie Grignion de Montfort, liv. 2, ch. 1.
pour cette unanimité de courage et de sacrifices dont on ne trouve peut-être pas d’exemple daus les fastes de la Religion. Toute la conclusion qu’il tire du sang des martyrs, versé à cette époque,
et DE LA MAGNANIMITÉ DES CONFESSEURS, c’est qilC,
«si l’Eglise de France avait pu faiblir (la voilà » condamnée en masse par Dom Guéranger, elle » a faibli ) le principe de la vie n’était pas éteint » en elle(i);» c’est-à-dire qu’elle était comme morte; il restait cependant encore en elle un principe de vie, une étincelle de foi. N’y a-t-il pas de quoi s’indigner, quand on voit un Religieux s’exprimer ainsi sur une grande Eglise, considérée au moment môme où tout le corps de ses Evêques et la très-grande majorité de ses Prêtres donna un si magnifique exemple d’attachement inébranlable à la foi; où plusieurs d’entre eux versèrent pour elle leur sang; d’autres portèrent les fers et tous souffrirent l’exil pour demeurer fidèles? Le priihipe de la vie ri était pas éteint en elle ; c’est là tout ce qu’a pu dire, à l'éloge de l’Eglise de France, un homme qui avait fait cette tendre exclamation : «O Eglise de France! • je n’ai pas la pensée, Dieu le sait, de vous » humilier dans votre détresse ! »
Tout n’est pas là : si Dom Guéranger a osé avancer, en parlant des Evêques, qu’on avait
(i) Déf. p. a65.
perdu en France le sens de la sainteté, il avait déjà fait pire dans ses Institutions; et ce qu’il avait dit, il ne l'a pas désavoué dans sa Défense. Il a présenté les Français, entendant toujours par là les Evêques, comme ayant perdu, non pas seulement le sens de la sainteté, mais le sentiment de la pudeur ; comme étant tombés dans la chair, parce qu’ils s’étaient élevés indiscrètement par l’esprit; enfin, comme n’ayant plus la conscience des profa h nations qu’ils laissèrent accomplir aux artistes dégradés du siècle de Louis XV (i).
Sur quoi Dom Guéranger fonde-t-il cette honteuse, dégoûtante, indigne imputation? Sur des faits dénués de vérité. Nous lui avons démontré la fausseté de ces faits : les a-t-il désavoués ?
Nullement : il les a plutôt confirmés. Comme bien des gens n’auront pas ma brochure entre les mains, je vais rapporter ici ce que j’ai dit sur cette étrange accusation.
Au xvm. e siècle , « les arts suivirent la Litur-
» turgie dans sa dégradation » ( C’est Dom
Guéranger qui parle; je mettrai sous des guillemets, ce qui est de lui, et en caractères italiques ce qui est tiré de ma brochure. ) « La décadence » fut plus profonde et plus humiliante encore, » quand les Eglises de France en si grand nom- » bre eurent abjuré les traditions antiques de la
(i) Instit. Ut. loin. 2 , p. 4^9 , § a.
» Liturgie... La statuaire n’avait plus pour repré- » senter Marie que les attitudes niaises de Bou- » chardon ou la grosse et forte prestance que » Bridan a su donner à la Reine des Anges (i). »
Vous le voyez , ce furent les nouveaux Bréviaires,
par conséquent les Evêques , qui furent cause de la dégradation de tous les arts. Ils eurent un autre tort, et bien grave, qui étonne l'Abbé de Solesmes.
« Comment, dit-il, de pareilles œuvres, et nous » citons ici, par pudeur, ce que cette époque pro- » duisit de moins grossier; comment de pareilles » œuvres pouvaient-elles être acceptées pour » l’ornement des Eglises (2) ? » -
Le clergé de France avait donc perdu le sentiment de la pudeur, puisqu'il acceptait > de pareilles œuvres ! mais le ciel tira vengeance de ces scandales ; l'Abbé de Solesmes en est dans l'admiration.
«C’est ici, dit-il, qu’il faut admirer les juge- » menls de Dieu. Il est écrit que quiconque s’élève » indiscrètement par l’esprit, tombera dans la » chair; c’est la loi universelle ( 3 ). »
Les Evêques de France ainsi que leurs Prêtres tombèrent donc dans la chair ! l'auteur adoucit cependant un peu son accusation. Mais de quelle manière ! il en fait des hommes dépourvus de tout sentiment du bon et du beau .
« Comme les partisans de l’innovation ne senti) Instit. lit. tom. 1, p. 43g. (3) Ibid.
(a) Ibid. p. i33.
» tirent pas toute leur faute, à raison de leur » complète impuissance dans les choses de la » poésie, Dieu, en permettant que le sens du » beau s’éteignît en eux , et les livrant à la » merci des artistes dégradés du siècle de » Louis XV, ne permit pas qu’ils eussent la cons- » cience des profanations qu’ils leur laissèrent » accomplir (i). »
» Ils se livrèrent si complètement, et avec une » telle abnégation, à ces artistes de chair, que le » Bréviaire Parisien de 1736 lui-même montra sur » son frontispice d’ignobles courtisanes (qui le » lui a dit?) affublées des attributs de la Religion. » On avait même trouvé moyen de les varier » à chacun des quatre volumes , comme pour » montrer la richesse du pinceau abruti de ce i> temps-là (2). »
L’Abbé de Solesmcs intente la même accusation, mais d’une manière encore plus expresse et plus odieuse, contre l’ Evêque qui siégeait à Chartres en 1782.
«Nous devons signaler, dit-il, comme le der- » nier effort du scandale , le frontispice du » Missel de Chartres de 1782, dans lequel la » Vierge immaculée a été outragée avec une im- » pudeur qui nous interdit toute description ( 3 ).» Quelle horrible accusation! Mais sur quoi fondée?
( 1 ) Inslit. lit. tora. 2 , p. Ç5g. (3j Ibid. p. 44°-
( 3 ) Ibid.
Sur des faits absolument faux. J’ai inséré dans ma brochure les lettres qui m’ont été écrites de Chartres et de Paris (i). Depuis ce temps, j’ai reçu la gravure du Missel de Chartres de 1782. La décence la plus sévère règne dans cette gravure; celles du Bréviaire de Paris 11’offrent rien d'indécent : Pom Guérangcr esè-il revenu làdessus ? Nullement. Au lieu d’avouer son erreur, il veut justifier tout ce qu’il a dit. On n’a qu’à lire depuis la page 91, dernières lignes, jusqu’à la page 94 de sa Défense; j’en relèverai seulement ici quelques articles ^écoutez :
« J’ai dit, il est vrai, que les quatre volumes » des Bréviaires de Paris et de Poitiers (il n’a » jamais été question du Bréviaire de Poitiers) » et aussi le frontispice du Missel de Chartres, » offraient des gravures qui me paraissaient in- » convenantes. » Voilà qui est bien adouci! Dom Guéranger n’a-t-il parlé que d’inconvenance ? Voici maintenant ses moyens de justification.
« Premièrement, les personnes qui ont com- » mandé ces gravures.... ont disparu de ce mon- » de.... » Admirable excuse! celle qui suit la vaut bien : « Les livres qui contiennent ces images » sont déjà usés en grande partie.
» Secondement, je ne suis pas le premier à » avoir trouvé de l’inconvenance dans ces estam-
(4) L’Eglise de Fr. p. i3G.
» pes peu liturgiques. » Je laisse au lecteur à juger de la valeur de cette excuse, ainsi que de la suivante.
« Troisièmement, je ne pouvais pas croire qu’il » y eût un si grand crime à signaler le premier » fait de l’envahissement de la forme grossière » dans les objets d’église... (i). »
« On a dit ensuite : Mais ces Vertus , après tout, » ne sont pas dans un état de nudité si com- » plète (2). » Qui a dit cela? Qui donc a avoué que les Vertus représentées dans le Bréviaire de Paris, et la Vierge du Missel de Chartres fussent dans nn état quelconque de nudité?
Dom Guéranger ajoute : « Ce qu’il y a de cer- » tain, c’est que ces gravures, dans l’édition » in~4- 0 de 1736, sont pires que dans l’édition » in- 12 de la môme année ( 3 ). »
J’ai cette édition in~ 4 -° et l’édition in-ia; je les ai comparées : les gravures des deux éditions sont absolument les mômes.
Après ce qu’on vient de lire, je ne pense pas que l’on m’accuse d’avoir traité trop sévèrement Dom Guéranger dans ma première brochure. Il se plaint cependant, au commencement de sa Défense, que je lui ai appliqué de rudes qualifications. Au lieu d’être touché de ses plaintes-, on aura de la peine à comprendre comment un Religieux a osé
(»)Déf. p. 92. ( 3 ) Déf. p. 94, § 1.
(2) Ibid. p. 93, dern. lign.
se permettre cmitre les Evêques des imputations aussi odieuses que celles que j’ai relevées dans ses Institutions. Je les connaissais bien quand j’ai écrit ma brochure; j’ai cependant cherché à. les expliquer de manière à ne pas révoquer en doute les bons sentiments de l’auteur. On n’a qu’à lire mes premières lignes, où je m’exprime ainsi : « 11 est affligeant de voir des hommes de » talent, et quelquefois de piété, se laisser en- » traîner par un zèle ardent, mais peu éclairé, à » des excès graves, tels que ceux que je dois re- » lever dans l’écrit de l’Abbé de Solesmes (i). » En parlant ainsi, n’ai -je pas bien montré le désir de diminuer les torts de l’écrivain <que j’attaque, et que je devais attaquer? Si après cela, dans la discussion , j’emploie des expressions fâcheuses, c’est la force des choses qui le nécessite; mais jamais, quoi qu’il dise, je n’ai exprimé un sentiment contre sa personne. C’est ce que j’avais annoncé, dès le principe, en ces termes : « Je ne considère nullement ici la personne de » Dom Guéranger : je ne la connais pas. D’ailleurs » Dieu seul pénètre dans le fond des cœurs. Je # ne m’occuperai que de l’ouvrage, et non de » l’auteur (a). »
(i) L’Egl. de Fr. p. 3. ( 2 ) Ibid.