ARTICLE V
COURTE RÉFUTATION DE LA LETTRE DE DOM GUÉ- RANGER A M. gr L’ARCHEVÊQUE DE REIMS.
Je me suis absleuu jusqu'à ce moment, et je continuerai de m’abstenir, de toucher au point do droit sur la question qui nous occupe; savoir, si l’Archevêque de Paris et les autres Evêques de France ont pu réformer les Bréviaires de leur Diocèse; si les constitutions de saint Pie Y sur cette matière ont force de loi en France, et surtout si, après un siècle de possession, il est permis de conserver les Bréviaires particuliers depuis si longtemps en usage. Mais je ne crois pas devoir laisser sans observations la Lettre adressée à M.s r l’Archevêque de Reims par l’Abbé de Solesmes, qui y décide en maître tout ce qui touche à cette grave question.
Cette Lettre, qui peut avoir ébloui quelques esprits, abonde, connue les autres écrits du même auteur, en paradoxes, en assertions outrées, en contradictions. Dom Guéranger y réunit ce ton affirmatif qui ne lui manque jamais et qui séduit si
facilement les lecteurs, avec une certaine ambi- *
gui té et des restrictions inaperçues, qui lui ménagent des moyens d’évasion, s’il se trouve pressé par son adversaire. Des termes pompeux, mais
qu’il applique mal, des propositions énoncées d’un ton d’oracle , ne permettent, pas aux personnes peu au fait de la controverse , de mettre en doute les fausses conséquences qu’il en tire.
Beaucoup trop confiant en son habileté dans la dispute, il fait peu d’attention à ce qu’il dit. I)e là, tant de propositions aventurées et fausses, telles que celles-ci : « La Liturgie n’est pas seulement la » prière de l’Eglise... elle est encore l’enseigne- » ment le plus solennel et le plus populaire (i). » V enseignement, le plus populaire !.. Est-ce que le peuple s’instruit mieux des vérités chrétiennes quand il entend chanter des psaumes, que lorsqu’on lui e plique le catéchisme?
Ailleurs il confond l’Eglise latine avec l’Eglise universelle, et suppose que la Liturgie de Rome était reçue universellement dans le monde, avant V innovation liturgique de France : comme si les Eglises d’Orient n’appartenaient pas à l’Eglise catholique.
Il assimile la Liturgie, en ce qui concerne les Mystères , à une confession de foi. « Or, dit-il, la » rédaction des confessions de foi , comme toutes » les causes majeures, est dévolue au Siège apos- » tolique ou au Concile général , lesquels ont droit » de compléter, de développer; mais n’ont pas » coutume d’anéantir les confessions précéden-
(i) Lettre , p. 3, dern. §.
» tes (t). » S’il disait que personne, pas môme le Siège apostolique, ne peut changer le sens des formules de la Liturgie universelle sur les Mystères, c’est-à-dire, contredire les dogmes qui y sont contenus, nous reconnaîtrions sans hésiter cette vérité; mais qu’on ne puisse changer ces formules, ajouter à la Liturgie ou l’abréger, je le nie; sinon il faudrait accuser saint Basile, saint Ambroise, d’avoir touché à des confessions de foi , quand ils ont abrégé les Liturgies de leur Eglise, ou qu’ils y ont ajouté. Dom Guéranger reconnaît sûrement dans le Pape le droit de modifier la Liturgie Romaine ; lui reconnaîtrait-il celui de changer ou de supprimer les canons doctrinaux
du Concile de Trente?
Ne confond-il pas encore les vraies notions de la Liturgie et de la prière, lorsqu’il avance que la Liturgie est la prière même (2) , tandis qu’elle en est seulement la forme? La prière est l’élévation de notre âme vers Dieu. Dom Guéranger prend ici le moyen pour la fin.
Nous trouverons, à chaque instant, dans le cours de la discussion , des exemples de ces confusions d’idées qui égarent le lecteur sans qu’il s’en aperçoive. Essayons de dissiper l’illusion. Un grand moyen de s’en préserver, est de ne jamais perdre de vue le but auquel Dom Guéran-
(r) Lettre, p. 104, § 3.
(2) Ibid. p. *56, § 2. -
ger ne cesse de tendre, qui est de flétrir l'Eglise de France, en l’accusant d’audace, de rébellion, de dégradation , d’erreur môme dans la foi , par l’effet, des Liturgies qui furent publiées au commencement du xvm. e siècle.
Il commence par faire sonner bien haut les mots imposants d'antiquité, d'unité, d'universalité, d'immutabilité, d'inviolabilité. Ces termes, j’en conviens, quand ils sont appliqués à la foi et à l’Eglise catholique, sont pleins de grandes vérités. La vraie foi est une, car la vérité ne peut pas être contraire à elle-même. Elle est immuable, car elle est aujourd’hui ce qu’elle était hier, et ce qu’elle était hier, elle le sera dans tous les siècles : Jésus Christus hen , et hodiè , et in secula. De môme l’Eglise de Jésus-Christ est une , elle est fondée sur les Evêques successeurs des Apôtres; super fundamentum Apostolorum, qui eux-mêmes sont fondés sur le successeur de Pierre, à qui il a été dit : Super hanc petram œdificabo Ecclcsiam mcam. Ce chef unique unissant les Evêques, et ceux-ci les fidèles, dans la même foi et sous le même gouvernement ecclésiastique, l’Eglise demeure inébranlable dans son unité. Elle remonte jusqu’aux Apôtres par son antiquité ; répandue partout, elle possède r universalité qui lui a été promise, et par ces caractères d'unité, d'immutabilité, d'universalité , d'apostolicité, elle confond toutes les sectes qui, nées d’hier, changent à
tout vent de doctrine et n’ont aucun lien pour conserver V unité. Mais ces caractères divins de la foi et de l’Eglise catholique, les trouve-t-on , es(-il nécessaire de les trouver dans la Liturgie? Non, jamais la Liturgie n’a été, elle n’a jamais pu être une , universelle , immuable comme la foi et l’Eglise; nous verrons plus tard que Dom Guéranger en convient, ce qui ne l’empêche pas de dire que «cette forme liturgique doit être uni- » quement adoptée, qui réunit aux avantages de » Y antiquité et de Y universalité , cet autre avantage » qui découle naturellement des deux premiers, » je veux dire l’autorité (i). »
Et encore: «Il importe qu’elle (la Liturgie) » reflète sous des formes invariables l’invariable » solidité du dogme; que l’universalité de ses » formules prévienne les altérations locales (2). » Là-dessus viennent trois propositions sur lesquelles l’Abbé de Solesmes appuie tout son système.
1 ,° U immutabilité et Y inviolabilité de la Liturgie importent au maintien du dépôt de la foi ;
2. 0 L immutabilité et Y inviolabilité de la Liturgie importent au maintien de la hiérarchie ecclésiastique ;
3 .° V immutabilité et Y inviolabilité de la Liturgie importent au maintien de la Religion chez les peu pies ( 3 ).
(1) Lettre, p. 3 , § 2. ( 3 ) Ibid. p. 6, 16,' 22.
(2) Ibid. § 3 .
Voilà un grand appareil de principes : sontils bien appliqués ? Nous allons le voir.
Qu’est-ce que la Liturgie?
On appela d’abord Liturgie les prières et les rites qui accompagnent la célébration des saints Mystères, surtout ce qui est compris dans le canon. Ces rites et ces prières composent nos ' Missels.
Les prières et les rites qui accompagnent l’administration des Sacrements, et qui se trouvent dans les Rituels, font aussi partie de la Liturgie.
Plus tard , on a compris sous le nom de Liturgie les prières prescrites aux Ecclésiastiques; elles composent nos Bréviaires.
Dès les premiers jours de l’Eglise naissante, les Apôtres offrirent l’adorable Sacrifice de l’Eucharistie ; ils le célébrèrent nécessairement avee certains rites en l’accompagnant de diverses prières.
Les hommes apostoliques qu’ils envoyèrent prêcher l’Evangile en firent de même chez les peuples qu’ils évangélisaient.
Saint Justin, martyr du second siècle, nous décrit l’ordre dans lequel les saints Mystères étaient célébrés dès ces premiers temps. On lisait d’abord quelques endroits de l’ancien ou du nouveau Testament. L’Evêque ou le Prêtre qui présidait l’assemblée , faisait une instruction aux fidèles ; il priait ensuite , offrait à Dieu le paiu et
te vin , tes consacrait, et tes distribuait aux fidèles. Nous voyons ici tout ce qu’il y a d’essentiel , et que nous observons encore aujourd’hui dans la célébration de la Messe.
Quant aux formules de prières qui étaient alors employées , tous tes savants conviennent qu’elles n’étaient pas écrites , qu’on les conservait par la simple tradition, et qu’elles n’ont paru que vers 1e iv.« siècle. On tes a attribuées aux Apôtres ou aux hommes apostoliques qui avaient fondé les Eglises, ou aux saints personnages qui tes avaient mises en ordre. Ainsi nous avons les Liturgies de saint Clément, de saint Marc, de saint Jacques, de saint Basile, de saint Chrysostôme, et un grand nombre d’autres, que l’on ne regarde cependant pas comme l’ouvrage des Saints dont elles portent 1e nom.
Il ne faut pas manquer d’observer que ces Liturgies, en conservant toutes ce qui est essentiel , diffèrent plus ou moins entre elles dans la forme.
Quant aux prières dont la récitation est prescrite pour chaque jour aux Ecclésiastiques qui sont dans les ordres sacrés, ce que nous appelons YOffice ou 1e Bréviaire, elles n’ont eu une forme régulière que beaucoup plus tard. « Le Bréviaire » Romain lui-même ne fut d’abord qu’une dis- » tribu tion des psaumes; on l’appela Psalterium » online dispositum. On y ajouta dans la suite
» l’Oraison dominicale et le Symbole des Apô-
*> très ( i ). »
Saint Césaire, d’après les auteurs de sa vie , établit l'Office de Tierce , Sexte et None dans sa cathédrale ; il ne s’y faisait donc pas encore au vi. e siècle. Quoi qu’il en soit, il y avait une trèsgrande variété dans la forme des Offices , comme dans les rites et les prières qui accompagnaient la célébration des saints Mystères. Aussi a-t-on lieu de s’étonner d’entendre l’Abbé de Solesmes nous dire avec tant d’assurance que Y unité et V universalité de la Liturgie importe au maintien de la /bi , de la hiérarchie , de la Religion,
Encore si, par ce mot importe , il entendait seulement que cette universalité et cette immutabilité , dont il parle tant, seraient à désirer, seraient utiles, je n’aurais garde de le contester; je l’ai dit moi-môme dans ma brochure : « Que Dom » Guéranger , ai-je dit , eût exprimé le désir de » voir l’unité de Liturgie établie , s’il était » possible, dans toute l’Eglise catholique, ou » au moins dans l’Eglise d’Occident; qu’il eût » exposé, avec la chaleur qui lui est propre, » les avantages de cette unité , nous aurions » approuvé un désir si raisonnable et si ortho- » doxe (2). »
Voilà ce que j’ai dit; mais l’Abbé de Solesmes
(1) Grancolas , Brév. Rom. (2) L’Egl. de Fr. injust. iom. i , p. 26. flétrie, p. 9, 2. # édit.
n’est pas homme à se tenir dans cette mesure. Ainsi, quand Grégoire XVI, dans son Bref il M.s r l’Archevêque de Reims, dit, que rien ne lui semblerait plus désirable que de voir observer partout, en France, les constitutions de saint Pie V: dans ce désir exprimé, avec tant de réserve, par le Saint Père , qui ne le donne même que comme un sentiment particulier, ilme semblerait , Dom Guéranger voit une décision du Souverain Pontife, proclamant la nécessité... de reprendre le Bréviaire et le Missel Romain (i). Plus lias, s’il faut l’en croire, V unité dans la Liturgie est un principe incontestable ; il prétend môme que ce principe est reconnu par tout le inonde ( 2 }. Enfin il nous dit que c'est une loi générale, au moins dans l’Eglise latine ; que cette loi existait avant saint Pie V, qui ne ta pas établie, mais qui ta supposée , ou renouvelée ; et que tout ce que ton tenterait contre elle serait nul de plein droit (3). Voilà quelques exemples des exagérations de cet écrivain.
Ainsi t unité et t inviolabilité de la Liturgie n importent pas seulement au maintien de la foi, de la hiérarchie, de la Religion : elle est essentielle; elle est nécessaire.
Mais si cette unité, cette universalité de la Liturgie est si essentielle, si nécessaire à l’Eglise, comment se fait-il que, dans les premiers siècles,
(1) Déf. p. 19, dern. lign. ( 5 ) Lettre, p. 108, § 2.
(2) Ibid. p. 23 , dern. §.
au lieu d’une Liturgie universelle , nous voyons autant de Liturgies différentes qu’il y a do principales Eglises? Pourquoi la Liturgie de saint Clément n’esl-elle pas celle de saint Marc, celle de saint Ambroise n’est-elle pas celle de saint Basile? Les Apôtres ignoraient-ils que l’unité et F universalité de la Liturgie importent au maintien de la foi, de la hiérarchie, de la Religion chez les peuples? Ne savaient-ils pas que l’unité dans la Liturgie est un principe incontestable ? Comment, avant de se répandre dans le monde pour y prêcher l’Evangile, n’ont-ils pas arrêté entre eux une forme unique du service divin, qui se fût répandue dans les Eglises, en même temps que la foi y était plantée? Serait-ce négligence de leur part? Qui oserait le dire?
Si nous en venons à F immutabilité , sur laquelle Dom Guéranger semble insister davantage, car c’est l’immutabilité et l’inviolabilité qu’il met à la tête de ses trois solennelles propositions, nous verrons que son système, sous ce rapport, n’est pas plus soutenable. Je ne remarquerai pas qu’il se contredit ici : c’est une chose pour lui si ordinaire ! Dans ses Institutions liturgiques , il blâme ï immutabilité de la Liturgie des Eglises de l’Orient; et ici il ne cesse de la recommander , de la déclarer nécessaire. La Liturgie n’est cependant pas si nécessairement immuable , que saint Basile n’ait cru pouvoir apporter quelque changement à
celle de son Eglise. Nous avons vn qu’il l’avait abrégée. Saint Ambroise fît aussi des changements à celle de Milan. A Rome même, saint Léon en fît à la Liturgie de saint Clément, saint Gélase à celle de saint Léon, et saint Grégoire à celle de saint Gélase (i). Comment, après cela, oser dire que la Liturgie doit être immuable?
Ne croyez pas que Dom Guéranger n’ait pas de quoi vous répondre; il a su se ménager une grande ressource dans sa 5. c proposition , que voici : L’imité (dans cette unité est comprise l’immutabilité, comme nous allons le voir), f unité que se propose l’Eglise dans la Liturgie , n’est pas l’unité matérielle et judaïque, mais l’unité vivante , animée par un progrès légitime et sans péril (3).
Voilà, il faut l’avouer, une immense latitude donnée à V unité et à Y immutabilité. C’est l’Abbé de Solesmes qui la donne ; il y mettra des limites quand il lui plaira, et celles qu’il lui plaira. Nous n’avons qu’à nous soumettre à ses décisions suprêmes.
Mais examinons cette proposition ; elle n’est pas très-claire : L’unité de la Liturgie doit être vivante. Je ne comprends pas trop ce que c’est qu’une unité vivante.
Elle doit être animée par un progrès légitime.
( 1 ) Voy. ci-dcssus, p. 57 et 38. (a) Lettre, p. 3g.
Un progrès légitime! Tout progrès suppose un changement; et comment ce qui doit être immuable doit-il en même temps changer ?
Voici quelque chose de plus étonnant : nonseulement la Liturgie, qui doit être une et immuable, doit changer; mais sou unité, qui est un principe incontestable , reconnu de tout le monde , n’a jamais pu exister. Dom Guéranger en dit plus que moi sur cette impossibilité.
D’après lui-même, l’unité de la Liturgie était impossible dans les premiers temps de l’Eglise. «La tourmente des persécutions, dit-il, ne per- » mettait pas encore d’organiser un corps de » Liturgie , (même) pour les Eglises d’un même » ressort (i). »
Quand on connaît l’histoire ecclésiastique et la correspondance continuelle qui existait dès-lors entre les différentes Eglises, on ne peut admettre cette impossibilité d’établir une Liturgie commune entre les Eglises d’un même ressort, d’une même province.
C’est surtout, nous l’avons déjà remarqué, c’est surtout au moment où les Apôtres allaient se séparer, qu’il leur eût été possible de fixer au moins les prières qui devaient accompagner le grand acte du Sacrifice. Ils les auraient confiées à leurs disciples qui les auraient transmises aux
(i) Lettre , p. 17, dern. §.
Prêtres des Eglises nouvellement fondées. De * Gette manière, l'unité de la Liturgie eût été parfaite et universelle dans l’univers catholique.
Cette unité universelle, toujours suivant l)om Guéranger, ne fut pas davantage possible après que la paix eut été rendue, à l’Eglise; c’est la conclusion nécessaire qu’il faut tirer de tout ce qu’il dit. En effet, si l’unité universelle de la Liturgie est un principe incontestable (t), on ne peut pas douter que les Conciles du v.® et du vi.® siècle n’aient fait tout ce qu’ils ont pu pour l’établir. Or, ils ne l’ont pas établie, ils se sont contentés de prescrire cette unité dans le ressort métropolitain ; donc ils n’ont pas pu faire davantage. Pour moi, je pense qu’il faut raisonner autrement, et dire : Ils pouvaient facilement établir cette unité, et ils ne l’ont pas fait; donc ils ne l’ont pas regardée comme un principe incontestable.
Dom Guéranger cite les Conciles de Milève en 4*6, de Vannes en 461 , d’Agde en 5o6; mais tous ces Conciles Se bornent à établir l’unité liturgique dans la province ecclésiastique , et encore les termes qu’ils emploient n’indiquent pas qu’ils y aient mis une très-grande importance.
Je ne citerai que le Concile de Milève, tel qu’il est rapporté par l’Abbé de Solesmes : « 11 a semblé
(i) Lettre, p. 57, § a; io8, § a.
» aux Evèqties, dit ce Concile, que les prières, » les oraisons ou messes qui ont été approuvées » dans un Concile, les préfaces, les recomman- » dations, les impositions des mains, devaient » être observées par tous. » Remarquez que le Concile n’ordonne rien; il ne dit pas il faut; mais il a semblé aux Evêques que, etc. Il n’interdit pas expressément aux Eglises d’avoir des formules de prières particulières, pourvu qu’elles soient approuvées en Concile. « On ne récitera dans » l’Eglise, c’est le Concile qui continue, que(les » prières) qui auront été composées par les per- » sonnes les plus prudentes, et approuvées en » Concile, dans la crainte qu’il ne s’y rencontre » quelque chose qui soit contre la foi ou qui ait » été rédigé avec ignorance ou avec moins de » goût (î).» Il s’agit toujours du Concile de la province. « Celui d’Epaune, dit l’Abbé de So- » lesmes, formule plus explicitement encore le » droit métropolitain sur cet article (a). » 11 n’est donc pas question d’unité universelle; or je prétends qu’il eût été facile de l’établir : il suffisait de demander à Rome un exemplaire de la Liturgie en usage dans cette capitale du monde chrétien.
Mais voici qui est le plus fort. Dom Guéranger reconnaît l’impossibilité d’établir partout, de nos
(*) Lettre, p. 17, dern. §. (a) Ibid. p. 19, § 1.
jours et à jamais, l’unité liturgique. « L’unité dans » les formes du culte divin ne saurait, dit-il,
» manquer d’ôtre le vœu sincère de l’Eglise
» Bien que l’imperfection des choses d’ici-bas la » mette plutôt à môme de se diriger vers ce but » que de l’atteindre. Les difiicultés qu’entraîne » après elle la variété des races humaines , des » langages, des mœurs et des éléments, forment » un obstacle qui ne se lèvera jamais totale- » ment (i). » Obligé de faire cet aveu, Dom Guéranger devient moins affirmatif et moins sévère sur l’unité de la Liturgie. Ce n’est plus une nécessité, une loi générale qui existait avant saint Pie V , du nombre de celles contre lesquelles tout ce quoix voudra tenter sera nul de plein droit ( 2 ); ce n’est plus cela; mais simplement « un vœu de l’Eglise, » et Rome procure celle unité avec zèle, (mais en » même temps) avec discrétion (3) » N’est-ce pas là ce que nous avons dit en deux mots : « Que » Dom Guéranger eut exprimé le désir de voir » l’unité de Liturgie établie, s’il, était possible, » dans toute l'Eglise catholique, au moins dans
» l’Eglise d’Occident nous aurions approuvé
» un désir si raisonnable (4). »
Après avoir montré que V immutabilité et l'universalité de la Liturgie, qui sont proclamées par
(1) Lettre, p. 3 i et 3 a. ( 4 ) L’Eglise de Fr. i. r * éd.
(2) Ibid. p. 108 , § 2. p. 5 ; 2.* tfd. p. 9.
( 3 ) Ibid. p. 5 i.
Dom Guéranger comme nécessaires, furent tou* jours, de son propre aveu, line chose impossible, et après être convenu avec lui qu’il serait à désirer qu’elles pussent exister, il devient inutile, ce me semble, de discuter les preuves qu’il donne
de l’importance de ces deux choses sous le rapport du maintien de la foi, de la hiérarchie et de ïa Religion parmi les peuples. D’ailleurs je ne finirais pas si je voulais relever toutes les erreurs où il est tombé, et j’ai hâte d’arriver à la fin de cet Examen. Je ne peux cependant m’empêcher de relever le défaut général de logique qui règne dans les preuves de la a.* proposition ; il y fournit bien des armes contre lui-même.
a. e Proposition. L'immutabilité de la Liturgie importe au maintien de la hiérarchie. Cette proposition est, suivant lui, comme tout ce qu’il avance, un principe incontestable : j’avoue cependant que je ne la comprends pas très-bien.
Qu’est-ce que la Liturgie? la forme du service divin. Qu’est-ce que la hiérarchie? la gradation des pouvoirs ecclésiastiques. Ces deux définitions bien simples étant admises, je conçois très-bien que la hiérarchie serve à maintenir l’immutabilité de la Liturgie, comme elle sert à maintenir toutes les règles de la discipline; mais je ne comprends pas aussi bien que l’ immutabilité de la Liturgie serve à maintenir la hiérarchie ou la gradation des pouvoirs ecclésiastiques. Ainsi , pour en don-
ner un exemple sensible, la hiérarchie ecclésiastique sert à maintenir l’observation de l’abstinence et du jeûne; mais on ne dira sûrement pas que le jeûne et l’abstinence servent [à maintenir la hiérarchie.
Pour prouver sa thèse , Dom Guéranger nous apporte deux exemples directement contraires l’un à l’autre. « Le Patriarche de Constantinople, » dit-il, a étendu ses prétentions jusqu’à vouloir » être l’arbitre de la Liturgie dans les patriarcats » d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem. Sa » domination sur cet article a donc été admise » à raison de sa puissance hiérarchique (i). # Quelle conclusion en tire Dom Guéranger? celleci, qui est fort étrange : donc l'immutabilité de la Liturgie importe au maintien de la hiérarchie ecclésiastique. La justesse de cette conclusion, il faut l’avouer, n’est pas très-claire.
Tout n’est pas là ; voici qui est plus singulier. Dom Guéranger appuie la même proposition sur un autre fait directement contraire à celui du Patriarche de Constantinople. «C’est ainsi, dit-il, » que le Patriarche des Maronites... a retiré à lui » le droit absolu de correction et de composition » en matière de Liturgie. » *
Jusque-là il n’y a rien de contraire au fait du • Patriarche de Constantinople ; mais écoutous la
(i) Lettre, p. ao, dern. §.
suite : « Il est vrai que cette prérogative a été »> restreinte dans un Concile du Liban , tenu en » 1736, dont les canons ont été approuvés par » le Sainl-Sicge. L’un de ces canons porte que le » Patriarche ne pourra user de son droit qu’a- » vec le concours de ses Métropolitains et de ses » Evêques (1). »
Ces bornes mises au pouvoir du Patriarche des Maronites , est favorable à V immutabilité de la Liturgie, c’est une chose évidente; mais le droit que s’est arrogé le Patriarche de Constantinople y est tout aussi évidemment contraire.
Comment Dom Guéranger cite-t-il, pour prouver sa proposition , deux faits diamétralement opposés? Quelle confiance une pareille logique peutelle inspirer?
Il ne faut pas être étonné, après cela, qu’il prête souvent des armes contre lui. C’est ce qui lui arrive quand il veut établir sa 3 . e proposition, savoir, que l'immutabilité de la Liturgie importe au maintien de la Religion chez les peuples. Il expose assez bien les inconvénients qui accompagnent les changements liturgiques ; mais quelle est la dernière conclusion qu’il veut en tirer? C’estqu’il faut changer la Liturgie en usage depuis plus d’un siècle dans les trois quarts des Eglises de France.
En exposant les inconvénients des change-
(1) Lettre, p. 20, 2.« §.
ments, « Quel effet, dit-il, produiront sur les po- » pulations le3 variations de la Liturgie? Leur » premier résultat... sera de dépopulariser la forme » religieuse. Jusqu’alors on avait répété les anciens » chants, on les savait par cœur... le cycle reli- » gieux était familier au pauvre comme au riche, » et l’Eglise était un théâtre où se développait » chaque année la série des seules pompes dont » l’intelligence eslaccessible à la multitude... Voilà » que tout d’un coup ce peuple ne retrouve plus » rien de ce qu’il aimait (i).
» A quelle épreuve ne met-on pas la foi des » simples, quand il leur faut répondre à cette » objection : ... la Religion est changée ; on ne prie » plus, on ne chante plus, on ne célèbre plus » comme autrefois (a). »
« Le plus à plaindre dans tout ceci est le sort » des pauvres fabriques de paroisses rurales, que » voilà contraintes de s’imposer cruellement à » l’effet de se pourvoir de Missels, Graduels, » etc. (3)., »
Il n’est pas une seule de ces raisons qui ne milite contre le changement que Dom Guéranger veut opérer dans la Liturgie de nos Eglises de France; sans parler des autres considérations sur lesquelles notre écrivain se tait, peut-être parce qu’il n’y pense pas, mais que le Souverain Pontife
(i) Lettre, p. a4> § 2. (3) Ibid. p. 28, § i.
'a) Ibid. p. 26 , § a.
avait en vue quant il écrivait à M.« r l’Archevêque de Reims, que ce serait entreprendre une œuvre difficile et embarrassante , de déraciner la coutume implantée en France, depuis un temps déjà long , et
que pour celte raison , redoutant les graves dissen-
sions qui pourraient s'ensuivre, il avait cru devoir , pour le présent , s'abstenir non-seulement de presser la chose avec plus d'éteyidue , mais même de donner des réponses détaillées aux questions que M.« r l’Archevêque de Reims lui avait proposées (i). «
Concluons que, dans cette Lettre de Dom Guéranger à M.s r l’Archevêque de Reims , les grands mots d'unité, d’universalité, etc., portent à faux; que les trois grands principes qu’il a voulu donner pour fondement à ses décisions, ne prouvent rien pour lui si on les prend dans leur signification naturelle, et n’ontauqune solidité si on leur donne le sens exagéré que l’auteur veut y donner, et qu’enfin cette Lettre est pleine de sophismes et de contradictions.
(i)Bref à M.* r l’Archevêque de Reims.