BU PRINCIPE DE COHTIBUITE
gués par Kant, on n'y trouvera pas, à ce qu'il nous semble, une assez grande différence pour accorder deux choses aussi dissemblables que le sont une perception donnée par l'intuition réelle d'un objet extérieur, et une perception vide de réalité, résultant du simple jeu de nos facultés internes,
Remarquons, d'abord, que l'ordre suivi par nous dans la perception successive des éléments d'une chose qui parait immobile est loin d'être fout à fait arbitraire. Tout objet perçu offre toujours quelque chose de particulièrement remarquable, qui dirige notre attention dans lîn sens ou dans l'autre, bien que nous ne nous rendions pas compte des motifs de cette détermination. On ne contestera pas ce fait, pour peu que l'on essaye d'analyser ^les éléments de nos volitions, lesquelles sont incessamment influencées par des sentiments indéterminés, agissant en nous très-réellement, bien qu'ils soient insaisissables à l'esprit, et que nous n'en ayons pas conscience d'une manière précise. Cette influence sur nos volitions de sentiments indéterminables, qui n'ôte rien d'ailleurs à la liberté de nos délibérations, enlève à nos acies le caractère purement arbitraire qui leur est attribué par Kant dans l'exemple par lui cité. Peut-être y a-t-il lieu d'admettre également, que nos actes perceptifs se coordonnent naturellement dans un sens d'intime convenance, ce que l'on conçoit sans peine quand on se rappelle que toutes nos facultés rationnelles et mécaniques concourent simultanément aux manifestations de notre activité.
Passons au second exemple, à ce bateau porté par le courant d'un fleuve, dont Kant considère le mouvement comme suffisante donnera l'appréhension un caractère objectif. Si ce bateau demeurait immobile, on ne pourrait donc établir, d'après Kant, qu'une réalité objective correspondît à la per-
dA EUHEN DE LA DOCTEIKK 1>K UHT.
ception ; cette réalité oe résulterait conséquemment que du mouvement qui pousse ce bateau du haut en bas du fleuve; eucore Taut-îl pour cela ud mouvement qui ait un certain degré de rapidité, car s'il se mouvait très-lentement, sa marcbe demeurerait presque inaperçue, et il nous apparaîtrait immobile, tout comme la maison qui figure dans le premier exemple ; d'un autre côté, si ce mouvement s'effectuait avec une extrême rapidité, nos sens ne pourraient le saisir d'une manière assez nette pour qu'il donnât lieu à des perceptions déterminables. Ce n'est donc plus la succession des mouvements de l'objet perçu qui suffît à établir la réalité extérieure, de l'objet de notre perception, il faut encore que cette succession se produise avec un degré moyen de rapidité, qui ne soit ni trop lent ni trop précipité. Il est presque puéril de présenter une semblable considération comme établissant une correspondance nécessaire entre les modifications d'un moi subjectif et les développements d'un nonmot objectif et réel. D'aiUeurs Kant ne considère-l-il pas le mouvement comme une donnée purement empirique et sensible? La succession des mouvements sur laquelle il se fonde n'est-elle pas perçue dans un temps donné, et le temps n'est-il pas pour lui une des formes de notre intuition, et cooséquemment un des éléments subjectifsde notre connaissance? Son argumentation ne repose donc évidemment sur aucune base solide, et sa doctrine demeure sans défense contre les attaques de l'idéalisme.
DU PRiKCirt:
Nous avons vu comment, pour lier en une unité synthétique la variété des perceptions sensibles, et rattacher cette conception synthétique à l'unité de la conscience, Kant avait compris parmi les formes catégoriques de notre entendement certains principes supérieurs pouvant opérer à ce titre la liaison de la variété sensible. Mais à peine a-t-il cru avoir établi cette unité, il s'est empressé de détruire l'échafaudage employé par lui à cette construction ; on le voit aussitôt dépouiller de toute réalité ces mêmes principes de s«6stance, de causalité, et 'd& concordance, etc., qu'il avait invoqués, et il les conçoit désormais comme de simples concepts parfaitement négligeables dans l'exercice de la pensée.
Quelques-unes des propositions de Kant, que nous allons citer, confirmeront notre appréciation.
if Pour donner n , dit-il, ic dans l'intuition quelque chose de » fixe, qui corresponde au concept de la substance (et pour » démontrer ainsi la réalité objective de ce concept), nous » avons besoin de l'intuition dans l'espace (de l'intuition de > la matière) parce que Yespace comporte seul une détermi- )) nation fixe, tandis que le temps, et par conséquent tout ce » qui est dans le sens intérieur, s'écoule sans cesse. » Examinons dans ses détails cette proposition : Il énonce que nous avons dans l'espace Vùtluilion de la matière. C'est donc à la matière elle-même, ou à son intuition, qu'il attribue le caractère de fixité. Mais la matière n'est-elle pas indéfiniment divisible, et ne la percevons-nous pas comme soumise à un changement incessant? Quant h
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Vinluitûm, elle se rapporte au mut qui en t^t le sujet, et se prfrduît en nous suceesàivement, de telle façon que les moments de cett« intuition peuvent se diviser en des parcelles de tem|)S innombrables. Donc aucune fixité ni dans la matière perçue dans Xespeue, forme de notre intuition, ni dans l'intuition elle-même. Reste donc la forme pure de Yespace onçue en elle-même, et abstraction faite de tout contenu, à laquelle notre philosophe pourrait a\oir attribué la fisité. Mais l'es/Toee n'est pas autre chose que V-ordreà^Us lequel notre faculté intuitive range les coexistences malérielles, comme le temps est Yordre de nos perceptions successives. Comment attribuer à Yespace une fîiité que l'on refuserait d'accorder au temps, puisque ces deux formes ordinales sont absolument parallèles? Si l'on considère ces deux formes par rap[>ort à leur contenu respectif, on reconnaît que tant les coexistences maltTielles que nos perceptions successives intérieures sont également mobiles et divisibles. Ainsi il est de toute évidence que cette prétendue opposition de ces deux concepts parallèles d'espace et de tempt, dont le contenu est dans tous les deux changeant et mobile, et dont la forme pure, conçue en elle-même, est également ordinative, il est évident, disons-nous, que cette opposition est absolument imaginaire. En démontrant l'inconsistance de cette op- |)Osition, en enlevant à l'espace cette fixité que Kant lui a déférée par exception, on vient à ôter la réalité à cette étrange conception de l'idée de substance, laquelle, comme nous l'avons vu dans la citation qui précède, avait été dé^ clarée par lui comme une conséquence de la fixité de l'espace. Mais nous ne tarderons pas à voir Knnt nier la réalité de l'idée de substance, malgré la démonstration par laquelle U avait prétendu en établir la réalité objective :
Du P&IHCIFE DE CONTINUITE. 67
( Tout chatigement présuppose, dit-il, guelgue chose de ï /îxe dans Fintuition, même pour pouvoir être perçu » comme changement, et aucune intuition fixe ne se rencontre » dans le sens intérieur. > Rien de plus vague et de plus obscur que cette proposition. Et d'abord, comment l'intuition sensible pourrait-elle nous offrir quelque chose de âxe, puisqu'elle s'exerce sur des phénomènes matériels indéfiniment divisibles, et soumis à un changement perpétuel ? Comment, au contraire, ne pas reconnaître la perception d'éléments fixes, intelligibles, dans le sens intérieur qui émane d'un moi permanent, et qui seul nous présente des concepts stables î N'estce pas renverser tous les termes, et représenter les choses, malgré toute évidence, d'une manière absolument contraire à la vérité? Qu'est-ce, d'autre part, que de fonder la uécessité d'une idée sur l'affirmation del'idée contraire? Que vaut cet artifice logique, quand il s'agit de prouver une réalité aussi importante? 11 est difficile de rassembler en si peu de mots des erreurs aussi nombreuses et aussi graves.
11 importait beaucoup à notre philosophe d'établir quelque' part cette fixité, sans laquelle il ne pouvait lier ni les phénomènes, ni les perceptions, et se trouvait empêché de constituer l'unité synthétique, condition nécessaire de la possibihté de l'expérience. Vespace, par l'idée matérieUe qu'il réveille, lui a paru pouvoir être présenté comme le point fixe indispensable à ses déductions, et il a été conduit à l'opposer au temps dont le nom même impliquait la succession et la mobilité. Mais il n'a pu être amené à énoncer cette opposition, que parce que, tout d'abord, et dès le début de son eipositiont i' »vait présenté les formes de la sensibilité comme distinctes et isolées, sans faire apercevoir le caractère tout artificiel de cette distinction. Nous pouvons concevoir soUs
des formes diverses la production de notre sensibilité, mais l'unité essentielle de ces formes n'en subsiste pas moins ; les phénomènes matériels coordonnés sous la forme de Vespace ne peuvent se présenter à notre intuition que dans des divisions successives du temps, et tant nos intuitions que leur objet matériel s'oiïrent incessamment à nous comme animées d'un mouvement dont les déterminations se succèdent ellesmêmes dans un temps donné. Espace, temps, mouvement, ces trois formes sont des distinctions diverses de la condition par laquelle s'opère en nous l'intuition sensible, condition que nous décomposons par ime opération artificielle de notre esprit, en trois notions diverses, qui n'en sont pas moins les trois faces d'une seule et même chose.
Cette discussion montre une fois de plus comment, dans le livre que nous analysons, l'ambiguïté des termes et l'obscurité de l'exposition couvrent, sous une apparence de profondeur, les conclusions les plus arbitraires et les plus graves méprises.