‹ Examen de la doctrine de KantChapitre 16 sur 44 · DES NOUMÈNES · texte numérisé non relu

DES NOUMÈNES

ment de notre pensée? Tout se réduirait donc, selon Kant, pour notre esprit îi un grossier empirisme, à des recettes pratiques particulières, sans connexion entre elles, et nous ne pourrions jamais dépasser les maigres résultats d'une expérience restreinte, ne valant que pour les choses directement perçues par l'intuition sensible- Non, jamais aucun système matérialiste n'a posé de plus étroites 'limites à notre activité mentale, et ne lui a départi un rôle plus abaissé, et moins conforme h la dignité de la Raison humaine.

Remarquons que Kant, après avoir déclaré nul et vide tout concept n'ayant point pour base Vinluitton sensible, a voulu établir que les concepts de quantité, de réalité, de substance et de causalité sont légitimement employés, grâce à la notion de temps qui y est contenue, et qui en constitue le fondement. Or le temps n'est point une intuition, mais un simple concept ordinatit. Toute réalité est donc enlevée par cela môme, d'après son principe, à ces concepts qu'il avait invoqués pour établir l'expérience.

On a vu dans le passage ci-dessus reproduit, que la notion de quantité est, selon Kant, la détermination du contenu d'une chose par l'apphcation répétée de VUnité, que cette répétition se fait dans un temps successif, et qu'en conséquence c'est le temps qui en est le fondement réel. S'il eût analysé exactement ce concept de quantité, il en aurait trouvé leprincipe, nondansleïem/ji, notion trop générale et qui ne s'y applique que d'une façon indirecte, mais bien dans l'idée d'Unilé. Or l'unité ne se trouvant pas dans les phénomènes, ne peut point nous être donnée par l'intuition sensible. Il faut donc ou bannir de la pensée et du langage cette notion si

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essentielle, OU reconnaître en elle une Idée purement spirituelle, qui provient d'une intuition intelligiole.

11 en est de même du concept de la Réalité qui est une notion spirituelle supérieure à toute donnée sensible. C'est ôter à ce concept toute signification que de se borner avec Kant à , le considérer comme l'opposé de l'idée de Négation, et il est au surplus puéril d'y faire intervenir la notion de temps.

IjCs divers ai^uments relatifs au concept de persistance, attribut constitutif de la substance, ont été suffisamment examinés dans nos considérations précédentes, et nous aurons au surplus à y revenir.

Mais c'est dans l'établissement du principe de causalité, que l'introduction du concept de temps parait particulièrement inadmissible. Les e/j^ets émanant d'une cause se pro* duisent sans doute dans un temps successif, mais la production matérielle de ces eff'ets est tout autre chose que la puissance virtuelle de la cause, conçue comme principe d'une série quelconque ^'effets successifs. Introduire dans le concept d'une cause la notion d'un temps successif, c'est attribuer à la cause efficiente et productrice les conditions afférentes à l'expansion matérielle des effets qui en résultent. Aussi en dérivant la conception de cause d'une intuition phénoménale, Kant a été conduit à ne voir ("ttre la cause et les effets d'autre différence que celle résultant de l 'antériorité, et à déclarer qu'en faisant abstraction du t- ps, la cause et l'effet ne pourraient plus se distinguer tune de l'autre. Or comme toute attribution de temps est inco.iipatible avec la notion de cause, conçue en elle-même et dans son essence, et en doit être absolument éliminée, Kant est retombé dans le doute soulevé par Hume, ^u sujet d'une liaison nécessaire

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des effets et deslcawses, et il a constitué de ses propres mains cet absolu scepticisme qu'il avait voulu renverser. Hume a nié la réalité de la liaison causale, parce que saconsidératioa n'avait embrassé que le monde phénoménal, et c'est sur ce même écueîl qu'est venue échouer la doctrine de Kant, qui ne reconnaît d'autre source de notre connaissance que l'intuition sensible. Kant avait arbitrairement attribué à l'entendement une sorte de vertu créatrice produisant par elle-même les principes coordonnateurs de nos perceptions sensibles; puis il a été conduit à rechercher la source de ces principes dans les perceptions elles-mêmes, ou dans les conditions formelles de leur coordination. Ainsi, en dernière analyse, dans son système, les facultés de l'entendement tirent leur réalité de ces mêmes perceptions phénoménales qu'elles coordonnent, et qu'elles élaborent pour leur donner la forme intellective ; et notre connaissance renfeiinée dans la seule intuition corporelle est condamnée à ne point dépasser le cercle de cette intuition, au delà de laquelle vient expirer, selon lui, la puissance de notre intelligence.

Kant constate que lorsque nous désignons les objets sous le nom de phêfibtnènes (Phœivomena, apparitions, Sinnew- WESEN, êtres des sem)y notre esprit est conduit à opposer à ces éléments Iriîuitifs et sensibles quelque chose d'une nature toute différente et que ne peut atteindre notre perception sensible ; ainsi, dans notre esprit, à la perception d'un phénomène, îàe joindrait toujours la conception d'un objet

Ik EXAMEN SE LA DOCTRINE DE KANT.

dépassant l'intuition sensible, d'un Nôumène, perçu parl'intelligence (Nôdmenok, Verstandswesem, être de l'intellect).

Coramençonspar remarquer que cette disposition de notre esprit à opposer à toute perception phénoménale un élément d'une tout autre nature, résulte de l'impossibilité absolue' où nous sommes de concevoir les phénomènes dans leur mobilité indéfinie, sans les rattacher à un objet permanent auquel nous les attribuons, et qui seul les rend saisîssables à notre pensée. C'est ce quid intelligible, supérieur à notre intuition sensible, que Kant a été forcé de reconnaître, et qu'il a désigné sous la dénomination de Nôumène.

Notre entendement ne peut appliquer isolément ses lois catégoriq'ues ni aux Nôumènes dont il conçoit la réalité, mais qui ne lui sont révélés que par des phénomènes qui en manifestent l'existence, ni aux phénomènes qui par leur inconsistance échapperaient à son appréhension, s'ils étaient dépourvusd'un support essentiel : l'objet de notre pensée est donc ou le Nôumène développé dans ses phénomènes attributifs, ou bien les phénomènes rattachés au principe fixe qui les constitue. Ces deux éléments, remarquons-le bien, ne sont conçus isolés l'un de l'autre qu'au point de vue métaphysique, oti on ne les distingue que pour constater et établir la réalité de leur élément intelligible, mais sans entreprendre à l'égard de cet élément un genre d'investigation qui dépasse les limites de nos facultés.

Kant prémunit contre le danger que l'on court en appliquant à ce concept indéterminé d'un être intelligible, (conçu comme étant en dehors de notre sensibilité, et par conséquent, dit-il, hors des limites de notre entendement), les procédés propres au concept déterminé d'un être que nous ne pourrions percevoir d'une manière quelconque

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