‹ Examen de la doctrine de KantChapitre 17 sur 44 · DES NOUMÈNES · texte numérisé non relu

DES NOUMÈNES

par reiilendement. Il remarque que si nous nous bornons à entendre par nôumène une chose dont nous n'avons pas l'intuition sensible, cette chose a un sens purement négatif. « Mais, dit-il, si nous entendons par là V objet dune intui- )i tion non sensible, nous venons à admettre un mode par- » ticulier d'intuition, à savoir ^intuition intelligible, qui )) n'est point la nôtre, et dont nous ne pouvons pas même » apercevoir la possibilité; ce serait alors le nôumène dans » le sens positif... Or comme une telle intuition, je veux » dire une intuition intellectuelle, est tout à fait en dehors » de notre faculté de con-na.\tre, f usage de catégories ne peut, 1» en aucune façon, s'étendre au delà des bornes des objets )} de r expérience... Ce que nous appelons nôumène ne doit H donc être entendu que dans un sens négatif... En définin tive, la possibilité de ces nôumènes n'est pas moins insai- » sissable, et en dehors de la sphère des phénomènes il n'y a H poumons que le vide. En d'autres termes, nous avons un » entendement qui s'étend problématiguement plus loin que » cette sphère, mais nous n'avons aucune intuition pour lan quelle les objets puissent être donnés en dehors du champ ï de la sensibilité, nous n'avons même aucun concept d'une » intuition possible de ce genre, et l'entendement ne peut » être employé asserloriguement en dehors de ce champ. n Le concept d'un nôumène n'est donc qu'un concept limii (a/î/" destiné à restreindre les prétentions de la sensibilité, n et par conséquent il n'a qu'un usage négatif.

»... L'entendement et la sensibilité ne peuvent chez nous » déterminer d'objets qu'en s'unissant. Si nous les séparons » nous avons alors des intuitions sans concepts, ou des conn cepts sans intuitions, et, dans les deux cas, des représenta- )> lions que nous ne pouvons rapporter à aucun objet déter-

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n miné... Le concept d'objets purs, simplement intelligibles, » est donc entièrement vide de tous les principes qui servent )) à les appliquer, puisqu'on ne peut imaginer comment ils B pourraient nous être donnés, et la pensée problématique » qui leur laisse cependant un lieu ouvert ne sert que n comme un espace vide, à restreindre les principes empi- » riques, sans renfermer, et sans indiquer quelque autre » objet de connaissance en dehors de leur sphère. »

Les principes de l'idéologie de Kant se dessinent avec précision dans les passages que nous venons de citer. L'intuition matérielle y est représentée comme la source unique de notre connaissance; l'intuition intelligible est résolument niée et déclarée impossible ; les catégories sont posées comme devant être exclusivement affectées aux perceptions sensibles et à l'expérience empirique.

Dans cette question des Nôumènes, Kant se trouvait placé dans une singulière alternative. II lui fallait ou reconnaître un ordre de Réalités autres que les réalités sensibles, ce qui contredisait un des principes fondamentaux de sa doctrine, ou méconnaître la Réalité supersensible, en niant une des conceptions les plus essentielles, les plus nécessaires de notre entendement On a vu qu'il n'a pas hésité dans son choix, et qu'il a maintenu à tout prix son principe doctrinal. 11 n'a point cherché à établir dans son argumentation comment notre esprit pouvait concevoir les phénomènes sans leur support nécessaire ; il s'est borné à répéter sous des formes diverses qu'en dehors de l'intuition matérielle, notre pensée ne pouvait rencontrer que le vide, et que conséquemment rienderéel ne devaitcorrespondreàlaconoeptionde ces Nôumènes, bien qu'il reconnaisse cependant que cette conception se produit dans notre esprit d'une manière nécessaire. Son

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raisonnement se réduit ainsi à une véritable pétition de principe.

L'argumentation de Kant à l'égard de ces Nôumènes peut d'ailleurs se ramener à des termes fort simples : c'est un besoin de notre pensée que de superposer aux phénomènes un élément fixe qui les lie et leur serve de support; notre esprit ne peut concevoir les phénomènes, sans leur attribuer cet élément d'unité et de liaison ; mais un semblable concept dépasse l'intuition sensible dans laquelle nous avons renfermé toute réalité ; il contredit ainsi un des points importants de notre doctrine, donc il est inadmissible, dépourvu de réalité, et ne peut être considéré, tout au plus, que comme problématique et limitatif.

La dénomination de Nûumène donnée à cette Réalité intelligible, à ce qiiid qui constitue l'unité substantielle des phénomènes sensibles, correspond parfaitementàceUe de suéstance. Ces deux dénominations s'appliquent en effet k une même chose, à un objet essentiel, un et permanent, ina& cessible à notre sensibilité, et se manifestant à nos sens par les modes de son existence extérieure, à savoir par des phénomènes perceptibles. Kant paraît avoir employé spécialement l'expression de substance dans un sens logique, et pour l'opposer aux accidents, tandis qu'il s'est servi de celle de Nôuntène A&ïis, un sens réel, et il la fait correspondre aux phénomènes réellement perçus.

Cette conception de principes substantiels servant de pivot aux phénomènes est un des éléments les plus nécessaires de notre connaissance. La réalité de ces principes nous est d'ailleurs incessamment confirmée par la conscience que nous avons de l'unité substantielle de notre âme, et des

manirestations multiples de cette invisible Unité, lesquelles sont attribuées à chaque instant par nous à ce priecipe unique d'où elles émanent. Nous distinguons par la pensée ce principe substantiel, des phénomènes attributifs qui le révèlent, et en constatons la vivante réalité au moyen d'une perception métaphysique et intelligible, mais il ne nous est pas donné de le concevoir en lui-même, et dégagé de ses manirestations extérieures; nous ne pouvons en aucune façon ni nous le représenter sous la forme figurative et déterminée, qui est propre aux objets de l'intuition matérielle, ni en faire le sujet d'une appréciation quantitative et discursive quelconque.

Ces Unités substantielles, élément essentiel des choses, quand on les conçoit en elles*mémes, repoussent toute attribution d'espace, de temps et de mouvement, condition de notre intuition sensible. Mais leur réalité ne s'en fait pas moins sentir dans toutes nos perceptions, car sans ces éléments substantiels qui fixent et qui lient nos perceptions phénoménales, notre entendement ne pourrait ni les saisir, ni exercer sur elles ses fonctions catégoriques. Se refuser à reconnaître la réalité des principes substantiels, c'est donc méconnaître une des conditions nécessaires de l'exercice de notre pensée, et l'une des plus évidentes vérités qu'il nous soit donné de percevoir. II suffit pour s'en convaincre de considérer que notre langage, cette expression visible de la pensée humaine, ne pourrait subsister sans l'emploi du substantif , qui représente cet élément substantiel regardé par Kant comme tine notion vide et négligeable.

Récapitulons cette importante discussion :

Les perceptions phénoménales assumées par nos aper-

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ceptions, demeureraient éparses dans leur multiplicité et leur mobilité indéfinies, si notre pensée ne les rattachait à un sujet permanent., et ne se les représentait elles-mêmes comme étant inhérentes à ce sujet, comme étant la manifestation extérieure de sa Réalité essentielle. Tant ces éléments qualificatifs perceptibles, que ces concepts généraux dans lesquels nous résumons les mouvements actifs et passifs des choses, constituent ces prédicats de qualité et d'action qu'il nous faut attribuer à un sujet permanent, pour obtenir la matière de nos observations, et de nos jugements.

Au fond, c'est à des sujets conçus comme des unités permanentes, que s'applique perpétuellement l'usage des catégories de l'entendement, lesquelles ne sauraient saisir des éléments flottants et mobiles. Mais Kant, après avoir établi que ces catégories étaient des formes qui demeurwaient vides et inertes, sans une matière sur laquelle elles puissent opérer, présente cette matière de notre intellection comme consistant uniquement dans les phénomènes tels qu'ils s'offrent à notre perception sensible, et il en conclut, au mépris de toute évidence, que notre intuition étant purement phénoménale, les catégories repoussent tout concept métaphysique, tandis qu'au contraire elles ne peuvent s'appliquer aux perceptions phénoménales et sensibles, que grâce aux éléments métaphysiques auxquels elles se rapportent, et qui seuls les rendent intelligibles.

C'est donc pour avoir exclu de l'âme humaine toute i ntuition intelligible, et avoir nié la réalité de tout ce qui dépasse en elle l'intuition matérielle, que Kant a été conduit à représenter comme des notions vides ces Nôumènes dont il reconnaissait cependant la présence dans notre esprit, comme un tait incontestable et nécessaire. Nous avons montré que

ces concepts d'éléments substantiels inhérents à notre pensée échappaient toutefois à toute figuration, et il en est de même de tout objet de notre întuilion supersensible. Elappelonsnous que si les objets purement intelligibles agissent puissamment sur notre âme, s'ils s'offrent à notre pensée comme la condition nécessaire de son exercice, notre imagination est toutefois impuissante à se les représenter ; et elle remplit notre entendement d'illusions et de fantômes, lorsqu'elle entreprend de les concevoir sous des formes déterminées et par des images figurables. On abaisse ces idées supérieures quand on les soumet aux conditions de la perception phénoménale, et notre esprit se détourne de sa voie véritable, lorsqu'il veut renfermer les choses intelligibles dans les bornes étroites de la détermination matérielle. Les aberrations qui résultent de la confusion des deux ordres si dissemblables de nos perceptions, sont pour l'humanité une cause perpétuelle d'erreurs et de souffrances, et la matérialisation des principes spirituels a été, dans tous les temps, ce qui a le plus contribué à entraver les progrès des sociétés humaines.

Il fallait donc montrer que les deux ordres de notre connaissance, séparés par d'infranchissables limites, avaient des conditions de manifestation propres à chacun d'eux, et qu'on devait ne jamais confondre : l'esprit philosophique ne poU' vait embrasser un sujet plus important et plus noble.

Mais Kant, au lieu de rappeler ces différences profondes, et de prémunir contre le danger de la confusion de ces éléments opposés, a été conduit par les principes de sa doctrine à réduire au néant les concepts supérieurs qui sont la base de notre connaissance. U n'a pas craint de contredire ainsi les expressions les plus fréquentes et les plus évidentes de

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l'activité humaine, qui proteste incessamment contre cette exclusion par le rôle prépondérant qu'elle assigne aux concepts substantiels, tant dans le langage que dans tous les exercices de la pensée. Kant n'a-t-il pas d'ailleurs obéi luimême pratiquement à la loi commune, et n'est-ce pas en dépassant les limites où il avait enfermé ces concepts, qu'il lui a été possible d'exprimer ses pensées et de produire ses démonstrations?

Notre connaissance provient-elle tout entière de dos sens matériels et de notre intuition phénoménale, ou bien estelle alimentée parallèlement par une intuition supérieure qui lui révèle des principes ordonnateurs présidant h toutes les manifestations de l'activité mentale? C'est de cette question et de la façon dont on y doit répondre, que dépend la solution des problèmes les plus importants de la métaphysique.

Il n'est donc pas inutile de rappeler, dans un rapide résumé, comment l'exercice de nos fonctions intellectuelles, à ses divers degrés, démontre avec évidence la réalité et l'importance de l'intuition intelligible.

Si nous examinons la manière dont Kant a exposé, dans son Esthétique transcendantale, les concepts d'Espace et de Temps, formes de notre intuition sensible (auxquelles nous avons ajouté la forme de Mouvement, qui en est inséparable), nous remarquons d'abord que notre philosophe, ne pouvant dériver de cette intuition elle-même les formes appe* lées à la coordonner, et se refusant à les attribuer à une cause initiale, a été condmt à les considérer comme se produisant d'elles-mêmes, en vertu d'on ne sait quelle force intrinsèque et indépendante, contredisant ainsi par un incroyable sophisme cet irrésistible besoiu de notre esprit de

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rattacher toutes les choses à un principe causal et originel.

Mais ces formes qui imposent à nos intuitions sensibles leur coordination nécessaire, ne peuvent être conçues que comme émanant d'une cause efficiente et infinie ; elles sont pour noua une manifestation de l'Objet infini de notre intuition intelligible , qui nous révèle les attributs divins d'Infinité, d'Éternité, et de Force. Ces idées que notre entendement imparfait et fini ne peut saisir dans leur essence suprême, se présentent à nous dans ces merveilleux concepts d'Espace, de Temps et de Mouvement, qui nous en offrent une déduction, dont le caractère mesurable et indéfini devient accessible à notre pensée, et se proportionne aui limites de nos facultés mentales.

L'intuition intelligible se manifeste également avec toute évidence dans ces principes fondamentaux de concordance, de causalité, de permanence et d'ordre, sans lesquels notre entendement ne pourrait lier d'une manière quelconque les objets de notre connaissance. Nous avons montré que Kant a été obligé de reconnaître ces principes pour établir la possibilité de l'expérience, mais pour n'avoir pas voulu les considérer comme dérivant de l'intuition intelligible (ce qui leur aurait donné un caractère objectif et réel), il leur a enlevé toute consistance, en les concevant comme des notions hypothétiques, et purement logiques. Une semblable conception substitue les fantômes de l'hypothèse et les formules vides de la logique, aui rapports intimes des choses tels qu'ils sont saisis dans leur réalité par notre intelligence, et qu'ils se trouvent reproduits par nos représentations. Dès lors le système entier de notre connaissance ne repose plus que sur un ensemble

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de combinaisons arbitraires, et notre esprit flotte au milieu d'apparitions iUusoires auxquelles ne correspond aucune réalité.

D'un autre côté, les concepts catégoriques ne s' appuyant pas sur des principes supérieurs qui en établissent la correspondance eFTective avec l'ordre réel des choses, n'ont plus le caractère de lois inhérentes à notre entendement. Réduits à ne représenter que des rapports logiques, les concepts sont présentés comme offrant une 'valeur égale dans leurs oppositions respectives : Vaccident n'est plus subordonné à la substance, ni l'effet à la cause, mais tous se produisent indiffé' remment, et c'est à peine s'ils se distinguent entre eux par une antériorité tout & fait indépendante de leur importance intrinsèque.

Nous trouvons également iine dérivation manifeste de l'intuition intelligible dans ces concepts qualiScatirs conçus par nous sous une forme typique et absolue, avec une généralité que ne peuvent nous offrir nos perceptions matérielles, soit qu'on les envisage isolément, soit qu'on les réunisse dans un concept compréhensif plus ou moins étendu.

Enfin c'est l'intuition intelligible qui nous révèle ces'principes régulateurs qui déterminent l'existence et le développement de notre vie sociale. Les perceptions sensibles sont individuelles et incommunicables, et elles ne sauraient exciter chez les hommes aucun sentiment général. C'est en vertu de cette intuition supérieure que nous possédons ces idées dont l'autorité est universelle, et qui ont une vertu agrégative, capable de déterminer des efforts communs, et de proposer un même but, sous l'empire des lois de justice et de vérité; enQn ces idées qui constituent le commerce des Êtres

8a BXAHER DE LA DOCTRIHE DE KART.

intelligents, et les rendent isonoraes avec Dieu, ItjovôiLot Qsà (selon l'admirable expression de Marc Aurèle) en en faisant, sous le gouvernement de la sagesse divine, les citoyens de la Cité rationnelle et céleste.

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