CHAPITRE VIII
Après avoir exposé dans la Logique transcendantale la nature des fonctions de l'entendement, et des conditions de l'expérience, Kant aborde, dans sa Dialectique, l'étude de la Raison, de la faculté supérieure qui domine tous les actes de notre Intelligence.
Il nous représente la Raison comme poussée par une force irrésistible à s'élancer au delà des limites de l'intuition et de l'espérience, mais il a soin de nous avertir qu'au lieu de recueillir dans ces régions nouvelles un supplément de connaissances, elle n'y trouve que de pures apparences, des perceptions fantastiques et illusoires, qui !a déçoivent et la trompent, a Nous avons affaire, dit-il, à une illusion naturelle et » inévitable, qui repose elle-même Sur des principes sub- » jectifs et les donne pour principes objectifs...
1 II y a donc une Dialectique de la Raisonpure qui est na- » turelle et inévitable. Ce n'est pas celle oii s'engagent les » tètes sans cervelle, faute de connaissances, ou celle qu'un » sophiste aurait ingénieusement imaginée pour tromper les > gens raisonnables, mais celle qui est inséparablement liée )) à la raison humaine, et qiti alors même que nous en avons
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)) découvert nilusion, ne cesse pas de se joder d'elle et de
1 LA JETER A CHAQUE INSTANT DAKS DES ERREURS QU'iL FAUT » TOUJOURS REPOUSSER. »
Quel tragique et lamentable spectacle nous offre cette Intelligence qui se sent fatalement entraînée vers des erreurs qu'elle reconnaît et repousse, et qui se consumesans relâche et sans espoir en d'immenses efforts pour échapper à de dangereux prestiges, toujours combattus et toujours renaissants! Il y aurait ainsi un Être assez pervers pour entourer notre esprit de lueurs fallacieuses, semblable à ces peuplades barbares qui éclairent de feux perfides leurs rives inhospitalières, afin de tromper les navigateurs 'et de les conduire à un inévitable naufrage.
Voilà doncoù en vient cette doctrine, qu'on a si longtemps vantée comme devant restaurer les croyances spiritualistes et combattre victorieusement les principes du matérialisme et du scepticisme 1
Poursuivant son étude de la Raison, Kant affirme que toute notre connaissance commence par les sens, passe de là à r entendement, et finit par la raison. Il confirme ainsi une fois de plus que les sens sont la source originelle de toute notre connaissance. 11 ajoute bientôt néanmoins que la Raison t contient elle-même l'origine de certains conn cepts et de certains principes qu'elle ne tire ni des sens, » ni de l'entendement, i
Mais d'oïl et comment la Raison tirerait-elle des concepts et des principes objectifs, du moment qu'on en a écarté d'une manière absolue tout mode direct d'intuition et qu'elle s'appuierait indirectement sut la seule intuition sensible ? Quelle cause, si ce n'est la répugnance pour les choses divines
DE LA RAISOir. 87
(presque générale, comme nous l'avons fait remarquer cheE les philosophes de la fin du xviu" siècle), peut avoir poussé Kant à admettre dans la raison humaine une force intrinsèque et indépendante, produisant ces principes par sa propre puissance? Une pareille supposition n'est-elle pas parfaitement analogue, comme nous l'avons indiqué naguère, à celle qui mettrait dans un mécanisme quelconque le principe du mouvement de ce mécanisme? Concevoir une faculté rationnelle puisant en elle-même des concepts et des principes, c'est admettre une chose bien autrement inexplicable, que de reconnaître une intuition spintuelle, où elle puiserait les éléments supérieurs de sa connaissance.
Cette intuition spirituelle, à laquelle participent toutes les intelligences, peut seule rendre possible ce commerce universel des êtres rationnels, par lequel s'établissent entre eux les accords et les correspondances qui constituent la vie intellectuelle et sociale.
Écoutons Maiebranche (1) : « Lorsque tu t'entretiens avec •
> les autres hommes, ils comprennent et approuvent tes B sentiments ; lorsqueles marchands se rendent leurs comp- H tes, et que des géomètres raisonnent entre eux, ils se » convainquent les uns les autres. Prends garde I Comment » se peut-il faire que tous les hommes s'entendent et conn viennent entre eux, si la raison qu'ils consultent est une » raison particulière? Peux-tu concevoir que le génie que I tu penses t'éclairer soit capable de répandre la même lu-
> mière généralement sur tous les esprits, et qu'une intel- » ligence particulière puisse être cette Raison universelle qui n rend raisonnables toutes les nations du monde? Ne sens-
(1) Halebranche, H£dit. chr£t., 2< médit., S 7.
es EXAMEN DE U DOCTBIHB Dl KANT.
> tu pas que la lumière de ta raison est toujours présente, » qu'elle habite en toi, et que lorsque tu rentres eu toi- » même tu en deviens tout éclairé ? N'entends-tu pasqu'elle » te répond par elle-même, d'abord que tu l'interroges, I lorsque tu sais l'interroger par une attention sérieuse, I lorsque tes sens et tes passions sont dans le respect et dans
> le silence? >
Oui, en dépit de toutes les argumentations des sophistes, nous sentons que cette Raison universelle habite réellement en nous. Elle est en nous, mais elle plane au-dessus de notre sentiment vacillant et faillible, et elle répond à nos humbles interrogations comme un Maître bienveillant répond à un disciple attentif et respectueux.
Mais, selon Kant, les principes qui émanent de notre Raison, bien loin d'augmenter nos connaissances, et de nous conduire à la Vérité, nous sont, au contraire, «ne source d'erreurs et d'illusions inévitables, nécessaires. Quel contraste entre de telles conclusions et les profondes et consolantes Méditations du grand Oratorien dont nous venons de citer les éloquentes paroles, et qui nous rappelle la voix de notre Père céleste retentissant dans le cœur de tous les hommes, et leur révélant incessamment l'Éternelle Vérité I
f L'entendement, dit Kant, peut être déâni la foculté * qui ramène les phénomènes à l'unité, au moyen de cer- > taines règles ; et la Maison la faculté qui ramène à l'unité » les règles de l'entendement, au moyen de certains prin-
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i cipes. Elle ne se rapporte donc jamais immédiatement à • l'expérience, mais à l'entendement, aux connaissances » diverses duquel elle communique à priori, au moyen de » certains concepts, une unité que l'on peut appeler ration- « nelle, et qui est essentiellement différente de celle qu'on
> peut tirer de l'entendement. »
Il est important de bien saisir le rôle assigné par Kant à la Raison. Aussi, pour mieux dégager la pensée de notre philosophe de l'obscurité où il aime à l'envelopper, nous croyons utile de reproduire les termes dans lesquels le docteur Schuize a exposé (en septembre 1791) les idées de Kant à l'égard des fûnctions de la Raison,'du vivant et avec l'approbation de son Maître :
€ Totis les concepts et tous les principes de notre entende-
> ment n'étant applicables qu'à des objets de l'expérience u possible, il va déjà de soi que tout raisonnement rationnel
> s'appliquant aux choses en dehors des conditions de l'ex-
> pérlence, bien loin d'atteindre la vérité, ne doit nécessai-
> rement aboutir qu'à une apparence et à une illusion. IVIais » le propre de cette illusion, c'est qu'elle est inévitable...,
> à tel point, qu'alors même que nous en apercevons déjà la t fausseté, nous ne pouvons cependant nous en délivrer.... 1 En effet, le champ de l'expérience ne nous satisfait point... I Notre raison, pour se satisfaire, doit donc nécessairement I essayer de franchir les limites de l'expérience, et en con- I séquence se persuader infaiUiblement qu'elle atteindra I par cette voie l'extension et l'intégralité de ses connais- » sances, qu'elle ne peut trouver dans le champ des phéno- » mènes. Mais cette persuasion est une pure illusion, car
> tous les concepts et principes de notre entendement étan » complètement vains, en dehors des limites de notre expé-
> rience sensible, et ne pouvant absolument être alors applit qués à un objet quelconque, la raison s'illusionne lors- » qu'elle donne une valeur objective à des maximes » subjectives qu'elle n'admet que pour sa propre $atisfac~ n tion (1) . n
Les paroles que nous venons de citer expriment exactement la doctrine de Kant par rapport aux fonctions de la raison. Nous allons en voir les divers développements, et nous en signalerons les plus remarquables conséquences.
Kant a établi d'abord d'une manière générale, comme nous l'avons vu dans les paroles de son disciple, que la raison est appelée par un invincible besoin de sa nature à dépasser le cercle de l'expérience, hors duquel elle ne peut cependant rencontrer, suivant lui, que l'illusion et le vide. Passant ensuite à en exposer les fonctions logiques, il n'hésite pas à attribuer la détermination et la conclusion finale de tous nos jugements à cette môme Raison condamnée par lui, quelques lignes plus haut, à opérer dans le vide, et à ne produire que des combinaisons illusoires.
Selon lui, trois facultés diverses concourent à la constitution du syllogisme : la majeure est fournie par VEniendement, la mineure est donnée par l'Imagination, et c'est la Raison qui déduit la conséquence, et vient à prononcer ainsi le jugement définitif qui y correspond. 11 se borne d'ailleurs à énoncer d'une manière péremptoire la part assignée par lui à chacune de ces facultés dans la formation du syllogisme, sans l'établir par une analyse préalable.
Pour que la Raison puisse déterminer la conclusion d'un syllogisme, il faut admettre qu'elle apprécie et juge tout
(1) Traduction de H. J. Tiisol.
DE tA BAISON, 91
d'abord la valeur des deux propositions qui l'établissent. Il lui faut donc être en possession d'un principe supérieur à la proposition initiale, alléguée comme majeure par l'entendement, et que ce principe lui serve de pierre de touche pour reconnaître tant l'exactitude de ta proposition espiimée par la majeure, que lacongruité de celle énoncée parla mineure. C'est donc en vertu d'un principe placé hors de ce syllogisme, qu'elle peut arriver à repousser, rectifier, ou admettre les deux pi-opositions d'oîi découle la conséquence cherchée. Mais d'où lui viennent ces principes qui contiennent en eux la vertu régulative de tous nos raisonnements? D'après les afârmations précédentes, la raison ne tes tirerait que d'ellemême et de ses forces intrinsèques; elle les puiserait ainsi à cette source d'illusions et de fantômes, d'où ne peut provenir aucune notion qui corresponde & une réalité objective? Voilà donc nos jugements viciés dans leur essence, et étendant le vice de leur origine à toute la masse de nos raisonnements, à tout l'ensemble de nos connaissances 1
Les plus choquantes contradictions se rencontrent à chaque pas dans la Critique de la raison pure^ mais elles abondent surtout dans cette exposition des fonctions de la Raison. Tantôt on y attribue à la Raison le rôle le plus noble et le plus bienfaisant, dans un langage digne des plus grands maîtres de la pensée humaine ; tantôt on la condamne à n'enfanter que des illusions, mais toujours on en représente les affirmations comme dépourvues de toute autorité, et comme incapables de fournir à l'entendement des règles valables, et d'imposer à la conscience des dogmes impératifs. Et quand on l'élève à la plus grande hauteur, on la conçoit comme ne pouvant offrir à la pensée que des types idéaux
inconsistants, se présentant sous la forme d'irréalisables desiderata.
Continuons nos citations :
« Le principe propre de la Raison, en général, dans son 1 usage logique, est de trouver pour la connaissance condi- »' tionnetle de l'entendement l'élément inconditionnel qui » doit en accomplir l'unité... Ce principe, que la série des 1 conditions (dans la synthèse des phénomènes, ou même > de la pensée des choses en général) s'élève jusqu'à l'in- » conditionnel, a-t-il une valeur objective, et quelles sont » les conséquences qui en dérivent pour l'usage empirique
» de l'entendement ? N'est-ce pas par l'effet d'un raalen-
» tendu que nous prenons ce besoin de la Raison pour un » principe transcendantal de la Raison pure, imposant u témérairement l'intégrité absolue des conditions à la » série des conditions dans les objets mômes?... Voilà ce » que nous avons à examiner dans la Dialectique transcen- » dantale, qu'il s'agit maintenant de dériver de ses sources, » lesquelles sont profondément cachées dans la Raison » humaine. »
Mais comment distinguer un besoin de la Raison d'un principe transcendantal de cette même Raison ? Comment le principe transcendantal aurait-il plus d'autorité que le besoin, puisqu'ils émanent tous deux d'une même faculté dont les manifestations ne procéderaient que d'elle-même, sans l'influence d'aucune force extérieure? Une pareille recherche ne peut donc donner lieu qu'à une discussion verbale sans résultat possible, et l'on ne serait pas plus fondé à rejeter une proposition comme un besoin de la Raison, qu'à l'admettre comme principe, car besoins et principes appartiennent également à une même faculté,