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CHAPITRE PREMIER

ESTHÉTIQUE TRANSCEHDANTALE

Kant a appelé esthétique transcendantale la science des principes à priori de la sensibilité, à savoir la connaissance des conditions nécessaires dans lesquelles se produit en nous l'intuition sensible, la perception, par nos sens, des phénomènes matériels. Ces conditions ne nous sont pas données par les objets perçus ; elles sont à priori dans notre faculté sensible, et c'est par elles que nous coordonnons nos perceptions intuitives.

L'espace et le temps sont ces conditions à priori, Kant les a désignées sous le nom de formes de la sensibilité'.

En effet, tous les objets extérieurs dont nous avons la perception se présentent à notre pensée comme occupant un lieu déterminé dans un espace sans bornes, et comme venant se ranger dans la forme générale d'un espace indéfini.

D'un autre c6té, toutes les modifications intérieures de notre sensibilité parviennent à notre conscience d'une ma-

2 EXAMEN DE LA bOCTHlHE DE KfiHT.

iiière successive, et dans un instant quelconque d'une durée conçue par nous conime indéfinie, c'est-à-diro d'un temps auquel nous n'assignons aucune limite, et que nous considérons comme embrassant toutes les durées déterminées et finies.

L'immensitj de Vespace, l'illimitalion du temps sont considérées par nous comme des quantités susceptibles de division et d'analyee ; nous concevons l'espace comme résultant de la juxtaposition d'un nombre incommensurable de portions de l'étendue, et le temps comme une agrégation successive d'instants innombrables de la durée. Ces notions A'espace et de temps se présentent donc à notre esprit comme indéfinies.

C'est d'une manière toute différente que s'offre à notre pensée la notion de l'In/ini. Pendant que nous reconnaissons dans le concept à'Inde'fini une production de notre intelligence, se rapportant auï conditions de son exercice, nous concevons VInfini comme une Entité réelle et objective, comme une unité substantielle indécomposable, qui répugne à toute attribution de parties; et nous sommes conduits à l'opposer à toutes les existences finies telles qu'elles sont perçues par nos sens, et recueillies par notre entendement.

Cependant cette idée d'Infini, objet suprême de notre raison, dépasse tellement les limites de notre intelligence, que nous ne saurions lui fournir des conceptions adéquates, ni l'exprimer par des notions précises. Il nous est conséquemment impossible d'établir un rapport déterminé entre cette Entité substantielle et infinie, et les existences visibles perçues par notre faculté intuitive. Ainsi, ne pouvant nous représenter en elle-même cette idée d'Infini, nous

KiTlIKTIOUE TR,VNSCENI)AWTAIB, S

sommes réduits à l'exprimer sous une forme négative, qui montre que cette idée se rapporte à un objet différant essentiellement de toutes nos perceptions matérielles, et leur étant même opposé. Mais sous cette dénomination native, nous ne désignons pas moins une Réalité objective et essentielle.

La conception d'une série indétenuinable de temps successifs, aussi loin que nous puissions la pousser, ne saorait équivaloir pour nous à l'idée absolue d'Éternité, telle qu'elle se représente à notre esprit avec les caractères d'Unité et de Réalité qui en sont inséparables. Celte idée, tout autant que celle d'Infini, excède les limites de notre entendement impuissant à produire des concepts qui y correspondent. Nous n'en pouvons donc raisonner qu'en employant à son égard une espression négative, que nous opposons à toute conception de stœcession et de durée.

Remarquons que tandis que l'étendue essentielle et absolue est désignée dans le langage parl'e^ipressiDn native d'Infini, la durée absolue, quœ nullo tempore metitur, est signifiée par un terme affirraatif, celui d'Éternité; mais ces' deus dénominations n'en ont pas moins une portée ^ale, et n'offrent l'une et l'autre en elles-mêmes qu'un sens purement négatif.

Notre intelligence se confond et se perd quand elle tente de pénétrer l'insondable abîme de l'Infini et de l'Éternité. Dès qu'elle y plonge la pensée, les réalités phénoménales lui apparaissent comme une insaisissable poussière, et elle demeure dans une extase stupéfiante quand elle entreprend de saisir dans son essence ce quid seerctumy cette incompréhensible Infinité, devant laquelle disparaissent et s'effacent toutes les existences.

Notre vie intellectuelle ne peut exercer ses fonctions que

U KUHËN DL LA UOCTHINIJ DE KANT.

gr&ce à des notions intermédiaires, qui s'interposent entre les idées absolues et iaSnies et les phénomènes matériels qui en sont la manifestation visible, et ces notions, tout en empruntant quelques-uns des caractères de cette Réalité infinie, sont pourtant accessibles à notre entendement, et proportionnées aux conditions de ses facultés. C'est ainsi que les concepts d'Espace et de Temps, que nous nous représentons comme illimités et indéfinis, mais auxquels nous pouvons appliquer ta puissance de notre entendement, nous offrent la déduction compréhensible de ces idées inaccessibles àHnfim et d'Eternité, que nous ne pourrions rapporter directement à nos perceptions phénoménales, sans voir ces perceptions et notre connaissance elle-même s'abîmer aussitôt dans l'Océan sans rivages et sans fond de la Réalité absolue.

Kant, en considérant l'Espace et le Temps comme les formes nécessaires de notre intuition, a présenté ces formes comme si elles existaient par elles-mêmes ; il n'en a pas recherché la provenance, et ne les a rattachées à aucun tien causal; rien ne les unit à la réalité objective, et elles de~ meurent ainsi purement subjectives, sans aucune correspondance nécessaire avec un objet qui les provoque et les détermine.

Nous retrouvons ainsi, au début de son exposition, le caractère distinctif de la doctrine critique, et le principe de tous ses développements ultérieurs. Selon notre philosophe, notre intelligence ne puise qu'à une source unique les éléments de notre connaissance, à celte de l'intuition sensible. Dès lors, ne pouvant dériver de cette intuition les formes qui en gouvernent l'exercice, il s'est refusé à en

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rechercher la provenance et la cause dans un ordre supérieur à l'intuition matérielle, et il n'a pas hésité à les présenter comme existant par elles-mêmes, sans principe et sans support.

Leibnitz, longtemps avant Kant, avait appelé l'espace l'ordre des coexistences, et le temps l'ordre des successions. Cet éminent esprit affirmait « que l'espace et le temps sont

» de la nature des vérités éternelles , que l'espace est un

» ordre, mais que Dieu en est la source, comme il est la » sot^ce de toutes les vérités nécessaires t.

Leibnitz donnait aux notions d'espace et de temps un support réel, en les considérant comme des vérités éternelles, et en les rattachant à Dieu, comme à leur cause efficiente; tandis que Kant prive ces notions de tout caractère de réalité en les isolant de leur principe originel, et en les présentant comme la production spontanée de notre organisme mental.

Il est une autre idée formelle et ordinatrice, intimement liée à toutes nos perceptions sensibles, et qui ne saurait en être détachée pas plus que celle d'espace et de temps. C'est celle de mouvement, et l'on a lieu de s'étonner que Kant ait considéré le mouvement comme une simple perception sensible, c'est-à-dire comme un phénomène accidentel et isolé. Cependant les moindres divisions du contenu de l'espace, les actions et les réactions incessantes de cbacunede ses parties, se présentent à nos yeux comme une série indéfinie de mouvements, imprimés par une force impulsive extérieure et infinie. Conçu indépendamment de cette force, qui est la vie

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elle-niénie, et des innombrables mouvements qui en émanent, l'espace et son contenu nous apparaîtraient mornes et inertes, et ne correspondraient en aucune façon à la réalité de nos intuitions.

Le temps devient également une forme insaisissable et vide, si on le considère abstraction faite du motivement qui en détermine les successions. N'est-ce pas d'ailleurs par l'appréciation des mouvements des masses célestes, que nous mesurons ce temps^ et y déterminons des divisions régulières et uniformes? Le iemps est l'ordre des successions, parce qu'il est la mesure des mouvements.

Nous nous représentons mentalement l'espace, le temps et le mouvement comme des concepts distincts, mais notre faculté ordinatrice n'eserce pas moins sur nos perceptions une même action simultanée que nous concevons sous des formes diverses. Amenés par un invincible besoin de notre nature à attribuer à une cause originelle ces formes régulatrices, nous reconnaissons, au delà des limites de nos perceptions phénoménales, une force vivante et absolue, à laquelle nous attribuons cette infinité et cette éternité, dont la déduction compréhensible nous est donnée par les concepts indéfinis de mouvement, à'espace et de temps, qui accompagnent, coordonnent et mesurent nos perceptions intuitives.

Les réflexions qui précèdent nous paraissent signaler d'importantes lacunes âatisV Esthétique transcendantale de notre philosophe.

Notre faculté intuitive y est représentée comme produisant d'elle-mftme, et par sa propre énergie, les lois, les conditions nécessaires de son exercice.

Les formes de cette intuition qui fournit à notre entendement la matière de notre connaissance, demeurent purement

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subjectives. Dès lors toutes les opérations de notre entendement se trouvent frappées, au point originaire de leur production, d'un caractère de subjectivité qui les suivra dans leur développement ultérieur.

El ce qui est également d'une grande importance, les formes de notre sensibilité, les conditions générales de notre intuition, y ont été énoncées, à notre sens, d'une manière incomplète. En omettant d'y comprendre le concept de mouvement qui accompagne toutes nos perceptions, et sans lequel les notions de temps et d'espace nous apparaîtraient vides et inertes, Kant s'est représenté la totalité des phénomènes, le Monde, comme un ensemble inanimé, indépendant de la force créatrice dont il émane, et qui le conserve en y répandant par un mouvement incessant les ilôts de la vie universelle.

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