LOGIQUE TRANSCENDANTALE
Nous avons vu que, dans le langage de Kant, l'esthétique transcendantale exposait les formes, les conditions à priori qui déterminent l'exercice de notre sensibilité, à savoir de la faculté qui nous fait recevoir les impressions extérieures.
Toutes les représentations de notre pensée peuvent être envisagées d'un double point de vue : de celui de l'objet de la représentation offerte à notre esprit, et de celui de l'action exercée par notre esprit sur cette matière esté-rieure, et des conditions qui en déterminent l'exercice. Ces conditions de l'exercice de nos facultés sont inhérentes à notre intelligence; elles sont en nous à priori, et peuvent être considérées indépendamment de la matière sur laquelle elles s'exercent.
La connaissance de ces principes à priori est appelée par Kant iranscenduntale ; il nomme empirique celle qui se réfère aux objets considérés en eux-mêmes, et abstraction faite de l'action exercée sur eux par les fonctions de notre intelligence.
Après avoir exposé dans VEsthétiçue transcendantale les formes, les conditions à priori qui déterminent l'exercice de notre sensibilité, ii a établi parallèlement dans la Logique
T-OGIQIIE TllANSCENDANTALE. V
transcendantale les conditions à priori, les formes ordinatrices de notre entendement par rapport aux objets de son exercice.
Nous avons indiqué au chapitre précédent que les formes qui coordonnent nos perceptions, bien qu'on les désigne par trois dénominations, n'en procèdent pas moins d'une seule faculté ordinatrice qui les produit avec simultanéité. La distinction qu'en opère notre esprit, les termes différents par lesquels nous les désignons, ne doivent pas nous empêcher de reconnaître leur unité originelle, et la correspondance nécessaire qui en résulte.
Il en est de même en ce qui touche les facultés de notre entendement et les principes qui en règlent le fonctionnement. Nous ne les isolons que par un procédé artificiel et conforme aux besoins de notre connaissance, mais nous ne devons pas oublier que ces distinctions se réfèrent à une puissance unique dont les développements se produisent avec simultanéité, et présentent nécessairement une parfaite concordance.
Ainsi malgré ces distinctions, nos facultés concourent ensemble à fournir à notre connaissance les divers éléments qu'elle élabore, et elles coopèrent toutes à cette élaboration. La sensation reçue passivement par la voie des sens extérieurs, son aperception par un mouvement actif de la pensée, s& représentation ^a.T l'imagination, IV/ipreAensîOTiqu'en fait la conscience, la distribution qu'en opère l'entendement, ainsi que l'appréciation consécutive qu'en détermine le jugement, sont des actes concordants et presque simultanés d'une intelligence unique, qui sous des dénominations différentes et des fonctions diverses, n'en demeure pas moins identique.
10 ËXABEN CE LA DOCTRINE DE KAHT.
C'est la limitation des forces de notre esprit qui nous oblige à envisager à part chacune de ces fonctions, et à les isoler; mais les actes qui y correspondent s'accomplissent à la fois, et viennent ensemble frapper notre sensibilité, ainsi qu'exciter notre connaissance. L'étude de nos facultés, considérées isolément, est nécessairement incomplète, et conduit à des appréciations inexactes, lorsqu'on n'a pas la perpétuelle conscience des conditions dans lesquelles elle s'accomplit, et que l'on perd de vue le caractère Ûctifde cette séparation des fonctions diverses d'une unité indivisible, qui sent, perçoit se représente, appréhende, conçoit et juge, et est la source et le but d'où part, et où aboutit cel effort à la fois un et multiple.
Dans ce concours, les puissances de notre entendement se prêtant un mutuel appui viennent toutes compléter l'œuvre de chacune, mais cette œuvre est inexactement appréciée, lorsque ayant envisagé à part le jeu de ces fonctions diverses, on en conçoit l'exercicecomme indépendant, sans considérer l'action vitale qui en vient combler les lacunes.
Dans l'exposition de sa Logique transcendantale, Kant a perdu de vue cette action commune des diverses fonctions de notre intelligence. Il les présente comme si les lois spéciales auxquelles elles sont soumises n'avaient entre elles aucune connesité, et ne se rattachaient pas à un principe commun, vivant et réel.
Il lui fallait pourtant montrer d'une manière quelconque la liaison de nos facultés ; mais au lieu de cbercher cette liaison dans la dépendance réciproque des fonctions de notre intelligence, et dans l'action du principe unique qui leur transmet incessamment les éléments d'une vie réelle etcomraunc, il a voulu l'établir, comme nous aurons de nom-
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breiises occasions de le constater, par des combinaisons logiques, et par l'interposition de purs concepts qui ne pouvaient donner que des rapports nominaus. Nous le verrons d'ailleurs substituer constamment une liaison logique des concepts, résultant des déductions d'une pensée arbitraire, ù celle qui est donnée par les 'rapports réels des choses; de là ces discussions subtiles et difflises, dont l'obscurité cache mal l'inconsistance intrinsèque.
Lorsque nos sens viennent à subir l'action des phénomènes extérieurs, la modification qu'en éprouve notre conscience se décompose, il est important de le remarquer, en deux éléments essentiellement dissemblables. L'un d'eux agit sur nos ot^anes physiques et excite en nous un sentiment de plaisir ou de douleur ; il provoque ainsi l'exercice de notre activité volontaire, appelée à pourvoir à la conservation de notre organisme , en recherchant ce qui favorise cette conservation,et en écartant ce qui lui est contraire. L'autre élément vient frapper notre connaissance et y introduit une perception rationnelle, qui amène le développement de notre activité mentale et de toute la série des opérations de notre intelligence.
Notre pensée distingue d'une manière absolue cette bifurcation d'une perception unique; mais il ne faut pas oublier que cette distinction est artificielle, et que, dans la réalité, les opérations de notre entendement éclairent les déterminations de notre volonté, comme notre connaissance vient à subir elle-même l'influence des modifications de notre sensibilité, car la nature agit avec ensemble, et fait fonctionner à la fois les forces dont elle dispose,
La limitation de notre entendement nous oblige ù étudier
une à une l'action de nos forces diverses et de leurs fonctions multiples ; mais cette œuvre d'analyse et de dissection s'opère sur une vivante et une indivisible unité, dont toutes les manifestations concordent et se complètent.
On perd trop souvent de vue, dans l'exposition théorique de la psychologie, l'inhérence et la dépendance réciproque de nos facultés. 11 en résulte que les conditions de leur développement sont présentées sous un aspect tout mécanique. On s'efforce alors d'établir des rapports purement extérieurs et logiques entre les diverses fonctions de notre intelligence, lesquelles, réduites à n'être que de purs concepts, sont considérées à part, indépendamment de leur vie réelle et de l'influence des autres fonctions de notre organisme mental. C'est ainsi que l'exercice de notre entendement, isolé des modifications de notre actfvité volontaire et affective, est conçu comme un ensemble d'opérations qui se succéderaient hors de notre conscience. Aussi Kant a-t-il rencontré d'insurmontables difficultés quand il a voulu ramener par une série de raisonnements les divers éléments de notre connaissance à une unité synthétique, et surtout quand il a entrepris de les rattacher à l'unité de la conscience, au moi pensant, sensible et responsable. Il a déployé d'immenses efforts pour établir cette synthèse logique, et pour expliquer l'assomption de cette synthèse par la conscience, mais les inépuisables ressources de sa dialectique ont été impuissantes à lui procurer par cette voie la solution d'un problème que le simple sens commun résout à chaque instant, ainsi qu'en témoignent toutes les manifestations de l'activité humaine.