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CHAPITRE X

DES IDËES COSHOLOGiaUES ET DE L' ANTINOMIE DE LA RAISOH PURE.

Kant établit que les questions cosmologiques proposées par la Raison sont au nombre de quatre, h savoir ; 1' Le Monde à-t-il eu, ou non, un commencement? 2' Les éléments qui le constituent sont-ils simples ou composés? 3' Ëst-il soumis à des lois nécessaires qui lui soient inhérentes, ou est-il gouverné par une intelligence libre, agissant en Tertu de sa propre spontanéité ? â° Y a-t-il, ou non, dans le monde, ou hors du monde, un Être absolument nécessaire, et qui en soit la cause?

Kant n'admet pas que l'on puisse s'élever au-dessus de l'expérience pour répondre à ces diverses interrogations. C'est dans l'expérience que se trouve, dit-il, la synthèse absolue de l'ensemble des phénomènes, et l'expérience peut seule fournir ce concept synthétique. Cependant ce concept en lui-même, tel que le présente la Raison, dépasse la portée de l'expérience dont les données ne sauraient correspondre et coïncider avec les conditions de ce concept. Il résulte de l'impossibilité de cette coïncidence, que les déductions de l'idée cosmologique se trouveront trop grandes ou trop petites, par rapport aux données de l'expérience. Kant conclut en ces termes : « L'idée cosmologique est donc absolument » vide et dénuée de sens, puisque l'Objet ne s'y adapte pas.

» Tel est réellement le cas de tous les concepts cosmologi- » ques; aussi jettent-ils la raison dans une véritable anti- » nomie. »

Rappelons que Kant a désigné notre faculté mentale sous deux dénominations différentes , l'appelant entendement quand elle s'applique aux objets de l'expérience, et Raison lorsque généralisant les concepts de l'entendement, elle vient à s'étendre au delà de l'intuition sensible et de l'expérience.

Nous avons vu que pour Kant les catégories et les principes fondamentaux sur lesquels elles s'appuient ne sont valables que pour l'expérience. Selon lui, notre intelligence s'en sert h bon droit quand elle se renferme dans les fonctions assignées par lui à notre entendement, mais i'usage en devient illégitime quand on les applique aux questions qui se rapportent au fondement de cette expérience ellemême. Les lois de notre faculté mentale ne lui seraient donc pas inhérentes, et ne pourraient la suivre dans tout son développement; nous ne devons pas, d'après les enseignements de la doctrine critique, les considérer comme les conditions nécessaires de l'exercice de nos fonctions intellectuelles, dès que nous entreprenons de dépasser le cercle de l'intuition matérielle; c'est alors pour nous un strict devoir de résister à cet incessant appel de la Raison qui nous convie à déployer les ailes de notre pensée, et il nous faut nous résigner à ramper humblement sur la terre, sans jamais élever nos regards vers ia voûte céleste.

Mais en restreignant ainsi l'usage des catégories aux objets de l'intuition sensible, Kant en a également détruit l'autorité jusque dans la sphère attribuée par lui à leur ^ercice. Il ne les a pas admises comme des lois véritables.

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déterminant les conditions nécessaires ie l'exercice de notre pensée, mais comme de simples divisions distrîbutives dans lesquelles il a rangé arbitrairement nos concepts. Notre connaissance demeure ainsi dépourvue de tout élément intrinsèque de cohésion et d'ordination, et elle apparaît comme un ensemble de conceptions fortuites, qui ne correspondent ni avec le sujet qui les conçoit, ni avec l'objet qu'elles nous

En dépit de tous les efforts de dialectique par lesquels Eant a voulu trancher en deux parts l'unité de notre intelligence, selon les divers objets qu'elle considère, et attribuer à l'une des principes et des lois qu'il refusait à l'autre, cette distinction qui contredit les affirmations de notre sens intime ne résiste pas au plus léger examen. En conséquence, si nous admettons avec notre philosophe que notre faculté mentale n'est point soumise à des lois qui en règlent intrinsèquement l'eiercîce; si avec lui nous substituons à ces lois une simple nomenclature distributive de nos concepts, valable seulement pour ceux d'entre eux qui se rapportent à nos intuitions sensibles, c'en est fait de [lotre connaissance qui disparaît et s'abîme; toute liaison réelle de nos concepts nous devient impossible, et nous demeurons au milieu de représentations discordantes, sans pouvoir valablement ni obtenir des conclusions, ni former des jugements. Si, au contraire, nous considérons notre intelligence comme une indécomposable unité, si nous y reconnaissons des lois qni en déterminent fonction nellement l'exercice, nous étendons ces lois à tous les objets de notre pensée, et, nous prévalant de ces principes de substantîalilé, de concordance et de causalité, bases et conditions nécessaires du développement de notre connaissance, nous nous sentons en

droit de rattacher les données conditionnelles et contingentes de notre intuition sensible à leur cause inconditionnelle et nécessaire.

Dès lors cesse pour nous la nécessité d'assister impassibles an douloureux spectacle de cette scène de déchirement et de discorde que présentait à la sombre imagination de Kant la lutte inévitable de notre Raison avec elle-même, et la Raison, au lieu de nous offrir la triste image de cette perpétuelle autoraachie, se montre une et concordante dans ses affirmations, telle qu'elle se manifeste dans les développements naturels de l'esprit humain.

Les paroles qui suivent (1) préciseront mieux encore la pensée de Kant à l'égard du conflit contradictoire auquel donnent lieu, suivant lui, les idées cosmologiques ;

< La querelle ne serait pas encore terminée (celle des as- » sériions cosmologiques), par cela seul qu'on leur aurait B prouvé que l'une d'elles ou que toutes les deux ont tort » (dans la conclusion) dans la chose même qu'elles affirment, s sans pouvoir l'appuyer sur des arguments valables. II » semble cependant qu'il n'y ait rien de plus que ceci : de » deux assertions dont l'une soutient que le monde a un » commencement, et l'autre qu'il n'en a pas, et qu'il existe » de toute éternité, il faut nécessairement que l'une ait rai- » son contre l'autre. Mais aussi, comme la clarté est égale H des deux côtés, il est impossiblede décider jamais de quel ï côté est le droit, et la querelle continue après comme B avant, bien que les parties aient été renvoyées dos à dos 9 par le tribunal de la Raison. II ne reste donc qu'un moyen » de terminer le procès une bonne fois, et à la satisfaction

(t) CritUfm de la Raison pure, liv. Il, chap. FI, sect. 7,

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