CHAPITRE X'Il
DES ANTINONIES DYHIIIIQDES
Kant a désigné sous le nom à' Antinomies mathématiques les deux premières Antinomies, lesquelles se réfèrent, l'une au problème du commencement du monde, l'autre à celui de la composition ou de la simplicité des éléments qui constituent l'ensemble des phénomènes. 11 a appelé dynamiques les deux dernières, celles qui se produisent dans l'examen des questions relatives, l'une à l'affirmation ou à la négation de la présence d'une Cause déterminant la succession des phénomènes, l'autre à la reconnaissance ou au rejet de la Réalité d'un Être infini, régulateur du Monde.
Nous avons vu d'abord Kant affirmer d'une manière générale qu'il est de la nature même des problèmes cosmologiques de conduire nécessairement la Raison à deux solutions opposées, et également illusoires. Cette affirmation générale ne l'a pas empêché d'établir presque aussitôt une importante distinction entre ces Antinomies, et d'avancer que si les deux premières conduisaient à des solutions absolument contradictoires, les deux autres menaient à des conclusions dont l'opposition n'était qu'apparente, et qui pouvaient se concilier entre elles. L'opposition dériverait à leur
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égard d'une équivoque, et la thèse pourrait être vraie aussi bien que l'antithèse.
Cette différence proviendrait de ce que les deux Antinomies mathématiques ont pour objet la composition et la division des phénomènes par rapport au temps et à Vespa^e, et qu'il s'agit, dans l'une et dans l'autre, de choses homogènes. D en serait tout autrement pour les deux Antinomies dyna~ migues, parce qu'elles se rapportent à la causalité et à la dépendance de l'existence des phénomènes, lesquels peuvent Être rattachés à des principes dépassant l'ordre phénoménal, et donner lieu à des conclusions qui sont différentes, sans être cependant opposées, selon qu'on se renferme dans la considération des phénomènes, ou qu'on entreprend de les dépasser. Les problèmes à résoudre offriraient ainsi un double caractère, l'un empirique et l'autre intelligible, et ils pourraient dès lors être envisagés tour à tour sous des aspects différents, conduisant à des conséquences opposées, sans que ces contradictions fussent inconciliables, car il n'y a pas de contradiction à admettre qu'un même objet soit considéré comme phénomène dans le monde sensible, et comme une chose en soi, un Nôumène dans le monde intelligible.
Une pareille distinction ne nous paraît pas justifiée. Mais il faut remarquer que les deux dernières Antinomies se rapportent à des questions d'une nature toute partieuhère, et qu'elles intéressent au plus haut point la conscience humaine. Il n'y a donc pas à s'étonner que Kant se soit cru tenu à de certaines réserves, et qu'il ait été conduit à faire quelques concessions nominales, propres à ménager les esprits et à amortir de dangereuses oppositions.
Revenant à la question elle-même, le concept dynamique, le mouvement, n'accompagne-t-il pas toute intuition des
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phénomènes et n'en est-i) pas inséparable, tout comme ceux de temps et d'espace? Dans la première Antinomie, qui se rapporte au problème du commencement du monde, ce commencement peut-il être conçu sans un moiwement initial et un premier effort dynamique? N'y a-t-il pas lieu, à l'égard du Monde, de considérer également l'ensemble des phénomènes au double point de vue des eiistences visibles, et des essences intelligibles qui en sont le support, et de se reporter ainsi tour à tour aux phénomènes et aux Nôumènes?
Dans la question gui donne lieu à la seconde Antinomie, et qui examine si les éléments du Monde sont simples ou composés, nous trouvons également la forme du mouvement avec celles d'espace et de temps, car les phénomènes ne peuvent être conçus comme s' agrégeant et se séparant, sans un mouvement qui détermine ces actes, et là aussi apparaît le double point de vue du phénoménal et de l'intelligible.
Il est d'ailleurs étrange de voir Kant accorder dans les deux dernières Antinomies une sorte de réalité à ces objets substantiels et intelligibles, qu'il a déclarés si souvent n'être que de pures illusions et des conceptions imaginaires, et d'en venir ainsi à légitimer en quelque sorte des idées qui ne peuvent se rapporter à cette expérience au delà de laquelle il ne reconnaît aucun objet compréhensible et réel.
Nous ne devons donc pas accorder d'importance à cette distinction ; elle ne repose sur aucune différence véritable, et d'ailleurs Kant n'en a tenu aucun compte dans les développements ultérieurs de sa doctrine.
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La troisième antinomie se rencontre h l'égard des lois de la nature quand on se demande si ces lois résultent du développement propre et nécessaire de forces intrinsèques, ou si elles proviennent de l'action d'une cause personnelle et libre; en d'autres termes, si la nature agit fatalement, en vertu des lois nécessaires qui lui sont inhérentes, ou bien si elle est soumise à uo principe intelligent et libre qui lui prescrit des conditions d'existence et de développement.
On soutient dans la Thèse que les lois de la nature doivent nécessairement se rattacher à l'action d'une cause libre dont elles émanent. L'argumentation y développée peut se résumer comme suit ;
L'état présent des phénomènes est déterminé par leur état antérieur, et en est le résultat; il en est de même de chacun des états précédents, qui se rattacheraient toujours à un état antérieur, sans pouvoir remonter à un état initial. Or la loi de la nature consiste précisément à ce que rien n'arrive sans une cause déterminée précédemment à priori. 11 faut donc admettre l'action d'une cause qui ne soit déterminée par aucune cause antérieure, c'est-à-dire d'une s/wnïaneW absolue, d'une liberté qui complète la série des phénomènes, et en subordonne les causes successives et nécessaires k une cause initiale et libre.
L'Antithèse soutient, au contraire, qu'il n'y a pas de liberté, et que tout arrive dans le monde par l'effet de lois nécessaires ; or l'action d'une cause libre est incompatible
Ià2 EXAMEN DE LA DOCTRINE DE KANT.
avec le maintien de lois régulières et stables. Dans de pareilles conditions aucune unité d'expérience ne serait possible, et c'est un vain être de raison que cette liberté transcendantale qui ne se rencontre pas dans l'expérience et qui la rendrait impossible.
L'idée de liberté implique le pouvoir d'agir sans obstacle. Si la liberté était déterminée par des lois, ce ne serait plus la liberté, ce serait la nature. Il y a donc entre la liberté transcendantale et la nature la même différence qu'entre la soumission aux lois et l'affranchissement de toutes lois- En considérant la nature en elle-même, et comme affranchie de toute intervention causale extérieure, si l'on interdît à l'entendement de remonter à une causalité d'ofi il puisse faire dériver l'origine des événements, on assure en revanche l'unité et la régularité de l'expérience. Que l'on admette, au contraire, Villusion de la liberté, que l'on permette à l'entendement de remonter la chaîne des causes, et de parvenir à une cause initiale, on est conduit dès lors à un concept qui rompt le fil des règles universelles, sans lesquelles il n'y a plus de liaison possible dans l'expérience.
L'examen critique auquel Kant s'est livré pour apprécier l'argumentation contradictoire de la Thèse et de l'Antithèse que nous venons dé résumer, mérite une attention particulière.'car les questions qui y sont traitées se rapportent aus problèmes les plus élevés de la Métaphysique,
Kant montre d'abord que l'idée d'une cause spontanée produisant le commencement des phénomènes est une idée transcendantale, et est par conséquent en dehors de l'expérience. Il reconnaît en même temps que cette idée doit être admise par la raison, bien que nous ne comprenions en
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aucune façon comment un certain état d'Une chose puisse être amené par celui d'une autre, et que nmis devions à cet égard nous en tenir à Fexpérience. Il ajoute (chose digne de remarque et sur laquelle nous reviendrons) que la même difBculté se rencontre également à l'égard de la causalité qui se produit suivant des lois naturelles. Le cours des lois Datureltes peut d'ailleurs se poursuivre avec régularité dans l'ordre phénoménal, pendant qu'une action libre et spontanée se produirait dans l'ordre transcendantal. Rien ne s'oppose à ce que l'on conçoive, d'une part, quant au temps, l'action régulière des causes naturelles; de l'autre, quant à la causalité, ledéveloppementd'un principe libre et spontané. Si, dit-il (par exemple), je me lève maintenant de mon siège librement, alors avec cet événement et tous les effets naturels qui en dérivent à l'infini, commence absolument une nounelle série, bien que, par rapport au temps, cet événement ne soit que la continuation d'une série précédente. Cette résolution et cet acte ne so?it donc pas une simple conséquence de l'action de la nature, mais les causes naturelles déterminantes qui ont précédé cet événement cessent tout à fait par rapport à lui ; s'il leur succède, il n'en dérive pas, et par conséquent, il peut bien être appelé un commencement absolument premier, non pas à la vérité sous le rapport du temps, mais sous celui de la causalité.
Il conclut en disant que l'accord de presque toutes les écoles philosophiques à admettre un premier moteur confirme d'une manière éclatante le besoin qu'éprouve la raison d'attribuer à la liberté le premier commencement des choses.
Passant à la discussion de l'Antithèse, Kant oppose d'abord aux défenseurs d'une causalité libre l'inutilité d'une conception par laquelle on entreprend d'imposer des
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bornes à )a nature, dans le seul but de satisfaire l'imagination. On peut admettre un changement perpétuel des états successifs des phénomènps, sans qu'il y ait besoin de remonter à un premier commencement des choses. II est à la vérité impossible de comprendre cette série infinie des phénomènes dérivant perpétuellement les uns des autres, sans recourir à un premier membre de la série qui la commence, et auquel les autres succèdent ; mais c'est là une énigme de la nature semblable à beaucoup d'autres, et la même difficulté se rencontre d'ailleurs, quand on veut se rendre compte de la possibilité d'un changement engénéral. En effet, si l'expérience ne venait nous en montrer la réalisation, nous ne pourrions jamais imaginer la possibilité d'une telle succession perpétuelle d'être et de non être. Si l'on reconnaissait une puissance transcendantale de liberté servant de point de départ aux changements du monde, cette puissance ne pourrait être qu'en dehors du monde, et il est toujours téméraire d'admettre en dehors de toute intuition un objet ne pouvant être donné dans aucune intuition possible. De plus, à côté d'une faculté affranchie de toutes lois, comme ta liberté, il n'y a plus de place pour la nature, et la marche naturelle des phénomènes en serait nécessairement entravée.
Les arguments développés dans la discussion de cette troisième antinomie veulent être soigneusement examinés.
Il faut remarquer que, même dans la Thèse qui a voulu prouver la nécessité d'une causalité libre d'où dépendent les lois de la nature, cette causalité est présentée, non comme une action véritable et réelle, mais seulement comme un