‹ Examen de la doctrine de KantChapitre 37 sur 44 · DISCUSSION DC PROBLÈME THÉOLOGIOITE · texte numérisé non relu

DISCUSSION DC PROBLÈME THÉOLOGIOITE

théologique se fonde sur les détails de cet ensemble, et sur l'ordonnance providentielle qui s'y révèle, pour les attribuer à la toute-puissance d'un Être infini.

Les mêmes arguments, employés par Kant pour repousser la validité des deux preuves précédentes, le conduisent également à rejeter la preuve qui est l'objet de cette discussion.

Citons cependant ces paroles par lesquelles il semble donner à cette preuve une adhésion absolue :

« Cet argument mérite d'être toujours rappelé avec res- » pect ; c'est le plus ancien, le plus clair et le mieux appro- » prié à la raison commune. Il vivifie l'étude de la nature, » en même temps qu'il en tire sa propre existence, et qu'il » y puise toujours de nouvelles forces ; il conduit à des fins et

> à des desseins que notre observation n'aurait pas décou- » verts d'elle-même, et il étend notre connaissance de fa 1 nature, en nous donnant pour fil conducteur une unité 1) particulière, dont le principe est en dehors de la nature » même. Cette connaissance réagit à son tour sur sa cause, n c'est-à-dire sur l'idée qui l'a suggérée, et elle élève notre

> CROTANCE EH ON SCPBËUE AUTEUR JUSQU'a LA PLUS IRRÉ- » SISTIBLE CONVICTION. »

On devait croire qu'après une déclaration aussi explicite Kant aurait admis définitivement la preuve physico-théolo* gique, et en aurait accepté sans réserve les conclusions, car qu'y a-t-il, pour exprimer une croyance, de plus affirmatif que la conviction la pltis irrêsistiblel

Mais il n'en a rien été : Kant a persisté, malgré une déclaration aussi formelle, à nier la validité de cette preuve, Comme il avait repoussé les preuves précédentes, et la cmt'

2m EXhtSUK DE LA DOCTBlflE DE KANT.

viclion la plm irrésistible a bieatôt cédé dans son esprit aux premiers efforts de la Dialectique.

Citons ses paroles :

« Le pas qui conduit à l'absolue totalité est absolument ) impossible par la voie empirique. C'est cependant ce pas u que l'on prétend faire dans la preuve pbysico-tbëologique. » Quel est donc le moyen qu'on emploie pour franchir un 1 tel abîme?

» Après en être venu à admirer la grandeur, la sagesse, » la puissance, etc., de l'auteur du monde, ne pouvant

> aller plus loin, on abandonne tout à coup cet argument

> qui se fondait sur des preuves empiriques, et l'on passe à » la contingence du monde, conclue, dès le début, de l'ordre » et de la finalité qui s'y trouvent. De cette contingence, on » s'élève maintenant, au moyen de concepts purement trans- » cendantaux, jusqu'à l'existence d'un être absolument né- » cessaîre, et du concept de l'absolue nécessité de la cause 1 première on s'élève à un concept de cet être qui est abso-

I lumentdéterminé, ou déterminant, c'est-à-dire au concept 1) d'une réalité qui embrasse tout. La preuve physico-théo- B logique se trouve donc arrêtée au milieu de son entre-

II prise ; dans son embarras, elle saute tout à coup à la » preuve cosmologique; et, comme celle-ci n'est qu'une B preuve ontologique déguisée, la première n'atteint réellen ment son but qu'au moyen de la raison pure, quoiqu'elle » ait commencé par repousser toute parenté avec elle, et » qu'elle ait voulu tout fonder sur des preuves tirées de

> l'expérience. >

Il avait dit auparavant, en introduisant la discussion de la preuve physico-théologique :

» Après toutes les remarques précédentes, on verra tout

DISCrSSIOH DU PROBLÈME THÉOLOGIOUE. S07

> de suite que la solution de cette question doit être aisée » et concluante. En effet, comment une expérience peut- 1 elle être jamais donnée qui soit adéquate à une idée? » C'est précisément le propre de l'idée que jamais aucune

> expérience ne puisse lui être adéquate. L'idée transcen- » dantale d'un Être premier, nécessaire, et absolument suf- » usant, est si immensément grande, si élevée au-dessus de » de ce qui est empirique, chose toujours conditionnelle,

> que, d'une part, on ne saurait jamais trouver assez de » matière dans l'expérience pour remplir un tel concept, et n que, d'autre part, on tâtonne toujours dans le condition» I nel, et que l'on cherche toujours en vain l'inconditionnel,

> dont aucune loi d'une synthèse empirique ne donne ni un » exemple, ni le moindre indice.

)) Si l'Être suprémeétaitdans cettechaîne des conditions, )i il serait lui-même un anneau de la série ; et, de même M que les anneaux inférieurs en tête desquels il est placé, il » exigerait la recherche ultérieure d'un principe encore » plus élevé. Veut-on au contraire le détacher de cette » chaîne, et, en tant qu'être purement intelligible, ne pas

> le comprendre dans la série des causes naturelles, quel )> pont la raison peut-elle bien jeter pour arriver jusqu'à

> lui? Toutes'les lois du passage des effets aux causes, toute » synthèse même et toute extension de notre connaissance » en général, n'ont-elles pas uniquement pour but l'expé- » rience possible, c'est-à-dire les objets du monde sensible, I et peuvent-elles avoir un autre sens î »

Nous retrouvons dans ce qui précède les aiBnnations et les exclusions que nous avons tant de fois reproduites et combattues. Ainsi, selon Kant, notre connaissance doit s'arrêter à l'expérience sensible, sans jamais la dépasser. Toute

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idée est un concept général qui, dépassant l'expérience, est une production arbitraire et fantastique de l'esprit. La notion d'un Être nécessaire est une idée ; rien ne peut s'y rapporter dans l'expérience, donc elle est inadmissible.

En conséquence, pour satisfaire aux conditions imp'~"ées par Kant à notre pensée, et pour qu'il adhérflt au sentiment universel de l'Humanité sur ce point si essentiel de ses croyances, il eût fallu qu'un Être matériel s'élevftt à sesyeui du milieu du Monde, se déclarant, au bruitdu tonnerre, l'auteur des merveilles qui éclatent à nos regards, et que le Dieu infini et incompréhensible se transformât ainsi en une Idole périssable et sensible. La question serait cependant toujours demeurée tout aussi insoluble pour notre philosophe, malgré cette terrifiante apparition, car ta Raison, condamnée par lui à enfanter perpétnettement des illusions et des fantftmes, n'en eût pas moins continué à produire un principe nécessaire, dépassant infiniment cette Entité visible, apparue pour revendiquer l'autorité suprême, et elle n'eût point cessé de lui opposer un concept supérieur, condamné lui-même à l'avance à être absolument illusoire.

Kant a beau célébrer dans cette discussion les beautés de la création, et témoigner du respect pour le sentiment qui a poussé les philosophes de tous les temps à attribuer les merveilles de ce monde à une Providence créatrice. Tout en présentant une pareille croyance comme éminemment consolante et utile, il ne la détruit pas moins d'une manière radicale, en lui enlevant toute consistance théorique. Pour lui il n'y a point de réalité au delà de l'expérience sensible, laquelle n'embrassant que des phénomènes contingents, ne peut rencontrer nulle part un élément nécessaire. Cependant it nous représente la Raison comme invinciblement poussée à cooce-

n,g,i,7cdbïGoogle

DISCUSSION DU PROBLEME THÉOLOGigllE, 209

voir cet élément nécessaire ; mais la Raison est pour lui une faculté trompeuse dont les idées reposent sur le vide, et dont les conclusions n'ont aucune valeur. Ainsi lorsque notre faculté mentale atteint son degré le plus élevé, elle noi -."entoure, selon lui, d'illusions iju'il nous faut repousser comme inconsistantes et mensongères, mais dont il noua est toutefois impossible de nous délivrer.

La négation des idées divines est donc le caractère distinctif de la doctrine de Kant, et la dialectique qui en est le fondement apparaît de plus en plus inadmissible, lorsque, la dégageant de ses ténèbres, on en montre l'esprit véribtale.

Ainsi, et pour résumer cette discussion, l'Ordre universel qui se montre partout à nos yeux dans les choses de la matière, et dans celles de l'esprit, ne nous conduit certainement pas à produire par une démonstration logique la Preuve ordinale (physico-théologique) de la Fléalité divine; mais cet Ordre nous manifeste un Principe ordinal absolu, et nous appuyant sur les conditions intrinsèques de notre pensée, ainsi que sur le sentiment universel de l'Humanité, nous le reportons légitimement à une Cause suprême et infinie, à une Providence créatrice et conservatrice, dont l'action est incessante, et dont la sagesse est infaillible.

Après avoir discuté sous ces divers aspects le problème théologique, Kant a procédé à un esamen général de la question religieuse, pour passer ensuite h. esposer le rôle et les fonctions spéciales de la Raison ; son alimentation porte

210 E2AHEN DE LA DOCTBINE DE KANT.

principalement sur l'autorité et les limites de la loi de causalité. Nous nous épargnerons de la reproduire, pour éviter la fastidieuse répétition des mêmes raisonnements et des mêmes répliques.

Bornons-nous à rappeler les principales négations qui résultent de la polémique de notre philosophe. Ainsi le rejet du principe de causalité supprime toute voie pour nous conduire à la solution de la question théologique, but suprême de notre connaissance ; ce but disparaît lui-même parla négation de toute intuition intelligible, et enfin dans cet impossible voyage notre marche se trouve empochée par les insurmontables obstacles qu'y oppose la méthode toute dialectique de la discussion, telles sont les conditions dans lesquelles Eant a resserré l'étude de la plus haute des questions philosophiques. Pouvaitr-elle aboutir à autre chose qu'à une négation absolue?

Kant a soutenu cependant que ses déductions n'exprimaient point la négation de l'Être nécessaire et suprême, et qu'il s'était seulement abstenu de toute décision affirmative ou négative, en se bornant à proclamer à cet égard l'incompétence absolue de la Raison ; il fait même remarquer qu'il a accordé que, sans contredire la Raison, on pourrait admettre dans un certain sens la réalité du principe théologique, et y puiser des motifs de consolation et d'espérance ; il ajoute que, tout en regardant la Raison comme impuissante à nous procurer la solution de ce problème, il voit en elle un pouvoir régulateur capable de rectifier la connaissance de l'idée théologique et de montrer l'inconvenance de toute détermination anthropomorphique. De plus il présente les conclusions de son eiamen critique comme prouvant l'impossibilité de fonder sur des preuves valables un système antithéologique quelconque, qu'il soit athée ou

n,g,i,7cdbïGoogle .

DISCUSSIOH DU FftOBLÈKE THÉOLOGlQnK. 311

simplement déiste, car, dit-il, t les mêmes preuves qui dé- » montrent l'impuissance de la raison humaine pour l'affirs mation de l'existence d'un Être nécessaire, suffisent nét cessairement aussi pour démontrer la vanité de toute

> assertion contraire » .

Mais d'oïl la Raison tirerait-elle ce pouvoir régulateur,et sur quoi se fonderait-elle pour le justifier, puisqu'elle a été condamnée par Kant à n'enfanter que des combinaisons illusoires?

Il répète un peu plus loin, que t tous ceux de nos raison-

> nements qui prétendent sortir du champ de l'expérience

> sont illusoires et sans fondement, et il ajoute que les

> idées transcendantales sont aussi naturelles à la raison, que » les catégories le sont à l'entendement, avec cette différence » seulement que, tandis que les dernières conduisent à la » vérité, les premières ne produisent qu'une apparence, » mais une apparence inévitable, dont on ne peut découvrir » l'illusion que par la critique la plus pénétrante » .

Kant, en concédant h. chacun le droit de résoudre h son gré la question tbéologique dont il avait sapé les fondements rationnels, encourage les déterminations anthropomorphiques, bien loin de les empêcher, car cette grave question se trouve ainsi réduite à n'être que la recherche d'une satisfaction personnelle, que l'on peut dès lors poursuivre arbitrairement, sans tenir aucun compte de principes rationnels et de lois nécessaires.

On ne saurait non plus considérer l'attitude de parfaite indifférence, et de neutralité conseillée à cet égard par Kant, comme une opposition suffisante aux négations de l'athéisme. L'argumentation transcendentale contredit l'athéisme, quand il s'exprime sous une forme dogmatique, et qu'il substitue systématiquement un principe matérialiste positif au prin-

212 EXAMEN DE LA DOCTRINE DE KAIfT.

cipe spirituel ; mais, dans le plus grand nombre des cas, l'athéisme se produit sous une forme strictement négative, et l'ai^mentation transcendantale n'a rien à lui opposer, puisqu'elle contredit comme lui l'affirmation de la Réalité divine .

La négation de l'idée divine n'a pas seulement été produite par Kant à l'occasion de la discussion spéciale de la question théologique ; elle ressort du fond même de sa doctrine, et résulte originairement de l'exclusion de l'intuition intelligible, qui a fait repousser par notre philosophe toute idée de substance dans les objets de notre intuition matérielle, dans le monde, et jusque dans la conscience humaine. Il a produit d'ailleurs cette négation dans toute sa généralité dans la section de la Critique de la Raison pure, qu'il a intitulée Critique de toute Théologie spémlative.

H y dit que « non-seuleraeut l'idée d'un Être suprême,

> mus même les concepts de Réalité, de Substance, de Gau- B salité, ceux de Nécessité dans l'Existence, perdent toute » signification, et ne sont plus que de vains titres de con-

> cepts, sans aucun contenu, quand on se hasarde de sortir I avec eux du champ des choses sensibles n.

En examinant les raisons qui conduisent à admettre ou à rejeter l'unité substantielle de la personnalité humaine, il s'exprime en ces' termes : « Une idée psychologique de ce t genre ne peut offrir que des avantages, si Con se garde

> bien de la prendre pour quelque chose de plus qu'une } simple idée, c'est-à-dire si l'on se borne à l'appliquer à » l'usage systématique de la Raison par rapport aux pbéno-

> mènes de notre &me L'idée psychologique ne peut

I donc représenter autre chose que le schôme d'un concept

> régulateur. *

DISCUSSION DU FBOBLiMB THÉOLOGIQIŒ. 213

Y-a-t-il un sentiment plus profondément enraciné dans la conscience humaine que celui de l'individualité de k conscience ? Ne sentons-DOUS pas à chaque moment que tous les mouvements actifs et passifs de notre sensibilité, que tous les actes de notre entendement, que toutes les déterminations de notre volonté, dérivent d'un centre unique qui se sent sensible, intelligent et responsable? C'est pousser bien loin la préoccupation sophistique que de substituer h une perception aussi indubitable que celle de notre individualité un simple concept artificiel, et il est étrange de voir Kant ne reconnaître l'idée psychologique que sous la forme d'une conception synthétique des phénomènes de notre âme, et de dire que réduite à ces termes cette idée n'offre que des avantages, à la condition toutefois de n'y pas reconnaître une réalité substantielle 1

A tous les principes substantiels dont la réalité est vivement afîirmée par l'esprit humain, Kant a entrepris de substituer des concepts hypothétiques, croyant satisfaire par leur moyen, dans les diverses manifestations de notre activité, les besoins d'atSrmation, de liaison, et de croyance inhérents à notre nature. Ainsi l'unité du moi et la conception d'un principe vivant et unique constituant notre personnalité, est remplacé par le sckême d'un concept régulateur, réunissant en une synthèse artifîcielle, en une attribution logique, les diverses manifestations de notre personnalité; le principe vivant et unique qui anime le monde et en maintient toutes les parties dans une intime correspondance est également remplacé par un concept hypothétique, et nous entendons Kant nous dire à cet égard n que, si nous nous en » tenons à cette supposition comme à un principe purement > régulateur, l'erreur même ne peut pas nous être nuisible.

n En effet, il n'en peut résulter rien de plus, sinon que là oïl

> nous attendions an lien téléogique (nextis finalis), nous » n'en trouvions qu'un purement mécanique ou physique, B CE CCI NE NOOS PRIVE ocE d'cne DNtTË, mais ne nous fait H pas perdre l'unité rationnelle dans son usage empirique » . Et enfin, I prendre le principe régulateur de l'unité systéma*

> tique de la nature pour un principe constitutif, et ad- » mettre hypostatiquement comme cause première ce qui » n'est pris qu'en idée pour fondement de l'usage uniforme » de la raison, c'est là ce qui s'appelle proprement égarer

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