‹ Examen de la doctrine de KantChapitre 38 sur 44 · I LA RAISON · texte numérisé non relu

I LA RAISON

Ramenons à son expression la plus simple, cette étonnante transformation, mais disons eu même temps que ces artifices dialectiques sont établis pour tromper la conscience par certaines circonvolutions du langage, qui paraissent la satisfaire en même temps qu'elles renversent ses plus légitimes croyances. Pour nous servir de la terminologie de Kant, nous pouvons concevoir une unité synthétique résumant tous les attributs de notre activité ; mais il nous est interdit de l'hypostasier, à moins de nous laisser décevoir par une illusion transcendantale, c'est-à-dire, de les rapporter à une personne, à un «iOï vivant et réel. Nous pouvons également nous représenter par une conception logique une Unité suprême ; mais il nous est interdit de \'hypQSt(m&r^ c'est-à-dire de la rapporter à une personne, à une Unité vivante et infinie, à un Dieu, de qui tout émane, et qui maintient toutes les choses par sa sagesse infinie et son inépuisable providence.

Gomme nous le dit Kant, il ne s'agit pour nous que de nous priver d'une dkité, mais, avec cette Unité, tout disparaît et s'efface, et la Etaison ne trouve devant elle qu'un

BISCUSSION DU PRODUmE THÉOLOGIQtlE. 215

insondable néant. Kant nous présente nos perceptions sensibles comme ayant pour condition absolue les formes de I espace et du temps; mais rien ne rattache ces formes h. une Réalité supérieure, et il les a conçues comme de simples attributs de notre faculté représentative, ne dérivant que d'eux-mêmes " proies sine maire creata ». Nos perceptions sont déterminées et fixées par des lois catégoriques ; mais ces lois, il les considère comme enfantées par notre propre entendement, et il soutient que nous tombons dans une illusion transcendantale, en croyant que c'est un Moi substantiel et unique qui sente ces impresi>ions, perçoive ces représentations, et juge les concepts qui en dérivent; nos catégories et les principes sur lesquels elles s'appuient ne sont pour lui que des formes ordinales et logiques ; la faculté supérieure, la Raison, appelée à généraliser ces concepts et à les systématiser, n'enfante, selon lui, que des combinaisons illusoires; il l'appelle toutefois, par une singulière contradiction, à produire des principes régulateurs et suprêmes; mais il a eu soin de nous avertir qu'elle ne régit que de pures apparences.

Ainsi, selon notre philosophe, nos facultés ne tirent que d'elles-mêmes la détermination des fonctions par lesquelles elles s'exercent, et des conditions de leur exercice. D'un autre côté, les phénomènes naturels se produisent également d'euxmêmes, sans aucune intervention d'un principe causal et ordonnateur, sans aucune liaison propre, et c'est de notre seul entendement qu'ils reçoivent une coordinati'.n quelconque. Kant semble quelquefois parler des lois de la Nature comme s'il n'eût pas enseigné que ces lois étaient imposées à la Nature par les catégories de notre entendement. Bans la discussion théologique, et quand il réfute les argu-

ments par lesquels d'illustres métaphysiciens ont essayé d'établir logiquement l'existeace d'un Être nécessaire et divin, une des raisons qu'il y oppose, c'est qu'une marche régulière de la Nature ne pourrait seconcevoîr, si l'on reconnaissait un Être suprême dont l'intervention arbitraire pourrait troubler la stabilité des lois naturelles, ce qui revient à aire, d'après ses précédentes affirmations, que la Volonté divine viendrait entraver le développement des lois prescrites à la Nature par les catégories de notre entendement. I^e Dieu, dont Kant a présenté ainsi les décisions capricieuses comme inférieures aux conceptions humaines, est peut-être la divinité anthropomorphique qu'un zèle inconsidéré offre encore & l'adoration des masses ignorantes, mais ce n'est pas, à coup sûr, l'Essence infinie qui réunit tous les attributs de la Perfection suprême, et qu'ont adorée Platon, Marc-Aurêle, Descartes, Spinoza, Malebrancbe, Leibnitz, Vico, et avec eux tout l'illustre cortège des grands esprits qui ont édairé le monde.

Kant affirme ainsi que ces lois de la Nature sont indépendantes de la Réalité divine, et qu'elles lui sont supérieures; ayant établi que ces lois ont leur source dans l'entendément humain qui les impose, c'est de l'homme que procèdent, suivant lui, la nécessité et la régularité de ces lois, et une intervention divine ne pourrait qu'en troubler l'ordonnance I

Kant ne cesse d'attribuer l'incompétence de la Raison, telle qu'il la conçoit, à ce que ses idées dépassent l'expérience sen-

Discussion DU PROBLÈME THëOLOCIQUE. 217

sible, et dès lors ne correspondent plus à des objets appréciables et réels. Qu'est donc pour lui cette expérience îi laquelle il attribue une si grande autorité? Elle ne peut consister que dans la synthèse des phénomènes matériels ; mais quels sont les éléments de cette synthèse ?

Les phénomènes se présentent à notre intuition avec tant de confusion et de ténuité, qu'ils ne peuvent offrir par euimêmes h. notre connaissance des choses appréciables et intelligibles et qu'ils doivent subir une complète transformation par l'action de notre entendement, pour que notre pensée pui^e les saisir et les concevoir. 11 faut donc que la fixité et la permanence du concept remplace la fugacité de la perception ; il faut que ce concept se présente avec un caractère de généralité qui l'enlève à toute détermination de lieu et de durée; il faut que les perceptions qualificatives variées et indéterminables soient exprimées par des représentations absolues qui nous offrent les qualités sous une forme typique, avec un caractère déterminé et précis ; il faut que les séries de ces représentations qualificatives soient rattachées à des unités substantielles qui leur servent de support, et qu'enfin tous les mouvements des choses, ainsi représentées et conçues, viennent à être liés par des formes verbales qui les attribuent à leurs sujets respectifs. Ce n'est qu'alors, et par toutes ces transformations qui les dénaturent, que les phénomènes peuvent être saisis par notre entendement, et qu'ils donnent lieu à nos opérations rationnelles, ainsi que aux coordinations et aux jugements qui en émanent, et c'est tout cet ensemble qui vient enfin constituer rexpérience.

En un mot, ce sont les forces spirituelles de notre entendement, et les lois émanant de la Puissance créatrice qui président "à leur développement, ce simt elles qui, con-

cordant avec tes propriétés intimes des choses et avec la liaison qui leur est inhérente, les présentent h notre pensée comme formant un système accessible à notre connaissance. Ce n'est donc pas l'élément malériel et sensible des phénomènes qui constitue l'expérience; il ne nous en offre que la matièref mais la forme ordinatrice résulte de l'action des forces spirituelles, lesquelles s'exercent sur cette matière parce qu'elles possèdent en elles-mêmes une vertu espansive capable de la dépasser. Elles dépassent même évidemment ces phénomènes sensibles ; car la liaison lui en est révélée par des éléments supérieurs àla sensibilité. Ces forces spirituelles ne peuvent s'exercer qu'autant qu'il leur soit fourni une matière extérieure, et, lorsque nous les voyons s'appliquer à des sujets dépassant la perception phénoménale, nous sommes en droit de conclure qu'elles agissent sur un objet tout aussi réel, avec une compétence tout aussi grande, que quand elles s'exercent sur un objet sensible.

En insistant aussi vivement sur l'incompétence de notre entendement à saisir ce qui dépasse les bornes de l'expérience, Kant n'a jamais exprimé le sens précis qu'il attachait à ce mot expérience; il a employé pour déterminer cette restriction une dénomination vague, qu'il n'a pas définie, et de plus il a posé cette restriction, sans énoncer tes raisons intrinsèques qui la rendraient nécessaire.

Il n'a nullement expliqué d'ailleurs s'il considérait les formes de notre entendement et leurs rapports réciproques comme pouvant être compris eux-mêmes parmi les objets de l'expérience. En se prononçant pour l'affirmative, il eût admis que l'expérience ne reposait pas exclusivement sur des éléments sensibles, mais aussi sur des choses intelligibles, et que notre entendement s'exerçait sur les uns et sur

DISCUSSION BD FBOBLÈHE THÉOLOGIQCE. 219

les autres avec une égale autorité (car il est de toute évidence que ces formes et ces rapports, nous ne les saisissons pas par les sens, mais par l'intelligence) , ce qui eût contredit sa constante négation de l'intuition intelligible. Que si, au contraire, il se fût refusé à comprendre les concepts de l'entendement et les lois qui les déterminent parmi les objets de l'expérience, toute considération à leur égard eût été par lui interdite à notre connaissance, comme dépassant la portée qu'il lui avait assignée, et que fussent devenus alors les objets les plus essentiels, et en môme temps les plus habituels de notre pensée, et qu'en eût-il été de ses propres argumentations et de l'exposition môme de sa doctrine ? Conséquemment, et même en nous plaçant à son propre point de vue, nous sommes en droit de repousser la restriction par laquelle il a voulu renfermer dans le cercle de l'expérience sensible tout l'essor de nos facultés rationnelles, restriction qui est une des bases essentielles de son système.

Page 1