DE LA RAISON PRATIQUE
Nous avons vu la dialectique de Kant détruire pièce h pièce les fondements mêmes de notre connaissance et déclarer qu'en ce qui touche les plus hautes questions de la Métaphysique, celles qui intéressent le plus vivement notre conscience, notre Raison ne peut qu'enfanter des concepts fallacieux, et des propositions contradictoires, et l'on se rappelle qu'il s'est efforcé de nier à la fois la réalité de la Personne humaine et celle de la Personne divine. II est curieux de le voir, après qu'il a entassé tant de ruines, entreprendre de les relever, et de rétablir, en ce qui regarde la pratique, l'édifice qu'il avait renversé au point de vue spéculatif.
Pour parvenir à cette reconstruction, il a cru pouvoir donner pour les mêmes problèmes des solutions tout h fait différentes, et procéder, en quelque sorte, à un dédou~ blementde la Raison, en faisant accepter par notre intelligence, en tant que Raison pratique, les principes qu'elle repousse, en tant que Raison spéculative. Ainsi la Raison, déclarée par lui impuissante et fallacieuse en ce qui touche les choses de la spéculation, se trouve investie, en ce qui
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concerne la pratique, dn pouvoir d'imposer à la Volonté des lois impératives et absolues, et même d'appeler à les sanctionner cet Être suprême et nécessaire, dont elle méconnaît spéculativement l'existence. ■
Dans cette singulière doctrine, l'esprit humain, quand il considère tes choses en elles-mêmes, et dans leur plus haute généralité, ne trouve devant lui aucun élément subsistant et réel; quand, au contraire, il introduit dans ses considérations un élément particulier, à savoir les déterminations de notre volonté, il affirme avec une autorité souveraine les principes qu'il rejette quand il les conçoit dans toute leur étendue; notre esprit proclame alors de sa propre autorité, et en vertu d'une énergie intrinsèque, des lois qui ont un caractère de nécessité, et il va jusqu'à déférer h Dieu l'exécution de ses décrets.
Lorsqu'on se livre dans une calme méditation à l'étude de la doctrine de Kant, et qu'après avoir pris en main sa Crîtique de la Raison pure, on passe à sa Critique de la Raison pratique, on peut, avec quelque bonne volonté, se placer successivement avec l'auteur de ces beaux livres & un double point de vue, et en suivre les conclusions contradictoires, comme s'il s'agissait de deux objets tout à fait dissemblables. On est alors moins frappé de cette exposition double et contradictoire ; on l'accueille comme une méthode particulière de démonstration, et l'on peut dès lors, se prêtant aux subtils raisonnements de notre auteur, lui laisser sans protestation élever un mur infranchissable entre la spéculation et ia pratique, et les considérer l'une et l'autre comme des territoires indépendants, soumis à des législations diverses. C'est de cette façon que l'on accepte le plus souvent cette dualité de la doctrine critique; on ne lui accorde pas
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son assentiment, mais on se révolte pas contre elle, et l'on va souvent jusqu'à en admirer la combinaison ingénieuse. Cependant on s'aperçoit bientôt que l'on se trouve en présence d'un des plus grands excès de l'esprit sophistique, et alors la conscience se lève pour protester contre cette scission en deux parties de l'unité de l'âme humaine, par laquelle oq impose à notre Raison des lois différentes, selon qu'elle se porte sur les choses de la spéculation, ou sur celtes de la pratique, selon qu'elle considère le Vrai ou le Jdste. Peut^n concevoir en effet que la pensée repousse et admette alternativement les mêmes propositions, parce qu'elle les considère d'une manière plus ou moins générale, lorsqu'elle y applique la même puissance intellective, s'exerçant d'après des lois invariables? Mais, en présence de cette immense contradiction, signe évident de l'aberration sophistique, on affirme avec une conviction profonde que le Vrai et le Jmte sont deux notions inséparables, deux aspects d'une chose identique, et que la Vérité est la connaissance de la Justice, COMME LA Justice est la pratiqde de la Vérité.
Il y a lieu de faire à cette occasion un remarquable rapprochement.
Nous avons vu de nos jours se produire avec fracas une école théologique qui refusait à l'homme toute possibilité de percevoir la vérité par les efforts de sa raison, et qui, après avoir établi que notre intelligence livrée à elle-même tombait nécessairement dans un absolu scepticisme, montrait qu'il importait cependant d'échapper à tout prix & la dissolution de tous les liens moraux et sociaux, et que dès lors les traditions de l'Église catholique étaient le seul refuge ouvert à l'esprit humain, oi!!, renonçant à toute recherche rationnelle, il pût trouver un complet apaisement^