CHAPITRE VI
DE LA NATURE DU CHOLERA , ET DU CHOLERA CONSIDÉRÉ COMME UNE GASTRO-ENTÉRITE.
Quelle est la nature du choléra? Cette question est à la fois si importante et si difficile , que nous croyons , avant d'aller plus loin , devoir en préciser le sens et les limites. Si tout le monde entendait les principes de la pathologie générale de la même manière , nous pourrions nous dispenser de cette discussion; mais demandez à dix médecins ce qu'ils entendent par nature d'une maladie , il en est peu qui s'accordent sur la signification à donner à ce mot , et , disons- en la raison tout de suite; c'est qu'habitués depuis quelques années à ne voir dans les maladies qu'une lésion d'organes circonscrite , et toute limitée à ce qu'elle offre de phénomènes organiques , ils ont oublié ce que les médecins observateurs avaient entendu par cette importante signification. Heureusement que, si notre époque n'a pas repris tout-à-fait encore l'étude des maladies, telle que la concevaient les anciens maîtres de la science , c'est-à-dire dans tous les élémens et toutes les circonstances qu'elles comportent, le plus grand
( 459 ) nombre est aujourd'hui disposé à accueillir la vérité, de quelque part qu'elle vienne. Lassé d'une doctrine usée qui n'a plus rien à produire, chacun écoute au moins avec cet état de neutralité qui est une disposition favorable pour juger les choses ce qu'elles sont. On voit que nous avons autant de confiance dans nos juges que M. Broussais : nous n'aurions pas dit la même chose il y a six ans.
Il est fort difficile de définir ce qu'on ne connaît pas , ou ce qu'on ne connaît que par analologie. Dans ce cas , pour plus de clarté , il faut définir d'abord par des exemples, et voir ensuite jusqu'où la définition philosophique est possible; ainsi, la nature d'une maladie c'est ce qui fait que la rage , la variole , la goutte , la syphilis , la pustule maligne, n'ont aucune analogie entre elles, c'est-à-dire que ces maladies, indépendamment des formes spéciales qu'elles revêtent, ont dans leur existence un élément constitutif tout-à-fait différenciel , élément en vertu duquel elles ne sont et ne peuvent être qu'elles , et , quelque métamorphose qu'elles subissent, elles conservent au fond des traces de leur origine. On peut ramener cette proposition à une formule déterminée , en disant que la nature d'une maladie c'est sa cause première , essentielle , y compris le mode spécial d'action de cette cause sur l'organisme. Ce n'est que représenter la difficulté sous d'autres formes ,
( 160 ) mais c'est la réduire à ses deux termes les plus précis, dont l'un est quelquefois définissable et l'autre presque toujours caché sous les mystères de la vie. Toutefois, voyons jusqu'où peut pénétrer l'analyse dans une détermination de ce
genre
Un homme prend une certaine dose de poison ; il éprouve des vomissemens , de la douleur , de la chaleur à l'estomac, enfin tous les symptômes d'une irritation gastrique. La nature de cet empoisonnement sera -t- elle dans les formes qu'il revêt , ou dans la nature même de la substance qui l'aura produit? Elle sera dans la nature de cette substance , et dans la modification particulière qu'elle aura imprimée à l'économie.; car c'est elle qui peut rendre raison des symptômes , de leur ordre de manifestation , du pronostic de la maladie , du traitement qui lui convient , et pour en neutraliser l'élément générateur, et pour en combattre les effets. Dans ce cas les symptômes gastriques ne seront que la forme de l'empoisonnement , forme qui ne suffira ni pour caractériser la nature des accidens , ni pour conduire au contre-poison spécial qui leur convient. H y a donc ici une nature particulière d'empoisonnement , laquelle peut être différente avec les mêmes formes , car beaucoup de poisons déterminent une irritation gastrique, sans pour cela réclamer les mêmes remèdes.
( AÇ>\ ) Voici un autre exemple. Un homme a longtemps travaillé dans une fabrique de plomb; il est pris de coliques violentes , avec sensibilité trèsvive de l'estomac , et même vomissement et fièvre , ce qui n'arrive que très-rarement ; quelle sera la nature de cette maladie? Pourra-t-on la dire inflammatoire , irritative? Mais ce ne serait qu'exprimer la forme de la maladie. Dans ce cas comme dans le précédent , la nature de la maladie consiste dans un empoisonnement déterminé , lequel produit tels et tels symptômes qui sont sa forme , et réclame tel et tel traitement , non pas en vertu de cette forme, mais en vertu de la nature du mal, c'est-à-dire de sa cause particulière ; en prenant toutefois en considération la forme, quand elle s'exprime par des phénomènes assez graves pour fixer à part l'attention du médecin.
Dans les deux exemples qui précèdent , l'un des termes de la nature de la maladie est connu ; on sait si c'est un empoisonnement végétal ou minéral par la jusquiame, la belladone, l'arsenic, le sublimé ou le nitrate d'argent; on sait qu'indépendamment des moyens réclamés par les symptômes, la nature du poison en réclame d'autres , soit évacuans, soit neutralisans , qui arrêtent tout d'abord le développement des phénomènes morbides .
Il y a donc dans les maladies une grande différence à établir entre leur nature et leur forme. Mais, dira- 1- on , quand leur nature n'est pas cou-
( 162 ) nue , il faut bien s'attacher à leur forme : oui , sans doute , mais en tenant compte de la différence de nature lorsqu'elle est marquée dans ses résultats ; car si elle n'est pas connue ou au moins déterminable dans l'un de ses deux termes , elle peut encore avoir une existence réelle et attestée par ses effets. La syphilis , par exemple , a une nature particulière qui n'est pas définissable , mais cette nature, aux yeux du médecin observateur, existe : elle se révèle par diverses propriétés que d'autres n'ont pas ; par sa contagion , par certaines lois de développement ^ et même par certaines formes, et surtout par son traitement. Ici la nature de la maladie est constatée par ses effets , et quoique cette nature n'ait aucun moyen d'être appréciée directement , il ne faut pas moins en tenir compte comme d'un élément capital de détermination, et d'indication thérapeutique .
Nature et formes des maladies sont donc deux choses fort différentes à considérer , et Tune n'est pas acceptable pour l'autre , sans faire commettre une omission qui peut devenir la source de graves erreurs. Citons encore un fait.
Un homme éprouve de la fièvre , il a la figure rouge , de la torpeur et il porte au col une pustule maligne . Saignez-le , traitez-le uniquement comme ayant de la fièvre , la figure injectée et la tête lourde, et vous le tuerez. Au contraire, ayez égard à la nature de la maladie , à sa spécificité ,
(i65) et vous la guérirez au moyen de la cautérisation. Pourtant il y avait clans les symptômes du malade une forme propre à d'autres maladies réputées inflammatoires , forme qui ne devait ni prévaloir sur la nature de la pustule maligne , ni faire négliger cette nature quoiqu'on en ignorât l'essence particulière.
Enfin , pour nous rapprocher du livre de M. Broussais , terminons par l'exemple qu'il invoque lui-même, et sur lequel il s'appuie, la variole. « Je compare le choléra à la petite vérole, dit-il , dont nous ne connaissons pas davantage la cause première , et à l'égard de laquelle nous sommes réduits absolument aux mêmes ressources que pour le choléra, c'est-à-dire que nous ne pouvons que combattre l'inflammation et nullement neutraliser la cause de son extrême intensité. x> Certes les pustules de la variole , quoique revêtues de caractères propres , ont néanmoins la forme inflammatoire ; c'est-à-dire qu'elles sont rouges , gonflées, douloureuses, mais c'est là que s'arrête leur analogie avec les inflammations pustuleuses simples. La nature de la variole est spécifique. Si elle est inconnue dans son essence, on ne peut la méconnaître à sa propriété contagieuse , à ses périodes si régulières, si définies, à la faculté qu'elle a d'être neutralisée par la vaccine , et enfin de n'attaquer ordinairement qu'une seule fois le même individu. Il est vrai que la forme inflammatoire
( i6i ) fournit ici une indication pratique d'un grand poids , mais qui ne renferme pas tout le traitement de la maladie, et cette forme ne permet pas plus de confondre la nature spécifique de la variole avec celle de l'inflammation pustuleuse simple de la peau , que la rougeole ne peut l'être avec la gale , abstraction faite des différences établies sur leurs caractères physiques.
Ce qui précède suffirait pour renverser en principe les prétentions de M. Broussais. En effet, fût-il fondé à établir qu'il y a constamment inflammation des voies digestives dans le choléra , qu'il ne lui serait pas permis de conclure que le choléra n'est qu'une inflammation. Il y aurait toujours en plus l'élément principal de la maladie, la cause épidémique , qui fait qu'avec des formes quelquefois analogues à celles du choléra de nos contrées , le choléra épidémique a une nature particulière, nature que nous constaterons partout, aussi bien chez les malades qui n'ont que des crampes, du froid et la cessation du pouls, que chez ceux qui offrent tous ces phénomènes avec la cyanose , les déjections alvines , les vomissemens ; enfin l'appareil des symptômes les plus formidables. Répétons-le, la nature d'une maladie n'entraîne pas plus absolument les mêmes formes, que les mêmes formes n'accusent absolument la même nature d'affection. La goutte, le rhumatisme et la syphilis se cachent sous vingt groupes
( -165 ) de symptômes différens. Il y a des pleurésies rhumatismales , goutteuses , comme il y a des caries syphilitiques, et chacune des maladies dont ces divers principes s'enveloppent, doit être considérée en dehors du cadre qui la renferme ordinairement. Enfin, ce sont des pleurésies, des angines, des caries d'une nature particulière , dont la forme est celle de toutes les pleurésies, de toutes les angines, de toutes les caries, etc. , mais dont le principe générateur suffit pour rompre presque tous leurs liens d'affinité avec les mêmes maladies dégagées de ce principe .
On voit qu'en acceptant les faits tels que M. Broussais les présente , il est impossible d'admettre les conclusions qu'il en tire , c'est-à-dire qu'en supposant avec lui l'existence de la gastroentérite dans le choléra , on n'est pas fondé à considérer le choléra-morhus comme une simple gastro-entérite , à le classer et à le traiter comme tel , pas plus qu'à regarder la variole comme une inflammation ordinaire de la peau.
M. Broussais ne trouvera probablement pas la démonstration qui précède suffisante : il en reviendra toujours à dire que la nature du choléra n'étant pas connue , il faut la considérer comme non avenue , comme n'existant pas ; et par cette négation , il espère échapper à la rigueur de nos conclusions. Mais nos ressources ne sont pas épuisées, nous n'avons pas , dans ce qui précède , eu la pré-
( 166 ) tentionde démontrer complètement que le choléra eût une nature à lui , nous n'avons fait que l'affirmer et en indiquer les preuves principales : mais nous avons posé en principe qu'il pouvait y avoir au-delà de la forme que revêtent les maladies une nature particulière qu'il n'est pas permis de négliger dans leur appréciation et leur traitement. Ce principe une fois clairement établi et démontré , nous avons encore à en faire l'application au choléra, de plus à prouver que le choléra n'est pas une gastrite , mais qu'il conserve dans toutes ses phases , dans tous ses développemens, le cachet de sa nature particulière , et que si quelques circonstances de la maladie autorisent à croire qu'il y ait inflammation , elle n'est qu'accidentelle et non fondamentale. Cette démonstration devra donc avoir deux résultats : celui de rendre notre proposition incontestable et de renverser les échafaudages d'hypothèses et d'explications dont M.Broussais a étayé sa doctrine.
Nous partons comme d'un point parfaitement établi par les exemples rapportés plus haut , que lorsque la nature d'une maladie n'est pas définissable dans un de ses deux élémens , la cause spéciale et l'action intime qu?elle produit sur l'économie , on ne doit pas moins en tenir compte quand elle se révèle dans ses effets , c'est-à-dire dans toute la maladie. Nous avons cité la pustule maligne et la syphilis. Nous ne connaissions ni l'essence du prin-
( *87 ) cipe qui fait qu'avec quelques formes ou quelques phénomènes inflammatoires ces maladies conservent dans toutes leurs phases un cachet propre ; nous ne connaissions pas davantage dans son essence l'altération spéciale produite par ce principe; mais en garde contre les méprises qui résultent d'une application vicieuse de la méthode , c'est-à-dire d'une analyse et d'une comparaison incomplète des différens termes de deux maladies , nous prenons ces différences en grande considération, et c'est de leur somme rapprochée de la cause qui les engendre que nous concluons à la nature particulière dune affection : voilà notre mode d'agir , notre mesure , notre critérium ; servons-nous en pour déterminer la nature propre du choléra.
Le premier caractère de cette maladie c'est sa cause épidémique. Cette cause, nous en avons établi l'existence sur des preuves irrécusables, sur les différens degrés de sa manifestation et sur l'immensité de ses effets. Personne, à l'exception de quelques contagionistes exclusifs, ne nie la réalité dune cause épidémique dans le choléra : elle est le point de départ de la maladie. Rien n'empêcherait , je le sais , que cette cause ne fût celle d'une épidémie de gastrites ; car on a vu des épidémies de ce genre ; mais la série des phénomènes qui en dépendent, et que nous allons examiner , reproduirait partout ce principe , et c'est
( ^8 ) ce qui n'est pas. D'ailleurs, comme nous l'avons suffisamment démontré plus haut , la cause épidémique n'eût-elle produit que des résultats inflammatoires, la maladie qu'ils composeraient tiendrait toujours de son origine épidémique un caractère propre que les gastrites ordinaires n'ont pas. Au reste , nous sommes loin de faire cette concession à M. Broussais > nous dirons même avec assurance que depuis le premier phénomène qui accuse l'influence épidémique jusqu'à la réalisation complète du choléra le plus violent, tous les phénomènes convenablement interprétés échappent à la pathogénie de la gastro -entérite, et tendent à former du choléra une maladie tout-àfait particulière.
Que voyons -nous d'abord ? Une gradation de phénomènes appartenant à tout le système vivant , dont quelques - uns ont leur siège dans les voies digestives , mais dont la généralité déborde ce théâtre rétréci que M. Broussais leur assigne. Des vertiges , des syncopes , des lypothymies , des sueurs spontanées , des refroidissemens soudains , sont des effets généraux qu'on pourrait tout au plus attribuer à une première influence sur le système nerveux, parce qu'il est 3e plus répandu de l'économie. Au milieu de ces symptômes, quelquefois avec eux , quelquefois après eux , se montre une diarrhée d une nature particulière ; elle est ou non accompagnée de perte d'appétit; car on a vu
( i69 ) des individus conserver leur appétit avec la cholérine. Tous ces symptômes, pris dans leur ensemble ou isolément, ont-ils quelque chose de commun avec les débuts d'une affection inflammatoire du système digestif? Un seul point peutêtre , la diarrhée et quelque peu de sensibilité et de pesanteur à l'épigastre. Mais rendons d'un seul mot tout rapprochement impossible en disant que cette prétendue inflammation disparaît instantanément sous l'influence de l'ipécacuanha et même des purgatifs .Cette circonstance, qui, pour nous et pour les médecins sans théorie préconçue , a toute la consistance d'un fait , n'est pour M. Broussais et son école qu'une objection qu'ils repoussent à l'aide d'explications plus ou moins subtiles. Comme les faits de ce genre se représenteront souvent, et qu'en dépit de la mauvaise humeur et des boutades de M. Broussais, nous nous en servirons souvent pour ce qu'ils valent, nous croyons devoir une bonne fois réduire à leur stérilité la plus palpable les réponses vagues et évasives à l'aide desquelles il espère se débarrasser d'un fait aussi concret , aussi matériel que celui-là.
Un malade a la diarrhée, il vomit; vous lui donnez de l'ipécacuanha , et le lendemain il est guéri. Il est guéri! l'en tendez-vous? Ce fait s'est répété non pas une fois , mais vingt mille fois durant la dernière épidémie. Nous disons, nous, si les malades qu'on a traités de cette sorte, avaient
;(iro.)
eu un commencement d'inflammation, nul doute que ripécacuanha n'en eût augmenté l'intensité. Vous repondez que le malade a été guéri par révulsion et par dégorgement du système capillaire. Nous allons commenter votre réponse.
La révulsion, d'après votre système, c'est le déplacement d'une irritation d'un point sur un autre. Où était l'irritation quand vous avez donné le vomitif? Selon vous , dans l'estomac et les intestins. Sur quel organe avez-vous agi? Sur la muqueuse intestinale : donc la révulsion aurait été opérée sur l'organe malade : il n'y a pas à sortir de là. Je sais que dans un endroit où vous ne vous comprenez pas vous-même, vous dites fort sérieusement que les gens qui ne se paient pas de pareilles raisons ne connaissent pas toutes les lois et tous les secrets de la révulsion. Pourquoi donc ne les enseignez-vous pas ces lois et ces secrets si profonds ? Jusqu'alors nous sommes tenus de nous en rapporter à ce que vous voulez bien nous en confier. Or, dans le cas précédent, qu'avez-vous vu? une irritation, ou une inflammation, guérie par un irritant appliqué sur l'organe qui en était le siège. Tous ajoutez que les irritans , en provoquant l'évacuation des vaisseaux engorgés , provoquent un flux muqueux qui amortit sur-le-champ V inflammation ! ! La chose merveilleuse ! un flux muqueux provoqué par le contact d'un irritant qui fait fonction de cataplasme, d'embrocation émolliente! Est» ce là ce que vous
(171 ) avez voulu dire? L'explication est ingénieuse, mais par malheur ce fluxmuqueux n'existe même pas ; c'est une hypothèse qui vous sert à hâtir une autre hypothèse. Quoi! un homme avait une diarrhée , des vomissemens , et la matière de ces vomissemens et de cette diarrhée, modifiée par le vomi-purgatif, aurait la propriété de devenir émolliente ! C'est ce que vous écrivez , pourtant : je me hâte de citer la page , car on croirait que j'invente. « On peut quelquefois sans danger stimuler les membranes de rapport , lorsque la mucosité est prompte à paraître , et que le flux muqueux peut amortir sur-le-champ V inflammation . » (Page 52.) Cette explication est tout ce qu'on voudra , merveilleuse, extraordinaire, sublime , mais de quelque manière que vous l'entendiez , soit comme nous l'avons interprétée , soit en considérant le dégorgement comme la cause qui amortit l'inflammation, ce que vos expressions ne disent pas, elle a l'inconvénient d'être en opposition avec les lois mêmes de votre physiologie. La preuve, la voici. Une membrane est irritée et engorgée : l'engorgement n'est , selon vous , que le résultat de l'irritation. Dégorgez au moyen d'un irritant , vous devez accroître l'irritation, c'est-à-dire augmenter la cause de l'engorgement, et par conséquent reproduire et perpétuer l'engorgement. Yous ne pouvez échapper à la conséquence. Un tissu est engorgé en vertu de l'irritation qui y a amené les liquides : si vous dégorgez ce tissu en
( 172 ) ajoutant à l'irritation préalable , vous ne pouvez que ramener le premier engorgement avec un développement proportionné à la somme d'irritation que vous avez ajoutée à celle qui existait précédemment. Voilà où conduisent les faux-fuyans de la doctrine physiologique. AFappui de ces misérables et malencontreuses explications , M. Broussais cite des faits : il parle des érysipèles qu'on guérit au moyen du vésicatoire ; des urétrites f avec les irritans : mais que prouvent ces faits bien interprétés , sinon que ces maladies ne sont pas des inflammations franches? Nous avons dit plus haut qu'il y avait des groupes de symptômes inflammatoires qui n'étaient que l'enveloppe de maladies d'une autre nature : le traitement , comme le disait Hippocrate , est souvent la pierre de touche qui fait reconnaître la nature des maladies , indépendamment des autres caractères qui l'indiquent. Pour nous, les érysipèles, les urétrites qu'on guérit par les caustiques, sont des érysipèles et des urétrites d'une nature particulière, et la preuve , c est que si vous essayez de traiter une urétrite franche , produite par l'introduction prolongée d'un corps étranger dans l'urètre , si vous essayez de la traiter par les irritans , vous ne faites que l'aggraver. Ainsi sur cette question des irritans qui guérissent les inflammations , vous êtes vaincus dans les explications théoriques que vous invoquez, et dans les faits mêmes sur lesquels vous essayez de vous appuyer : vos explications
(175) poussées à leur conséquence sont contraires à votre doctrine , et vos faits , interprétés dans leur généralité, témoignent contre vos explications.
Cette digression nous a éloigné un instant de la discussion principale, mais elle nous dispensera de revenir sur une question précédemment jugée; elle rendra à des faits d'une grande importance toute leur autorité , et réduira les nouvelles prétentions de M. Broussais à leur ancienne valeur. Reprenons maintenant l'analyse de la première période du choléra.
D'après l'énoncé des symptômes qui accusent le premier degré de l'influence épidémique , on est donc forcé de conclure à l'existence d'une maladie dont le siège déborde l'appareil digestif, et dont la nature n'est pas inflammatoire; mais les premiers malaises qui constituent les prodromes du choléra, etquel'on pourrait rapporter à beaucoup d'affections vulgaires , la gastrite exceptée , prennent bientôt un caractère spécial qui met de plus en plus en saillie la nature originaire de la maladie. La circulation , d'abord douteuse, vacillante, tombe bientôt tout-à-fait , le pouls disparaît , et le cœur lui-même ne donne que des battemens imperceptibles. En même temps que la circulation cesse, que le froid glace les malades de la périphérie au centre , que les crampes se prononcent, que la peau devient violette , que la voix n'est plus qu'un souffle, les vomissemens et la diarrhée, qui ont précédé , accompagné ou suivi cet ensem-
ble de symptômes spéciaux , offrent eux-mêmes de nouveaux caractères propres au choléra. C'est une abondance d'évacuation qu'on ne rencontre nulle part ailleurs , c'est une matière physiquement et chimiquement différente de toutes les matières excrétées dans les autres maladies; c'est en un mot , un assemblage de phénomènes dont chacun, pris isolément, suffirait pour prouver la nature particulière de la maladie, si leur ensemble ne formait un tout bien autrement caractéristique. Aucun médecin, physiologiste ou autre , ne contestera cette vérité , qui n'est point une explication , qui n'a besoin d'aucune explication, mais qui est l'expression pure et simple des faits : savoir , que cet appareil de symptômes ne se retrouve dans aucune autre maladie que le choléra. Cet ensemble a une signification très-expressive et qu'il est impossible de retrouver dans aucune inflammation des voies digestives , à quelque degré qu'on la considère et sur quelque individu qu'on la cherche. Il est impossible de sortir de cette difficulté sans une dénégation de ce qui est matériellement vrai pour tous ■ car , que M. Broussais se figure la gastro-entérite la plus violente , celle qu'on produira par l'arsenic, l'acide sulfurique , les poisons les plus corrosifs ; qu'il se la fasse de toutes pièces et à son gré , avec ulcération , perforation , avec tout le cortège des sympathies; qu'il mette en jeu tout l'organisme ébranlé par cette lésion mortelle d'un de ses principaux
(-175) organes , et jamais il n'obtiendra la cessation du pouls , accompagné de la cyanose , des crampes , de l'absence de l'urine, et la production du flux cholérique. Toujours il aura plus, ou moins et autrement; il aura des crises nerveuses, des tremblemens convulsifs , des symptômes de réaction cérébrale , du délire , mais non Y ensemble des symptômes du choléra. Cependant il devrait, pour être conséquent avec sa doctrine , pouvoir assigner un point ou la gastro-entérite franche , depuis son plus faible degré jusqu'à la gangrène , offre l'analogie du choléra; il aura beau combiner tous les résultats de l'irritation,- il aura beau les chercher dans quelques cas exceptionnels d'idiosyncrasie et de tempérament particuliers , jamais il ne retrouvera l'image du choléra. Savez- vous comment M. Broussais se tire de cette difficulté ? Il commence d'abord par affirmer qu'il a vu quelquefois un ou deux symptômes principaux du choléra dans des lièvres graves qu'il a naguère rapportées à la gastro-entérite; et d'abord c'est s'appuyer sur des faits contestés,* car rien n'est moins prouvé aujourd'hui que la réalité de la gastrite dans quelques-unes des lièvres graves que M. Broussais a ramenées à son type commun. D'ailleurs, qu'estce qu'un symptôme considéré isolément? Ne saiton pas que dans les maladies les symptômes pris un à un ont rarement une signification absolue , mais presque toujours relative à leur connexion avec la totalité de la maladie; de même que le
chiffres d'un même nombre tirent toute leur valeur de la position qu'ils occupent? Après ce premier essai de comparaison infructueux, M. Broussais espère faire oublier, par quelques explications , la force imposante du fait de l'existence dans le choléra- morbus d'un appareil de symptômes exclusifs à cette maladie. Il espère qu'en expliquant la production de ces symptômes par les lois de l'irritation, on oubliera que les meilleures explications du monde ne sont pas capables d'empêcher qu'il y ait des crampes, absence du pouls, froid glacial, cyanose et production d'une matière particulière dans le choléra, et que tout cela ne serait pas dans la gastrite. Car, en définitive, à quoi tend la doctrine physiologique dans le choléra? A substituer des explications , des hypothèses , à des choses matériellement existantes. Et quelles sont ces hypothèses ? De misérables subtilités que repoussent le plus simple bon sens et les notions les plus grossières de la physiologie. Examinons-en quelques-unes.
a Les crampes sont le produit d'une irritation sympathique des intestins sur la moelle épinière : les crampes des extrémités supérieures prédominent dans le cas d'inflammation de l'estomac, et celles des extrémités inférieures , quand l'inflammation porte davantage sur les intestins. » Il n'y a là qu'une difficulté, c'est que M. Broussais part toujours du point à démontrer, c'est-à-dire de l'existence de la gastro-entérite. Or rien n'est moins
( -177 ) prouvé, comme nous l'avons vu jusqu'ici. D'ailleurs qui na observé des crampes très-douloureuses sans la moindre douleur gastrique ou intestinale ? qui ne sait qu'il y a des choléras complets , purement spasmodiques , nerveux , et qu'on a appelés pour cela choléras secs ? Ou donc est, dans ces cas , l'inflammation sécrétoire dont M. Broussais a besoin pour expliquer et l'absence du pouls , et l'asphyxie , et la cyanose , et l'absence d'urines. C'est pourtant à laide de cette mesquine physiologie , qu'il rend compte de tous ces phénomènes importans ! Mais, sans cherchera mettre le fond de l'erreur à découvert, ne suffit-il pas de montrer les contradictions manifestes où elle conduit? Quoi! c'est à l'inflammation gastro-intestînale que vous attribuez la diminution des mouvemens du cœur, et comment arrive-t-il que la même cause ait deux effets complètement opposés ! Car à quelques heures d'intervalles , vous avez cessation du pouls , et puis précipitation du pouls. Suivant la doctrine , il y a pourtant gastrite dans les deux cas ! Que répondre à cela? que, dans un cas ,. c' est V irritation sécrétoire qui produit l'arrêt de la circulation , et dans l'autre , c'est la gastro-entérite ordinaire qui la rétablit. Et M. Broussais croit payer long- temps le public médical avec de pareilles raisons ! Bon Dieu ! que les gens qui ont acheté Y ouvrage de M. Broussais s'empressent de le lire attentivement! qu'ils aient la bonté , en le lisant , de ne pas oublier qu'ils ont le sens commun, et probablement
(■.«8.) la science ne sera pas long- temps à en finir avec toutes ces théories qui font plus de honte au siècle qui les accepte qu'elles ne donnent de mérite à ceux qui les produisent.
Dans l'impossibilité de se mettre d'accord avec lui-même, à propos de la cessation des mouvemens du cœur , M. Broussais signale bénévolement l'objection qu'on en peut tirer contre sa doctrine. « Je gagerais, dit-il, qu'on niera que le ralentissement de l'action du cœur soit FefFet de l'inflammation de la muqueuse digestive. On affectera même la moquerie en demandant gracieusement comment j'entends que l'inflammation qui est connue pour accélérer les pulsations du cœur , puisse les ralentir dans cette maladie ! » Oui, nous vous demanderons tout cela, nous ferons plus , nous vous opposerons desfaitsqui valent toujours mieux que des explications ! Nous vous dirons que la cessation de la circulation précède souvent tout développement de symptômes gastriques. H y a de la cruauté à nous de relever une objection que vous avez indiquée ; mais nous l'eussions trouvée sans votre secours \ nous ne la regardons cependant pas comme moins puissante , parce qu'elle vient de vous ; au contraire , cela nous fait croire que vous n'avez pu vous la dissimuler ; et , semblable aux gens qui , réduits à se défendre par la générosité de leur adversaire , dé" couvrent leur poitrine à leurs coups , vous avez affecté une espèce de courage , bon pour ar-
rèter un coup d'épée , mais qui n'est d'aucune valeur en logique. Montrez-nous vous-même tous vos côtés faibles , et nous serons assez peu généreux pour y frapper.
Les sécrétions du tube digestif , suivant M, Broussais, tarissent la source de toutes les sécrétions les plus importantes. C'est de là que provient la suspension de l'urine et du flux des séreuses. Cette explication, qui est celle de beaucoup de gens ,n'en est pas plus vraie pour cela. Car on a vu des cas où l'urine était complètement supprimée sans qu'il y eût d'évacuations alvines. Ce sont ceux où tous les organes paraissent frappés d'inertie, ceux où l'action du coeur est complètement anéantie. Non pas qu'il faille subordonner absolument la suspension de la sécrétion urinaire au défaut de circulation : ces phénomènes, qui se lient et s'entr'inlluencent , nous paraissent des effets d'une même cause. La cessation des fonctions des reins pour nous est autant due à la diminution de l'innervation répartie à cet organe, qu'au défaut de matériaux nécessaires à la sécrétion , qui , par l'absence de la circulation , cessent d'arriver aux reins. Ce sont deux faits généraux dont il est difficile de préciser l'influence respective , mais dont il n'est pas possible de récuser l'association. Quant à l'influence des évacuations alvines, elle peut y entrer pour quelque chose , en tant qu'elle emploie une quantité prodigieuse de liquides , mais voilà tout : c'est une affaire de pure physique :
(-180) car si la circulation n'était pas arrêtée , et que le rein continuât à recevoir son contingent d'influence nerveuse nécessaire pour l'entretien de ses fonctions , la sécrétion urinaire persisterait, en moins grande abondance il est vrai , à cause des dépenses nombreuses des sécrétions alvines; mais elle continuerait. Nous n'en voulons d'autre preuve que la réapparition fréquente des urines quand la réaction a lieu , quoique les évacuations intestinales persistent.
On conçoit par ce qui précède tout le mécanisme des explications physiologiques de M. Broùssais. Partout c'est l'irritation sympathique de l'estomac ; partout c'est la réaction dune maladie dont il n'a pu démontrer l'existence, et qu'il cherche à établir sur les conséquences mêmes de sa supposition. Toute sa méthode se réduit à ceci : il y a des crampes, cyanose, cessation du pouls, et tous les autres phénomènes du choléra , parce qu'il y a gastrite , et ces symptômes sont des preuves de gastrite, et il oublie que la première chose à prouver c'était l'existence de la gastrite. Nous lui répondrons , en définitive , qu'il a beau prouver physiologiquement tout ce qu'il voudra, les symptômes propres du choléra ne peuvent être pour nous des symptômes de gastrite qu'autant qu'il montrera constamment dans le choiera les symptômes de la gastrite ordinaire et les symptômes du choiera dans la gastrite. Ces deux preuves sont réciproques, et la vérification l'une de Tau-
( «H ) tre ; du moment que l'une manque , l'autre est sans valeur : et qu'est-ce donc quand elles manquent toutes les deux?
Nous n'ayons pas besoin, pour compléter la démonstration qui précède, de rappeler que dans la première période du choléra la langue est presque toujours pâle, froide et humide; que le ventre est souple , et souvent sans douleur; que dans cette période, où, suivant les lois de la doctrine de l'irritation , la réaction cérébrale devrait être la plus prononcée , les facultés intellectuelles restent intactes ; que le choléra ne se complique d'accidens cérébraux que quand il cesse d'être lui ; que les phénomènes propres aux inflammations intestinales ne se montrent tels que dans une autre période , alors que les caractères les plus graves du choléra ont fait place à ceux de la période de réaction. Tous ces rapprochemens, qu'on pourrait multiplier à l'infini , concourent donc à démontrer de plus en plus qu'il est impossible de méconnaître une maladie spéciale dans le choléra, d'une nature à lui, et par conséquent autre que celle de la gastro-entérite.
Mais ce n'est pas là tout le choléra-morbus. Si jusqu'alors 3a série des symptômes du choléra composant sa première période a échappé à toutes les explications de M. Broussais, combien les autres anneaux de cette chaîne ne repoussent-ils pas toutes ses analogies ! Sans parler encore des formes
multiples que prend la période de réaction, où toutes les maladies semblent être représentées , et en nous bornant à celle qui favorise le plus la doctrine physiologique, la réaction inflammatoire, que d'opposition avec la gastro-entérite î De même que dans la période algide la congestion interne avait été générale, ou plutôt la stase du sang, car nous regardons les engorgemens sanguins de la première période comme passifs et non comme les produits d'une force concentrique , de même la période œstueuse est l'insurrection de tout l'organisme pour rétablir l'équilibre. C'est tantôt le cerveau, les méninges, l'estomac, le foie, la poitrine, enfin celui de ces organes qui avant le choléra avait une prédisposition plus forte à la congestion inflammatoire. C'est aussi ce qui arrive dans les fièvres intermittentes ; la période de cbaud succédant à celle de froid détermine diverses inflammations qui n'ont rien d1 absolu dans leur siège ni leur intensité. Mais en admettant qu'il puisse se développer des pblegmasies consécutives au choléra, que nous sommes loin de la généralité des faits ! Pour qui a vu d'un œil impartial les innombrables méthamorphoses qu'offre le choléra dans la période de réaction , la nomenclature de toutes les fièvres et de toutes les maladies suffit à peine aies caractériser. C'est l'état ataxique , adynamique , muqueux , gastrique , et avec cela tout le cortège des phlegmasies. Je sais bien qu'une
( -<85 ) telle assertion n'est pas capable de convaincre M. Broussais : il y a long- temps qu'il a réduit ces divers états pathologiques à la simple gastrite. Mais comme l'expérience et la raison ont fait aussi depuis long- temps justice de cette prétention, nous ne nous croyons pas obligés de rappeler tous les faits qu'on lui a opposés, ni de proportionner notre critique aux nouvelles tentatives de M. Broussais. Ces tentatives, pour être jugées à leur valeur , n'ont besoin que d'un peu de mémoire de la part de ceux qui ont assisté aux premières luttes de la doctrine physiologique , et nous nous dispensons de les rappeler.
Ainsi la seconde période du choléra, par son enchaînement presque constant à la première , et par les formes nombreuses qu'elle affecte , ajoute de nouveaux caractères à ceux précédemment énoncés, et qui ne permettent aucun rapprochement, je ne dis pas avec les inflammations, mais avec toutes les maladies connues... Où trouveraiton cette succession et cette spécialité de phénomènes? Où est cet encadrement unique, où sont les élémens pour le remplir? Il a donc fallu une cause toute particulière pour produire de si extraordinaires effets ; car, qu'on ne l'oublie pas, le théâtre de la maladie est le même dans le choléra que dans toutes les maladies; c'est l'organisme revêtu des mêmes formes, animé des mêmes forces. Il a donc fallu une bien grande différence dans la na-
ture de la cause pour amener des résultats aussi différens.
Ce.tte proposition est maintenant incontestable , et nous pourrions nous dispenser d'ajouter quelque chose à ce que nous avons dit pour en démontrer la vérité : mais M. Broussais, en donnant aux lésions cadavériques du choléra une signification presque absolue , nous oblige à nous arrêter à ce dernier terme de la maladie , et à discuter sa valeur , proportionnellement à l'importance qu'il lui a donnée. Du reste , ce ne sera qu'une occasion nouvelle de le battre en brèche ; car Tanatomie pathologique n'est pas une source de caractères moins utiles que les autres élémens de la maladie, et la doctrine que nous opposons à la doctrine physiologique doit , pour être absolument vraie , se trouver autant à l'aise avec les lésions cadavériques du choléra , que les assertions de M. Broussais s'en trouveront gênées.
Nous l'avons déjà dit , pour que l'on fût fondé à conclure , d'après les lésions anatomiques du choléra, que ces lésions sont le principe de la maladie, il faudrait qu'on les rencontrât dans tous les cas. Or, malgré les dénégations de M. Broussais, et de quelques-uns de ses adeptes , il est démontré qu'un grand nombre de cas de choléra n'ont fait voir aucune trace de lésion dans le tube digestif. Nous n'avons pas besoin de citer les auteurs qui indiquent ces faits ; nous les avons vus nous-
mêmes , et il est mutile de rehausser de quelques noms propres l'autorité des faits qui sont de l'observation de tout le monde i que tout le monde a vus, et que tout le monde peut voir encore. Oui, c'est une chose généralement reconnue , avouée par la plupart des auteurs qui ont écrit sur le choiera , qu'on trouve à l'ouverture de certains cholériques la muqueuse pâle , blanche , non ramollie, en un mot parfaitement saine. Ces faits ne sont qu'en petit nombre , je le veux bien : mais un seul suffit pour renverser une doctrine qui prétend que le choiera est une gastro-entérite . Quelle que soit l'importance des lésions du tube digestif dans cette maladie , importance que nous déterminerons plus bas, elles n'en peuvent être considérées ni comme la cause , car dans les cas où elles manquent on serait forcé d'admettre des effets sans cause , ni même comme une des conditions indispensables , car ce serait admettre deux propositions contradictoires. Mais au-delà de cet argument , qui seul suffira toujours pour opposer un obstacle insurmontable à la doctrine physiologique , il en est une foule d'autres qui résultent du rapport des lésions du choiera avec les symptômes, du rapport de ces lésions entre elles , de leur nature , enfin du rapport des lésions avec toute la maladie. Quelques remarques sur chacun de ces points compléteront ce que nous avons à dire de la nature du choiera .
( 186 ) Quels sont les cas de choléra où les lésions du tube digestif ne se rencontrent pas? Précisément ceux où la maladie a été la plus violente et la plus rapide ; généralement au début de l'épidémie , quand le cholérique meurt au bout de quelques heures, et pendant la période aigide. Cependant, pour conserver le rapport logique des effets aux causes, des lésions plus fortes, plus apparentes, auraient dû correspondre à des symptômes plus graves, ainsi qu'on le voit dans toutes les maladies aiguës. Pour que des lésions entraînent immédiatement la mort, il est conséquent qu'elles doivent être plus graves que celles qui laissent vivre. Ce raisonnement tout naturel trouve son application dans les cas les plus ordinaires de la médecine. Un homme prend du poison corrosif : à certain degré de l'empoisonnement il y a une gastrite, et il combat contre la maladie ; à un degré plus prononcé il y a gangrène de l'estomac, il lutte un peu plus long- temps; enfin il y a gangrène et perforation , et il meurt. On peut suivre la même gradation d'effets dans la seule inflammation ; car il peut y avoir des inflammations assez vives, assez étendues pour amener immédiatement la mort; mais toujours la mort est la conséquence proportionnelle des lésions et de leur réaction sur l'organisme. C'est pourtant ce qui devrait arriver dans le choiera. La concentration qui caractérise la période aigide devrait favoriser la formation des congés-
( '187 ) tk>ns inflammatoires, ou au moins ajouter à leur intensité, puisqu'on les suppose déjà exister. Car de deux choses F une , ou bien au début de la période algide il y a déjà inflammation, et elle doit persister, s'aggraver même, pendant cette période, ce que les faits démentent ; ou bien il n'y a pas encore inflammation , et alors le choiera n'est pas une gastrite, la gastrite n'en serait qu'un effet. Quelle que soit l'option de M* Broussais outre ces deux propositions, et il est obligé d'en accepter une , il est , ou bien en contradiction avec les faits, ou bien en contradiction avec sa doctrine. Si des faits aussi patens avaient besoin de commentaires, nous dirions que pendant la période algide l'organisme est jeté dans un état de prostration profonde, de mort presque complète , et semble obéir à d'autres lois qu'à celles de la vie. Le défaut d'énergie vitale , de circulation et de calorification rend les organes incapables de lutter contre tout mouvement fluxioimaire ; ils sont par conséquent dans l'impossibilité d'opérer une réaction , et encore moins une inflammation. Le sang accumulé mécaniquement sur les intestins passe à travers le réseau capillaire sans y subir d'autre élaboration que le dépouillement de sa matière colorante. Il s'épanche presque en nature dans les intestins , parce que les vaisseaux ont perdu leur contractilité organique pour s'opposer à son passage, et leur vitalité pour lui imprimer les caractères propres
(188) à toutes les sécrétions intestinales des autres maladies. Mais ces explications, que nous subordonnons aux faits , ne sont qu'un complément de démonstration que les premiers rendent tout-àfait inutile.
Avons-nous besoin de répéter ici ce que nous avions déjà dit à l'occasion des symptômes , savoir qu'il n'y a aucun rapport entre les symptômes caractéristiques du cboléra et les lésions anatomiques du tube digestif; entre la cyanose, les crampes, l'absence du pouls, et la nature des sécrétions. Ces oppositions sont partout les mêmes , parce que la vérité n'est qu'une , et que Terreur , sous quelque point qu'on l'envisage , doit avoir le caractère de l'erreur.
Par rapport aux autres lésions que Fonrencontre chez les cholériques , soit conjointement avec les lésions intestinales, soit en leur absence, comment ces dernières rendent-elles compte des premières ? D'où viennent ces injections générales des méninges , du cerveau , des enveloppes de la moelle , du cœur , des bronches , des reins , de la vessie , des os eux-mêmes ? D'où vient cette simultanéité ? Que dis-je ? N a-t-on pas vu fréquemment les méninges du cerveau et de la moelle congestionnées alors qu'il n'existait pas la moindre coloration dans les intestins? Comment admettre que les premières lésions soient la conséquence des dernières quand celles-ci n'existent pas? Je ne cite point le
( 189 ) nom des auteurs qui ont rapporté des cas de ce genre , parce qu'il faudrait faire le catalogue de tous ceux qui ont écrit sur le choléra. Une foule d'observations communiquées à l'Académie de médecine , ou qui ont été adressées directement à la Gazette médicale, contiennent plusieurs de ces faits. Comment, en les acceptant , les mettre d'accord avec la doctrine de M. Broussais? Nous sommes toujours ramenés à la même conclusion. Il y a des choléras avec trace de congestion dans plusieurs organes et intégrité parfaite du tube digestif. Répondra-t-on encore que la gastrite était latente? Ne dirait-on pas avec bien plus de raison que , dans ces cas , le choléra était une méningite, une bronchite, une néphrite : cette prétention aurait au moins le témoignage d'un fait trop généralisé , mal interprété sans doute , mais d'un fait existant et qui ne peut même pas j sous quelque pointde vue qu'on le considère, s'accommoder à la doctrine physiologique : nous ajouterons , qu'en s'en rapportant exclusivement aux données de l'anatomie pathologique, on devrait, dans certains cas , conclure à l'existence d'inflammations autres que celle du tube digestif, car on a trouvé la muqueuse bronchique , le cœur ou les reins dans un état de désorganisation telle, que rinflammation seule aurait pu en expliquer la nature. Ceci nous conduit à parler de la nature propre des lésions du tube digestif dans le choléra.
( 190 ) L'examen complet de la maladie nous a déjà montré par la méthode que ces lésions ne pouvaient pas être inflammatoires. L'inspection immédiate , moléculaire, nous conduit à la même conclusion. Nous avons vu que M. Magendie était parvenu à reproduire artificiellement les colorations intestinales des cholériques. Ce fait, purement expérimental , n'a pas besoin de commentaire. Il reste donc prouvé qu'il peut y avoir dans les intestins des rougeurs de tous les degrés dues à la stase du sang, à sa congestion purement mécanique. Ce qu'il faut démontrer , c'est que la plupart de celles qu'on rencontre dans le tube digestif des cholériques sont précisément de la même nature .Ou tre les preuves physiologiques que M .Magendie en adonnées, n'en existe-t-il pas une foule d'autres qu'on peut tirer de l'état analogue où se trouvent les autres organes ? Quelle est donc cette coloration de la peau , des muqueuses bronchiques, des os eux-mêmes, sinon un effet purement mécanique de la stase du sang? Certes il ne viendra à l'idée de qui que ce soit de considérer ces résultats comme des produits d'une inflammation? Quelle différence y a-t-il entre eux et ceux qu'on rencontre sur la muqueuse digestive ? Aucune si on les considère sur les cadavres des cholériques morts avant la période de réaction. Et sur quoi se fonde M. Broussais pour établir une différence ? Uniquement sur les symptômes gastriques , sur les dou-
leurs, sur les évacuations; mais n'avons-nous pas montré que ces symptômes, interprétés convenablement , n'ont aucune signification inflamma toire? Répétons-le encore en deux mots : ces symp tomes existent sans lésions dans certains cas, et tels qu'ils sont , avec leur expression particulière , ils n'existent jamais dans la gastrite franche. Ainsi pour donner aux lésions intestinales une signification spéciale, M. Broussais se fonde sur leur association avec des symptômes qui démentent cette signification : or , en les dégageant de cette association , que reste-t-il ? Ce qu'il reste pour les autres organes , des phénomènes physiques qui peuvent servir uniquement de caractère phénoménal à la détermination du choléra, mais non à sa pathogénie. Si on veut pousser l'analyse plus loin , on trouvera , au dire de M. Serres et de quelques autres observateurs , que , loin de se confondre avec celles réputées franchement inflammatoires, les lésions intestinales propres au choléra ont une expression toute particulière , et appartenant exclusivement à cette maladie. Ce sont, comme nous l'avons déjà rapporté , de petites granulations tantôt blanches, tantôt colorées suivant la forme que présente le choléra et suivant quelques autres circonstances indéterminées.
Mais en repoussant la doctrine de M. Broussais , et en invoquant tous les faits qui déposent contre elle , nous ne voulons pas qu'on nous accuse de
négliger ceux qui paraîtraient lui prêter quelque appui. Ainsi , lorsque les cholériques ne meurent qu'après plusieurs jours de réaction \ il peut se montrer dans leurs intestins des altérations vraiment identiques à celles qui caractérisent la gastrite. Nous sommes loin de le nier; mais, en acceptant ces faits , nous voulons aussi qu'on tienne compte des modifications symptomatiques et autres qui les accompagnent. Nul doute que pendant la période de réaction l'estomac et les intestins ne puissent devenir le siège d'une véritable inflammation; mais alors c'est une autre maladie, qui a perdu les caractères du choléra ; c'est une maladie consécutive, accompagnée de ses phénomènes propres , de douleur épigastrique , de rougeur de la langue , de fièvre , de réaction vers le cerveau , enfin d'un cortège tout autre que celui du choléra, ce qui a fait dire naïvement à M. Broussais qu'après le choléra il pouvait se développer une gastrite. Nous sommes d'accord avec lui sur ce point , mais à la condition qu'il ne le sera pas avec lui-même ; car , si le malade a une gastrite après le choléra, qu'avait-il pendant cette maladie? Autre chose apparemment qu'une gastrite . Quand la gastrite arrive , il y a conséquemment tous les symptômes du choléra en moins , et tous ceux de la gastrite en plus; il n'est donc pas étonnant que les lésions anatomiques qui appartiennent à cette dernière se retrouvent à l'ouverture des cadavres;
( -193) c'est ce qui prouve , au contraire , qu'il y avait dans la gastrite consécutive au choléra plus et autrement que dans le choléra. La même chose arrive dans les fièvres intermittentes pernicieuses ou simples ; elles peuvent être suivies d'inflammations gastriques; c'est ce qui a soutenu pendant quelque temps les prétentions de la doctrine physiologique à l'égard de cette maladie : il en sera de même du choléra-morbus ; mais en profitant d'une première expérience ; on abrégera de beaucoup le temps nécessaire à la seconde.
Si maintenant nous franchissons le cercle étroit où nous nous sommes renfermés avec M. Broussais pour discuter un point isolé de la maladie , et que de ce point nous reportions nos regards sur l'ensemble des phénomènes qui la composent, combien la doctrine physiologique se trouve débordée de toute part ! Tous les faits de détails se présentent en masse pour l'accabler. Ce n'est plus le manque des lésions dans un cas , le défaut de corrélation des symptômes avec la lésion dans un autre \ la pluralité des lésions dans quelques-uns , la spécialité des lésions , leur caractère propre , mais c'est tout cela réuni ; c'est l'ensemble de ces faits joint à la considération de la cause , de la marche des symptômes , de leur enchaînement , de leur mode de succession, de leur caractère propre , de l'aspect général de la maladie , et alors l'anatomie pathologique du choléra vient prendre
( 404 ) place parmi tous ces moyens de détermination , fournir sa portion de lumière pour accuser une nature particulière du choléra, et concourir avec eux à prononcer l'incompétence absolue de la doctrine physiologique.
Il nous resterait maintenant à déterminer quel est le siège du choléra ; nous ne croyons pas la science en mesure de prononcer sur ce point. Les faits manquent, et quant à des hypothèses , nous n'en faisons pas assez de cas pour chercher à en imaginer. Nous avions en vue de prouver que le choléra n'est pas une gastro-entérite ; nous l'avons suffisamment prouvé. Nous avons, de plus, démontré que le choléra est une affection d'une nature particulière ; cette nature se révèle dans tous les instans de la maladie , elle est caractérisée par tous ses élémens , et il faut savoir en tenir compte comme élément distinctif et comme indication thérapeutique c