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DES LÉSIONS CADAVÉRIQUES DU CHOLÉRA

LTanatomïe pathologique du choléra est fort peu avancée. A coup sûr , les occasions d'observer n'ont pas manqué , mais on n'y a pas apporté un esprit d'observation convenable . En présence des désordres occasionés par cette maladie , on s'est plutôt étudié à les rapprocher de ceux qu'on trouve à la suite de beaucoup d'autres affections, qu'à les décrire tels qu'ils sont et avec toutes les circonstances qui les caractérisent. C'est la conséquence d'un préjugé fort général. Nous nous défendons difficilement de chercher les analogues des choses que nous connaissons en présence des choses que nous ne connaissons pas. Ce qu'il fallait faire pour l'anatomie pathologique du choléra , c'était de préciser rigoureusement les altérations , de les décrire , abstraction faite de toute idée d'inflammation; en effet en les présentant sous cette dénomination^ on néglige une foule de nuances anatomiques inutiles pour ceux qui les regardent d'avance comme des traces d'un même travail morbide, mais essentieles, mais indispensables, aux yeux de l'observateur, et de l'expéri-

mentateur, pour qui elles peuvent renfermer des indications différentielles d'une grande importance. Donnons quelques explications à ce sujet. Je suppose un centre de fluxion permanent sur un organe , et que cette fluxion parvienne à y déterminer une véritable inflammation, c'est-à-dire à provoquer un mouvement de réaction persistant, accompagné d'une modification intime du tissu , telle qu'on la reconnaît généralement dans l'inflammation franche ; je suppose que non loin de ce point enflammé , une cause mécanique quelconque ait déterminé la congestion purement passive d'an autre organe; enfin, que par une complication de circonstances telles qu'il les faudrait pour produire ces trois résultats différens , il y ait stase du sang dans un autre point plus ou moins rapproché des deux premiers , en un mot, arrêt et défaut de circulation; à coup sûr, les trois effets produits, analogues au premier aspect , pour un observateur inattentif ou à idée préconçue , présenteront quelques différences à qui les étudiera dans leurs moindres nuances. De même en présence d'une maladie qui laisse généralement de grands désordres dans le tube digestif, n'est-il pas de la plus haute importance de dépouiller toute idée d'analogie entre ces altérations et celles qui accompagnent beaucoup d'autres maladies ! car y eût-il des rapprochemens possibles, l'énoncé pur et simple des caractères de la lésion,

( U7 ■) de son siège, de sa profondeur, de ses dimensions, de son aspect, etc., n'empêcheront pas ces rapprochemens , et la description conservera l'avantage de les présenter à l'esprit tels qu'ils sont , et tels qu'ils doivent être pour occuper leur rang dans renoncé historique et phénoménal de la maladie. Cette méthode est la seule bonne : c'est celle qui conduit à des résultats généralement utiles ; utiles pour les systématiques comme pour les observateurs purs , car elle leur retrace des faits matériels et certains; libre à eux de les interpréter suivant leur doctrine et le besoin qu'elle en a.

L'observation qui précède renferme un reproche qui s'adresse à beaucoup de médecins , même à quelques-uns de ceux qui se disent observateurs : mais le reproche est principalement applicable à M. Broussais et aux anatomistes de son école. Ils ouvrent un cadavre : au lieu d'enregistrer purement et simplement ce qu'ils ont sous les yeux, et en termes assez clairs pour retracer aux autres ce qu'ils ont vu , ils se bornent à dire : là , il y avait des traces d'inflammation ; là , une inflammation de tant de pouces, de tant de pieds, sans laisser au lecteur le moyen de vérifier l'exactitude de leur jugement , et comme s'il ne pouvait y avoir dans ces altérations si nombreuses et si complexes des résultats d'une nature différente. C'est ainsi que, dans l'une des dernières

(U8) séances de l'Académie de médecine , un des partisans de la doctrine physiologique , car elle en compte encore , a annoncé qu'il avait trouvé dans les intestins des cholériques des inflammations de vingt-cinq pieds de longueur! Nous verrons plus bas quelle confusion entraîne une pareille manière d'exprimer les faits. Pour le moment, nous nous bornons à constater à priori et par le secours de la méthode, le vice radical de tontes les observations anatomiques de l'école de M. Broussais. Les faits nous fourniront un autre genre de preuves.

A l'occasion des symptômes du choléra , nous disions que M. Broussais paraissait avoir circonscrit l'épidémie à quelques-unes des salles duYalde-Grâce. Ici cette remarque u'est plus une conjecture : c'est un fait attesté par M. Broussais luimême. Bien plus , il déclare que les nécropsies sur lesquelles il s'appuie sont dues à M. Husson fils , chirurgien sous-aide au Y al - de - Grâce , jeune homme d'un zèle infatigable (c'est le maître qui parle), et l'un des élèves les plus distingués de son école. De telle manière, que dans ce procès si important, d'où dépendent la vie ou la mort de tant d'individus, ainsi que le dit M. Broussais, les décisions seront basées sur les observations d'un jeune homme , du zèle le plus infatigable sans doute , mais d'un jeune homme dont toutes les recherches se sont bornées à quarante autopsies

de cholériques du Val-de- Grâce. Qu'on remarque bien ce fait : toute l'anatomie pathologique qui sert de base à la doctrine physiologique du choléra a été fournie par quarante cholériques des salles de M. Broussais. Yoyons maintenant de quelle autorité peuvent être ces recherches , et par la manière dont elles ont été dirigées , et par les résultats qu'elles ont fournis.

Indépendamment des reproches déjà énoncés et qui s'adressent à tous les anatomistes de l'école de M. Broussais, celui dont il vient d'emprunter le scalpel en mérite beaucoup d'autres. Partant de cette idée , qu'il devait chercher partout des traces de gastrite, peu lui a importé de savoir si les lésions seraient différentes à telle ou telle époque de la maladie , avec telle ou telle forme , tel ou tel symptôme. Au lieu d'établir des divisions basées sur les principales circonstances du choléra , de sa durée , de ses phases , il a ouvert tous les cadavres comme ils se sont présentés , sans distinction de périodes, d'ancienneté , d'intensité, de rapidité de la maladie. Cependant un grand nombre d'observateurs avaient avancé que les lésions cadavériques sont moins nombreuses et moins fréquentes , lorsque le malade succombe en quelques heures ; plusieurs avaient affirmé qu'au début des épidémies , les altérations du tube digestif sont beaucoup plus rares ; un grand nombre enfin avaient prétendu n'avoir jamais trouvé d'in-

( -150 ) flammation franche lorsque la mort était survenue dans la période algide , se fondant sur ce que dans cette période aucune réaction et par conséquent aucune inflammation n'est possible. Yoilà des assertions qu'il était important et indispensable de vérifier avant d'établir un système. Pourquoi M. Husson fils ne l'a-t-il pas fait? parce que, digne émule de son maître, il ne pouvait appliquer à ses nécropsies une méthode dont les résultats l'eussent conduit infailliblement à des conclusions opposées à celles qu'il cherchait. Au lieu de cela, il s'est servi de la méthode écourtéedu physiologisme et il est arrivé à des résultats de la même nature. La première conséquence qu'on peut tirer de ses nécropsies, c'est que tous les organes, à très-peu d'exceptions près , se sont montrés plus ou moins gorgés de sang. Les enveloppes du cerveau , le cerveau lui-même , les enveloppes de la lamoëlle, le cœur, l'estomac, les intestins, le foie, les reins , la vessie , les muscles et quelquefois les plexus nerveux ont présenté tour à tour ou simultanément des traces de congestion. On ne peut pas bien dire à quel degré , ni avec quelles circonstances ; car , la plupart du temps , le néophyte du Yal-de-Grâce se borne à affirmer que dans tel point il y avait beaucoup d inflammation, dans tel autre il y en avait moins, et ailleurs il n'y en avait pas du tout. Ses autopsies paraissent avoir été rédigées spécialement et uniquement

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pour prouver qu'il est cligne des éloges de son maître , c'est-à-dire qu'il croit fermement à une gastrite dans le choléra. Toutefois ses autopsies en disent plus qu'il ne fallait ; malgré les épurations que M. Broussais à dû leur faire subir, il en a laissé subsister quelques circonstances peu propres à servir sa doctrine. Mais avant d'aller plus loin , profitons d'un aveu échappé à M. Husson fils.

M. Husson déclare en tète de ses procès-verbaux, recueillis, notez bien, au Yal-de-Grâce , et dans les salles de M. Broussais, que les lésions sont d'autant plus appréciables que les malades ont été moins saignés j et que le traitement a été plus stimulant! Que les malades ont été moins saignés , passe encore , quoiqu'il soit difficile de trouver des cas de ce genre dans les salles de M. Broussais. Mais des cas où le traitement a été plus stimulant! Je n'y comprends rien. Quoi, M. Broussais stimulerait aussi ses cholériques ! il y aurait donc au besoin quelques accommodemens avec la doctrine physiologique ; car si l'observation de M. Husson est vraie, les cholériques de M. Broussais sont quelquefois stimulés. Notez bien qu'il ne s'agit même pas d'un fait exceptionnel, mais de plusieurs faits. Il est dit dans le procès-verbal de M. Husson , et écrit en toutes lettres (page 5*]) , que les lésions ont été d'autant plus apparentes que le traitement a été plus stimulant. Or, le mot plus suppose des termes de comparaison ,

c'est-à-dire plusieurs cholériques stimulés. Doue, sur les 4° cholériques ouverts par M. Husson, un , deux , trois , quelques-uns enfin , ont été traités par les stimulansî Voilà donc le maître trahi par le disciple, et M. Broussais assez peu clairvoyant pour n'avoir pas remarqué cette naïveté. De deux choses l'une , ou hien M. Husson manque d'exactitude , ce qui n'est pas probable , ou M. Broussais traite ses cholériques par les stimulans. Découverte précieuse pour expliquer les 39 cholériques sur 4° qu'il guérit, et pour juger ses emportemens contre l'éclectisme , dont il ferait pourtant son profit. Qu'on ne crie point à la surprise , qu'on ne s'imagine pas qu'il y a là seulement inadvertance de la part de M. Husson. M. Broussais dit lui-même , dans cinq ou six endroits de son livre , qu'il a toujours vu les choléras traités par les stimulans, produire plus rapidement la mort , s'accompagner de lésions organiques plus étendues et plus profondes. Or M. Broussais et ses collaborateurs n'emploient que la méthode antiphlogistique ! Il faut doue, ou bien que M. Broussais stimule quelquefois ses malades , ou bien qu'il déclare avoir vu ce qu'il n'a pas vu , et dans l'alternative , je préfère la première opposition comme plus honnête.

Des traces de congestion dans presque tous les organes et des traces d'inflammation dans le tube digestif, voilà ce que , suivant le secrétaire de

( 453 ) M. Broussais , on remarque à l'autopsie des cholériques. Il faut y ajouter quelques taches rouges, violettes, ecchymosées , répandues le long du bord gauche du cœur et sur l'oreillette du même côté. C'en est assez pour la doctrine physiologique, et même beaucoup trop, car elle n'avait besoin ni de la congestion générale, ni de ces taches rencontrées sur le cœur. Mais Tanatomie pathologique du choléra a été étudiée ailleurs que dans les salles du Val-de-Grâce , et par malheur les résultats ne s'accordent pas toujours avec ceux que mentionne M. Broussais.'

Relativement au nombre des altérations , beaucoup de médecins ont souvent constaté une rougeur très - prononcée de la muqueuse des voies respiratoires, quelquefois avec production dune écume sanguinolente ; d'autres ont vu la coloration en rouge des os ; d'autres la congestion et le ramollissement des reins, principalement de la substance mamelonnée ; d'autres des altérations caractéristiques du tube digestif, des granulations blanches d'une nature particulière , la gangrène de certaines parties extérieures ; enfin la plupart des médecins de tous les pays , certaines altérations du sang, dont l'anatomiste du Val-de-Grâce ne paraît pas s'être douté. Il nous suffit de rappeler tous ces faits pour démontrer leur existence: nous les avons consignés avec détail dans la Gazette médicale, et il serait trop long de les re-

( \U ) produire ici. Relativement à la fréquence et au siège de ces altérations , une foule d'auteurs ont constaté dans les épidémies de Moscou, de Pologne -, de Berlin , de Sunderland , de Londres , et plus récemment à Paris, i° que dans un assez grand nombre de cas , au début des épidémies surtout, la mort arrive sans laisser d'altérations appréciables dans aucun organe; 20 que le tube digestif reste blanc, avec toutes les conditions qu'il présente à l'état sain , moins quelques granulations blanchâtres; 3° qu'avec cette absence de coloration intestinale coïncide un état de congestion apparente sur plusieurs autres organes , le cerveau , la moelle épinière , leurs enveloppes , la muqueuse trachéale ; 4° °Lue ^es mêmes altérations se rencontrent dans plusieurs organes à la fois. Ainsi on a trouvé la matière floconneuse des évacuations cholériques dans les bronches, dans les reins , dans la vessie , en même temps que dans les intestins.

Enfin, en ce qui concerne la nature propre des altérations , il a confondu des états physiques différens sous la dénomination commune d'inflammation. Cette proposition sera mise dans tout" son jour lorsque nous traiterons de la nature du choléra. Mais avant d'aborder cette question et en nous bornant toujours à l'énoncé pur et simple des faits anatomiques , il nous est déjà facile de prouver que M. Broussais et tous les anatomisles

( i5o ) de son école ont pris souvent des simples colorations, des congestions mécaniques ou des stases de sang veineux, pour des résultats phlegmasiques . Cela résulte des expériences que M. Magendie a communiquées dans ses leçons au collège de France (i). Cet habile physiologiste avait premièrement fait remarquer que la coloration bleuâtre des tégumens des cholériques était due à la suspension de la circulation. Il se fondait sur ce que les recherches expérimentales faites à l'aide du microscope , les dissections et les injections , ont toujours démontré que le premier effet de l'inflammation est l'oblitération des vaisseaux capillaires par lesquels le système artériel communique avec le sang veineux. Partant de ces recherches, M. Magendie a injecté de l'eau dans les principales artères de cholériques , et il l'a vue refluer dans les veines. Pour prouver plus complètement que la coloration des intestins n'est pas toujours due à l'inflammation , mais bien à une simple congestion ou à la stagnation, M. Magendie a fait les deux expériences suivantes :

Dans la première expérience , dans celle de la congestion , il a fait isoler sur un chien une anse intestinale , ne communiquant plus avec le corps que par une artère et une veine mésentérique ; il a fait placer une ligature sur la veine , et l'artère

(i) Voir le n° 40 de la Gazette Médicale.

est demeurée libre. L'anse a été ensuite replacée dans l'abdomen. Le cœur continuant ses impulsions a poussé le sang dans l'artère , et le sang , arrivant en abondance , s'est répandu dans le tissu de Tintestin et a distendu la veine jusqu'à l'endroit où se trouvait la ligature. Ici le sang n'est pas resté en stagnation. Il a été pressé par les efforts du cœur ; et ]a veine , le tissu de l'intestin, l'artère elle-même , ont été distendus , d'où il est résulté une nouvelle congestion. M. Magendie a montré l'intestin à son auditoire : il était d'un rouge livide , noir.

Dans la seconde expérience , dans celle de la stagnation, tout est semblable à la précédente; mais au lieu de la veine on a lié l'artère qui se rend à l'intestin, on a empêché l'abord du sang, et il est arrivé ce qui arrive dans le choléra quand le cœur vient à ne plus se contracter avec assez de force pour pousser le sang dans le canal intestinal. Tout le sang contenu dans l'artère a été poussé dans les capillaires , et ceux-ci étant élastiques , surtout ceux qui appartiennent au système artériel, l'ont poussé dans le système veineux. Arrivé là, le sang est demeuré en stagnation, parce qu'une force d'impulsion lui manquait pour aller plus loin. Dans cette seconde expérience , l'intestin était d'un rouge clair : les veines étaient légèrement distendues.

Voilà deux faits d'expérience purs qui établis-

sent d'avance les résultats auxquels nous conduiront infailliblement les déterminations de la méthode , savoir : que la plupart des colorations des congestions intestinales qu'on rencontre chez les cholériques ne sont nullement inflammatoires ; mais des effets plus ou moins constans de la maladie : cette proposition sera mise hors de doute par ce qui va suivre.

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