DU TRAITEMENT DU CHOLERA-MORRUS
Nous arrivons à la partie la plus importante de notre tâche, mais non la plus difficile; ce qui précède a préparé ce que nous aurions à dire de la pratique de M. Broussais , et à répondre aux jugemens qu'il a portés sur les diverses méthodes curatives du choléra.
Il résulte de ce que nous avons démontré dans les chapitres précédens :
i° Que le choléra n'est pas une gastro-entérite;
2° Que le choléra est une maladie d'une nature particulière , qui n'a point son analogue dans le cadre nosologique ;
3° Que nous ne connaissons pas le siège précis du choléra;
4° Que nous ne connaissons du choléra que ses caractères phénoménaux.
Le traitement du choléra ne peut donc pas être à priori celui des inflammations du tuhe digestif, ni celui de quelque autre maladie que ce soit. C'est à l'expérience seule à prononcer sur telle ou telle méthode qui pourra bien être commune à d'autres maladies , quelquefois même à la gastro-entérite, mais qui ne le sera qu'en vertu de Fexpé-
( 196 ) rience et non comme conséquence d'une doctrine que l'expérience condamne dans la plupart des cas. Faisons maintenant l'application de ces préceptes.
Il y a , suivant M. Broussais , quatre espèces de traitemens du choléra: i°le traitement ancien ouïe traitement de l'ancien choléra-morbus sporadique; 2° le traitement brownien ; 3° le traitement mitigé ou éclectique; 4° enfin le traitement physiologique tel qu'il est mis en pratique au Val-de-Grâce.
Nous n'avons que peu de choses à dire du traitement ancien, qui s'applique au choléra sporadique. Quoiqu'il soit bien reconnu dans le Midi , où ce choléra revient chaque année , que le meilleur traitement n'est pas, comme l'assure M. Broussais, le traitement antiphlogistique , mais celui qui consiste à combiner les boissons glacées à l'opium , nous ne devions pas nous en occuper ici. Le choléra sporadique diffère essentiellement du choléra épidémique. Il en diffère non-seulement par sa cause et sa gravité , mais encore par quelques-uns de ses phénomènes principaux. Le cboléra sporadique est toujours accompagné d'évacuations gastro -intestinales ; car c'est de là qu'il tire sa dénomination , et dans le choléra épidémique ces phénomènes ne sont qu'un épisode de la maladie, le plus fréquent et l'un des plus importans, sans doute, mais qui n'est pas indispensable à son existence. Ainsi sur ce
(.497 ) premier point nous nous bornons à nier l'assertion de M. Broussais, et à repousser la préférence qu'il donne au traitement an tiphlogis tique , parce qu'on n'en peut tirer aucune conséquence applicable au traitement du choléra épidémique. C'est uniquement de ce dernier qu'il s'agit ici.
Nous avons déjà reproché à M. Broussais de juger toute l'épidémie d'après ce qu'il en a vu au Yal-de-Gârce , et Fanatomie pathologique du choléra sur quelques autopsies de son prosecteur. Il n'est pas plus difficile en fait de thérapeutique; il condamne l'emploi des excitans dans le choléra, uniquement parce que M.. Gravier , médecin physiologiste de Pondichéry, affirme avoir guéri plus de cholériques par les anti-phlogistiques que par les excitans. Et quelle autorité est-ce que M. Gravier? Où sont ses chiffres officiels? A quel contrôle a-t-on pu soumettre ses déclarations ? Nous qui avons vu un médecin physiologiste affirmer à Paris , où la vérification était si facile , qu'il guérissait 39 cholériques sur ^o quand il n'en guérissait pas 1 sur 3, quelle foi devonsnous ajouter aux assertions d'un physiologiste de Pondichéry ? Et quel autre témoignage M. Broussais avait-il à faire valoir au 18 avril, époque où il disait à toute la France et les merveilles de M. Gravier dans l'Inde, et ses succès au Val-de- Grâce? Le sien, seul sans doute, puisqu'il n'en a pas cité d'autres ; mais nous avons montré par les
(-198 ) chiffres ce qu'il fallait penser des calculs de M. Broussais. En fait, M. Broussais n'était donc pas fondé à prononcer sur la valeur du traitement excitant. Nous qui n'avons pas été chercher des témoignages qu'on ne peut contrôler , voici ce que nous avons vu.
Audébutde l'épidémie, à l'époque où les malades arrivaient dans les hôpitaux , sans pouls, bleus et glacés , nous nous sommes convaincus que la saignée était physiquement impraticable : on avait beau saigner et appliquer des sangsues , il ne venait point de sang. L'expérience comparative n'a donc pas été faite entre les deux méthodes, mais elle l'a été entre la méthode excitante et la méthode expectante. Or, de l'aveu même de M. Broussais , il vaut mieux exciter que de ne rien faire ; les cholériques fortement stimulés parviennent à guérir, dit-il , au moyen de quelque crise , et ils ne guérissent jamais quand on a abandonné la maladie à elle-même. A l'époque où tout autre traitement est impossible , il convient donc de stimuler : c'est le principe de MM. Broussais et Gravier. La chose est difficile à concevoir pour qui considère le choléra comme une gastrite. Mais non; M. Broussais s'était joué de la même difficulté à propos du traitement du choléra commençant par l'ipéca, il s'explique aussi aisément la guérison du choléra grave par les excitans. « Ce qui semblerait devoir exterminer un
homme, dit M. Broussais ( page 5o), devient quelquefois la cause de son salut, et cela par la voie des révulsions , phénomène sur lequel l'enseignement physiologique est beaucoup trop stérile , parce que les révulsions sont subordonnées aux sympathies , aux synergies qui existent entre les organes. »
Nous ne croyons pas devoir répéter ce que nous avons déjà dit de cette ingénieuse explication ; nous ne nous y arrêtons ici que pour la signaler une seconde fois. Si des guérisons peuvent être opérées physiologiquement par les irritans , M. Broussais voudrait-il préciser les cas? Jusqu'alors il n'y a pas de raison pour qu'on n'essaie pas de les traiter tous de la même manière. Mais l'enseignement physiologique est beaucoup trop stérile sur ce point. .. Cela veut dire que la doctrine physiologique ne peut rendre compte de ces faits qui lui sont opposés . En effet, qu'est-ce qu'une inflammation violente qu'on guérit par les irritans? Au début de la maladie , M. Broussais avait la ressource de croire et d'affirmer que les irritans transformaient l'inflammation existante en une inflammation d'un autre type. Ici cette hypothèse ne peut plus même lui servir. Le choléra grave , considéré comme une gastro-entérite, estune phlegmasie générale du tube digestif, c'est une phlegmasie la plus intense possible , élevée au carré , et qui n'offre plus ia chance d'un déplacement puis-
( 200 ) qu'elle est générale, ni celle d'une transformation de type puisqu'elle est censée les avoir réalisés tous, en atteignant le degré le plus élevé. Reste à M. Broussais la ressource du dégorgement qu'un organe enflammé peut effectuer sous l'influence des stimulans. Cette autre hypothèse , dont nous avons fait justice en temps convenable , et dont nous ne nous occupons ici qu'en passant , ne repose même pas sur un fait mal interprété; le fait qu'elle invoque est purement imaginaire. Quand vous donniez des stimulans à un cholérique , ne vomissait-il pas , n'avait-il pas déjà des évacuations abondantes? Si l'inflammation avait dû se dissiper par le dégorgement des parties , ne se fut-elle pas dissipée d'elle-même? Et comment opère le stimulant quand il parvient à modifier heureusement la maladie ? Précisément en diminuant les évacuations , en les arrêtant , en opérant vers la peau un mouvement Huxionnaire qui atténue d'autant la concentration intestinale. M. Broussais est donc réduit sur ce point , à recourir aux hypothèses les plus grossières, les^ plus contradictoires; obligé d'admettre des faits qui sont patens pour tous , mais qui contrarient sa doctrine, il n'en a pas calculé la portée , et il n'a pas vu que cette concession renfermait implicitement sa condamnation tout entière.
La question maintenant est de savoir si , dans les cas où la méthode physiologique est applica-
( âCM )
ble, elle conserve sur la méthode excitante tous les avantages que M. Broussais lui suppose. Ces cas sont ceux du choléra commençant , ou bien du choléra peu intense , c'est-à-dire , de celui où le pouls continue à battre ; en un mot , de toutes les périodes du choléra où la saignée est praticable. Ici les données manquent. En théorie , la réponse n'est pas douteuse ; si la méthode antiphlogistique ne devait réussir qu en vertu de l'existence de la gastrite, elle ne réussirait que dans un trèspetit nombre de cas , tandis que la méthode excitante, qu'aucune doctrine rationnelle ne repousse, ni n'indique à priori , aurait au moins les chances que lui donne l'expérience appliquée aux cas de choléra grave. Mais cette question devrait uniquement se juger par les faits , et les faits manquent. Aucun de nos médecins n'a adopté exclusivement la méthode stimulante pour tous les cas, de manière que leurs résultats rentrent plutôt dans ceux de la méthode mixte ou éclectique : c'est à celle-ci que nous devons donner toute notre attention.
La méthode mixte , ou éclectique , ou à bascule, ainsi que l'appelle M. Broussais , consiste , suivant lui , à donner alternativement les excitans et les antiphlogistiques , sans autre indication que les symptômes de la maladie. Il est facile de combattre et de ridiculiser les erreurs qu'on suppose. Avec un peu plus de bonne foi et un examen un
( 202 ) peu moins superficiel , M. Broussais aurait vu que la méthode qu'il lui plaît d'appeler du nom d'éclectisme n'est que de l'empirisme. La méthode éclectique ne consiste pas à prescrire à tort et à travers les stimulanset la saignée : c'estce qu'a fait l'empirisme routinier de tous les temps . L'éclectisme convenablement appliqué constitue la ^raie médecine d'observation. Nous allons entrer dans quelques détails sur ce point. En corrigeant les interprétations fausses que M. Broussais a données , et en rétablissant la doctrine qu'il s'est plu à dénaturer , nous aurons répondu d'avance aux attaques qu'il a dirigées contre la pratique la plus rationnelle , et qui , de son aveu , est celle du plus grand nombre des médecins de Paris.
L'éclectisme ne consiste pas à faire la médecine des symptômes , mais à adapter les résultats de l'expérience à certaines indications qui , à force d'avoir été trouvées justes, sont devenus pour l'art des préceptes de pratique. Ainsi , indépendamment de toute connaissance de la nature et du siège du choléra, l'observation a appris que les stimulans et la saignée, que les vomitifs et les opiacés, peuvent chacun, dans certaines limites, être ecppliqués au traitement du choléra : l'éclectisme ne s'est pas borné à constater quels sont les symptômes qui correspondent aux cas de la maladie, où chacun de ces médicamens a obtenu du succès, mais il a cherché à constater toutes les circons-
( 203 ) tances et à déterminer toutes les conditions de ce succès. Par exemple, il n'a pas dit, comme M. Broussais le suppose : il y [a deux sortes de choléra, le choléra chaud et le choléra froid , et il faut saigner dans le premier et réchauffer dans le second. Mais il a dit : il y a certaines formes de choléra , certaines périodes , certaines circonstances individuelles , certaines complications qui paraissent modifier les résultats de l'emploi de telle ou telle méthode, et il a cherché , en répétant un grand nombre de fois la même remarque , à fixer la valeur relative de chacune de ces circonstances, par rapport à l'emploi de telle ou telle méthode ; en un mot, il en a fait ce que nous appelons des indications thérapeutiques. Ainsi, l'éclectisme bien entendu , c'est la classification nié thodique des résultats de l'expérience; classification basée sur la considération de circonstances nettement déterminées et capables de représenter à l'esprit, au moyen de certaines formules, ce qu'il sera toujours possible de constater par l'expérience.
Prenons les traitemens par les vomitifs , les excitans , l'opium et les antiphlogistiques pour exemple. Ces quatre espèces de traitement ont eu leurs sectateurs exclusifs , et , employés par la médecine rationnelle ou éclectique, ils sont tour à tour applicables au choléra. Suivant l'idée que M. Broussais se fait de l'éclectisme, ces diverses méthodes devraient
( 2(U ) être mises en usage d après les symptômes du choléra chaud ou froid. Or, nous l'avons déjà dit, cette division arbitraire est une conception imaginaire de M. Broussais ; c'est la médecine des symptômes, l'empirisme à peu près tel qu'on l'a pratiqué dans tous les temps. Nous allons nous efforcer de faire sentir la différence qu'il y a entre cette méthode incohérente , la méthode systématique de M. Broussais, et l'éclectisme.
Et d'abord , suivant l'éclectisme, tel que M. Broussais le définit, dans quelle circonstance aurait-on recours aux vomitifs? Il serait fort embarrassé de répondre, car le choléra froid et le choléra chaud , si Ton rapportait toutes les formes principales de choléra à ces deux divisions , n'offriraient aucune indication particulière à cette médication. Yoici , au contraire , comment procède le véritable éclectisme.
Il est de fait que les vomitifs , et surtout Fipécacuanha , ont obtenu des succès dans le traitement du choléra; mais, circonscrivant les faits qui témoignent de ces succès dans leurs limites précises , le médecin éclectique a vu que les vomitifs convenaient principalement au début de l'épidémie , dans la période des prodromes , non pas chez tous les individus , mais chez ceux dont le tempérament est mou , la fibre lâche , le teint peu animé , chez les femmes et les vieillards ; il a vu que généralement chez ces individus les malaises , les
( 205 ) vertiges, les sueurs, les refroidisse mens alternatifs, la diarrhée et les voniissemens , qui constituent la cholérine , s'arrêtaient tout à coup sous l'influence de cette perturbation. Plus tard , quand le choléra franc s'est montré, il s'est assuré que l'emploi de l'ipéca offrait encore quelques chances de succès , non dans toutes les périodes , mais spécialement dans le commencement de la période algide , alors que cette période n'est pas encore complète, quand il reste du pouls, un peu de chaleur à la peau , enfin , avant que les facultés vitales s'engourdissent ■ non dans tous les cas, mais seulement dans ceux où la région épigastrique est peu ou point sensible , dans ce choléra que nous avons appelé asthénique , caractérisé par un abattement sans douleur, par un défaut complet de réaction; non chez tous les individus , mais chez ceux dont le pouls est chétif , dont les conditions individuelles auraient permis l'emploi du vomitif dans la première période. Yoilà des délimitations bien précises qui ne sont pas empruntées à des divisions arbitraires de la maladie, mais à ses circonstances naturelles , sensibles pour tous , reconnaissables par tous , parce qu'elles constituent les élémens les plus concrets de la maladie. Il n'est pas un médecin qui ne sache distinguer le début du choléra de ses autres périodes , sa forme adynamique sans douleur de celle où les crampes et les douleurs épigastriqnes sont violentes ;
( 206 ) les tempéramens nerveux, pléthoriques , réactionnaires , des tempéramens mous , paresseux , lymphatiques. Voilà ce que l'éclectisme appelle des indications thérapeutiques pour l'emploi de l'ipéca. Qu'on remarque hien qu'il n'y a là aucune explication , aucune interprétation physiologique quelconque. Libre à chacun, quand les faits sont précisés , de chercher à les mettre d'accord avec nos connaissances physiologiques actuelles , mais ce supplément de lumière ne doit venir qu'après l'expérience, ou, tout au plus, concurremment avec elle , pour l'aider dans ses démarcations.
Appliquant la même méthode au traitement par les excitans, on voit que les stimulans n'ont de succès que quand le choléra est arrivé à ce point de la période algide , où l'organisme semble incapable de ressaisir de lui-même l'énergie vitale nécessaire pour opérer une réaction; principalement chez les individus dont la constitution est délabrée par les excès, les maladies antérieures, l'âge , et quand on n'aperçoit pas une concentration très-prononcée vers les organes digestifs ; chez ceux dont l'apathie physique est accompagnée d'un anéantissement moral complet ; enfin, à cette époque du choléra, et seulement à cette époque où la prostration existe déjà au point que la vie a fait d'inutiles efforts pour en sortir, et où elle est menacée de succomber si l'on ne lui porte secours. Voilà les limites dans lesquelles doit être générale-
( 207 ) ment circonscrit l'emploi de la méthode excitante . i
Tient ensuite l'opium. Long-temps avant l'explosion du choléra en France, on ayait préconisé, sur la foi des médecins anglais et autres , le traitement par les opiacés comme un des plus efficaces, Cependant un grand nombre de cas , depuis T épidémie de Paris, se sont montrés réfractaires à l'administration de ce médicament. Il a fallu chercher à en fixer la valeur. On s'est convaincu que l'opium seul dans le choléra épidémique grave était peu efficace quand il n'était pas dangereux • alors rapprochant le choléra épidémique du choléra sporadi que, dans lequel l'opium est d'une si grande utilité pour calmer les vomissemens, on s'est aperçu qu'il n'avait de vertu dans le choléra épidémique que contre les mêmes symptômes et non contre la maladie entière. L'opium, comme auxiliaire d'une méthode plus générale , a donc été reconnu d'une grande utilité pour modérer et calmer les accidens secondaires de la maladie , réprimer les vomissemens convulsifs , les douleurs spasmodiques des membres , et autres accidens nerveux. Réduisant ainsi l'importance du remède aux limites tracées par les faits, l'éclectisme en a fixé définitivement la valeur et déterminé les cas où il serait de quelque utilité.
L'appréciation de la méthode antiphlogistique dans le choléra donnera une idée plus complète encore delà manière dont procède l'éclectisme.
( 208 ) Dans tous les pays où le choléra s'est montré 7 on a eu recours à la saignée , soit par suite d'idées théoriques, soit comme essai thérapeutique. Les médecins observateurs n'ont pas tardé à s'apercevoir que ce moyen , si énergique et si puissant dans beaucoup de maladies, était loin d'avoir la même efficacité dans le choléra. Cependant ils virent que les résultats n'étaient pas les mêmes lorsqu'on employait la saignée indistinctement chez tous les individus, dans toutes les périodes de la maladie, etsans le concours d'autre s moyens. De là à chercher quelles sont les circonstances précises où la méthode antiphlogistique est convenable, il n'y a qu'un pas. En examinant attentivement les résultats de l'expérience , on vit que la saignée était utile dans la période des prodromes, chez les individus pléthoriques, dont les premiers symptômes sont accompagnés de développemens du pouls, de chaleur à la peau, d'ardeur et de douleur vers l'estomac. Une fois le choléra plus prononcé , tombé dans la période algide , il fut facile de se convaincre que la saignée était physiquement impraticable , et que , quelle que fût la constitution du sujet , quelles que fassent les craintes que la réaction faisait concevoir, les évacuations sanguines n'étaient utiles que quand la période de réaction s'annonçait par la diminution du froid , et le développement du pouls. La réaction s'opérant , on s'est gardé d'appliquer la sai-
( 209 ) gnée à tous les cas : l'expérience avait montré que ceux-là seulement où la réaction était servie par un organisme trop puissant , avaient besoin d'être tempérés. On saigne avec succès les hommes jeunes , vigoureux , d'un tempéramment sanguin ; on ne les saigne pas tous au même degré , parce que , de même qu'il est des cas où la saignée s'est montrée inutile ou dangereuse , il en est d'autres où elle a un degré d'utilité plus ou moins marquée. Il faut avoir égard aux circonstances individuelles, à la disposition organique antérieure. Un homme, parce qu'il est jeune, bien constitué, ne doit pas être saigné exclusivement pour ces motifs, mais suivant que la réaction tend plus ou moins à opérer des congestions locales. Lorsque la répartition a lieu d'une manière égale vers tous les aj3pareiîs, et lorsqu'il n'y a aucune menace de rupture d'équilibre., la saignée ne peut que troubler l'harmonie de la réaction ; enfin , lorsque la période de réaction est consommée , la saignée reprend le premier rang parmi les moyens à opposer aux maladies consécutives , aux gastrites , aux encéphalites , à tout ce qui peut revêtir la forme inflammatoire. Mais ici ce n'est plus le choléra qu'on a à traiter , ce sont les effets seuls du choléra j ce sont des maladies qui , une fois réalisées , portent avec elle leurs indications particulières, indépendamment de leur origine. Ainsi, pour résumer les cas principaux et les périodes où la saignée
( MO ) est indiquée dans ]e choléra, les médecins éclectiques l'admettent dans les prodromes chez quelques individus seulement; dans la prostration complète en aucun temps; au début de la réaction chez un assez grand nombre de malades ; pendant la réaction , chez ceux qui sont menacés de congestions particulières ; enfin , après la réaction , dans tous les cas où des maladies consécutives la réclament. Toutes ces indications , détaillées précédemment , sont basées sur des faits ; elles sont le résumé général des faits , et non le résultat de l'idée théorique de la maladie. Voilà toute la différence qu'il y a entre M. Broussais et les éclectiques , c'est que lui se dirige d'après sa doctrine , sans avoir égard à l'expérience , dont il préjuge les résultats , et que l'éclectique , qui ne se laisse guider que par l'expérience , n'établit ses préceptes que quand celle-ci a prononcé. Ces délimitations marquées par les faits peuvent se rencontrer dans les mêmes cas de choléra et chez les mêmes individus. Alors les différentes méthodes curatives sont applicables , chacune suivant l'indication du fait. Ici Y analyse est plus difficile , la balance qu'il convient d'établir entre l'emploi des différens moyens exige plus de précision que lorsqu'il ne s'est agi que de distinguer les grandes lignes de démarcation fournies par les formes de la maladie, ses périodes, et la constitution particulière des individus. Mais si la chose est plus
difficile , il y a un nouveau mérite à l'accomplir. Tour à tour les excitans , les sédatifs , les antiphlogistiques , sont de mise dans le traitement du même cholérique, non en se laissant guider par les symptômes , mais en suivant les résultats de l'expérience rapportés aux symptômes et à toutes les circonstances de la maladie. Après la période de prostration un individu éprouvera une réaction qui paraîtra dépasser les limites convenables à l'entretien de l'équilibre, il sera utile de le saigner; si la réaction paraît s'effectuer avec plus de violence vers les organes digestifs , ce sera le cas de donner la préférence aux sangsues. Au contraire, la réaction paraîtra-t-elle molle , languissante , incomplète , on reviendra aux stimulans ; enfin , y aura-t-il des douleurs vives, des accidens nerveux , persistance dans les vomissemens , on associera l'opium à la saignée. Et pourquoi cela? Non pas en vertu de l'idée que les stimulans relèvent les forces , l'opium calme les douleurs , la saignée modère les mouvemens fluxionnaires , mais parce que l'expérience a établi cela en fait d'abord, et parce que nos connaissances physiologiques ont rendu raison de ces faits. De cette manière nous acceptons toutes les méthodes dans les limites que la pratique leur impose , et si nous cherchons à nous rendre compte de leurs succès relatifs , ce n'est que secondairement , et en acceptant d'abord l'expérience comme condition première de la va-
( ai 2 )
lidité de nos explications. Ces explications suffisent pour démontrer que M. Broussais a donné l'idée la plus fausse de la médecine éclectique. Généralement cette médecine est mal appliquée , mais la faute n'en est pas à ses principes, qui sont clairs, arrêtés et dune vérité incontestable , mais aux hommes qui la pratiquent avec peu d'intelligence , et qui font peu d'efforts pour rendre leurs applications justes et rigoureuses. Rien n'est plus certain que l'arithmétique ; cependant il n'est pas donné à tous de s'en servir convenablement , et il n'est jamais venu à l'idée de personne de faire retomber sur l'arithmétique le reproche que l'on est en droit d'adresser à ceux qui font des calculs faux ou inexacts» L'éclectisme bien conçu, bien interprété , bien appliqué , exige des conditions desprit qu'on ne rencontre pas chez la majorité des hommes. Toilà pourquoi les systématiques font si facilement fortune. Aussi devraient-ils trouver dans l'engouement qu'ils excitent moins un argument favorable à leurs idées, qu'une preuve de la pauvreté de notre science et de la faiblesse de l'esprit humain.
Il nous resterait à examiner le traitement particulier de M. Broussais. Grâce au soin qu'il a pris de le faire publier dans tous les journaux, ce traitement est maintenant connu de tout le monde. On pouvait d'ailleurs le deviner d'avance , car il n'est personne qui ne sache en quoi consiste le
( 215 ) traitement de la gastrite , tel que M. Broussais Fa formulé pour toutes les maladies. Des excitans externes , des boissons glacées et quelque peu de glace au lieu des boissons tièdes , voilà les seules additions qu'il y a faites : c'est toujours la saignée par la lancette et les sangsues qui en forme la base. Nous ne nous mettrons pas plus en frais de critique pour le discuter, que M. Broussais pour Timaginer. Nous nous contenterons de répéter qu'il l'applique à tous les cas , à toutes les périodes du choléra; qu'il ne reconnaît de modifications à y apporter que du plus au moins , en prononçant l'anathème contre toute autre méthode qui n'aurait pas pour but de combattre la gastro-entérite .
Mais avant d'en finir avec M. Broussais, nous voulons lui ôter tout prétexte d'une dernière réponse. Il est de fait que la saignée est utile, et souvent utile dans le choléra. Quelle soit indiquée par la doctrine physiologique ou non, et que cette doctrine soit vraie ou fausse , il n'en est pas moins démontré par l'expérience qu'on retire de bons effets de la saignée. Ce fait n'est pas contestable; mais qu'on remarque bien que nous n'avons pas voulu démontrer l'inutile ou le danger de la saignée ; la saignée est un moyen qui appartient à toutes les doctrines , et à ce titre l'éclectisme s'en sert jusqu'où l'expérience en a sanctionné l'application. Ce que nous ne voulons pas , c'est qu'on
admette une théorie qui prescrit la saignée dans tous les cas , et qui rejette dans tous les cas les autres méthodes thérapeutiques. Il y a là deux vices capitaux : la prescription d'un moyen nuisihle dans certaines circonstances , et le rejet d'autres moyens dont l'expérience a constaté l'efficacité. Voilà en quoi se résument les dangers de toute doctrine exclusive , et voilà ceux de la doctrine physiologique .
Nous ne pouvons mieux terminer ce travail qu'en mettant sous les yeux du lecteur deux tableaux comparatifs des décès et des guérisons qui ont eu lieu dans les hôpitaux de Paris , depuis l'invasion de l'épidémie jusqu'au 3o avril inclusivement. Ces tableaux ôteront à M. Broussais et aux partisans de son système , s'il lui en reste , tout moyen de contester la valeur de nos observations (i).
(1) Nous avons déterminé, dans le 1er tableau, le rapport du nombre des malades guéris à celui des malades traités.
Dans le 2e tableau, le rapport des malades guéris à celui des morts.
Il n'y a évidemment que ces deux manières d'envisager la question. On ne peut rapporter le chiffre des guérisons qu'à celui des admissions ou à celui des décès.
Pour comparer entre eux les résultats fournis par chaque établissement , il a fallu leur donner une mesure commune. Nous avons pris le nombre de 100. Les dernières colonnes de chaque tableau indiquent le chiffre proportionnel des guérisons et des morts sur un nombre fixe de \ 00 malades.
N. B. Le service particulier de M. Broussais formant une section du Valde-Grâce, ses chiffres sont déjà compris dans ceux de cet hôpital ; ils ne figurent donc dans les deux tableaux que comme renseignemens , et ne sont pas comptés dans les additions.
État résumant le mouvement général des cholériques, dans tous les hôpitaux et établissemens publics de Paris, depuis l'invasion de l'épidémie jusqu'au 3o avril, et présentant la proportion des guérisons et des morts sur le total des malades admis.
Noms des établissemens classés suivant l'ordre des plus nombreuses guérisons relatives.
Hospice des orphelins.
Hôpital temporaire des Bons-Hommes.
— des Vénériens
— Cochin
— Beaujon
Hospice de Sainte-Périne
Maison royale de Santé
Maison d'accouchemens
Hôpital Saint-Antoine
— de la Pitié
— temporaire de la Réserve
— de THôtel-Dieu
Hospice des Ménages
Hop. temp. de Leprince (Gros-Caillou) Hôpital Saint-Louis
— des Enfans-Malades
— de la Charité
— temp. de Saint-Sulpice
— militaire du Gros-Caillou
— Necker
— militaire de la rue Blanche
Hospice des Incurables
— de la Vieillesse
Service particulier de M. Broussais. .
Hôpital militaire du Val-de-Grâce. . . . Hôpital temp. de Clichy ,,»
— des Lazaristes ^ '
— des Invalides , .
— des Enfans-Trouvés
Mouvement général
des cholériques jus-
qu'au 50 avril.
Admis.
Guéris.
Morts.
rtion m
jvenne.
(1 ) Ces deux établissemens n'ont reçu de malades qu'à partir du 1 5 avril, et par conséquent ne pouvaient offrir au 50 que peu de guéris.
É tat présentant le relevé général des cholériques traités dans les hôpitaux et autres établissemens publics, dont le sort était connu au 3o avril , et déterminant la proportion des guérisons et des morts.
Noms des établissemens classés suivant l'ordre de la plus forte mortalité relative.
Hospice des Enfans-Trouvés Hôpital des Invalides
— temp. des Lazaristes
— — deClichy
Hospice de la Vieillesse. .
— des Incurables
Hôpital INecker
Serv . particulier Je 31. Broussais .
Hop. mil. du Gros-Caillou.
— de THôiel-Dieu
— de la Charité
Hospice des Ménages ,
Hop. des Enfans -Malades
— mil. du Val-de-Grâce
Maison d'accouchement
Hôpital de la Pitié
— Saint-Louis
— Saint-Antoine
— militaire de la rue Blanche .
— temp. de Leprince (Gros-C.)
— Beaujon
— des Vénériens ■
Maison royale de Santé
Hôpital Cochin
— temp. de la Réserve
Hospice des Orphelins
— - de Sainte-Périne
Hop. temp. de Saint-Sulpice. . .
— — des Bons-Hommes
Relevé général des cholériques dont le sort était connu au 50 avril.
Dé(
Guérisons
Total.... 5285 Proportion moyenne
Proportion des guéri sons et des morts , cal culée sur un nombre fi xe de 100 cholériques sortis de traitement
Décès. Guérisons
(1) Même remarque que pour le tableau précédent,
( au )
Le premier fait qui résulte de ces tableaux , c'est que sur vingt-huit hôpitaux placés clans des conditions beaucoup moins favorables que le Valde-Grâce pour la guérison des malades , le Valde-Grâce , et en particulier le service de M. Broussais , n'occupent que la vingt - quatrième place , c'est-à-dire que vingt-trois hôpitaux ont obtenu plus de guérisons proportionnellement que M. Broussais. Il n'y a rien à ajouter à ce premier Fait, sinon que , quelle que soit la méthode de traitement qu'on ait employée, excitante, empirique ou éclectique , il n'en est aucune qui , avec des malades plus gravement atteints, moins jeunes , moins bien organisés , n'ait obtenu plus de succès que la méthode antipblogistique. L'hospice des Incurables et de la Vieillesse , qui par leur titre seul indiquent la condition de la plupart des cholériques qu'on y a traités, se trouvent immédiatement placés au-dessus du Val-de-Grâce, car le premier a obtenu 20 guérisons sur 85 malades admis, autrement 24 guérisons sur 100; le second g3 guérisons sur 47^ malades, autrement 20 guérisons sur 100 malades; tandis que M. Broussais ne comptait au 3o avril que 24 guérisons sur 128 malades, autrement 19 guérisons sur 100 malades. Il est inutile de faire remarquer que ces seconds chiffres ne sont que des quantités proportionnelles rapportées à un nombre commun pour faciliter la comparaison des nombres réels. 45
Relativement à la mortalité , le service de M. Broussais occupe une place analogue à celle qu'il a pour ses guérisons; sur vingt-huit hôpitaux il se trouve avoir le n° 7 , c'est-à-dire que vingt hôpitaux ont proportionnellement perdu moins de malades que lui jusqu'au 3o avril ; et quels sont les hôpitaux dont la mortalité a dépassé celle du service de M. Broussais? Ceux dont les conditions d'âge , de salubrité , de position topographique , devaient, avec quelque méthode que ce fût, produire une augmentation de décès , toutes choses égales d'ailleurs. Mais nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans notre préface ; il suffit de rappeler que le chiffre de la mortalité de M. Broussais est proportionnellement de 68 décès pour 32 guérisons, chiffre supérieur à celui des vingt hôpitaux qui viennent après lui , et inférieur de quelques unités seulement à ceux qui ont perdu proportionnellement plus de malades , les Invalides , la Y ieillesse et les Incurables.
Mais pour rendre ces résultats plus sensibles, et la comparaison du service de M. Broussais avec tous les hôpitaux de Paris plus facile , sous Je double rapport du nombre des guérisons et des décès , nous avons établi une moyenne proportionnelle. Cette moyenne est ainsi qu'il suit , et ainsi qu'on peut en avoir la preuve par les deux tableaux ci-annexés ;
i°. Pour le nombre des guérisons obtenues dans tous les hôpitaux de Paris, 3osur ioo admis. Le chiffre proportionnel de M. Broussais n'est que de 19 sur 100.
20. Pour le nombre des décès, la moyenne générale est de 63 décès pour 3 7 guérisons. Le chiffre proportionnel de M. Broussais est de 68 décès pour 32 guérisons. En réduisant tous ces calculs à leur plus simple expression , on trouve :
1°. Que, sous le rapport des guérisons, les autres hôpitaux en ont obtenu proportionnellement plus de moitié que M. Broussais; car leur moyenne étant 3o et le chiffre de M. Broussais 19 , le chiffre 3o dépasse le chiffre 19 de plus de moitié.
20. Que , sous le rapport de la mortalité , le chiffre de M. Broussais est supérieur à la moyenne des autres hôpitaux dans la proportion de 68 à 63 ; car sur 100 malades, dont le sort était connu au 3o avril , les hôpitaux réunis n'en ont perdu que 63 sur 100, et M. Broussais en a perdu 68.