M. CASIMIR PERIER
On sait $ par ce qu'en ont dit les journaux ministériels, que M. Casimir Périer a été traité dans le cours de sa longue maladie pour différentes affections. Sans décider d'avance quelle était la nature de ces affections, et nous bornant à énoncer les faits tels qu'ils se sont passés , nous allons distribuer les circonstances de la maladie de M. le président du conseil en trois périodes , pendant lesquelles il a été traité :
i ° Comme atteint du choléra-morbus \
2° Comme atteint dune affection cérébrale;
3° Et en dernier lieu comme atteint d'une gastroentérite.
A ces trois divisions de la maladie de M. Périer correspondent,
i° Le traitement de MM , Broussais père et fils etLagnyer (i);
2° Le traitement de MM. Broussais père , Esquirôl , Emery , Lagnyer, Broussais fils et Lacorbière ;
3° Enfin la retraite de MM. Esquirol et Emery,
(4) M. Emery étant tombé malade a cessé de voir M. Périer pendant cette période.
( 224 ) et la dernière consultation de MM. Bourdois . Marjolin , Husson etEmery.
§ I . Début de la maladie de M. Périer. — Choléramordus.
M. Casimir Périer était légèrement indisposé depuis plusieurs jours lorsqu'il fut pris, le 6 avril, d'une fièvre modérée accompagnée d'évacuations jaunâtres. Jusqu'alors il avait recules conseils de M. Broussais père, à l'insu de M. Emery, son médecin depuis plus de vingt ans. Cependant M. Emery fut informé de Fétat de M. Périer qui fit réclamer ses soins. Le malade n'offrait point d'autre symptôme remarquable qu'un peu de fièvre et une diarrhée médiocre. M. Emery fut d'avis d'appliquer quinze sangsues à l'anus et de combattre la diarrhée à l'aide de lavemens émoiliens. M. Broussais père, que M. Emery n'avait point fait demander , ainsi qu'on l'a dit dans plusieurs journaux , puisqu'il voyait le malade avant lui, arriva sur ces entrefaites. Au lieu de quinze sangsues il en prescrivit soixante , qui furent appliquées trente -cinq à l'épigastre et vingtcinq à l'anus. Le lendemain de cette évacuation sanguine, deux vomissemens se manifestèrent accompagnées de quelques crampes , mais sans refroissement aucun , et toujours avec un léger mouvement de fièvre. M. Broussais prescrivit une
( 225 ) seconde application de vingt-cinq sangsues. Ces accidens , que MM. Broussais fils et Lacorbière ont qualifié dans leur lettre au Nouvelliste de choléra violent, ont été les seuls qu'on puisse rapporter à cette maladie. (ïl est bon de noter ici que ni M. Broussais fils, ni M. Lacorbière, n'avaient vu le malade à cette époque ; le premier n'a été appelé que le 12 au soir , et M. Lacorbière n'a commencé à donner des soins à M. Périer que le 18 ou le 19; cependant ils ont déclaré que M. Périer avait été pris d'un choléra violent. ) Les premiers symptômes disparurent. A partir de ce moment jusqu'au 17 avril matin, époque où M. Emery tomba malade, M. Broussais père dirigea le traitement sans objection aucune. Le i3 il fit donner du bouillon de bœuf, continua cette alimentation mêlée à des sorbets de glace , de jus de citron et de sucre» M. Emery crut devoir lui faire quelquelques observations ; il y répondit en affirmant que c était une convalescence franche ^ quil en répondait. Cependant M. Périer paraissait agité. Son regard, ses manières , ses paroles, n'avaient pas leur expression accoutumée ; déjà même à la vue du premier bouillon il avait montré une satisfaction extraordinaire; il s'écria que c'était délicieux. Cette exaltation s'accrut progressivement ; elle s'accompagna de beaucoup d'agitation qui fit renoncerai! bouillon de bœuf; on y substitua le bouillon de poulet. Enfin le délire éclata. Il était carac-
( 226 ) térisé par une grande exaltation d'idées et de sentimens. M. Broussais fit pratiquer une saignée du bras de trente-six onces , suivie le lendemain dune forte application de sangsues au col , qui fut renouvelée plusieurs fois. On continua l'eau à la glace, on donna des lavemens avec l'iiydrochlorate de morphine. Ces moyens, aidés de la diète absolue , n'eurent aucun résultat.
Le 2 1 avril, tout à coup attaque convulsive presque tétanique; renversement de la tète en arrière , fixité des yeux , altération des traits de la face qui devint effrayante ; contraction des doigts des mains. Cet état persista pendant trois quarts d'heure. Lorsque le malade voulut parler , l'articulation des sons fut embarrassée.
La nuit fut fort agitée. Le pouls , d'abord tranquille , acquit peu à peu une grande consistance. Le délire , quoique moins exalté , continua. Le malade dit avoir adopté un système de chaleur et de froid , qu'il dirige alternativement lui-même pour se guérir. Deux lavemens sont donnés avec un quart de grain d'hydrochlorate de morphine , un troisième avec un demi-grain.
Tel avait été l'état de M. Périer depuis le 6 avril jusqu'au 22 , où M. Esquirol fut appelé en consultation.
§ II. Consultation de 'MM. Brous sais père et fils , Esquirol ^ Lacorbière et Lagnyer. — Affection cérébrale reconnue.
Le 22, M. Broussais, craignant cT assumer sur lui une trop grande responsabilité , et croyant avoir affaire à une affection cérébrale , caractérisée par un délire presque continu depuis plusieurs jours , demanda M. Esquirol en consultation. La consultation eut lieu le 22 avril, à huit heures du soir. Yoici dans quel état M. Esquirol trouva le malade.
M. Périer était dans son lit ■ il était assez calme. M. Esquirol lui est présenté sous le nom de M. Mitrvié par M. Broussais,* il Faccueille avec politesse et bonté ; il permet qu'on l'explore , mais à chaque exploration , il demande qu'on le laisse se guérir en faisant réagir le froid et la chaleur - il recommande qu'on lui obéisse, qu'on ne le contrarie pas , qu'on lui indique les remèdes et qu'il choisira ceux qui lui conviennent- il se mouille souvent la tète , la face , avec de l'eau froide , soit avec une éponge , soit avec les doigts.
L'embonpoint est médiocre • la figure est d'un pâle brun- les yeux sont très-enfoncés dans les orbites • il y a strabisme de l'œil gauche, et abaissement continuel de la paupière du même côté la langue est large, molle „ pale; les gencives sont pâles- l'abdomen est souple et sans douleur \
( 228 ) ie pouls est dans l'état normal , peut-être un peu fréquent* point de soif; l'urine coule; constipation depuis le n, c'est-à-dire depuis onze jours.
Après une exploration complète du malade , MM. les médecins se retirent, et, sous la dictée de M. Bro lissais père , M. Broussais fils écrit la déclaration suivante :
« Les médecins soussignés pensent que M. Pé~ rier est atteint d'une inflammation cérébrale qui offre la triple chance d'une terminaison prompte et heureuse ^ d'une terminaison funeste , et d'une prolongation dans l'état chronique » (i).
Pour combattre l'état actuel d'acuité , les médecins soussignés conseillent les moyens suivans :
i° Emissions sanguines faites en petite quantité et renouvelées de temps en temps à des intervalles peu éloignés , pratiquées soit au moyen de sangsues , soit au moyen de ventouses appliquées à la nuque d'abord , puis sur les jugulaires $ ou dans d1 autres parties , suivant l'indication;
i° Bains à dix-huit ou vingt degrés , avec application d'eau fraîche sur la tête , dans lesquels on laissera le malade plongé tant que le frisson ne surviendra pas , et au sortir desquels on mettra M. Périer dans un lit frais; on plongera le malade immédiatement dans un nouveau bain chaque fois que l'agitation recommencera;
3° Purgation au moyen de deux onces d'huile
f.i) Molière n'eût pas mieux dit.
( 229 ) de ricin en trois fois dans une émulsion , ou bien douze à quinze grains de calomel dans un bouillon j
4° Pour boisson ordinaire, eau froide, limonade , orangeade froide , sorbet au citron ;
5° Pour alimentation , eau de veau et de poulet froide ;
6° Bains de pieds avec l'acide ni tro-muria tique une ou deux onces *
7° Mouiller souvent la tète avec de l'eau fraîche;
8° Le séton ne pourrait être que désavantageux; quant aux vésicatoires , peut-être sera-t-il nécessaire d'en appliquer plus tard aux cuisses et aux jambes; l'opium ne convient pas.
Délibéré à Paris, le 22 avril i832 , à neuf heures et demie du soir.
Signé , Esquirolj B rôtissais, Lagnjer, Lacorbière et Casimir Broussais.
Dans la consultation , la proposition de purger le malade, faite par M. Esquirol , avait éprouvé une assez forte opposition; de son côté, M. Esquirol avait insisté pour que l'on ne revînt que peu ou point aux évacuations sanguines. Cependant la prescription, en ce qui concerne la purgation, ne fut point exécutée, et au lieu d'un petit nombre de sangsues, comme il en avait été convenu, on en fit des applications de seize à dix-huit à-la-fois . Voici du reste la suite des procès -verbaux de cette
( 230 ) maladie ; ils justifieront les assertions qui précèdent.
Dans la nuit , bain à dix-huit degrés ; fomentatations fraîches sur la tète ; depuis minuit jusqu'à six heures, tranquillité parfaite.
2 3 Avril ; calme profond, langue large et humide, petites émulsions prises avec plaisir , cataplasmes permanens sur l'abdomen, lavement avec la décoction de graine de lin et deux onces d'huile d'olive , qui n amènent point de selles \> urines abondantes ; le pouls , quoique un peu fréquent et dur , n'est pas élevé d'une manière remarquable ; le calme moral n'a pas été moins satisfaisant que le calme physique . L'agitation, la loquacité, les mouvemens désordonnés ont fait place à une tranquillité telle, qu'elle parut d'abord suspecte aux médecins ordinaires , qui redoutaient l'état comateux; cependant point de sommeil, légère agitation à six heures; à six heures et demie , bain à vingt degrés.
i/\. Le bain est suivi de sommeil. Cataplasmes sur le ventre. Bouillon pris avec plaisir \, après lequel sommeil profond. La constipation persiste , on n'a pas donné le purgatif convenu.
Il y a une seconde consultation à 8 heures et demie. M. Esquirol insiste de nouveau pour que Ton donne des lavemens purgatifs : ils sont différés jusqu'au lendemain matin.
25. Lavement purgatif avec F hydrbchlora te de soude, qui amène deux évacuations très-abon-
( 231 ) dan tes. Un second lavement émollient donne lieu à des selles bilieuses très-copieuses. Après les évacuations alvines, rémission presque complète . Point de divagation, idées suivies ; le malade parie -de tout , ratification , choléra , bourse $ avec un sens très-droit. On donne un potage au vermicelle qui est pris avec plaisir. Le mieux très -remarquable de cette journée est attribué par tout le monde aux évacuations alvines. Dans la soirée il y a trois autres selles. Le calme physique et moral continue jusqu'à une heure de la nuit. Tout à coup l'agitation recommence. M. Périer se plaint amèrement de ses médecins qui lui font couvrir les pieds. Il ordonne impérieusement qu'on enlève son édredon , et met ses pieds à l'air. Il éponge sa tète et sa ligure avec de l'eau fraîche. Cette courte exaspération cesse bientôt. Un des médecins ordinaires V attribue à un retour d'accès périodique, qui lui paraît incliquer V emploi du sulfate de quinine. Il faut noter que la veille, M. Esquirol avait prédit le retour du calme après les évacuations alvines. Pendant la nuit, les bouillons et les potages ont été pris avec grand plaisir. A 5 heures , sommeil paisible. Ptemission de 3o heures.
26. Agitation dans l'après-midi. A 7 heures du soir, bain à 22 degrés. Le calme se rétablit. Conversation très- jus te sur des sujets de médecine. Bouillon chaud à 1 1 heures moins un quart. Le deuxième bouillon très-chaud est exigé à 1 1 heures
et un quart. Potage exigé à 1 1 heures et demie. À une heure et demie, potage. Sortie du bain à 3 heures moins le quart. Petit bouillon. A 3 heures et demie , sommeil jusqu'à 6 heures. Pie tour du sommeil dans l'après-midi , jusqu'à 9 heures et demie du soir.
27. Journée calme, moins d'incohérence dans les idées , moins de mouvemens désordonnés des membres . La langue est blanche , les gencives sont pâles: consultation à 9 heures du soir. M. Esquirol prédit une nuit orageuse. Le matin M. Périer avait sucé une côtelette , et la veille il avait pris des bouillons très -chauds. On proscrit la viande, recommande le bouillon froid , et les lotions froides sur la tête. La nuit est agitée. Le médecin ordinaire fait appliquer des ventouses scarifiées , puis des sangsues aux apophyses mastoïdes .
28. Obéissance passive , silence, sorte d'embarras dans la langue. Réponses lentes et tardives. Immobilité des yeux , hébétude de la physionomie. L'un des médecins ordinaires crain t un épanchement cérébral ! ! (1) Pouls large et fréquent, intégrité de tous les mouvemens. Bain de deux heures , au sortir duquel seulement collapsus et anéantissement qui a effrayé la famille , mais qui a cédé en réchauffant le malade et en lui donnant un bouillon chaud. Dès lors le calme renaît. A 2 heures après midi, par l'ordre de M. BroussaiSj lavement de
(4) Quel diagnostic de la part d'un médecin !
( 235 ) sulfate de quinine (c'est le second de cette nature), pour rompre les moiwemens périodiques des accès! Ce lavement n'est pas rendu et est suivi d'agitation et de divagation pendant toute la soirée. On applique à 9 heures 'vingt sangsues le long de la suture sagittale ± qui coulent peu. L'agitation continue jusqu'à minuit. Après Un déplacement pour rendre un lavement , le malade est pris tout à coup d'un frémissement général , d'une contraction universelle des muscles, de mouvemens désordonnés. îl chante, pousse des cris, et présente l'agitation la plus violente. On est obligé de le faire contenir par quatre domestiques. Sans avis des médecins consultans , on magnétise M. Périer. Après dix minutes, calme général* disposition au sommeil. Bouillon. Bientôt menace d'agitation nouvelle. On magnétise une seconde fois : le calme renaît , mais sans sommeil , qui n'a lieu qu'à 6 heures.
29. A sept heures et demie, réveil, agitation, bain à vingt-trois degrés. L'eau a été abaissée dans l'espace d'une heure à dix-huit degrés. Pendant le bain , cris ; au sortir du bain , calme. A huit heures , douze grains de calomel dans de la gelée de poulet. A quatre heures et demie, consultation. On reconnaît une accumulation de matière fécale dans le gros intestin. Lavement émollient, bain, bouillon coupé ; lotions sur la tête ; il y a six heures de sommeil profond en deux fois. Dans la
( 234. ) soirée, bain de pied. On applique des sangsues aux jugulaires. La nuit est calme, quoique sans sommeil. Un lavement purgatif donné vers minuit ne produit d'effet que le lendemain matin , après un second lavement émollient.
3o. Selles abondantes et fortement leintes de bile jaune. Deux émissions d'urine; après les évacuations , lucidité. M. Périer demande avec calme ce qu'on pense de son état. Il se plaint qu'on l'a brisé, qu'on a détraqué sa machine, et après un profond soupir , il engage les médecins à aller se reposer, exprimant le désir d'en faire autant de son côté. Sommeil à huit heures; à neuf heures, réveil, pouls accéléré; loquacité progressive; mouvemens désordonnés. Un bain à vingt-deux degrés met fin à l'excitation. Au sortir du bain, le malade éprouve de la peine à se réchauffer ; le pouls reste petit et saccadé. A midi, instant lucide; dans la soirée, le calme est mêlé d'une apparence d'hébétude ; à neuf heures , agitation , paroles hautes, bain à vingt-deux degrés , bouillon frais „ tranquillité. Plus tard, le malade demande avec instance ce qu'on va faire de lui ; pourquoi on le traite de cette manière ; pourquoi on ne lui obéit pas , affirmant qu'il a toute sa raison, qu'il sait ce qu'il dit, qu'on le traite indignement, qu'on le laisse mourir de faim, qu'il veut voir son fils et ses frères , et qu'il n'a besoin d'autre personne. A minuit , entouré de ses enfans et d'un de ses frères ,
( 23o ) il demande comment il est sorti de l'état dans lequel il se trouvait, comment il ne voit plus de feu , comment il ne chante plus, etc. 11 cause avec la plus parfaite lucidité sur ses rapports de famille, ses amis et la politique. Le pouls qui avant le bain marquait cent douze pulsations n est plus qu a soixante-huit. A deux heures , le malade réclame un bouillon chaud ; il en a pris à peine deux cuillerées qu'il s'agite , et prétend que c'est lui qui l'a réchauffé. On le lui retire avec effort; l'enlèvement du bouillon Firri te , et tout à coup il retombe dans le délire. On applique la glace sur la tète et à Fépigastre{i). Cet état continue avec de courts intervalles de calme , jusqu'à cinq heures. Alors agitation extrême, mouvemens convulsifs, cris; nouvelle application de sangsues aux jugulaires ; les sangsues coulent peu.
Ier mai, l'agitation persiste malgré les lotions froides ; diète absolue ; rémission à onze heures ; bouillon froid qui fait plaisir et n excite pas. Calme et somnolence à onze heures et demie ; agitation , bain à vingt-deux degrés , chants , cris , menaces , ordres impérieux ; après deux heures , calme suivi d'abattement et sans sommeil; à quatre heures et demie , consultatioiic M. Esquirol fait remarquer que le délire n'est pas l'effet d'une inflammation cérébrale ou des méninges , qu'il est essentiellement nerveux, qu'il n'est pas continu,
M) Est-ce pour empêcher que les deux cuillerées de bouillon ne se digèrent ou ne fassent mal.
( 256 ) qu'il est entrecoupé de momens de calme , sans aucun signe de lésion organique , qu'il convient de changer de régime et de traitement. Que l'on insiste davantage sur l'alimentation, sans s'inquiéter de l'affection cérébrale, qui sera traitée plus tard d'une manière spéciale, lorsque les forces seront rétablies. Même boisson toujours froide , bouillon coupé froid, de quatre heures en quatre heures, à moins qu'il nj ait de V excitation. — Bain frais à neuf heures et demie , calme parfait jusqu'à sept heures et demie du matin.
2 mai , un petit bouillon coupé froid est donné ; le pouls reprend de la force et de la plénitude ; à neuf heures, le malade demande ce qu'on pense de son état II se dit perdu. Il assure qu'on ne le sauvera pas ; qu'il a le feu dans le corps et non dans la tête. Sa loquacité revient; elle cède à une sorte de mutisme , de mouvemens alternatifs du tronc et des membres; refus de parler et de répondre. Souvent le malade s'excite , comptant plusieurs nombres de suite , ou bien répétant les syllabes des nombres, d'un même mot, en les isolant les unes des autres. D'ailleurs le délire paraît plus incohérent , et le malade semble voir avec répugnance les médecins qui l'approchent. A quatre heures, consultation entre les médecins précités. Voici quel était l'état du malade et les délibérations qu'on a prises.
On n'a pu voir la langue du malade, qui a refusé
( 237 ) de la montrer. Les gencives étaient pâles ainsi que les -lèvres. Le pouls était large, développé, ne battant plus que soixante -dix fois environ et cédant facilement sous la pression. Le ventre exploré avec le plus grand soin , particulièrement par M. Broussais , n'est le siège d'aucune douleur, M. Broussais père déclare que les organes contenus dans cette cavité , et notamment le canal digestif, sont dans leur plus parfaite intégrité '. D'après cette exploration, M. Esquirol insiste de nouveau sur l'utilité des révulsifs du canal intestinal. Mais il propose un laxatif, des révulsifs externes plus énergiques , une alimentation plus substantielle pour soutenir le malade avant d'agir sur le conduit alimentaire. Cette proposition n'a pas plus de succes que la veille. Cependant on convient de donner du bouillon toutes les quatre heures. Depuis ce moment, où M. Broussais déclara lui-même à la famille qu'il n'y avait plus rien dans le tube digestif, qu'il était tout à fait guéri, jusqu'à la retraite de MM. Esquirol et Emery , on ne donna en tout que neuf cuillerées de bouillon en deux fois.
Après la consultation il y eut de l'agitation ; à dix heures, la morosité, l'état sévère de la figure, ont augmenté ; le regard du malade est inquiet, soupçonneux; jl refuse de répondre à toutes les questions ; la tète est chaude , et le pouls fort, plein, et la peau est chaude et sèche; une
( 238 ) heure plus tard, excitation extrême. On ne donne pas le bouillon convenu; cependant il survient du calme ; le malade reste immobile , et lorsqu'on le croit endormi, il parle tour-à-tour sur un ton plaintif, impérieux, solennel et déclamatoire. — Lotions d'eau froide, orgeat toutes les heures. Le 3 maij continuation de la diète .A quatre heures et demie du matin , déjection dans le lit , ce qui arrive pour la première fois ; le médecin sédentaire chargé de recueillir des notes sur la maladie , signale comme complication funeste survenue depuis hier, la lésion des organes qui président au sentiment des convenances / Pouls plus fréquent , cent quatre pulsations, mais mou; bain à 22 degrés; aussitôt cessation des mouvemens désordonnés, mais continuation des cris et des chants. A six heures , affaissement subit. On élève la température du bain de 22 à 24 degrés; dès lors cris et chant; abaissement à 19 degrés, le calme se rétablit.
A 8 heures le calme , qui a succédé au bain , continuant, on donne deux cuillerées de bouillon froid; le calme se soutient. A midi et demi , seconde prise de deux cuillerées de bouillon, suivie de lucidité. Depuis ce temps, mouvemens continuels des mains, tantôt d'une manière vague, tantôt d'une manière précise, comme pour marquer la mesure. Répétition de quelques mots , en les épelant ; regard sinistre. A quatre heures, consultation qui ne pro-
( 259 ) duit aucun changement dans le traitement de la maladie. Seulement on propose la crème de riz. Vers 7 heures, crise convulsive très-violente, fixité des yeux avec contraction de la mâchoire, des membres et impossibilité de parler. A huit heures et demie du soir, nouvelle consultation. Le malade était plus calme , quoiqu'il portât alternativement son corps en avant et en arrière; le pouls était développé et large, mais se laissant déprimer; les veines superficielles delà tête étaient distendues, le cuir chevelu était chaud, ainsi que la peau du reste du corps. Le malade n'a pas voulu répondre aux questions qu'on lui a adressées. Une nouvelle exploration de l'abdomen a donné les mêmes résultats que la veille; les conjonctives j les lèvres j, les gencives , sont pâles.
Ces accidens , qui ont prodigieusement effrayé , surtout la famille , ont été attribués par quelquesuns des médecins à la cuillerée à bouche de crème d'orge , ainsi quaux quatre cuillerées de bouillon quon a données depuis trente heures. La consultation , dans cette circonstance grave , devait amener à des mesures décisives; aussi fut-elle orageuse. Nous allons en faire connaître toute la discussion avec détail.
Les médecins composant la consultation étaient MM. Broussais père et fils, M. Lacorbière, M. Lagnyer, MM. Esquirol et Emery. M. Broussais fils ouvrit la consultation , en proposant une nou-
( %A0 ) celle émission sanguine , une saignée générale , l 'ouverture de la temporale , et la suspension de toute alimentation pendant plusieurs jours , ainsi que la suppression des bains. Tous les consultans rejetèrent la saignée; mais ils n'ont pu s'entendre sur l'alimentation- M. Esquirol exprima hautement la crainte qu'il éprouvait de jeter le malade dans un affaiblissement complet , en recourant à de nouvelles évacuations sanguines , et en suspendant de nouveau l'alimentation. M. Esquirol était, en outre, d'avis de continuer l'usage des bains qui avaient toujours réussi jusque là à calmer le malade. On lui objecta qu'après chaque bouillon, le malade paraissait plus agité. M. Esquirol répondit que ce fait n'était pas exact, que les exaspérations s'étaient renouvelées à des périodes irrégulières, soit pendant l'abstinence, soit après avoir pris le bouillon; qu'ainsi les petites quantités de bouillon que le malade avait prises, un seul jour excepté, lui paraissaient être une diète assez sévère, surtout pour un malade qui depuis un mois avait perdu beaucoup de sang, et avait passé beaucoup de temps dans les bains frais ; qu'en débilitant le malade, on exaspérerait le délire , qu'il regardait comme un effet nerveux , sans altération assignable de l'appareil cérébral, et non comme le résultat d'une inflammation du cerveau , et moins encore comme une dépendance d'une maladie de l'estomac qui venait d'être trouvé dans l'état le
( %M ) plus sain. M. Esquirol ajouta que la débilité du malade privait de solliciter sur le conduit intestinal des dérivations si utiles en pareilles circonstances. 11 fut objecté que l'estomac réagissait ou réagirait sur le cerveau, si l'on permettait du bouillon ou tout autre aliment. M. Esquirol fit remarquer que d'après les explorations de la veille et de la journée, l'appareil digestif avait été reconnu par tous les consultans dans le plus parfait état d'intégrité; que la pâleur, la mollesse de la langue, la nature des déjections et la limpidité de l'urine , devaient éloigner toute crainte d'agir sur le conduit alimentaire , surtout en ne proposant d'introduire dans l'estomac que quelques tasses de bouillon léger et frais. Dans l'impossibilité de surmonter les répugnances de quatre des médecins consultans , il fut décidé qu'on suspendrait toute alimentation ; qu'on ne donnerait de bains qu'autant que l'agitation serait extrême; qu'on poserait huit sangsues à la nuque ; qu'on promènerait des cataplasmes sinapisés sur les extrémités abdominales, et que l'on se réunirait le lendemain vendredi à neuf heures du matin.
A dix heures du soir , on appliqua les sangsues à la nuque. La nuit se passa dans des alternatives de calme et d'agitation , de silence et de loquacité. Point d'alimentation.
Le 4 niai. La consultation eut lieu, c est la continuation de la discussion de la veille. M. Casimir
Broussais réitéra la proposition qu'il avai t d éj à fai te , savoir, une saignée générale, l'ouverture de la temporale et la diète la plus sévère .Le second consultant n'a point été d'avis de la saignée ; mais il a voulu qu'on ne donnât aucune espèce d'aliment. Le troisième fut du même avis ; le quatrième (M. Broussais père) également; de plus, il déclara qu'il persistait plus que jamais à demander l'abstinence et qu il en prenait sur lui toute la responsabilité ; le cinquième, M. Emery , pensa qu'il fallait soutenir les forces du malade par la nourriture bornée aux bouillons et aux crèmes végétales. M. Esquirol, qui avait le plus insisté la veille pour qu'on changeât complètement de système de traitement , crut devoir renouveler ses instances , décidé qu'il était à ne point partager plus long-temps la responsabilité d'un traitement qu'il n'approuvait pas. Yoici à peu près comment M. Esquirol s'exprima :
a Depuis onze jours que j'ai été appelé à donner des conseils sur la santé de M. Périer, nous avons employé tous les moyens du traitement et du régime le plus débilitant. Sous ce rapport, j'ai fait toutes les concessions que j'ai cru pouvoir faire sans danger pour le rétablissement du malade. Malgré ce traitement, la maladie, loin de diminuer, s'est aggravée , car si les mouvemens musculaires et ce qu'on appelle agitation sont moins violens , le délire, qui est le symptôme le plus essentiel, a pris un caractère plus grave et plus fâcheux. Il
( 243 ) faudrait donc changer de méthode après une épreuve aussi longue et si peu profitable, et recourir à d'autres moyens. Mais comme je ne vois point dans la majorité des consultans de disposition à changer de système , mes conseils n'étant point accueillis deviennent inutiles, et je crois devoir me retirer. » Le système de traitement que M. Esquirol voulait substituer à celui qu'on avait continué jusque-là sans interruption consistait à s'abstenir complètement d'évacuations sanguines , à nourrir le malade plus substantiellement, à agir plus tard sur le canal digestif, à augmenter la révulsion vers les extrémités, et à insister davantage sur les bains frais et les réfrigérans de la tète. Après la consultation, MM. Esquirol et Emery se retirèrent. M. Emery continua de voir le malade plusieurs fois le jour , mais à titre d'ami et non de médecin ; car il ne se rencontra plus avec les médecins qui donnèrent des soins à M. Périer que l'avant-veille de la mort , pour la consultation ou furent appelés MM. Bourdin , Marjolin et Husson.
§. III. M. Perler considéré comme atteint de gastro - entérite. — Dernière consultation entre MM. Brous sais père et fils „ Lagnyer^ Lacorbière d'une part, et MM. Husson , Bourdois de la MotheJ Marjolin et Emery de Vautre. — Mort de M. Périer.
La dernière période de la maladie de M. Périer
(EU.) comprend douze jours , du 4 au 16 à sept heures et demie du matin où il est mort.
Le 4 , un sommeil comateux s'empara du malade , et il y resta pendant quarante- huit heures. Ce ne fut qu'à l'aide des irritans les plus énergiques, de synapismes , de vésicatoires , dont les plaies existaient encore sur le cadayre , qu'on parvint à le tirer de cet état léthargique.
Le 6, à son réveil, M. Périer était faible, sa voix était altérée; les facultés intellectuelles ne lavaient cependant pas complètement abandonné. Il y avait des alternatives de lucidité et de délire. On lui donna quelque peu de fécule. La constipation persistait.
Le 7 , les alternatives de délire et de raison continuèrent. Le malade ne voulut plus personne auprès de lui que ses frères et ses enfans. La nuit fut agitée.
Le 7 , le malade était toujours dans le même état. Le délire n'avait pas changé de caractère , seulement la faiblesse était beaucoup plus grande. L'alimentation se bornait à quelques cuillerées à café d'arrow-root.
Le 9, même état; faiblesse plus grande. Cependant un article du Journal des Débats annonça qu'il y avait eu une consultation dans laquelle l'opinion de M. Broussais avait prévalu. Les moyens employés par cet habile médecin, dit l'article en question, ont provoqué une crise salu-
( 245 ) taire. M. Broussais et ses collègues ont déclaré qu'ils étaient maîtres de la maladie. La consultation n'avait pas eu lieu, et le malade n'éprouvait d'autre soulagement qu'une plus grande faiblesse.
Le 10 , la faiblesse et le délire continuent : mais il y a des momeiis de lucidité. On donne la fécule d arrow-root par cuillerées à café * on y. ajoute la gelée de carottes de M. Johnson, gelée dite d'acide pectique : cette gelée est légèrement purgative. Le dévoiement survient, l'assoupissement augmente. On revient a la diète absolue. Yésicatoires aux jambes.
Le 1 1 et le \i , rien n'est changé dans l'état du malade ; l'assoupissement et la faiblesse augmentent. On pratique une nouvelle émission sanguine. Le 12, continuation de la diète; bain froid; lavement d'eau froide.
Le 1 3, il y a quelques intervalles lucides ; le délire est plus taciturne ; le malade semble absorbé; le dévoiement continue. Il y a de l'assoupissement plutôt que du sommeil ; le malade qui, jusque-là , avait pris avec plaisir du bouillon ou autre substance légèrement nutritive, ne manifeste plus aucun désir, (i)
(1) M. Broussais a fait dans son ouvrage, page HO, le récit détaillé de ce qui s'est passé depuis le 4 jusqu'au 45. Il y a eu 2 jours de diète, \ jour d'alimentation , une diète de 3 jours , après quoi raison parfaite pendant
Le 14 ? le délire se prononce davantage; la faiblesse est très-grande. La famille est alarmée : on décide une nouvelle consultation. Il est tour-àtour question de demander MM. Double, Fouquier , Chomel , Marjolin , et l'on s'arrête à MM. Marjolin, Husson et Bourdois de Lamothe. La consultation a lieu à huit heures et demie du soir. La débilité du malade est extrême; cependant on soulève le malade , et il reconnaît M. Bourdois qu'il nomme. Les médecins sont peu d'accord sur l'état actuel du malade. Le pouls est fréquent , mais très-faible ; les lèvres et les gencives sont décolorées; la figure est très-pâle; les traits sont flétris; la langue est large, blanchâtre, molle ; l'abdomen est souple , mais il y a de la sensibilité à la pression dans la région épigastriqueet vers la région iliaque droite.
Plusieurs consultans conseillent de soutenir les forces du malade au moyen de quelque subs tance alimentaire. Un d'eux propose la gelée de poulet, plusieurs médecins ne consentent même pas à donner une cuillerée de crème d'orge ; un terme moyen fut adopté : on admet le lait coupé. On remarquera que cette consultation eut lieu l'avant-veille de la mort, et que les médecins, appelés en dernier lieu , déclarèrent à la famille que
6 jours : tous ces jours bien comptés font un total de i2 jours! Il est assez difficile de concevoir que du 4 au \ 3 il y ait \ 2 jours ; c'est encore là un miracle de la doctrine !
( 247 ) la maladie de M. Périer était complètement audessus des ressources de l'art.
En effet, le i5 il était à l'agonie , et il expira le 16 à sept heures du matin.
§. IY. Autopsie cadavérique de M. Périer \, en présence de MM. Brous sais père et Broussais JîlSj, Spurzheim , Husson , Marjolin , Esquirol , Bourdois , Lacorbière , Gaubertet Emery.
Le jeudi 17 mai i832, à neuf heures du matin, les soussignés , réunis à l'hôtel du ministre de l'intérieur , pour y procéder à l'ouverture du corps de M. Casimir Périer , président du conseil des ministres , décédé dans ledit hôtel le 16 mai à sept heures du matin , ont été introduits dans une chambre située au premier étage , où ils ont trouvé le corps de M. Casimir Périer couché dans le lit où il avait expiré la veille.
Ils l'ont placé sur une table et ont procédé à l'autopsie quia été faite, sous leurs yeux et sous leur direction, par M. le docteur Gaubert, assisté de M. Husson fils , élève en médecine du Yalde -Grâce.
Ils consignent dans ce procès-verbal les détails qu'ils ont recueillis dans l'examen attentif qu'ils ont fait des différentes parties du corps.
( US ) Habitude extérieure .
Une chaleur assez remarquable existe sur le cadavre , il y a un amaigrissement prononcé de tout le corps , mais sans marasme .
Tête.
Le crâne , scié circulairement , présente une épaisseur assez considérable.
L'intérieur de cette boîte osseuse offre , dans les portions de la face interne du coronal et de l'occipital correspondantes à la substance spongieuse de ces os, une coloration violette remarquable.
Les vaisseaux capillaires de la dure-mère contiennent une petite quantité de sang séreux , peu consistant. En même temps il y a une infiltration séreuse du tissu cellulaire sous-aracbnoïdien.
Les vaisseaux capillaires qui se ramifient sur la partie antérieure du cerveau sont légèrement injectés.
Il existe à la face inférieure du cerveau une injection semblable à celle observée à la partie antérieure et supérieure de cet organe.
Les vaisseaux capillaires qui rampent à la face inférieure de la protubérance annulaire sont également injectés.
Toutes ces injections n offrent point de traces d'inflammation .
. ( 219 ) Le cerveau na pas été examiné.
Cet organe étant enlevé de la base du crâne , il s'est écoulé du canal vertébral environ deux cuillerées de liquide racbidien. Il était transparent et très-limpide.
Poitrine.
Le médiastin antérieur contient une assez grande quantité de tissu cellulaire graisseux , d'une couleur jaune-safran, mou.
Le tissu cellulaire sous-cutané offre en général la même consistance et la même coloration.
Il y a quelques anciennes adbérences pleurales à droite et à gauche; elles sont légères, celluleuses, et reconnues pour être antérieures à la maladie et entièrement indépendantes d'elle.
Les poumons conservent encore de la chaleur ; ils sont sains , crépi tans. Les deux lobes inférieurs présentent postérieurement une coloration foncée , qui est la conséquence de la position couchée du corps; leur partie inférieure et postérieure est légèrement friable , par suite d'une très-légère diminution de densité de leur tissu.
Les petites bronches contiennent une assez grande quantité de mucosité spumeuse qui paraît les infiltrer.
La trachée- artère et les grandes bronches en contiennent une quantité moindre , qui paraît se borner à les tapisser.
Le membrane muqueuse du larynx et celle de la trachée-artère y sont remarquables par leur blancheur.
Le coeur est mou , affaissé, flasque, contenant très-peu de sang; les parois ventriculaires sont notablement minces; la partie moyenne de sa face antérieure est le siège dune bande graisseuse, jaunâtre , analogue à celle qui a été trouvée dans le médias tin antérieur.
Le péricarde ne contient pas de sérosité surabondante. Il y a par derrière et en bas une légère et ancienne adhérence de cette membrane avec le cœur, mais cette adhérence n'a aucune importance.
Bas- F entre.
L'apparence extérieure des intestins n'offre rien de remarquable.
Le foie , peu volumineux , est remonté sous les côtes, dont il conserve l'empreinte. Il n'offre aucune espèce d'engorgement.
La vésicule du fiel a son volume normal; la bile qui y est contenue a une consistance huileuse et une couleur d'un jaune safran très-foncé.
La rate est petite , d'une couleur pâle , moins ardoisée que dans l'état normal. Sa consistance ne montre rien d'extraordinaire. Après l'avoir ouverte , on en exprime un liquide de consistance et de couleur lie de vin.
L'œsophage est sain jusqu'à deux pouces audessus de l'orifice cardiaque de l'estomac. On voit à cet endroit une rougeur vive ti^ès-prononcée , occupant d'une manière uniforme tout le cercle de ce canal , sans changement de consistance ni d'épaisseur. Cette rougeur a une hauteur de deux pouces.
«L'estomac a sa grandeur naturelle.
Le grand cul-de-sac de cet organe présente une arborisation très-remarquable , dont les ramifications, d'un rouge foncé, sont entourées d'un pointillé presque confluent, et d'une couleur rouge plus vive. La membrane muqueuse de cette partie est excessivement amincie. On trouve dans la longueur de la petite courbure une arborisation très- vive, moins prononcée que celle du grand cul-de-sac , et un grand nombre de petits points rouges.
La muqueuse de la moitié pylorique de l'estomac n'est point amincie.
Le pylore ne présente point d'altération.
Le duodénum contient une assez grande quantité d'un liquide d'un gris-verdâtre.
Sa première portion , ou portion pylorique , est légèrement rouge. A la réunion des portions verticale et transversale de cet intestin , et dans une étendue de trois pouces , la membrane muqueuse est d'un rouge brunâtre tirant sur le noir. Cette couleur occupe toute la surface des valvules et
( 252 ) les intervalles qui les séparent; elle pénètre trèsprofondément dans le tissu cellulaire sous-muqueux. La membrane muqueuse conserve son épaisseur et sa consistance .
Dans le reste du duodénum on trouve des plaques de cette couleur , moins nombreuses que celles de la partie décrite ci-dessus.
On rencontre dans les quatre premiers pouoes du jéjunum des plaques de la même couleur, et, à la fin de cet intestin, quelques autres qui sont arborisées et moins colorées.
En général, cet intestin est remarquable par sa pâleur j, son amincissement et son exténuation.
L'iléon, dans sa plus grande partie , présente la même ténuité , la même pâleur , la même maigreur que le jéjunum, et à un pied de la valvule iléo-cœcale, la membrane muqueuse de cet intestin offre , jusqu'au-delà de cette valvule , la même altération que celle qui a été observée dans le duodénum. Les follicules isolés de cet intestin y sont très-développés.
Le coecum contient deux cuillerées d'un liquide dont la couleur et la consistance ressemblent à de la lie de vin; toute sa membrane muqueuse , surtout près de la valvule , a la même couleur rouge foncé brunâtre que celle qui a été observée dans le jéjunum et l'iléon.
La même rougeur se prononce dans une étendue de huit à neuf pouces le long du colon ascendant.
Le reste du colon est sain , et contient des matières fécales pultacées.
Le rectum est sain.
La vessie , saine , contient une quantité peu considérable d'urine limpide.
Le mésentère contient une graisse jaune et molle analogue à celle que Ton a trouvée sur le cœur, dans le médiastin , et dans le tissu cellulaire souscutané .
Les reins sont sains et recouverts d'une assez grande quantité de la graisse jaune et molle observée ailleurs , c'est-à-dire sur le coeur , dans le médiastin antérieur, et sous la peau. La même observation s'applique au mésentère , qui en contient une quantité assez considérable.
Il résulte de tous ces faits que la mort nous a paru avoir été occasionée par les lésions observées dans les diverses parties du tube digestif.
Signé: Broussais, Spurzheim , Husson , Marjo-
LIN, ESQUIROL, BOURDIOS, CASIMIR BrOUS-
sais , Lacorbière , Gaubert , François Broussais, Emery, docteurs en médecine.
Tels sont tous les faits et toutes les circonstances de la maladie de M. Périer. Nous avons voulu les reproduire dans leurs moindres détails, afin de laisser au lecteur la faculté de juger par luimême ce qu'il faut penser de cette maladie, et de la manière dont elle a été traitée.
Nous allons maintenant examiner toutes ces circonstances , et montrer, en les rapprochant naturellement les unes des autres, ce que la médecine et la saine logique leur feront dire de plus conforme à la vérité.
i ° Quelles ont été les différentes affections que M. Périer a éprouvées dans le cours de sa maladie?
2° De quelle maladie est-il mort?
3° Quelle influence paraît avoir eu sur le cours de la maladie le traitement qu'on lui a opposé?
Pour résoudre ces trois questions , nous ne nous bornerons pas à interroger les circonstances de l'ouverture du corps ainsi qu'on l'a fait, mais nous réunirons tous les moyens de détermination que possède la médecine, savoir : i° les commémoratifs; 2° les symptômes de la maladie dans toutes leurs combinaisons ; 3° le traitement ; 4° l'autopsie cadavérique. Ces différentes sources doivent fournir leur contingent de lumières , et s'aider réciproquement dans leur signification respective.
Permière question. Quelles ont été les différentes affections que M. Périer a éprouvées dans le cours de sa maladie?
Cette question présente trois points à considérer; ces trois points correspondent aux trois périodes principales de la maladie de M. Périer, ainsi que nous les avons établies plus haut. Nous les examinerons successivement.
( 255 ) A. Lorsque M. Périer s'alita , il se plaignait de malaise depuis plusieurs jours. On sait qu'il était sujet à des dérangemens gastriques, pour lesquels M. Broussais lui avait prescrit de nombreuses applications de sangsues à l'épigastre. Son médecin habituel, M.Emery, crut voir dans la diarrhée de M. Périer un retour de cette ancienne affection, qui pouvait être compliquée de l'influence épidémique. En effet, aussitôt après l'application des sangsues , des accidens cholériformes se manifestèrent : c'est-à-dire deux vomissemens et quelques crampes. On déploya contre ces symptômes de cholérine un appareil de moyens proportionnés à l'importance qu'on voulait donner à la guérison : quatre-vingt-cinq sangsues du jour au lendemain. Il est inutile de faire remarquer que M. Périer n'a présenté aucun des symptômes du vrai choléra, qui sont le refroidissement , Y absence du pouls , la coloration en bleu, et la suspension des urines . D'ailleurs la diarrhée n'offrait nullement le caractère de la diarrhée cholérique. Enfin , le pouls , au lieu de s'affaisser , marquait un léger mouvement fébrile. Ainsi , sur ce premier point , MM. Casimir Broussais et Lacorbière n'ont pas été exacts, quand ils ont affirmé que M. Périer avait eu un choléra violent, que M. Broussais avait enlevé en six jours. C'était tout simplement une cholérine très-ordinaire, qui offrait peu de chances au choléra, car on a remarqué qu'elle aboutit rarement au choléra
( 256 ) lorsqu'elle est accompagnée de fièvre à son début; la choiérine qui est suivie du choléra est caractérisée ordinairement par un affaissement du pou] s.
B.Le second point de la question se trouve résolu par les déclarations unanimes de MM. Broussais et autres médecins qui ont donné des soins à M. Périer dans cette période de la maladie. Après la première consultation , ces messieurs affirmèrent et signèrent que M. Périer était atteint d'une inflammation du cerveau. Plus tard, ils déclarèrent encore, après avoir exploré le malade, que les organes digestifs étaient dans l'état le plus sain. Jusqu'alors il n'était donc pas venu à l'idée de personne que M. Périer fût atteint de gastrite. INous pourrions nous en tenir à cette déclaration, si après la mort (i) MM. Broussais et Lacorbière n'avaient jugé à propos d'attribuer les symptômes cérébraux de cette époque à la réaction sympathique de l'estomac sur le cerveau. Mais puisqu'ils se sont en quelque sorte rétractés , nous ne sommes pas plus obligés d'avoir confiance dans leur diagnostic , qu'ils n'en ont eu eux-mêmes. Examinons donc la question sous toutes ses faces : « il en doit sortir un enseignement utile à l'humanité (2). »
(1) Voir la lettre insérée dans le Nouvelliste du 22 mai, rapportée t-U après .
(») Expressions de la lettre de "rlM. Broussais fils et Lacorbière.
M. Périer n'avait point de gastrite à l'époque où M. Esquif ol lui donna des soins conjointement avec MM. Broussais;
Parce que MM. Broussais et autres médecins déclarèrent qu'ils reconnaissaient alors une inflammation du cerveau;
Parce que toute la médication fut dirigée vers cet organe. Sangsues , ventouses au col , à la tête; affusious froides, etc.;
Parce que aucun remède ne fut dirigé vers l'estomac ;
Parce que M. Broussais , qui regarde le sulfate de quinine comme un irritant du tube digestif, ordonna lui-même , sans consultation préalable . cette substance en lavement , contre la prétendue périodicité des accès.
Ces preuves, je le sais, n'ont plus de valeur, depuis l'aveu de MM. Broussais et Lacorbière, que pour montrer l'erreur qu'ils auraient commise dans le diagnostic et le traitement de la maladie de M. Périer : car qu'on ne perde pas ceci de vue , c'est que ce sont eux qui ont affirmé 1 qu'il y eût inflammation du cerveau 9 et non MM. Esquirol etEmery qui croyaient avoir affaire à une autre maladie , ainsi que nous le dirons plus bas. Mais en accordant à MM. Broussais qu'ils se sont trompés sur le premier point, nous ne convenons pas qu'ils aient raison sur le second . En effet, aucun symptôme gastrique ne se mani-
( 258 ) nifesta; la langue était humide, pâle, molle.
Il n'y avait aucune douleur à l'épigastre ni à l'abdomen même à la pression.
Le malade conservait de l'appétit. Les bouillons qu'il prenait avec plaisir l'ont calmé à plusieurs reprises.
Les évacuations produites par un lavement purgatif ont sensiblement amélioré l'état du malade.
Enfin il y avait souvent rémission complète dans les mouvemens du pouls , et il ne marquait qu'accidentellement un état fébrile.
Nous pouvons donc conclure , sans autre frais de logique, que M. Périer, dans la seconde période de sa maladie , n'avait point d'inflammation du cerveau, et qu'il n'avait point de gastrite.
Par voie d'exclusion, nous arrivons naturellement à démontrer que les accidens cérébraux caractérisaient une de ces affections mentales qu'on est convenu d'appeler nerveuses , parce qu'elles ne se rattachent à aucune lésion organique connue. Cette proposition, qui s'établit d'elle-même par la négative des deux précédentes, a d'autres preuves * à faire valoir; nous pouvons même dire que toutes concourent à la démontrer.
M. Périer appartenait à une famille dont tous les membres ont éprouvé plus ou moins de maladies nerveuses. Madame sa mère , à l'âge de cinquante-cinq ans, eut un accès de délire aigu. Ma-
( 259 ) dame sa sœur , à un âge moins avancé , éprouva le même accident. Chez ces deux malades , le délire dura de cinquante à soixante jours , il éclata à la suite d'une maladie aiguë dont le nom nous est inconnu.
Depuis un an , M. Périer a eu les facultés intellectuelles excitées au plus haut degré. Des contrariétés, des travaux nombreux, des fatigues continuelles, des insomnies fréquentes ont dû énerver chez lui les puissances du cerveau. Deux fois depuis cette époque , et deux mois environ avant sa maladie , il s'est plaint d'un embarras singulier dans les idées qui lui a donné beaucoup d'inquiétude. Une fois il a fait appeler un médecin pendant la nuit , tant il était effrayé d'une situation morale dont il ne pouvait se rendre compte.
Voilà des circonstances commémoratives qui caractérisent les plus grandes dispositions à une affection essentielle du cerveau. Yoyons maintenant le début de la maladie et ses principaux symptômes .
M. Périer était rétabli d'une première affection. Il avait de l'appétit : M. Broussais reconnaissait une convalescence franche. Tout à coup les idées s'exaltent , et , à la suite d'une saignée abondante (36 onces) et d'une application de sangsues , il est pris de mouvemens convulsifs tétaniques qui durent trois quarts d'heure. Cet accès fait place à un délire, souvent calme et pour ainsi dire raisonné;
( 260 ) les autres fonctions paraissent être dans l'état le plus complet d'intégrité ; il y a même des momens où le malade a recouvré toute sa raison, où il parle de tout de la manière la plus lucide ; enfin ce n'est que vers la fin de la maladie que le sommeil cessé d'être complet. Qu'on nous dise si tout cela caractérise une inflammation du cerveau , et moins encore un ramollissement de cet organe, ainsi que M. Broussais, auteur d'un livre sur la folie , l'a prétendu ! Qu'on nous dise où on a vu des inflammations qui durent depuis quinze jours avec des alternatives de raison , c'est ~ à - dire avec cessation de l'inflammation ! Mais ces argumens sont produits en pure perte, car MM. Broussais ont déclaré que l'affection cérébrale était symptôma tique. Pour qui a vu des maladies mentales nerveuses , il n'est aucun doute que cet état de calme et d'agitation alternatifs, ce délire qui porte sur une série d'idées fixes, accompagné d'appétit, de calme dans le pouls , ne soit caractéristique d'une affection de ce genre. Les diverses circonstances du traitement et l'opiniâtreté de la maladie à résister aux moyens antiphlogistiques les plus énergiques , ajoutent encore à toutes ces preuves. Les bains frais réussissent presque toujours à calmer les agitations les plus violentes. Au contraire, les évacuations sanguines sont sans résultat. Donc M. Périer était atteint d'une affection du cerveau
dite essentielle , c'est-à-dire qui ne dépendait pas d'une altération matérielle appréciable de cet organe.
Ainsi, à l'égard de ce second point de la première question , nous concluons :
i° Que M. Périer n'a point eu, dans la seconde période de sa maladie , une inflammation du cerveau , comme MM. Broussais l'avaient d'abord déclaré ;
2° Qu'il n'a point eu davantage de gastrite, ainsi qu'ils l'ont affirmé plus tard ;
3° Enfin qu'il a eu ce qu'ils n'ont pas voulu reconnaître : une affection purement nerveuse.
Passons au troisième point de la question.
C. Nous n'avons pas besoin de beaucoup d'efforts pour prouver qu'après la retraite de MM . Esquirol et Emery, la maladie bien constatée de M. Périer ne s'est pas cbangée en gastrite; car le 2 mai, c'est-à-dire après un mois de maladie, au moment où M. Périer paraissait à tout le monde, à M. Broussais lui-même , dans un état fort grave, M. Broussais , et autres médecins qu'il avait amenés, déclarèrent le tube digestif dans l'état le plus sain. « Il est complètement guéri » , a dit M. Broussais à la famille. Cependant le délire, l'état comateux , la grande faiblesse , persistèrent, et à un tel degré, que MM. Emery et Esquirol ne voulurent point garder la responsabilité d'un tel état sans changement dans la médication.
Mais , dira-t-on , la gastrite a immédiatement éclaté après la retraite de MM. Esquirol et Emery; elle a même été attribuée au dernier bouillon ou à la dernière cuillerée de crème de riz. Nous demanderons quelle est la gastrite qui débute par quarante-huit heures d'un sommeil léthargique ? D'ailleurs la lettre de MM. Broussais fils et Lacorbière fait remonter cette affection à l'époque des premiers symptômes cérébraux, et l'on sait maintenant à quoi s'en tenir sur ce point.
Il ne reste plus à MM. Broussais qu'à invoquer les derniers symptômes de la maladie et les résultats de l'autopsie cadavérique en faveur de leur opinion.
Quels ont été les symptômes de la maladie de M. Périer ! Tous ceux de la précédente période, plus une grande faiblesse, plus un état de torpeur, d'anéantissement , plus un peu de sensibilité à Fépigastre et dans la région iliaque , une diarrhée colliquative qui prenait sa source dans la même cause que les symptômes précédens. Y eût-il eu dans les phénomènes gastriques des envies de vomir, des vomissemens , que ces symptômes ne feraient qu'ajouter à tout ce qui caractérise une résolution complète de forces , un état de dépérissement résultant d'une maladie longue et d'un traitement énervant. Et l'autopsie ? et le témoignage de MM. Esquirol, Emery, ex- médecins du malade; de MM. Husfson, Marjolin et Bourdois? Tous ces
( 265 ) médecins, il est vrai, ont signé le procès-verbal qui déclare que la mort leur a paru avoir été occasionée par les lésions observées dans les diverses parties du tube digestif. . . Cet argument est le plus décisif en faveur de MM. Broussais. Mais que prouve-t-il , à la rigueur? tout au plus qu'une congestion intestinale s'est opérée quelques beures, quelques jours peut-être avant la mort; car il ne faut pas oublier que, le 2 mai, M. Broussais déclarait en présence de la famille qu'il n'y avait plus rien dans le tube digestif, qu'il était parfaitement guéri. Or, depuis ce moment jusqu'à la retraite de MM. Esquirol et Emery, il n'a été donné pour tout aliment que neuf cuillerées de bouillon. D'ailleurs, malgré la confiance que j'ai dans les lumières de MM. les médecins qui ont signé le procès -verbal, j'en ai davantage encore dans les faits et la logique , et je ne crois pas que l'autopsie (1) , rapprocbée de toutes les circonstances de la maladie , légitime la conclusion qu'ils en ont tirée. Examinons cette nouvelle question.
(<) MM. Broussais père et fils avaient si bien senti que les lésions existantes n'étaient pas suffisantes pour expliquer la mort , qu'ils ont prétendu que la muqueuse de l'estomac était détruite en partie. Il a fallu que M. Marjolin leur montrât , le scalpel à la main , qu'il savait encore séparer la membrane muqueuse du tissu cellulaire sous-jacent. Ce'te leçon d'anatomie n'a pas suffi , car le lendemain on lisait dans le Nouvelliste qu'une partie de la muqueuse de l'estomac avait été complètement détruite. L'auteur de cetarticle a espéré trouver des lecteurs plus faciles a convaincre que M. Marjolin.
Le procès-verbal dit qu'il y a une rougeur uniforme de l'orifice cardiaque de l'estomac , sans changement de consistance ni d'épaisseur. Cette rougeur a deux pouces de hauteur.
Le grand cuMe-sac présente une arborisation très-remarquable , dont les ramifications , d'un rouge foncé , sont entourées d'un pointillé rouge presque confluent et d'une couleur rouge plus vive. La muqueuse de cette partie est excessivement amincie : on trouve dans la longueur de cette petite courbure une arborisation très- vive , moins prononcée que celle du grand cul -de -sac , et un grand nombre de petits points rouges.
Voilà des arborisations, des points, des rougeurs, mais nulle part d'altération de texture de la muqueuse.
Je néglige de m'arrèter aux rougeurs trouvées dans le duodénum et même à sa couleur brunâtre j, parce que , dit le procès-verbal , la muqueuse avait son épaisseur et sa consistance naturelles. Il en est de même des plaques du jéjunum, qui est remarquable par sa pâleur ^ son amincissement et son exténuation. L'iléon offre les mêmes caractères et la même coloration; les follicules isolés y sont très -développés. Il n'y a qu'une coloration analogue aux précédentes dans le coecum, le colon et le rectum. Nulle part il n'y a ni changement de consistance , ni épaississement , ni aucune trace d'altération de tissu. Il n'y a que colo-
( 265 ) ration différente, rouge, brune, noire si on veut, mais toujours il n'y a que changement de couleur. Si on eût ouvert le cadavre de M. Périer sans connaître les précédens de la maladie , il serait peut-être permis de conserver des doutes sur la signification de ces changemens de couleur de la muqueuse digestive . Mais rappelons - nous que la maladie a duré près de six semaines ; que pendant tout ce temps les symptômes se sont manifestés du côté de la tète ; que jamais l'estomac et les intestins n'ont fait soupçonner de maladie; que les fonctions de ces organes ont continué jusqu'aux derniers jours; que daos les mouvemens de l'excitation la plus violente , lorsque le pouls reprenait tout son développement, lorsque les veines de la tête se gonflaient , la figure s'animait , il ne se manifestait aucun phénomène de congestion vers l'abdomen. Nous regrettons de répéter ici ce que tout le monde sait ; mais suffitil d'un changement de couleur pour conclure à l'inflammation? Une inflammation au contraire qui aurait persisté aussi long-temps n'eût-elle pas modifié profondément, ulcéré peut-être la muqueuse où elle siégeait? Qui supposera une inflammation assez vive pour causer la mort , sans un commencement de désorganisation? et où remarque-t-on cette désorganisation? Nulle part. Il n'y a, en aucun point, le plus simple gonflement. Le tout se borne à un changement de couleur. Ne
( me )
sait- on pas qu'il y a d'énormes différences entre les résultats de la congestion , de la stase du sang, et de la phlogose ? Nous ne rappellerons pas ici les expériences ingénieuses de M. Magendie , nous en ayons tiré précédemment tout le parti possible dans une semblable question.
Mais le procès-verbal de l'autopsie ne dit pas tout ce qu'on y a observé. On y voit que le cœur était mou, flasque, contenant très- peu de sang; et il omet de faire remarquer que nulle part on na trouvé de sang , ou du moins il y en avait extrêmement peu. A propos d'omission , nous en signalerons une plus grave; MM. Broussais et Lacorbière disent dans leur lettre au Nouvelliste que le cerveau a été trouvé presque normal, et il estiposiûfqu'ilnapas été examiné. M. Spurzheim Fa enlevé presqiv aussitôt après Fouverture du crane, encore enveloppé par la pie-mère et l'arachnoïde 7 sans communiquer plus tard ce qu'il pouvait y avoir découvert. Deux des médecins se sont plaint de cette soustraction , et on n'en a tenu aucun compte. Cependant M. Spurzheim a signé le procès-verbal de l'autopsie sans y avoir assisté; par compensation, on Fa publié avec le nom de M. Emery qui ne l'avait pas signé .
Concluons sur tous ces points :
La maladie de M. Périer a présenté dans sa première période une cholérine ;
Dans la seconde , une affection cérébrale essentielle;
( 267 ) Dans la troisième, la continuation de la même maladie, plus un grand affaissement et l'agonie. Avec la meilleure volonté , il est impossible de voir dans tout ce qui précède la moindre apparence de gastro-entérite.
Seconde question. De quelle maladie est mort M. Casimir Périer? Nous croyons devoir réunir cette question à la troisième.
Troisième question. Quelle influence paraît avoir eu sur le cours de la maladie le traitement au on lui a opposé ?
M. Périer n'est pas mort d'une gastrite ou d'une gastro-entérite ; il n'est pas mort davantage d'une inflammation du cerveau , puisqu'il est démontré qu'il n'a eu aucune de ces deux maladies. Reste donc deux causes principales à apprécier : la maladie essentielle du cerveau , et le traitement auquel M. Périer a été soumis dans tout le cours de sa maladie. Il est assez difficile de faire la part exacte de ces deux élémens ; il est délicat de prononcer , même en connaissance de cause , sur leur influence respective ; car , malgré nos convictions , nous répugnons toujours à donner une fois raison au public qui accuse si souvent à tort les médecins de la mort de leurs malades. Mais il y a ici une question de science et d'humanité , c'est bien
( 268 ) assez pour passer outre de petites considérations qui n'ont pas arrêté MM, Broussais fils et Lacorbière. Ces messieurs ont insinué publiquement (i) qu'ils regardaient la mort de M. Périer comme due en partie aux entraves que MM. Esquirol et Emery avaient apportées à leur traitement. En retournant l'accusation nous ne ferions qu'user de représailles , mais nous agirons avec plus de ménagement; nous nous bornerons à discuter les faits , à les mettre sous les yeux du lecteur , qui conclura de lui-même.
Le premier fait qui ressort de ce que nous avons dit précédemment, c'est que MM. Broussais ont commis , de leur aveu , deux fautes graves dans le traitement de M. Casimir Périer; ils ont combattu pendant long - temps une maladie imaginaire , l'inflammation du cerveau , et ils ont négligé , toujours de leur propre aveu , d'attaquer la maladie réelle , la gastrite. Quelque opinion qu'on adopte , il en résulte une conséquence fàcbeuse; car, dans leur bypotbèse, ils auraient fait d'énormes saignées inutilement; ils auraient perdu tout le bénéfice de trois semaines de traitement , et enfin , en négligeant d'attaquer le foyer du mal , ils auraient ajouté à son intensité par l'emploi du sulfate de quinine et des purgatifs. Arrêtez-vous là, diront MM. Broussais, c'est à notre corps défendant qu'on a employé les pur-
(i) Voir leur lettre au Nouvelliste , page 277.
( 269 ) gatifs : cela est vrai; mais pourquoi, si vous étiez convaincus que les purgatifs dussent nuire , ne vous y ètes-vouspas formellement opposés? Pourquoi ne vous ètes-vous pas plutôt retirés que de prêter les mains à une médication que vous regardiez comme nuisible ? Car de deux choses Tune : ou bien vous croyiez à une gastrite , et alors il fallait employer votre traitement pur, ou vous retirer comme l'ont fait MM. Esquirol et Emery ; ou bien vous avez commis une erreur , et alors il y a peu de bonne foi de votre part à déverser publiquement sur d'autres la responsabilité de vos ac- «tes. Mais il faut bien croire que vous avez commis une erreur , car vous n'auriez pas donné , contre toutes les règles de votre doctrine, le sulfate de quinine , et encore moins auriez-vous cédé aussi facilement le terrain. D'ailleurs , le Ier mai vous eûtes une discussion très-longue et très-vive avec M. Esquirol , où vous prétendîtes encore qu'il y avait une inflammation des méninges du cerveau, et même ramollissement de cet organe. Jusqu'ici le traitement aurait donc eu, de l'aveu même de MM. Broussais, trois conséquences fâcheuses sur la maladie: i° d'avoir été dirigé vers un organe qui n'était que symptomatiquement malade; 2° d'avoir détourné les moyens que le foyer du mal réclamait; 3° d'avoir permis l'emploi de moyens nuisibles , les purgatifs , la quinine, et même l'alimentation.
Mais nous n'abuserons pas de la position où MM. Broussais se sont placés maladroitement. En niant qu'il y ait eu gastrite , et en démontrant, comme nous l'avons fait, que la maladie cérébrale était essentielle , nous les avons déchargés en partie du mal dont ils s'accusaient ; le mal qu'ils ont causé n'est donc plus ni dans les purgatifs qu'ils ont laissé donner,, ni dans la quinine qu'ils ont prescrite , ni dans les bouillons qu'ils ont permis , ni dans l'omission de tous les moyens indiqués contre la gastrite. Nous leur faisons grâce de tout cela, mais nous leur reprochons une erreur qui comprend toutes les erreurs , c'est d'avoir méconnu la maladie réelle , et , par leur traitement obstiné , d'avoir enlevé au malade les forces nécessaires à sa guérison.
Ces deux propositions ont-elles besoin d'une démonstration nouvelle? N "avons-nous pas assez prouvé que M. Périer n'avait eu ni gastrite, ni inflammation du cerveau , mais une affection purement nerveuse ? N'avons-nous pas démontré que symptômes commémoratifs , symptômes actuels , marche de la maladie, traitement et mort, tout enfin concourait à établir cette proposition? Que reste-t-il à prouver maintenant? Jusqu'à quel point le traitement a précipité la terminaison funeste de la maladie. C'est aux médecins à décider de cette question. Qu'ils voient d'une parties énormes et fréquentes saignées qu'on a faites ; qu'ils
( 274 ) tiennent compte des effets immédiats que chacune d'elle a produits; qu'ils mettent en balance le défaut de réparation résultant d'une diète presque continue ; qu'ils interrogent ensuite les circonstances de l'autopsie cadavérique , interprétées comme elles doivent l'être, et ils trouveront deux-mêmes la conclusion que nous nous abstenons de présenter.
LETTRE DE MM. ESQUIROL ET EMERY 0 AU REDACTEUR EN CHEF DE LA GAZETTE MEDICALE DE PARIS.
Monsieur et très -honoré confrère,
Nous avons lu avec la plus grande attention l'exposé que vous venez de nous communiquer et que vous vous proposez de publier sur la maladie de M. Casimir Périer. Nous affirmons qu'il est conforme a la vérité pour tout ce que nous avons été a même d'observer pendant le temps où nous avons donné nos conseils , et nous vous félicitons d'avoir signalé dans le procès-verbal de l'ouverture du corps l'omission importante qui a été faite dans tous les journaux, relative a la non ouverture du cerveau.
Nous avons l'honneur d'être vos dévoués et affectionnés confrères ,
Emery, Esquiiiol, docteurs-médecins.
Paris, 5 juin i83i.