GUÉRISONS
Service de M. Brous- ! sais (au Val-de-G.
j Hôtel-Dieu , La Charité , La Pitié, St. -Louis , St.-Anloine, ■Beau) on ,
68 sur 100
! fii
Beaujon , St. -Antoine , St. -Louis , La Pilié , La Charité , Hôtel -Dieu, M. Brcussais ( au Val-de-Grâce ) ,
41 sur 400
On voit , par ce tableau , que , quand il s'agit de morts, M. Broussais se trouve en tête de la colonne , et que , quand il s'agit de guérisons , il se trouve en bas. Nous n'avons donné ici que les principaux hôpitaux • mais ce calcul , appliqué à la plupart des autres , conduit aux mêmes conclusions , puisque , nous le répétons , sur 28,7 seulement ont été plus malheureux que M. Broussais, et 20 ont eu l'avantage.
En prenant la moyenne des décès et des guérisons dans tous les hôpitaux réunis , et en la comparant à la moyenne des correspondantes de M. Broussais, on arrive aux conclusions suivantes.
— Sur le total des malades admis dans ]es hôpitaux la moyenne des guérisons est de 3o pour 100.
Sur le total des malades traités au Yal-de-Grâce par M. Broussais, la moyenne n'est que de 19 pour 100.
— Sur le total des malades dont le sort était connu au 3o avril , le rapport des guérisons aux morts, dans tous les hôpitaux réunis, est de :
37 guéris à 63 morts, sur 100.
Chez M. Broussais il est de :
32 guéris à 68 morts, sur 100.
Ainsi de quelque côté qu on prenne ces chiffres,
(76) ils accusent la médecine physiologique et M. Brous sais.
Concluons donc une dernière fois que , sous quelque point de vue qu'on envisage le tableau nécrologique de M.Broussais, il établit clairement :
i° que la mortalité absolue de M. Broussais , au Val-de-Grâce , a été d'un peu plus des deux cinquièmes ;
2° Que M. Broussais a perdu proportionnelle mentplus de malades que ses confrères à l'hôpital du Yal-de- Grâce ;
3° qu'il est mort proportionnellement plus de cholériques dans le service de M. Broussais que dans les trois quarts des autres hôpitaux de Paris :
4° Qu'il a par conséquent abusé de la crédulité publique en disant qu'il ne perdait qu'un sixième et même un quarantième de ses malades , et qu'il en guérissait plus que les médecins non physiolo gistes ;
5° Que la méthode physiologique est condamnée encore une fois , par l'expérience clinique , de la manière la plus complète.
Passons maintenant au dernier objet dont nous ayons à nous occuper , à la maladie de M. Përier
( 77) §. III. Maladie de M. Casimir Périer.
Nous donnerons dans la suite de ce mémoire l'histoire détaillée de la maladie et de la mort de M. Casimir Périer. Nous ne voulons ici qu'expliquer comment nous avons été amenés à nous occuper de cet événement et justifier notre intervention dans cette affaire.
Nous avions lu dans les feuilles politiques les bulletinsdela santéde M. Périer ; nous y avions vu annoncer trois ou quatre fois sa convalescence et même sa guérison, et en termes si positifs qu'un journal, emporté sans doute par son enthousiasme pour M. Broussais qui venait d'obtenir un si beau succès , conjurait ce médecin illustre de vouloir bien faire part à ses confrères et au public des précieux secrets de sa thérapeutique. Nous fûmes plus tard fâchés d'apprendre que le malade était mort. Mais croyant encore à cette époque , sur la foi des bruits publics, qu'il avait été frappé d'une violente attaque de choléra , cette terminaison malheureuse n'avait en elle-même rien d'extraordinaire et nous n'y vîmes qu'un nouvel exemple de l'insuffisance de notre art dans cette maladie,
(78) Le 20 mai, quelques jours après la mort du président du conseil, nous lûmes dans le Journal des Débats une lettre de MM. les docteurs Casimir Broussais et Lacorbière , contenant les détails de la maladie et des traitemens employés , et des jugemens portés sur les divers médecins appelés en consultation. En somme nous crûmes y apercevoir l'intention, i° de prouver que M. Broussais seul avait bien connu la maladie et indiqué les seuls remèdes appropriés ; 2° de rejeter la responsabilité du résultat sur quelques-uns des médecins qui ont été accidentellement consultés. On conçoit facilement que cette responsabilité devait peser à M. Broussais qui, après avoir fait si souvent annoncer qu'il répondait du malade, se trouvait cruellement démenti par le fait. Il avait compté sur la guérison d'un personnage célèbre , à la vie duquel se rattachaient de grands intérêts , pour réhabiliter sa doctrine et sa réputation de praticien. Par malheur le ministre a succombé , et M. Broussais, qui certes n'eût pas songé à faire partager à personne les honneurs de la guérison , ne serait pas fâché maintenant de se décharger sur le premier venu du fardeau de cette mort trop éclatante.
Tel nous a paru être le but de cette lettre , écrite évidemment pour le public et non pour les médecins. Il nous est parvenu en même temps , d'une source digne de foi , des renseignemens auxquels on désirait donner de la publicité ; ils sont de nature à réfuter les assertions contenues dans la lettre de MM. Broussais fils et Lacorbière, et présentent les faits relatifs à la maladie de M. Pé~ rier dune manière bien plus complète et bien plus exacte. Saisissant avec empressement l'occasion qui s'offrait de révéler des détails que MM. Broussais et Lacorbière ont négligés, et de faire luire la vérité sur plusieurs circonstances oubliées par eux, nous avons annoncé dans la Gazette médicale du 22 mai., la publication prochaine d'une nouvelle et moins inexacte relation de la maladie de M. Casimir Périer. Inde irœ.
MM. Casimir Broussais et Lacorbière ont été choqués de ce reproche d'inexactitude ; c'est cependant une des expressions les plus modérées dont on puisse se servir pour qualifier le contraire du vrai; c'est une des épithètes le plus souvent employées dans la polémique littéraire et politique, parce qu'elle n'a pas l'inconvénient, comme la plupart de ses équivalens , de met Ire
(80) en campagne les esprits chatouilleux sur le point d'honneur , et de provoquer l'effusion du sang.
Ces messieurs cependant non pu supporter l'idée d'être accusés impunément & inexactitude , et c'est probablement pour nous empêcher d'en fournir la preuve qu'ils sont venus essayer sur nous l'effet des menaces et des provocations. Il importe peu au public de savoir les détails de ces scènes d'intérieur. M. Lacorbière et M. Broussais fils en feront l'histoire , s'ils sont contens du rôle qu'ils y ont joué. Nous ne leur demandons que de l'exactitude.
Quant à nous , qui ne craignons pas de nous expliquer devant le public , nous donnerons la relation que nous avons promise , et nous dirons la vérité quand même.
Cette relation se trouve ci-après; mais comme la plus grande partie roule sur des faits médicaux et des discussions plus sérieuses que notre querelle avec les physiologistes , nous mettrons ici le catalogue des inexactitudes delà lettre de MM. Lacorbière et Broussais fils , en les abrégeant toutefois, pour n'être pas trop longs.
ire Inexactitude . « Il est du devoir des méde-
(81 ) » cins qui ont jusqu'à la fin donné leurs soins à » M. le président du conseil, de mettre sous les » yeux du public un historique , abrégé , mais fi- » dèle, de sa maladie. »
L'inexactitude est dans ces mots ambigus jusque a la fin, MM. C. Broussais et Lacorbière étaient bien auprès de M. Périer à la lin de sa maladie , c'est-à-dire à sa mort , mais non pas au commencement. M. Broussais fils n'a été appelé que le 12 avril au soir, et M. Lacorbière le 18 ou le 19 , et le malade s'est mis au lit le 6.
2e Inexactitude. ce La maladie a débuté le 5 w avril. »
Elle a débuté le 6. M. Périer, indisposé depuis plusieurs jours , ne s'est alité que ce jour-là.
3e Inexactitude. « C'était un violent choléra- » morbus. »
M. Périer n'a eu au début qu'une légère diarrhée, accompagnée de fièvre. MM. C. Broussais et Lacorbière n'ont parlé de ce choléra que par ouïdire , car ils ne voyaient pas le malade alors , et on les a trompés. C'est ce qui explique comment ce prétendu choléra fut enlevé si promptement.
4e Inexactitude , qui est une inexactitude par omission. MM. C. Broussais et Lacorbière oublient
(82) dédire qu'à partir du 6 avril jusqu'au 1 7 , M. Broussais père dirigea seul le traitement ; il conseilla l'application de quatre-vingt-cinq sangsues, administra des potages et des bouillons , de la glace , et proclama la convalescence.
5e Inexactitude. « M. le président du conseil )) eut des symptômes nerveux et même du dé-
» lire Cette complication fit appeler M. ****
)> en consultation. » Péchant encore ici par omission, ils s'abstiennent dédire qu'avant de recourir à M. Esquirol (dont le nom ne craint pas la publicité), MM. Broussais père et fils et Lacorbière combattirent les symptômes cérébraux par plusieurs fortes applications de sangsues au cou , par des ventouses scarifiées , et par une saignée de trente-six onces. Cela valait pourtant la peine d'être dit, même dans un historique abrégé.
6e Inexactitude. Il n'est pas exact de dire que M. Broussais père n'ait pas été convaincu de Y essentialité et du caractère idiopatbique de l'affection cérébrale, reconnus par M. Esquirol, puisqu'il avait employé pour la combattre une médication si énergique .
7e Inexactitude. Il est inexact de dire que M. Esquirol a conseillé seul l'alimentation et les
(83) stimulans du tube digestif. Il ne conseilla que de légers laxatifs, et M. Broussais prescrivit d'autorité la quinine en lavement ; les douze grains de calomel ne furent donnés que le 29 , du consentement de tous les médecins consul tans.
8e inexactitude . MM. Lacorbière et C. Broussais sont donc inexacts en prétendant que les stimulations et l'alimentation ont exaspéré les symptômes cérébraux en exaspérant la gastrite dont ils dépendaient , et en rejetant la faute sur les consultans ; ils sont inexacts sur ce point pour plusieurs raisons : i° parce qu'il n'a été donné d'autres stimulans que le calomel et le lavement purgatif, médication à laquelle ils ont consenti ; i° parce qu'à plusieurs reprises , les bouillons donnés au malade ont rétabli le calme et ramené le sommeil; 3° parce que, le 2 mai, c'est-à-dire à l'époque où ces stimulans avaient produit tout leur effet, M. Broussais, ayant examiné avec attention l'abdomen , annonça qu'il n'y avait plus d'affection intestinale et que le tube digestif était guéri; 4° parce que, depuis le jour où M. Broussais fit cette déclaration devant tous les médecins et devant la famille du malade , jusqu'au moment où MM. Emery etEsquirolse sont retirés , il n'a été donné au malade que neuf cuillerées de
( M) bouillon , qui doivent être fort innocentes de lexas-
pération dune gastrite déjà guérie ; 5° parce que , depuis le moment où M. Esquirol s'est retiré, MM. Broussais père et fils et Lacorbière ont seuls eu la direction du traitement, M. Emery ne continuant à voir le malade que comme ami , et que, par conséquent, s'il y a eu gastrite par suite d'alimens donnés et de stimulations exercées , ce sont ces messieurs qui en sont responsables.
9e inexactitude. Quant à cette prétendue et éternelle gastro-entérite , il n'est pas exact de dire que M. Broussais et ses co-traitans n'aient pas cessé de la reconnaître , puisque M. Broussais père a administré seul , du 6 au 17 avril , les potages et les bouillons qui ont plus tard, disentils , exaspéré la maladie ; puisque i° M. Broussais père, agissant encore seul , ou avec MM. C, Broussais et Lacorbière (ce qui est la même cbose), a dirigé le traitement le plus violent contre une encéphalite, et a tiré trois livres de sang àM.Périer daus ce but; 3° puisque M. Broussais père a déclaré cette gastro-entérite guérie j, trois jours après l'administration des purgatifs qui sont accusés de l'avoir entretenue.
10e inexactitude. Enfin, il n'est pas exact de
(85) dire que F autopsie a démontré la présence de la gastro-entérite et l'absence de F encéphalite.
Cela n'est pas: exact, i° parce que, quant à la gastrite , les énormes altérations du canal digestif dont parle le procès-verbal n'ont été vues que par M. Broussais, et que plusieurs des médecins présens ont élevé des réclamations.
2° Parce que , quant à l'encéphalite , le cerveau n'a rien pu prouver , puisque cet organe n'a pas été examiné. Le crâne a été ouvert, mais l'encéphale n'a pas été disséqué; on Fa gardé intact pour le mouler et le faire servir aux études des cranioscopes. Ce fait est extrêmement important.
Le catalogue des inexactitudes échappées, involontairement sans doute, à MM. G. Broussais etLacorbière, est beaucoup plus long; mais on trouvera plus loin un supplément. Ceci suffit, en ce moment, pour prouver que nous ne nous étions pas avancés légèrement en promettant, sur la maladie de M. Périer , des détails plus exacts et plus curieux que ceux contenus dans la lettre de ces messieurs.
Nous tirons pour conclusion générale de ces faits exacts que M. Broussais père (et si Ion veut ses co-traitans ) , sont les seuls médecins responsables dans la maladie de M. Périer au tribunal de
(86) la science et de l'opinion publique; et qu'ils ne pourraient sans une odieuse injustice et une flagrante mauvaise foi rejetter sur d'honorables confrères leurs fautes , s'ils en ont commis , ou leur insuccès , s'ils n'ont été que malheureux.
Conclusion. Nous voilà arrivés à la .fin de la première partie de notre tâche , la moins agréable pour nous , car nous avions à traiter des questions de personnes , pour lesquelles nous avons peu de penchant; mais appelés sur le terrain de ce genre de polémique adhominem, par M. Broussais, nous avons été forcés d'y descendre avec lui. Nous avons la conscience de notre bon droit, mais nous pourrions craindre aussi, et non sans raison, la force de notre adversaire; non point sa logique, ses raisonnemens , ni son arithmétique; mais sa renommée et sa position, qui, d'après l'avis de plusieurs personnes prudentes , doivent prévaloir contre nous dans l'opinion, et nous étouffer de leur poids.
Mais malgré ces désavantages, nous n'avons pas dû reculer devant les périls de notre tâche. Bien plus , toutes ces considérations pesées^, à la balance du juste et du vrai , nous ont paru devoir nous soutenir dans une lutte, où nous sommes con-
(87 ) vaincus de trouver de nombreux appuis et un public ami. Quelque jugement qu'on veuille porter sur les motifs qui nous mettent la plume à la main , nous avons la fierté de croire et de dire que personne ne nous soupçonnera de céder, dans cette circonstance , à de mauvaises passions ou à de vils intérêts. Nous n'avons pas la réputation européenne de M. Broussais , mais celle que nous nous sommes faite dans la earrière médicale , pour être peu éclatante, n'en est pas moins de bon aloi. Placés à la tète d'une entreprise littéraire, dont le succès toujours croissant nous honore , nous n'avons pas besoin du scandale \ et nous ne sommes pas descendus si bas , que nous ayons voulu sortir de notre obscurité , en donnant pour passeport à notre nom les mépris d'un homme célèbre. Nous connaissons mieux que d'autres les titres de M. Broussais à l'estime et à la reconnaissance publiques , parce que nous avons étudié ses ouvrages; et quand il l'a fallu, nous avons parlé de lui en termes qui prouvent que notre admiration est sincère, (i) Nous ne méconnaissons donc
(4) Voici ce que nous écrivions dans la Gazette médicale, -f 832,tom. m, page 3b' :lesouvrages de M. Broussais ont, sous tous les rapports, le mérite de l'originalité. Dans Y Histoire des phlegmasieset dans V Examen tout appartient a l'auteur , idées et style. Personne n'a mieux justifié la maxime : que
( 88 ) point les services rendus; mais l'admiration et le respect ont des bornes, et si M. Broussais, se trou-
le style est l'homme même. Le sien, en effet , est essentiellement personnel, si Ton peut s'exprimer ainsi II ne faut y chercher ni élaboration littéraire , ni aucune de ces qualités raffinées des écrivains polis par l'étude des modèles. C'est la nature toute seule qui lui a créé une manière . et non point l'art, ni la réthorique. Comme Bichal , M. Broussais avait passé sa vie dans les hôpiaux et dans les camps , écoles meilleures pour le praticien que pour l'écrivain ; mais il n'avait pas , comme Bichat , cette grande et brillante imagination d'artiste, et ce goût natif pour le beau, qui, chez lui , triomphèrent dn prosaïsme de l'éducation. Aussi , dans les meilleures pages de M. Broussais , on sent toujours quelque chose de crû, d'inculte et d'inachevé . la forme en est saillante, vive , et tout-a-fait libre, mais incorrecte et dure. C'est un écrivain maître de sa langue ; mais il la manie avec si peu de délicatesse et de précaution, que souvent il la brise et la déforme. Au reste, dans ses défauts comme dans ses qualités, une chose surtout domine , c'est son individualité profondément tranchée et originale. Il est toujours lui, et jamais que lui; soit qu'il raisonne, soit qu'il décrive, soit qu'il attaque, la pensée est tout et le style rien. Il n'y songe pas. Passionné il ne voit que son but, et y va pas le chemin le plus court 5 aussi ses écrits sont principalement remarquables par l'absence de toute prétention littéraire.
M, Broussais n'a pas rendu de moins grands services a la langue médicale qu'a la médecine théorique et pratique. Ses écrits, malgré leurs défauts, sont en général d'une grande lucidité. Personne n'a plus contribué qne lui a discréditer les systèmes vagues et obscurs, la phraséologie pédantesque et creuse de nos anciennes écoles , et a mettre en honneur la précision du langage, tomme synonyme de celle des idées. C'est par la critique du langage qu'il a été si puissant et si concluant contre tant de systématiques anciens et mol dernes, et c'est en suivant ses principes de discussion , en pratiquant ses maximes d'indépendance et sa méthode critique , qu'on a pu contrôler sa propre autorité en fait de doctrine, et ne pas se laisser dominer par le point de vue exclusif de son système.
(89) vant aujourd'hui aussi petit dans la science qu'il y a été grand autrefois, prétend toujours y tenir, je ne dis pas le sceptre , mais le fouet , et continuer à nous fustiger comme des écoliers , devronsnous lui permettre ce passe -temps?
La doctrine de M. Broussais est jugée et condamnée il y a long- temps; ses idées sur l'irritation et sur la gastro-entérite ont été convaincues d'erreur ; et il n'y a pas maintenant, dans toute la jeunesse médicale de nos écoles , un seul partisan du physiologisme pur. La science a pris une autre direction et un autre caractère; et le système physiologique n'est déjà plus qu'un débris, qu'un fait historique , qui s'enfonce chaque jour dans le passé. L'inventeur lui-même , immobile au milieu du mouvement universel , ne s'est pas aperçu qu'il restait en arrière ; et il accuse de paresse la génération qui Fa dépassé et qui l'oublie ! . .Effrayé de la solitude qui se forme si vite autour des pouvoirs tombés , il s'en prend à des ennemis imaginaires ; il cherche querelle aux browniens dont lui seul a retenu le nom, il s'étonne qu'on ne s'occupe plus de lui, même pour le combattre, et prend toutes ces marques d'indifférence et d'oubli pour une conspiration.
(90; Il aurait dû pourtant, mieux qu'un autre,, s'atendre à cette destinée. Historien de la médecine, il a pu voir que les systèmes ne sont pas éternels et les systématiques pas davantage. Pourquoi voudrait-il que ses théories eussent le privilège exclusif d'enchaîner à jamais l'esprit humain ? Les systèmes d'Hippocrate , de Galien, de Themison, mécaniciens , de Cullen , de Brown , les théories des chimistes, des humoristes, ont péri; et, certes, ni le génie, ni la grandeur des conceptions, ni le nomhre des sectateurs, ni l'enthousiasme contemporain, n'ont manqué à ces chefs d'école : ils ont pourtant succombé tous , car la loi du progrès le veut ainsi. M. Broussais a le malheur de survivre à ses idées; il est à plaindre, mais il n a pas le droit de s'étonner , ni de s'irriter. N'a-t-il pas vu périr, sous ses propres coups , les doctrines de son maître Pinel , l'idole et le chef de l'école française il y a vingt ans? Cet exemple aurait dû lui apprendre que son autorité serait un jour méconnue , quand elle cesserait d'être légitime, et le préparer à la résignation.
Mais, au lieu de se résigner, M. Broussais parle plus que jamais en maître. Aujourd'hui qu'il n'apporte plus à la science que des idées suran-
( 91 ) nées, d'anciens travaux effacés par de plus modernes ; il paraît vouloir réclamer pour sa personne l'autorité qu'on refuse à ses doctrines ; il cherche à rétablir son influence en continuant contre tout le monde le système de dénigrement et d'hostilité qui a pu être un jour redoutable , mais qui n'est plus qu'insultant, et entreprend avec audace d'exploiter à son profit exclusif , aux dépens de ses confrères , et à l'aide des moyens en usage dans les mauvaises causes , un grand désastre public.
C'est contre ce despotisme que nous avons entrepris de protester avec toute l'énergie et la constance dont nous sommes capables. Nous livrons sans crainte au jugement du public et nos convictions et nos raisonnemens . Nous croyons n'avoir manqué dans cette lutte à aucune obligation morale , à aucun devoir, ni même à aucune des convenances de notre profession, et nous pensons au contraire avoir satisfait à ces obligations, à ces convenances, à ces devoirs, en dénonçant la témérité de l'homme puissant qui, dans cette circonstance, a foulé aux pieds toutes ces choses.
Que le public médical , notre arbitre et le sien, juge entre lui et nous. Nous n'avons pas craint le
(92) combat , nous ne craignons pas davantage la décision. Quoi qu'il arrive, notre conscience nous dit que nous avons parlé selon la vérité et selon la justice. La conscience de tous ne démentira pas le témoignage de la nôtre.