CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Notre intention n'est pas, en nous livrant à l'examen de la doctrine physiologique appliquée à l'étude et au traitement du choléra-morbus , de nous borner à la critique de cette doctrine. Ce serait nous renfermer dans des limites trop étroites et peu profitables à la science. L'épidémie que nous venons d'avoir sous les yeux aurait été d'un enseignement bien stérile si elle n'avait servi qu'à prouver l'impuissance et les erreurs de F école de M. Broussais. Aussi voulons-nous tirer de cette critique quelques avertissemens utiles pour éviter à d'autres le mêmes écueils, et indiquer les
(9i) moyens d'arriver aux résultats les plus positifs et les plus certains possibles dans l'étude et le traitement du choléra-morbus. Ce cadre, un peu plus large, augmentera sans doute notre tâche; mais il nous permettra sans cesse de mettre la vérité à côté de Terreur ; et en les faisant marcher de front dans tout le cours de cet ouvrage, nous rendrons plus sensibles les avantages de l'une sur les prétentions de Fautre.
La première chose à examiner dans tout système c'est la méthode qu'il met [en usage. La méthode dont M. Broussais s'est servi est connue , c'est celle à l'aide de laquelle il a prétendu prouver que toutes les maladies ne sont que des inflammations. L'application qu'il vient d'en faire à l'étude du choléra-morbus est une conséquence toute naturelle de ses premiers travaux. Nous pourrions donc nous dispenser d'en signaler les vices ; il suffirait d'invoquer l'expérience de tous ceux qui ont observé l'épidémie actuelle , mais qui l'ont observée sans idée préconçue : ceux-là ont eu continuellement dans les faits la répétition des argumens qu'on a mille fois opposés à la doctrine physiologique. Ils ont vu comment et pourquoi M. Broussais se trompe à l'égard du choléra, comme il s'était trompé à l'égard du plus grand nombre des maladies, les fièvres, les maladies spécifiques, etc. Mais puisque M. Broussais a cru pouvoir ressusciter ses prétentions mille fois com-
battues et mille fois renversées, on nous permettra de nous servir encore des moyens qui ont si bien réussi dans d'autres temps .
La méthode de M. Broussais, c'est, dira-t-il, J/observation et l'analyse , mais l'observation inexacte et l'analyse incomplète. Il veut prouver que le choléra est une gastro-entérite, et il néglige d'en examiner tous les faits ; il veut trouver, dans l'appréciation des différentes circonstances de chaque fait, la démonstration de sa doctrine , et il ne tient compte que de celles qui la favorisent, passant sous silence les parties du fait qui déposeraient contre elle, ou bien déclarant fautives et illusoires celles que l'observation banale lui remet sans cesse sous les yeux. Il faut d'abord, sauf démonstration, que l'on accepte cette vérité : c'est que M. Broussais , quand il interroge les faits , ne dit pas ce qu'ils répondent, mais choisit dans leurs réponses ce qu'ils peuvent dire de favorable à sa doctrine ; les exemples se multiplieront à l'infini quand nous en viendrons à la critique des détails. Pour le moment , nous répéterons que le vice capital de sa doctrine , c'est d'arranger les faits à sa manière , c'est de ne pas les prendre dans la nature tels qu'ils sont ; c'est , en un mot , de dire comme il lui plaît et comme il convient à ses principes. On conçoit qu'avec une pareille méthode , on ne peut arriver qu'à des résultats fautifs. Nous n'anticiperons pas sur ce que nous avons à dire plus bas ; mais afin
(96) de mieux nous faire comprendre , nous choisirons quelques exemples parmi les maladies bien connues . A l'époque florissante de sa doctrine, M. Broussais était parvenu à faire croire que les fièvres intermittentes n'étaient autre chose que des gastrites ; la croyance fut presque générale , parce qu'en effet M. Broussais montrait dans un grand nombre de cas des traces d'altérations intestinales. Mais après l'engouement et la surprise, on se ravisa. Il avait dit que toujours les cadavres des fiévreux offraient des lésions du tube digestif , et on signala les exceptions ; il avait affirmé que toutes ces lésions étaient des inflammations , et on démontra que le plus grand nombre n'étaient que le résultat de congestions mécaniques. Une fois ce premier chef de critique admis , on en trouva d'autres ; on trouva que les fièvres intermittentes avaient une autre cause que les gastrites ordinaires, on trouva qu'elles ne débutaient pas tout-à-fait comme les inflammations ; qu'elles marchaient différemment; que leur périodicité n'existait pas dans les inflammations les plus vives ; qu'on avait beau irriter l'estomac à tous les degrés et avec toutes les substances, depuis les stimulans ordinaires jusqu'aux poisons les plus corrosifs , on n'arrivai t j amais à produire les accès périodiques; enfin, on s'aperçut que, malgré tous les efforts de subtilité de M. Broussais , il était impossible de comprendre qu'on pût guérir une inflammation avec du quinquina. Une fois l'éducation du public
(97) faite sur ce point par le temps et l'expérience , M. Broussais consentit presqu'à abandonner l'idée de voir une gastrite dans les fièvres intermittentes : que dis-je ? il donna lui-même le quinquina , toujours, il est vrai, en déchargeant sa conscience au moyen de quelque ingénieuse explication ; enfin les plus fidèles apôtres furent ébranlés. Eh bien! pourquoi et comment M. Broussais s'était-il trompé dans cette application de sa doctrine? parce qu il avait appliqué l'observation et l'analyse d'une manière incomplète et inexacte ; parce qu'il avait mal vu, mal jugé j parce qu'il avait négligé une foule de choses pour en exagérer d'autres; en un mot, parce qu'il s'était servi d'une méthode vicieuse. Cette méthode , avons-nous dit , est la même que celle qu'il vient d'appliquer à l'étude du choléramorbus. L'assertion n'est pas prouvée encore dans le cas spécial; mais elle l'est pour les fièvres intermittentes. Or nous avons voulu montrer par un exemple passé , mais bien connu , bien compréhensible pour toutes les intelligences, la source d'une erreur maintenant avouée par tout le monde, erreur qui se retrouve dans le plus grand nombre des applications de la doctrine, et notamment dans celles que M. Broussais vient de faire au choléra-morbus.
Ainsi les vices principaux de la manière de raisonner de M. Broussais , sont :
i° De ne pas voir dans les'faits tout ce qui s\ trouve ;
2° D'y voir souvent ce qui ne s'y trouve pas ;
3° D'exagérer ou de dénaturer l'importance de certaines parties d'un fait , par rapport à ses autres parties ou à sa totalité.
Ces vérités sont incontestables; elles ressortent de l'application de la doctrine de M. Broussais aux fièvres intermittentes. Pour mettre davantage à nu les vices de logique de cette doctrine , montrons-en une seconde application à une autre maladie aussi connue, la syphilis. Ces applications, répétons-le, ont pour but de rappeler à l'esprit du lecteur d'anciennes erreurs bien palpables , et généralement reconnues , afin de lui rendre plus faciles à saisir celles que nous allons signaler dans la détermination d'une maladie nouvelle , le choléra-morbus . En suivant cette marche, nous voulons que chacun puisse vérifier, presque de lui-même, si M. Broussais n'a pas rajeuni, à l'occasion du choléra-morbus, des artifices usés pour d'autres maladies ; car , nous le disons d'avance, ce qui a fait le succès passager des leçons de M. Broussais 2 c'est l'étrange té du choléra et l'indécision des médecins en présence de cette singulière et terrible maladie. M. Broussais est venu avec son assurance de conquérant, et il a dit : cette maladie est à moi , c'est la propriété de ma doctrine, c'est elle seule qui a le privilège de l'expliquer et de la guérir, c'est elle seule qui rend compte de ses phénomènes ; et personne n'ayant jusque-là de doctrines à opposer aux prétentions du Mahomet de
(99) la doctrine physiologique , force a été aux faibles de croire, et aux esprits raisonnables d'attendre que l'expérience ait dissipé l'engouement du public fasciné. Qu'on me dise si ce n'est pas là une vraie restauration du règne de M. Broussais. Il a employé les moyens qui avaient fait son premier succès ; adroit et intrépide par dessus tout , il a retrouvé quelques inspirations de son ancienne assurance, et il a fini par se rendre à des convictions que l'abandon général avait presque détruites. Mais venons à une seconde application de la méthode de M. Broussais.
La syphilis, a-t-il dit, est une inflammation tout comme une autre : la preuve , c'est que les bubons sont rouges , gonflés , douloureux et guérissent par les sangsues ; la preuve , c'est que le mercure , spécifique imaginé pour les esprits crédules , est parfaitement inutile. Pendant deux ans il y a eu des gens assez déraisonnables pour croire que la syphilis était une inflammation, car on l'a soutenu par des mémoires en forme .et par des gros volumes. On leur disait : mais la cause de la maladie , mais la contagion ; tout cela ne prouvait rien; ils alléguaient les formes inflammatoires du bubon et de quelques autres symptômes. Qu'importe la cause, disaient-ils, si l'effet est une inflammation ? Qu'on remarque bien ce raisonnement, car nous le retrouverons à l'occasion du choléra. Ainsi, pour eux, la cause de la
(400 ) maladie , quoique toute spécifique , quoiqu'ex primant un caractère essentiel à la maladie , tétait regardée comme non avenue. Ce n'était pas tout; après la cause on a signalé une foule de symptômes nullement inflammatoires et propres à la maladie; les uns primitifs, les autres secondaires; on a invoqué ces longues interruptions entre les manifestations des mêmes symptômes; cette propriété indestructible de la contagion; enfin la puissance du mercure un moment détrônée, mais réhabilitée presque aussitôt par les systématiques eux-mêmes. Qu'avait prouvé cette seconde application de la méthode de M. Broussais ?
Que M. Broussais n'avait voulu voir dans la syphilis qu'une partie de la maladie et non sa cause ; quelques-uns de ses symptômes et non leurs formes particulières , et non tous ses symptômes ;
Que M. Broussais avait supposé dans tous les cas des symptômes inflammatoires , mais qu'il est une foule de circonstances où ils manquent;
Enfin , qu'il avait exagéré l'importance de quelques accidens de la maladie , de quelques symptômes , sans avoir égard à tout ce qui la constitue, à son principe, sa marche, à ses caractères principaux et à son traitement.
On le voit , même défaut de raisonnement que dans le cas des fièvres intermittentes ; observation inexacte, analyse incomplète; partant, résultats
fautifs : la conséquence découle naturellement du principe .
Ainsi, répétons-le encore une fois, M. Broussais, avant l'arrivée du choléra-morbus , s'était servi d'une méthode essentiellement vicieuse.
Les vices de cette méthode , nous les avons recherchés dans des exemples vulgaires , afin de signaler par des erreurs généralement avouées , des erreurs que tout le monde reconnaîtra quand la surprise aura cessé , et lorsqu'on se sera un peu plus familiarisé avec les phénomènes étranges du choléra-morbus.
Pour compléter ce chapitre, nous devrions peut-être exposer ici la méthode que nous nous proposons de substituer à celle de M. Broussais ; mais nous croyons ne devoir la développer qu'à mesure que nous montrerons les applications vicieuses de celle que nous combattons. À côté de chaque omission ou de chaque interprétation fausse nous rétablirons les faits vrais et nous réhabiliterons les vérités méconnues, de manière qu'en finissant le travail des détails, le lecteur n'aura plus qu'à résumer les élémens de la méthode générale que nous aurons opposée , partie par partie , à la méthode de M. Broussais.