CONSTITUTION MEDICALE ET CONSTITUTION ÉPIDÉMIQUE DU CHOLÉRA
Le premier fait, le fait capital à considérer dans l'épidémie que nous venons d'avoir sous les yeux , c'est l'épidémie elle-même. Quelle révolution dans le cours ordinaire des maladies ! Quelle source féconde d'observations , d'expériences et de découvertes ! Quelle immensité de richesses scientifiques dans cette manifestation universelle dune seule cause ! En présence de cet enseignement sublime, les Hippocrate, les Baillou, les Sydenham , les R.amazzini, les Stoll, les Morgagni eussent agrandi leurs facultés d'observation pour les adapter au vaste champ qui se découvrait devant eux. Frappés d'admiration , ils eussent mis leur gloire à se constituer les historiens de ce grand phénomène , ils eussent assoupli leur intelligence à toutes ses nuances , à tous ses caprices , au lieu de l'amoindrir et de le réduire à la dimension étroite d'une hypothèse de leur esprit î Observateurs dociles , mais exacts , mais sévères , ils eussent fait taire un sentiment de vanité égoïste , pour obéir à l'entraînement qu'ont éprouvé les véritables grands mé-
( 105 ) decins de tous les temps , à la vue de ces révolutions profondes de la nature î Et qu'a fait M. Broussais de tant de richesses? Qu'a-t-il cherché dans cette expérience que la nature ne montre qu'une fois dans le cours des siècles ? Un stérile appui à son système épuisé , une affection banale , qu'il a cherchée partout et qu'il a trouvée encore dans un lambeau mesquin de l'épidémie.
Oh! qu'il est petit ce héros de quinze ans en présence de ce phénomène d'un seul jour ! Il fallait une pareille épreuve pour montrer toute la vanité de son système et toute l'étroitesse de son génie ! Qu'on pardonne à cet emportement d'un homme obscur, mais qui a la conscience des forces que lui donne la vérité ! M. Broussais a une célébrité qui écrase , mais jamais il n'écrasera la raison ! Et la raison est tout entière hors de sa doctrine.
Ainsi , dans ]a multitude des phénomènes qui ont marqué ou précédé le début de l'épidémie actuelle, M. Broussais n'en a trouvé qu'un seul digne de remarque. Ce phénomène, dit-il, c'est Y irritabilité àes voies digestives. Cette première assertion renferme toutes les erreurs de sa méthode. Et d'abord n'y a^v ait-il rien de plus à noter dans les préliminaires de l'épidémie?
Sans parler des recherches encore à faire sur la constitution atmosphérique qui a préparé l'explosion du choléra , a-t-il tenu compte de tout ce que
l'observation la plus grossière , mais l'observation qui n'eût pas été dirigée par son système, eût mentionné ! La constitution médicale qui a précédé de plusieurs mois l'invasion du choléra ne méritaitelle pas de fixer long- temps l'attention d'un véritable observateur?
Tous les historiens des grandes épidémies ont constaté ce fait général, c'est que l'économie ne passe pas tout d'un coup de l'état habituel de santé à la maladie épidémique. Ce n'est pas là une vue spéculative de l'esprit; les meilleurs observateurs, les hommes les plus célèbres de la science , mais comme je l'ai dit , qui appartiennent à l'école historique et expérimentale, ont, à des intervalles de plusieurs siècles , et par conséquent hors des influences des mêmes idées et des mêmes faits , consacré cette remarque, savoir : que l'influence épidémique n'improvise pas, ne crée pas sjDontanément une maladie dans les pays et sur les individus où elle se développe. H y a au contraire une série de manifestations, soit dans les circonstances extérieures , soit dans l'homme , qui accusent successivement les progrès d'un modificateur nouveau. Ce modificateur, quel est-il? L'historien n'est pas tenu défaire des conjectures: il lui suffit de prouver qu'il existe , de le montrer dans ses effets , de le montrer partout, dans toutes les circonstances de l'épidémie , sans être obligé d'aller plus loin que l'observation ne l'éclairé. Ce modificateur,
( «05 ) que j'appelle avec beaucoup (T au très , influence épidémique, qu'il soit d'une nature toute particulière, qu'il se constitue de mutations , de combinaisons dune certaine sorte imprimées aux élémens ordinaires de l'atmosphère , ou qu'il agisse par eux ou de lui seul sur l'économie, toujours est-il qu'il existe et qu'il agit. Cet élément surajouté à l'atmosphère, ou né d'une combinaison insolite de ses élémens principaux, exerce une influence, relative d'une part à son intensité propre, et de l'autre à la propriété réactive de l'organisme. De là différens degrés dans l'état nouveau de ce dernier. Cette modification du corps vivant en s'accroissant chaque jour des influences de la veille et de l'action progressive de la cause épidémique, crée une nouvelle manière d'être qu'on appelle constitution médicale ; c'està-dire constitution particulière qui ne consiste pas en un changement de mots, mais en une série de faits que l'observateur exact est toujours à même de saisir. Prenons un exemple pour mieux nous faire comprendre. Placez un morceau de bois dans une liqueur alcoolique ; ce bois acquerra graduellement une faculté de combustibilité relative au temps où il sera resté immergé, et relative à sa porosité , ou à sa faculté d'imprégnation. A la longue ce morceau de bois finira par être tellement combustible qu'il suffira d'en approcher la flamme pour qu'il se consume jusqu'à sa dernière par-
( i06 ) celle. Ce bois a donc acquis en raison du temps où il a été immergé et en raison de sa porosité, une nouvelle manière d'être , ou de nouvelles propriétés qui l'ont rendu susceptible dune combustibilité complette et absolue. Mais avant d'arriver à cet état il a passé par des degrés que l'on peut représenter par les coucbes ligneuses imprégnées d'alcool. Une coucbe , deux, trois , quatre et successivement jusqu'à la dernière. Le feu en contact avec le bois alcoolisé le brûlera donc en raison du nombre de coucbes imprégnées : en d'autres termes ses effets seront différens suivant les conditions de combustibilité qu'il rencontrera ; mais ces conditions ne seront pas ~ subordonnées aux deux élémens que nous venons d'indiquer , la durée de l'immersion et la porosité ; elles recevront encore des modifications plus ou moins secondaires d'une foule de propriétés particulières au bois , de circonstances inbérentes au pbénomène de l'imprégnation. Ainsi la nature propre du bois , sa plus ou moins grande sécberesse, son épaisseur, sa composition moléculaire ; toutes ces circonstances et cent autres qu'il est inutile de préciser ^dépendant du liquide , modifieront les résultats du contact prolongé de l'alcool, résultats qui eussent été identiques dans tous les cas où il y auraiteuune identité complète de toutes les conditions du phénomène. Cette comparaison comprend l'histoire entière delà formation des constitutions médicales. Prenez
( <07 ) celles qui se développent sous l'influence des climats , des saisons , celles qui dépendent des révolutions anormales de l'atmosphère , toutes existent en vertu des mêmes lois de développement , c'est-à-dire en raison de la durée et de l'intensité des influences extérieures et de la faculté d'imprégnation, si je puis m'exprîmer ainsi , que présentent les organismes. Que l'Européen passe sous le soleil brûlant de l'Afrique, qu'il y séjourne pendant plusieurs années , tous ses organes prendront successivement les modifications qui dépendent de l'influence du climat et des modificateurs généraux qui le constituent. Des climats , que l'on passe aux saisons, des saisons régulières que l'on arrive aux saisons perverties , anormales , qui amènent les épidémies , et l'on aura la clef des transitions par lesquelles passe l'organisme, et qui le disposent à certaines maladies , ou le livrent sans défense aux agens qui les déterminent. Transportons maintenant ces considérations à l'époque actuelle, faisons-en l'application à l'épidémie du choléramorbus .
De même qu'on peut saisir quelques-uns des changemens successifs qui s'opèrent dans la constitution de l'Européen qui va s'établir sous l'équateur,de même avant et pendant le développement de l'épidémie , il est aisé de suivre toutes les modifications graduées que subit l'organisme sous l'influence de la cause épidémique. Cette vérité, que
( 408 ) nous croyons avoir suffisamment développée dans son principe , s'appuie sur des faits sans nombre, et dans l'histoire de toutes les épidémies et, dans celles du choléra-morbus en particulier. Il est inutile de rappeler tout ce qu'ont observé à cet égard Hippocrate , Sydenham et les autres grands épidémistes. Tous ont remarqué avant l'explosion de chacune des épidémies un peu importantes qu'ils ont décrites , une série de phénomènes pathologiques tendant à ceux de la maladie épidémique elle-même. Celle-ci une fois réalisée chez quelques individus, on voyait concurremment les phénomènes prodromiques se manifester chez ceux dont l'organisme avait le mieux résisté jusque-là, ou sur lesquels, par des circonstances indéterminées, la cause épidémique avait eu moins de prise. Dans les épidémies catarrhales qui ont été les plus fréquentes et les mieux observées , on a pu suivre surtout dune manière parfaite la filiation pathogénique de ces sortes de maladies .
En tenant compte de ces vérités de tous les les temps , M. Broussais eût trouvé d^autres préludes à l'épidémie du choléra, qu'une plus grande irritabilité des organes digestifs. Qu'avons-nous vu en effet , nous qui avions les yeux ouverts pour observer les phénomènes, tels qu'ils se présentaient. Nantis de la remarque des grands maîtres de Fart, nous n'avons eu besoin que de contrôler par l'épidémie actuelle les vérités que leur génie avait
formulées pour toutes les épidémies. Nous en avons fait l'application, et nous avons trouvé dans ce " contrôle la réalisation de leurs vieilles prophéties. Entrons dans quelques détails.
Le choléra avait parcouru tous les pays du nord de l'Europe : il s'avançait vers nous. Nous cherchâmes à reconnaître , d'après l'histoire des affections préliminaires observées ailleurs , quelles étaient celles qu'on pouvait regarder comme affiliées au choléra. Presque partout on avait vu la cholérine se manifester deux, quatre et six mois avant l'arrivée du fléau. Je ne parle point de la grippe , quoiqu'elle ait été considérée par quelques personnes , à cause de sa coïncidence perpétuelle avec la période prodromique des épidémies du choléra , comme liée au choléra ; non, ce ne serait là qu'une hypothèse probable. Mais je parle de ces malaises généraux , de ces dérangemens dans toutes les fonctions , de cet état compliqué dont le dérangement gastrique n'est qu'un point, et où le dévoiement n'est pas plus l'affection à lui seul que le dévoiement n'est tout le choléra. Cette affection préliminaire, que nous appelons cholérine, a été généralement observée. M. Broussais a bien tenu compte de son phénomène le plus fréquent ; mais il l'a dénaturé dans sa signification, ainsi que nous le démontrerons plus bas , et il l'a détaché d'un tableau complet, sans toutes les parties duquel on ne peut avoir une idée véritable de
( MO ) la maladie. Ainsi , il y a eu des choléirnes caractérisées seulement par des lipothymies , des syncopes. On en a vu consistant uniquement en des vertiges et des sueurs , en un commencement de refroidissement ; le plus grand nombre s'est accompagné sans doute de dévoiement J d'anorexie , d'envies de vomir, de vomissemensj et l'on peut dire même que ces derniers phénomènes en forment le complément. Mais, nous le répétons, Us ne constituent pas à eux seuls l'élément capital et essentiel de la maladie ; car de même qu'il y a des choléras sans évacuations , il y a des cholérines sans diarrhée. Sur ce point M. Broussais n'a donc pas dit toute la vérité : il n'a présenté qu'une fraction du fait , et la fraction qu'il voulait faire tourner au profit de son système. L a-t-il montré partout où il était, et dans tous ses rapports avec les diverses circonstances de l'épidémie? Pas davantage; or voici ce qu'il a omis.
Partout où le choléra s'est manifesté on a vu la cholérine préluder pendant quelques mois chez les individus présentant les chances les plus favorables au développement du choléra: la pauvreté, la vieillesse , le délabrement des constitutions. Une fois l'épidémie déclarée, la cholérine s'est montrée chez tous , suivie , chez les plus disposés au choléra, du choléra lui-même , et chez les autres, chez ceux qui avaient toute leur santé à la première apparition de la cholérine , de celle-ci seulement ,
( iU ) moyennant qu'on n'en aggravât pas imprudemment F intensité. Ce tableau complet des différentes phases de l'épidémie , c'est-à-dire des différens effets de l'influence épidémique , a pu s'observer dans les grandes villes , qui présentaient dans le même circuit les diverses conditions de localité et les classes différentes et tranchées de la population. Ainsi à Sunderland, à Berlin et à Paris , tandis que le choléra décimait les classes pauvres et les rues malsaines, lacholérine seulement attestait l'influence épidémique chez les gens aisés et bien logés. Plus tard, parmi ces derniers, il y a eu un second départ à faire , relatif aux prédispositions individuelles. Parmi ceux qui avaient éprouvé les premières et les plus fortes atteintes de la cholérine , le choléra se manifestait , en épargnant encore les organisations privilégiées les mieux défendues , soit d'elles-mêmes, soit par de bonnes dispositions hygiéniques, la tranquillité et la sobriété . Voilà le tableau des explosions successives et graduées de la maladie. Ce tableau , nous l'avons encore sous les yeux. Tous ne l'ont pas vu avec cet enchaînement méthodique de résultats d'une même cause , parce que tous n'avaient pas d'avance dans l'esprit les avertissemens de l'histoire. Hipppocrate, Sydenham, Stoll , nous avaient signalé le fait : nous l'avons retrouvé dans les différentes épidémies du choléra. Il sera facile à cha-
cim de contrôler uos observations dans les localités ou le choléra n'a pas encore éclaté , mais où déjà ses préludes se sont annoncés. Nos relations nombreuses avec les départemens depuis l'invasion de l'épidémie nous ont souvent donné l'occasion de vérifier l'exactitude de ces remarques.
M. Broussais n'a donc pas tenu compte des faits que nous venons de signaler, non qu'ils gênassent directement sa doctrine ; mais parce que sa doctrine lui a donné l'habitude de voir et de juger superficiellement les choses , et parce que , nié tant pas historien mais chef de secte , il n'avait besoin de noter que les circonstances capables de tourner au profit de ses idées. Nous insistons sur ces reproches qui remettent à nu le défaut capital de la méthode de M. Broussais. Partout on le retrouvera , parce que M. Broussais procède partout avec le même but et les mêmes moyens. Omettre ce qui n'est pas utile à sa doctrine , dénaturer ce qui peut, avec quelques efforts de subtilité , servir d'appui à ses idées, voilà les deux principaux caractères de sa méthode. Donnons-en une nouvelle preuve.
Nous venons de montrer que, dans le tableau compliqué des faits qui expriment les premiers degrés de l'influence épidémique , le professeur du Val-de-Grâce avait négligé tout ce qui caractérisait une constitution médicale particulière. Il n en a
détaché qu'une seule circonstance , celle du dérangement des fonctions digestives. il Ta dénaturée, disions-nous , en la qualifiant d'irritabilité. En effet, il voulait montrer l'acheminement de l'affection primitive à la gastrite. Or qu'est-ce que l'irritabilité d'un estomac que l'on guérit avec des vomitifs ou des purgatifs? qu'est-ce que l'irritabilité d'un estomac qui disparaît quand on fait tout ce qu'il faut pour l'augmenter? La masse de praticiens de tous les pays sait qu'on a beaucoup mieux guéri la cholérine parles astringens légers, les opiacés et l'épicacuanha , que par tout autre moyen. Je ne cite personne à l'appui de mon assertion , car je n'ai de préférence à donner à personne , et des milliers de praticiens m'offriraient le résultat de leur expérience. D'ailleurs, M. Broussais ne croirait pas à leur témoignage. Or , comme je n'écris pas pour le convaincre , mais pour mettre ses erreurs dans tout leur jour, il me suffira d'avoir dit qu'on guérit parfaitement la cholérine et les degrés plus avancés du choléra au moyen des évacuans, pour montrer ce que c'est que l'irritabilité d'un estomac qu'on guéri presque à coup sûr en l'irritant. Nous retombons nécessairement dans de vieilles critiques. Il y a long- temps que l'école physiologique avait donné les embarras gastriques comme des premiers degrés de l'irritation, et il y a long- temps qu'on lui a répondu que cette irri-
( AU ) tation guérit fort bien par les vomitifs. J'en suis fâché pour M. Broussais de n'avoir pas plus de frais d'imagination à faire pour lui répondre. Il cherche à réhabiliter de vieilles erreurs; pourquoi ne lui repondrais-je pas par de vieilles critiques?