DES CAUSES DU CHOLERA-MORBUS
Avant d'aller plus loin , nous croyons devoir préciser par les propres expressions de M. Broussais la doctrine qu'il professe sur le choléramorbus.
a Ma conclusion , dit-il , c'est que le choléra est une maladie éminemment inflammatoire. L'inllammation qui la constitue attaque toute l'étendue de la surface interne du canal digestif, depuis la gorge jusqu'à l'anus (i). »
Plus bas il ajoute :
ce Toutefois , qu'on se garde bien de conclure que je ne considère cette maladie que sous le rapport de l'inflammation. Je fais abstraction de la cause inconnue ou présumée du choléra : je ne parle que de ses effets. Je compare le choléra a la petite vérole dont nous ne connaissons pas la cause première , et à l'égard de laquelle nous sommes réduits absolument aux mêmes ressources que pour le choléra : c'est-à-dire que nous ne pouvons que combattre V inflammation et nulle-
(1) Ouvrage cité, page 75.
(U6)' ment neutraliser la cause de son extrême intensité.
« Ainsi je ine résume. Le choléra est pour nous une inflammation générale de la membrane interne du canal digestif (1). »
Cela est clair pour tous, le choléra est une inflammation du tube digestif, et il ne faut considérer dans le choléra que l'inflammation . Yoilà en deux mots la doctrine de M. Broussais.
Mais d'abord , quel est le rôle qu'il fait jouer à la cause essentielle du choléra , dans la production de cette maladie ? La citation qui précède répond à cette question. M. Broussais îaît abstraction , dit-il, de cette cause , c'est-à-dire qu'il n'en tient aucun compte, ni comme caractère de la maladie , ni comme indication curative, car il affirme tout d'abord qu'il n'en a que faire , que sans elle, il considère le choléra comme une inflammation gastro-intestinale , et lui applique le traitement des gastro- entérites les plus franches. La chose est plus que déraisonnable! Quoi! M. Broussais déclare qu'il ne considère pas seulement le choléra , sous le rapport de l'inflammation , maïs qu'il le considère sous le rapport de sa cause dont il faut, dit-il, faire abstraction. C'est-à-dire qu'il prend la cause du choléra en considération , pour ne pas la considérer. Car qu'est-ce que tenir compte d'une chose , sinon
(I) Ouvrage cilé, pa«c 74 ci 75.
( ^7 ) l'admettre pour ce qu'elle vaut? Or , que vaut la cause essentielle du choléra dans la production du choléra? rien pour M. Broussais , puisqu'il en fait abstraction , puisqu'il considère le choléra comme une gastro-entérite. Cette manière toute cavalière de traiter les choses est une licence logique assez habituelle au professeur du Val-de- Grâce : il ne s'en défend pas 7 il cite même la variole comme exemple. Déjà nous savons que la variole n'est pour lui qu'une inflammation, de même que la syphilis, la goutte, le rhumatisme : aussi pourrions-nous renvoyer simplement M. Broussais aux faits qu'on lui a mille fois objectés , aux réponses qu'on lui a mille fois ressassées, mais qui toutes ont glissé sur son cerveau. Répétons - les cependant , parce qu'il prendrait notre dédain pour de l'impuissance.
La cause première , essentielle d'une épidémie, est précisément ce qui en caractérise la nature. C'est elle qui fait qu'une épidémie ne ressemble pas à une autre, que cette épidémie s'étend plus ou moins , qu'elle attaque plus ou moins d'individus , qu'elle guérit plutôt par tel moyen que par tel autre. De tout temps les médecins ont regardé ]a cause épidémique comme d'une grande importance , et dans la détermination et dans le traitement des maladies. Les autres caractères d'une affection épidémique fussent-ils identiques à ceux de la même maladie, sporadique, que la cir-
( «8 ) constance épidémique seule suffirait pour en faire une maladie à part, et pour en modifier le traitement. Interrogez l'histoire, voyez ce qu'ont dit Sydenham et Stoll du traitement des dysenteries épidémiques , pourquoi ils en ont établi de plusieurs sortes , pourquoi à des époques différentes ils les traitaient différemment? Yoyez ce qui est arrivé plus près de nous pour la fièvre puerpérale, que beaucoup de gens appellent une métro-péritonite. Eh bien , dans certaines années où cette maladie est devenue épidémique, comme Doulcet, comme Desormeaux l'ont observé , elle a été combattue avec le plus grand succès par les vomitifs, aggravée par les saignées , ce qui est bien différent quand elle n'est que sporadique. Et la raison de cette différence est tout entière dans la cause épi déniique; car, dans l'un comme dans l'autre cas, la maladie offre quelques - uns des symptômes de la forme inflammatoire. Mais la nature en est différente : ce qui a fait dire à Stoll , dans ses aphorismes: Les mêmes symptômes d'une maladie ne signifient pas tout-a-fait la même chose.
Mais combien l'influence de la cause du choléra est plus sensible dans la production de cette maladie ! Quel cachet particulier ne lui imprime t-elle pas ! Et cette physionomie si caractéristique du cholérique , et cet anéantissement de la circulation , et la cyanose , et ces crampes, et ces déjections d'une nature particulière , et tous ces phé-
( U9 ) nomènes à qui sont-ils dûs, sinon à une cause toute spéciale? M. Broussais et son école répondront qu'ils n'en nient pas l'existence, mais à quoi sert d'admettre une chose en principe et de n'en tenir pas compte dans ses résultats ? Pas plus que M. Broussais, nous ne prétendons expliquer ni déterminer la nature de la cause du choléra, mais nous l'admettons parce que tous les caractères du choiera lui empruntent leur signification , parce qu'elle est là comme une force productive cachée sous des effets qui participent de sa nature, effets qui ne se traduisent et qui n'ont de valeur que par elle. Pour nous , la cause du choléra est un élément essentiel qui fait que malgré certains rapports de ressemblance avec quelques autres affections , le choléra est luiseul , et n'est que lui ; qui fait qu'on le doit classer à part , l'étudier à part , le traiter à part , ne pas invoquer les autres maladies pour l'en rapprocher, mais pour l'en différencier. S'il est vrai que Stoll, Sydenham, Zimmermann et Mercatus aient eu raison d'établir des dysenteries gastriquej bilieuse \, putride ^ nerveuse ,, parce qu'elles étaient nées à des époques et sous des influences différentes, et parce qu'elles réclamaient l'emploi de moyens opposés, pourquoi violenter les faits du choléra et les contraindre à sortir du cercle où la cause épidémique les circonscrit ! On ne peut trop insister sur ce principe , car les études de no-
( 4%0 ) tre siècle ont été trop long-temps détournées de ces sortes de vérités. Le choléra , en les remettant toutes vivantes en présence des esprits réveillera en eux le désir de s'en occuper davantage.
Nous ne nous arrêterons pas sur ce que M. Broussais dit des causes secondaires et occasionnelles du choléra. Bien qu'elles n appuient ni ne contrarient sa doctrine , parce que toutes les maladies reconnaissent à peu près les mêmes causes occasionnelles , c'est avec beaucoup de peine qu'il les mentionne quand elles n'ont pas directement trait à l'irritation gastrique. La manière dont il en convertit quelques-unes à son profit est assez curieuse. Ainsi les hommes sont plus exposés au choléra que les femmes , parce qu'ils abusent plus souvent de F alimentation ; et, un peu plus loin, en rapportant que les infirmiers du Yal- de -Grâce n'ont point pris la maladie , tandis que cinq infirmières en ont été attaquées le même jour, il ajoute « que boire et manger le plus possible aux dépens des personnes qui les emploient est en général la devise de ces sortes de femmes, » Des soldats qui n'accusaient aucune irritation antérieure au début du choléra , manquaient probablement de mémoire ! « Peut-être , dit-il , que si ces hommes avaient su s'observer , ils se seraient aperçus que leur santé n'était pas irréprochable, (i) *> C'est-à-dire qu'ils
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( \M ) avaient un commencement de gastrite. Quelquesuns avaient des vers intestinaux : irritation ! D'autres avaient bu du vin sans indigestion : surirritabilité! (i) Enfin les vieillards ne sont prédisposés au choléra que parce qu'ils portent une gastrite chronique. L'homme usé ne meurt pas de vieillesse, mais de gastrite. Ici je signalerai une omission importante à M. Broussais. Un habile expérimentateur, je ne sais plus lequel, a prouvé que les animaux qu'on laisse mourir de faim périssent de gastrite. M. Broussais n'a pas tiré de cette découverte tout le parti d'un homme habile ; les gens à jeun , les indigens , les convalescens , et tous ceux qui se trouvent dans la nécessité de ne pas manger suivant leur appétit , ont nécessairement un commencement de gastrite. Maisie Corn-
ai
Je
prends la cause de cette omission ! M. Broussais a craint que la malveillance ne trouvât dans sa physiologie la raison de certaine gastrite ministérielle î
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