SYMPTOMES DU CHOLERA
Jusqu'ici notre critique n'a porté que sur les points abstraits de l'histoire du choléra. Ce que nous avons dit de la constitution épidémique, de la cause du choléra sera sans importance aux yeux de M. Broussais et de ses partisans : car en déclarant qu'ils ne tiennent aucun compte de ces élémens , il leur importe peu qu'on en démontre la valeur; cette valeur est nulle pour eux, et partant nulle la critique qui s'attache à redresser leurs erreurs sur ce point. (Test aux symptômes et aux lésions anatomiques seulement qu'ils empruntent leurs moyens de détermination : c'est donc à ces deux ordres de faits qu'il convient de donner la plus grande attention.
Nous envisagerons les symptômes du choléra.
i° Dans leur invasion ;
2° Leur ordre de développement ;
3° Leur succession ;
4° Leur spécialité ;
5° Et leur généralité.
Car il ne suffit pas d'établir la ressemblance qu'il y a entre tel ou tel symptôme de deux ma-
t \%3 ) ladies ; cette ressemblance ne conduit à l'identité qu'autant qu'elle porte sur tous les points , ou au moins sur les points capitaux de ces maladies. Ce principe ressortira de ce que nous avons à dire dans ce chapitre.
L'invasion du choléra, dit M. Broussais, a lieu par l'une des trois grandes sections du canal digestif : l'estomac j l'intestin grêle et le gros intestin. Cette première asssertion n'est ni vraie en général, ni exacte dans les cas particuliers. En faisant commencer le choléra aux symptômes qui dépendent du tube digestif, M. Broussais scinde la maladie, la réduit à une partie d'elle-même, à un de ses épisodes les plus remarquables sans doute , mais qui ne constitue pas à lui seul toute la maladie. Sans nous étayer de l'autorité d'Annesley , de Colledgen, de Sanders et d'une foule d'auteurs qui ont écrit sur le choléra , et qui attachent une grande importance aux phénomènes généraux, précurseurs de cette maladie, n'avons-nous pas eu, durant l'épidémie de Paris , bien des occasions de vérifier l'exactitude de ce fait d'observation? Beaucoup d'individus, il est vrai, ne s'aperçoivent qu'ils sont malades du choléra qu'à l'époque où les envies de vomir , les vomissemens et la diarrhée se manifestent : mais combien de fois n'a-t-on pas observé les crampes , le refroidissement avant tout autre phénomène, et comme début du choléra? Puisqu'il est généralement reconnu qu'il y a des choléra
( 4S4) sans vomissemens et sans selles , à plus forte raison admettra- t-on que le choléra ne débute pas absolument par les symptômes gastriques et intestinaux. Ces faits, personne ne les niera, sinon M. Broussais. Mais beaucoup de gens qui ne veulent pas comprendre qu'un seul fait contradictoire suffit pour renverser une doctrine , ne verront dans cetix que nous venons de signaler que de pures exceptions. Si vous prétendez que le choléra n'est qu'une inflammation intestinale , qui a son siège dans les intestins , alors elle doit constamment débuter par les intestins ; car si elle débute une seule fois par une autre organe , elle cesse d'être absolument intestinale. La lésion du tube digestif en est une circonstance fort importante , une des plus importantes , si vous le voulez ; mais ce n'en est qu'une circonstance, et non l'élément essentiel, absolu : la logique le veut ainsi. Quand les physiciens et les chimistes ont cru pouvoir établir la théorie d'un phénomène, ils ne la gardent qu'autant qu'elle s'accorde avec toutes les circonstances de ce phénomène. Aussitôt un fait contraire , ils la rejettent, ou la modifient. Il en doit être ainsi pour la médecine.
Quoi de plus arbitraire et de plus faux que cette invasion du choléra par sections du tube digestif! M. Broussais est si embarrassé de justifier cette division , qu'il fait servir successivement les
mêmes symptômes à des caractères différens. À propos de l'invasion par le gros intestin , « le malade , dit-il, éprouve de petites coliques fort légères, quelquefois même il nen éprouve pas. » Voulant caractériser ensuite le début de la maladie par l'intestin grêle : « les malades, ajoute-t-il , éprouvent de petites coliques pendant plusieurs jours qui varient de place. » De chaque côté il y a coliques, malaise, de manière que le lecteur est fort embarrassé de choisir. Pour ceux qui n'ont pas d'intérêt à faire commencer la maladie par tel point des intestins plutôt que par tel autre , les faits sont différens. L'on observe indistinctement des borborygmes , des malaises intestinaux, des pesanteurs , des coliques , le tout alternativement, successivement, et même à la fois dans les différentes parties du tube digestif. Pour qui a vu dix cholériques tels qu'ils sont , tous ces phénomènes se présentent pêle-mêle , se remplacent , se confondent, et disparaissent momentanément pour revenir ensuite ; car la nature n'observe pas plus d'ordre dans ces manifestations d'effets dune cause générale , qu'on n'en remarque dans l'arrangement des nuages poussés par les vents. Il y a un trouble remarquable dans les fonctions digestives, mais ce trouble n'est circonscrit à aucune division de l'organe : le spasme , le dérangement est général; partant , les phénomènes qui en dépendent sont généraux comme la cause qui les produit.
La puissance des faits est si grande , que M. Broussais ne peut pas s'en défendre. Il reconnaît dans les différens modes d'invasion du choléra, l'invasion par les centres nerveux . «Les malades, dit -il , n'ont pas de dérangement dans le canal digestif. ... Ils éprouvent un tournoiement de tète , un étonnement extraordinaire et tombent sans
connaissance. Plusieurs soldats ont eu ce début
Dans plusieurs épidémies , on a vu ce début être mortel — » Après un tel aveu, vous croyez que M, Broussais déclare sa doctrine impuissante sur ce point. Pas du tout; M. Broussais joue avec la difficulté. Le fait est là; il le rapporte; il convient que le choléra débute quelquefois sans symptômes gastriques : c'est, dit-il, qu'il y a une irritation sympathique de l'estomac sur le cerveau ; la gastrite existe déjà; mais elle est latente! Quoi! une gastrite dont la réaction suffit pour causer instantanément la mort serait latente! elle n'aurait été annoncée par aucun symptôme . Y oilà pourtant où conduit l'inconséquence systématique.
Ainsi que nous l'avons dit en commençant cet examen , nous retrouvons ici toutes les vieilles habitudes de raisonner de M. Broussais. On lui avait objecté souvent le début des fièvres pernicieuses sans symp tomes gastriques précurseurs ou concomitans; alors, comme aujourd'hui, il répondait que la maladie était latente , et il y a eu des gens qui se contentaient de pareilles preuves.
Ainsi sur le premier point , nous nions , parce que les faits nous y autorisent , que le choléra débute constamment par les phénomènes gastro-intestinaux* nous nions avec plus de fondement encore que la maladie débute par un point isolé, par une portion séparée du canal digestif. Notez bien que nous nous bornons jusqu'ici à contrôler l'observation de M. Broussais , sans discuter encore les conséquences qu'il en déduit.
M. Broussais n'est pas plus exactquand il montre l'ordre dans lequel apparaissent les principaux symptômes du choléra. Dans l'intérêt de sa doctrine, il faut que le point de départ soit à l'estomac ou dans le tube digestif , et tout le reste ne doit venir qu'après. Mais il suffit de l'observation la plus grossière pour détruire une pareille assertion. Combien de fois n'a-t-onpas vu la cessation du pouls, le refroidissement, précéder tous les autres phénomènes! Combien de fois la cyanose n'a-t-elle pas existé sans dérangement gastrique ! On peut dire même qu'au début de l'épidémie, les symptômes gastriques n'étaient que secondaires à l'affection beaucoup plus grave et plus profonde du système nerveux . Dans les journées des 3o et 3 1 avril , nous avons pu vérifier ce fait à l'Hôtel-Dieu: c'est que les malades arrivaient frappés comme par la foudre, dans un état tel que l'organisme n'avait , pour ainsi dire , plus la force de compléter les caractères de la maladie. Le phénomène capital était l'absence du
( 428 ) pouls et la cyanose. Dans beaucoup de cas, les malades avaient été pris les jours précède ns de diarrhée , mais de diarrhée sans douleur , de simple relâchement, et quel rapport de causalité peut-on établir entre ces deux faits , dont l'un est si important , si grave , et l'autre si peu capable de servir de point de départ au second que , quand il est seul , il n'ôte même pas au malade l'appétit ni la faculté de digérer. Toutefois , qu'on ne croie pas que nous voulions diminuer l'importance des symptômes gastriques ; nous les considérons pour ce qu'ils valent; mais nous leur assignons le rôle phénoménal et circonstantiel qu'ils ont dans le développement de la maladie. Ce que nous ne voulons pas , c'est que M. Broussais s'empare du fait, l'exagère , le dénature , tire de sa fréquence ou de sa gravité un motif pour rompre tous ses rapports avec les autres phénomènes de la maladie. Or en pervertissant l'ordre du développement des symptômes, M. Broussais n'a plus qu'un pas à faire pour montrer une dépendance qu'ils n'ont pas , et ramener toute la maladie au point de départ que préjuge sa doctrine.
Une fois les phénomènes principaux du choléra développés , ils ont , comme dans quelques autres maladies , une marche et une durée toute spéciale. De même que la rougeole , la variole et plusieurs autres affections où il y a des périodes as^ez tranchées, le choléra présente, dans la majorité des cas,
un enchaînement de périodes digne de remarque. Cette circonstance est un nouveau caractère à ajouter à ceux qui différencient le choléra d'une foule d'autres maladies , et notamment de la gastrite. Mais nous n'en sommes pas encore à discuter le rapprochement que M. Broussais a fait entre cette maladie et le choléra. Nous voulons simplement signaler ici ce qu'il a omis , montrer l'importance des choses qu'il a négligées ? et redresser les erreurs d'observation qu'il a commises. De même qu'il n'avait tenu aucun compte, à l'occasion des fièvres intermittentes du mode, de succession des symptômes, si capital, si essentiel dans cette maladie , puisqu'il en constitue le caractère fondamental, il signale à peine la succession de la période algide et de la période oestueuse ou de réaction. Ces deux périodes se retrouvent néanmoins dans la majorité des cas qui sont complets, c'est-à-dire quand la maladie est la plus grave , et quand on parvient à guérir le malade. Cette omission est moins importante que dans le cas des fièvres , parce que le choléra présente d'autres signes à l'aide desquels on peut le reconnaître ; mais l'omission devient plus grave quand elle contribue à faire faire des rapprochemens vicieux. C'est ainsi qu'en effaçant tour à tour quelques-uns des symptômes du choléra , on pourrait démontrer successivement que le choléra est un rhumatisme , une dysenterie , une fièvre inflammatoire , une
( 130 ) asphyxie pure, enfin toutes les maladies qui offrent un des phénomènes du choléra , mais dont l'ensemble et l'enchaînement ne se retrouvent que dans le choléra. Cet abus , poussé à l'excès , conduit à l'absurde ; réduit dans des limites adroitement calculées , il constitue un des principaux moyens dont se servent les systématiques , et notamment M. Broussais.
Si de l'examen général du choléra , considéré dans son mode d'invasion et dans le développement de ses symptômes , nous passons à l'analyse de chacun de ces derniers , nous retrouvons bien plus d'inexactitudes et d'omissions. Toutefois nous l'avouerons, nous sommes même surpris que M. Broussais ait fait autant de frais pour exprimer les caractères du choléra. Qu'avait-il besoin de chercher à peindre la physionomie toute particulière des cholériques, leurs douleurs, leurs déjections, la coloration de leur peau, le refroidissement général qu'ils éprouvent? A quoi bon noter tous ces phénomènes , puisqu'en résumé le choléra est une gastrite , et une gastrite que l'on traite comme toutes les gastrites passées et à venir? Le diagnostic d'une maladie est peu utile quand il n'a aucune influence à exercer sur le traitement. Je pardonne à M. Broussais de forcer toutes les interprétations , de fausser tous les résultats de l'observation dans la vue de leur faire dire ce qu'ils ne disent pas ; mais à quoi bon des frais d'élo -
( -154 ) quence descriptive pour arriver à conclure que tous ces phénomènes si extraordinaires , si rares, si inouïs, ne sont que des symptômes de gastrite? M. Broussais a manqué évidemment de tact dans cette circonstance. Puisqu'il ne voulait pas, ou plutôt puisqu'il ne pouvait pas laisser à chaque symptôme la valeur et la signification qu'il a réellement dans la distinction du choléra , pourquoi les mettre sous les yeux de ses disciples? Il eût été plus simple et plus rationnel de leur dire qu'il en faisait abstraction, qu'il n'en tenait pas compte, et par conséquent qu'il était inutile de s'y arrêter. Il en avait déjà agi ainsi avec la cause du choléra ; • pourquoi n'en pas faire de même à l'égard de ses symptômes? M. Broussais a commis là une inconséquence grave , il s'est exposé àce que les lecteurs les plus confians et les plus crédules aperçoivent la vérité qu'il leur a mise imprudemment sous les yeux. Ils la démêleront à travers tous ses sophismes , car j'en défie aucun de ne pas voir que les symptômes du choléra, quoique rétrécis et défigurés par lui , sont étranges , extraordinaires , et tous caractéristiques d'une maladie qu'ils n'avaient jamais rencontrée. S'il s'en trouvait d'assez peu clairvoyans pour ne pas avoir reconnu son inadvertance , nous allons tâcher de la leur montrer.
« Les symptômes caractéristiques du choléra ,
( 152 ) dit M. Broussais, se partagent en trois grandes séries : i° ceux qui parviennent à notre connaissance par la déclaration du malade ; ceux que nous lirons de son aspect extérieur et de l'exploration de tout son corps ; ceux enfin qui résultent de la nature des évacuations. » Nous adoptons momentanément cette division , bien qu'elle nous paraisse peu rationnelle.
Et d'abord qu'entend M. Broussais par symptômes caractéristiques du choléra ? Si le choléra est une gastrite ou une gastro - entérite , à quoi bon cette distinction? Les symptômes du choléra seraient-ils, de l'aveu de M. Broussais, différens de ceux des autres inflammations du tube digestif? Dans ce cas, toute discussion devient inutile. A propos de la cause du choléra dont il a fait abstraction , il l'a regardée néanmoins comme particulière , comme singulière : voici maintenant qu'il reconnaît au choléra des symptômes caractéristiques, c'est-à-dire qui n'appartiennent qu'à lui. Pour peu que nous continuions , M. Broussais avouera que la marche , les lésions anatomiques et le traitement du choléra offrent quelque chose de spécial, et il finira par différencier en tout point le choléra de la gastrite. C'est du moins la conséquence naturelle de ses concessions : et en effet, sans s'en apercevoir, il y est conduit de luimême , car en parlant des maladies consécutives au choléra, la vérité lui échappe tout entière. Il dit
naïvement (page 56) a que certains malades, après la cessation des phénomènes cholériques , éprouvent une gastrite ou une gastro-entérite ». . Qu'estce donc qu'ils éprouvaient auparavant? apparemment une gastrite d'une autre nature. Une* cause particulière , des symptômes particuliers , et une maladie qui, de l'aveu de M. Broussais, n'est pas encore la gastrite , voilà ce qui constitue le choléra : donc le choléra n'est pas une gastrite. Néanmoins M. Broussais a dit en commençant son livre , et il répète en le finissant , que le choléra est une inflammation du tube digestif, c'est-à-dire une gastrite. Comprenez tout cela, choisissez entre ces deux assertions, et mettez M. Broussais d'accord avec lui-même. Mais revenons à notre examen.
Comme dans la période des prodromes M. Broussais continue à signaler dans l'invasion de la maladie tous les phénomènes du choléra qui peuvent se rapporter à l'estomac ou à son influence. Même vice d'observation, mêmes omissions. Quand il interroge le malade, il ne lui demande point s'il souffre et où il souffre, mais ce qu'il éprouve à l'estomac. 11 a fait une section à part des symptômes fournis par l'interrogation des malades, et tous les symptômes sont « un bouleversement dans le bas- » ventre, un sentiment d'ardeur et de feu ; il semble » au malade que des lignes de feu se concentrent )> vers leur épigastre. Ceux qui sont médecins di-
{AU) » sent qu'ils ont la conscience que tout leur sang » se porte dans l'intérieur du ventre : ce sont » leurs expressions. D'autres croient éprouver des » espèces d'étincelles électriques extrêmement » douloureuses, à la suite desquelles se développe )) une chaleur extraordinaire et insolite. » Puis viennent les douleurs violentes des membres , la difficulté de respirer que l'auteur signale comme une extension et une conséquence de la douleur épigas trique. Cette douleur de l'épigastre , ajoutet-il , coïncide avec une coloration très-vive de la
face L'anxiété va toujours croissant, puis les
crampes surviennent , puis enfin la sécheresse du gosier. Voilà, suivant M. Broussais , les traits caractéristiques du choléra -morbus en ce qui concerne la déclaration des malades. Que tout cela est incomplet et loin de la vérité ! M. Broussais ne borne pas là toute la déclaration des cholériques ; mais tout ce qu'il dit se réduit à cela : quelques phrases de plus ou de moins. Nous n'aurions pas grand'peine à montrer les lacunes dont cette description est criblée. Epuisons auparavant la symptomatologie de M. Broussais.
Passant aux caractères fournis par les explorations extérieures, il signale la contraction musculaire, lesyeux cholériques qu'il dit se retrouver dans toutes les gastrites sporadiques du plus haut degré, l'aspect particulier de la face, sa lividité, l'état de la langue qui est pâle, large, plate et froide au tou-
( 13£ ) cner, la gêne de la respiration, la difficulté de parler, puis la cyanose et ses modifications. Vient après l'état du pouls, dont il subordonne le développement au degré de la douleur gastro-intestinale et toutes les variations au siège de la congestion. Enfin la mollesse des parois de l'abdomen, leur état pâteux, qu'il signale comme caractéristique des congestions abdominales. Ce tableau , composé de symptômes pris pêle-mêle dans toutes les variations de la maladie, se termine par l'appréciation des matières excrétées du cholérique. Cette appréciation, comme les précédentes, est écourtée, superficielle , sans idée aucune de que les auteurs ont pu dire et faire sur ce sujet. Ici , comme toujours, M. Broussais ne cite personne, à l'exception de quelques noms que personne ne cite, et son tableau des symptômes du choléra, réduit aux dimensions mesquines de son système, terne et monotone comme tout ce qui n'est point copié d'après nature , ne représente de l'épidémie que ce qu'on en a vu dans les salles du Yal-de-Grâce.
Pour qui a parcouru les hôpitaux de Paris durant l'épidémie, pour qui a vu des cholériques de tous les degrés , de tous les âges , de tous les tempéramens , de toutes les professions , que la description de M. Broussais est incomplète ! Surtout qu'elle est confuse! On pourrait sans contredit composer un cholérique avec les caractères qu'il ne décrit pas , et il serait impossi-
( 436 ) ble d'en recomposer un avec ceux qu'il décrit. Dune part il a omis d'indiquer beaucoup de variétés d'espèces et d'individus; de l'autre, il a rassemblé sans ordre et sans méthode une foule de symptômes empruntés à vingt espèces différentes. Ce n'est pas ainsi qu'en agissaient les nosographes qui nous ont précédés. S'ils n'avaient pas encore la méthode sévère que les naturalistes de notre époque ont complétée et perfectionnée, ils en avaient du moins l'esprit. C'est de cette méthode surtout qu'on doit faire usage en présence d'une épidémie aussi extraordinaire , aussi complexe et aussi multiple que celle du choléra-morbus.
En effet, le premier fait d'observation qui ressort de cet assemblage de physionomies, diverses qui paraissent toutes soumises à l'influence d'une même cause , c'est qu'à part quelques caractères saillans et peu nombreux, tous les individus frappés de choléra forment un mélange de formes qui se heurtent , qui se repoussent , et qu'on ne pourrait, sans confondre des différences utiles à distinguer, réunir sous la qualification unique de choléra. Cette observation est si vraie et si importante , qu'elle a fait dire à M. Magendie qu'on croirait qu'il y a à la fois dans le choléra plusieurs épidémies simultanées. Soit qu'on examine la maladie sous le rapport de son mode d'invasion, de ses symptômes, de sa marche, de son traitement et des altérations pathologiques, on trouve
(-137 ) les choses les plus opposées. Cette distinction est justifiée même par la manière dont M. Broussais a envisagé le choléra. Nul doute que dans le choléra il n'y ait quelques cas où la lésion des organes digestifs soit de la plus haute importance , où le choléra puisse se compliquer d'inflammation. Ces cas sont beaucoup moins nombreux que la doctrine physiologique ne le prétend, mais il en existe , et s'il en existe , il convient d'en tenir compte , de les différencier afin de leur adapter le traitement approprié.
Sous ce point de vue , M. Magendie , dont la médecine est comme sa physiologie , toute de faits et d'expérience , a proposé une division qui , quoique très-large encore , sépare néanmoins les différences les plus tranchées. Comme lui nous reconnaissons deux formes principales au choléra grave : l'une, qu'on pourrait appeler sihénique , parce qu'elle est accompagnée d'un appareil de souffrances aiguës, qui est caractérisée par une lutte de tous les systèmes contre la cause morbide , par le refroidissement général , l'asphyxie , la couleur bleue , les évacuations abondantes , les crampes douloureuses , une agitation continuelle ; et l'autre , qu'on pourrait appeler asihénique , parce qu'elle n'offre aucun des symptômes violens de la première forme, mais un collapsus général des forces, sans douleur, un anéantissement qui a l'apparence du calme , et qu'on prendrait plutôt pour
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( 138 ) une maladie chronique que pour une maladie aiguë , si , comme la précédente , elle ne se terminait par la mort en peu de jours. Ces deux nuances nous paraissent surtout importantes à établir en et qui concerne le traitement. Nous nous étendrons davantage sur chacune d'elles à cette occasion . Pour le moment , il nous suffit de signaler leur existence et d'en indiquer rapidement les principaux caractères. Ces deux divisions pourraient et devraient se subdiviser en espèces et en variétés. La première , le choléra sthénique , comprend en effet quelques choléras avec des douleurs épigastriques et intestinales très -vives. C'est à ceux-là qu'il faudrait rapporter le cholérargastrite de M. Broussais. C'est cette espèce qui offre le plus de symptômes d'une lésion des organes digestifs , lésion qui n'est encore que nerveuse dans la période algide, mais qui, faute de précautions, se transforme en véritable gastrite , ou gastro-entérite dans la période de réaction. En faisant cette concession à M. Broussais , nous lui donnons une preuve de notre impartialité \ mais il ne faut pas qu'il y voie , lui ou les siens , autre chose qu'un assentiment donné aux faits et non à sa doctrine. Pour qu'il ne dénature pas cette concession , et pour en indiquer tout de suite la mesure à ceux de nos lecteurs qui n'en verraient pas immédiatement les limites , nous allons les leur indiquer en peu de mots.
M. Broussais prétend que tous les cas de choléra sont des gastrites , et il se fonde sur les symptômes qui se rapportent durant la vie au système digestif et sur les lésions qu'on y rencontre après la mort. L'observation dit qu'il n'y a qu'un certain nombre de cholériques chez lesquels la douleur épigastrique et abdominale révèle la concentration de l'influence morbide vers ces organes. L'observation dit de plus que , dans un grand nombre de cas, iln'y a aucune sensibilité à l'épigastre, ni aucun autre symptôme de gastricité. Enfin l'observation démontre que dans la période algide tout le corps est froid, les muqueuses aussi bien que la peau, l'estomac comme la langue ; par conséquent tout l'organisme est dans un état d'incapacité absolue pour l'inflammation, qui serait déjà la réaction. Ainsi en admettant un choléra-gastrite, nous ne l'admettrions ni dans tous les cas, comme M. Broussais , ni dans toutes les périodes du choléra s thénique, mais dans la période œs tueuse d'une espèce seulement, du choléra gastrique. On voit qu'il y a loin de cette concession à une adhésion même partielle à la doctrine physiologique. Nous reviendrons sur cette question en traitant de la nature du choléra.
Indépendamment de ces deux formes principales du choléra grave , il est indispensable d'admettre un état préliminaire, qui a aussi ses formes particulières , son existence , sa marche , ses ca-
( 140 ) ractères et son traitement à part : nous voulons parler de la cholérine. Ce mot , qui n'a d'autre prétention que d'indiquer la liaison de nature qui existe entre un ensemble de symptômes déterminés et ceux du choléra, a l'avantage de présenter à l'esprit , d'un seul coup , un état morbide qu'il serait peu logique de désigner par le même terme qu'une maladie grave et presque toujours mortelle. Les reproches qu'on a adressés à cette dénomination seraient fondés s'il n'y avait de cholérines que celles qui commencent absolument le choléra, qui ne sont que les premiers degrés du choléra imminent. Mais on a vu, et nous l'avons vingt fois répété , la cholérine avec tous les caractères qu'elle avait durant l'épidémie du choléra, on l'a vue, disons-nous , parcourir toutes ses périodes dans les pays qui n'étaient pas encore envahis parle fléau. Il faut bien alors, pour caractériser la parenté qui existe entre cet état et le choléra , une désignation spéciale. Nous insistons sur ce point, parce que, consacrant un mot propre à une maladie qui annonce le choléra , qui même , lorsqu'il règne , peut être considérée comme le premier degré de son développement , on appelle ainsi l'attention des médecins et de la population sur une affection qu'on ne peut jamais trop tôt combattre , puisque , d'après l'observation de l'épidémie de Paris, 8 cholériques sur 9 ont commencé par avoir la cholérine. Nous n'avons
( W ) pas besoin d'indiquer ici les caractères de cette affection : notre but est de signaler les faits omis , de rétablir l'importance de ceux que M. Broussais a réduits par caprice ou par système, et non de composer une monographie du choléra. M. Broussais avait confondu pèle-méle tous les symptômes du choléra , il avait confondu deux affections qui , quoique liées par leur nature , doivent être considérées à part , et nous avons signalé les divisions principales du cadre épidémique, laissant à de plus habiles le soin de les remplir , et à l'observation prolongée de compléter les matériaux nécessaires à une histoire générale du choléra-morbus.
Il ne nous reste plus qu'un point à examiner en ce qui concerne l'histoire phénoménale des symptômes du choléra ; nous voulons parler de la considération de leur ensemble. A plusieurs reprises nous avons fait remarquer ce vice de la méthode de M. Broussais, qui consiste à choisir un symptôme , à rompre les liens qu'il a avec d'autres symptômes , à lui donner des rapports de connexion et de succession qu'il n'a pas : ce reproche devient plus sensible à mesure qu'on envisage le choléra dans ses plus grandes dimensions. Comme toutes les maladies , le choléra a une physionomie et une existence à part , dont on ne peut se faire une idée qu'en embrassant du même coup. doeil tous ses phénomènes , tous ses caractères , toutes ses périodes, son unité. Cette unité nous
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ne la proportionnons jusqu'ici qu'à ses symptômes ; ce n'est encore qu'une unité partielle qui rentre clans un tout plus complexe j celui de la , maladie complète. Mais il suffit de sentir l'importance de cette manière d'envisager les choses ; pour comprendre la. portée du nouveau reproche que nous adressons à M. Broussais. Après avoir considéré chaque symptôme , réduit à l'observation étroite de sa doctrine , il se contente de cette analyse fractionnée , qui ne donne aucune idée de la maladie . Ce n'est pas ainsi qu'on laisse à une série de phénomènes leur valeur et leur signification naturelles \ il fallait faire sentir toute Futilité qu'il y a à cousidérerle choléra tout entier, dans toutes ses dimensions ; il fallait montrer que les symptômes du choléra, aperçus dans le tableau vaste qui les représente, expriment une affection à part, affection qui ne peut être confondue avec aucune autre ; mais c'eût été faire la critique de lui-même, et Ton conçoit que, malgré l'entraînement de la vérité, auquel M. Broussais a quelquefois cédé malgré lui , il y a résisté autant qu'il a pu , et surtout dans les circonstances aussi capitales que celles que nous venons de signaler.
Ainsi , relativement aux symptômes considérés :
i° sous le rapport de leur invasion, il a généralisé quelques cas particuliers , fréquens sans doute , mais qui ne constituent pas les seuls modes d'in
( ^3) vasion du choléra; il n'admet d'autre invasion que par les phénomènes gastriques ;
2° Sous le rapport de leur ordre de développe ment, il a subordonné aux symptômes gastriques certains phénomènes généraux du choléra , Fanéan tissement de la circulation, le froid, les crampes, qui les précèdent dans un assez grand nombre de cas ;
3° Sous le rapport de leur mode de succession , il a omis de signaler l'enchaînement presque absolu de plusieurs périodes , et de tirer de ce mode de succession un caractère propre à la maladie ;
4° Sous le rapport de leur spécialité , il les a confondus tous dans un même cadre , dans une même description , sans conserver aux principaux la signification particulière qu'ils ont dans l'expression des différentes formes de la maladie ;
5° Enfin , sous le rapport de leur totalité , il a commis l'erreur plus grave que toutes les autres, de ne pas envisager le choléra dans son unité symptoma tique , dans F ensemble des rapports que les symptômes du choléra ont entre eux, et leur connexion naturelle.
^Toutes ces omissions et ces perversions que nous venons de signaler ne constituent encore que la critique de l'histoire phénoménale du choléra, telle que Fa présentée M. Broussais; il a de plus soumis chacun de ses symptômes à une explication physiologique, iî leur a donné une sigui-
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fication doctrinale qu'il nous reste à examiner. Cette seconde partie de notre tâche viendra naturellement après l'exposé des lésions anatomiques , et nous fournira l'occasion de traiter de la nature du choléra, où chaque symptôme et chaque lésion anatomique auront la signification qui leur appartiennent.