DR RECONSTITUTION DU TEXTE ; PROGRÈS DE LA GEOGRAPHIE COMPAREE
Ce qui avait manqué aux savants de la période précédente, c'était, d'une part l'emploi d'une bonne méthode critique de comparaison des manuscrits, et même le zèle philologique qui fait désirer la pureté absolue d'un texte, d'autre part la connaissance précise des doctrines géographiques de l'antiquité. L'étude du texte de Strabon et de son système exige la recherche du lien qui rattache, dans une certaine mesure, ce système à ceux des prédécesseurs. Xylander avait pressenti cette nécessité, avait été tourmenté du besoin d'expliquer les antécédents et les conséquences du dessein de Strabon. Au contraire, Gasaubon, moins porté à la critique et entraîné par la joie de la découverte, croyait tenir, avec la G^ograpAt^ de Strabon, un exposé simple et complet de la science des Grecs^. Ne se consolait-ii pas aisément de la perte des travaux d'Eratostbène, d'Hipparque, de Polybe et de tous les autres géographes?
Gependant l'érudition s'appliquait avec une telle ardeur à
GéoGRAPHii Di Strabon. 9
invaimmiB ■^naiât*.
publier et h commenter les œuvres de l'antiquité, que son domaine devait bientôt être partagé entre plusieurs sciences nouvelles. La géographie comparée fut une dos premières études qui attirèrent l'attention de savants spécialistes. Dès ia (in du XVI* siècle on pouvait observer les symptômes de celle évolution. Les œuvres encyclopédiques d'Ortelius, géographe de Philippe II, devancèrent cette époque. A Juste-Lipse et à Scaliger succéda Cluvier^*^ de Dantzig, dans la célèbre chaire de Leyde. Mais ces savants s'efforcent surtout de donner des cadres régionaux à la multitude de renseignements de tout genre qu'ils empruntent aux géographes et historiens de l'antiquité. Ils s'intéressent beaucoup moins à la détermination du système de chaque auteur, k ia comparaison des doctrines. Toutefois cette règle n'est pas sans exception; et l'on est surpris de rencontrer dans ia Siàlia antiqua de Cluvier d'excellentes remarques sur les causes de la forme défectueuse que donne Strabon à cette tie. La méthode d'érudition géographique de ce savant est bien supérieure à celle des contemporains. Enfin nous ne saurions manquer de rappeler qu'on doit à Cluvier quelques ingénieuses corrections du texte de notre auteur.
Au XVII* siècle les ouvrages et mémoires de géographie ancienne sont encore marqués du même caractère. On citerait pourtant dans les Remarques sur ta carte de rancienne Gaule de Nicolas Sanson, et dans la Notifia Galltarum d'Adrien Levallois quelques études pleines d'esprit critique sur les procédés de cartographie et de description des géographes de l'antiquité. Déjà la considération des formes prend la place des sèches nomenclatures de topographie onomastique et des descriptions trop pittoresques du premier âge de l'érudition. Mais ces hommes de science et de goût, comme leur successeur Guillaume Delisle, sont arrités par le doute qui plane encore sur la valeur des mesures ftinérafres grecques et romaines.
(') On doit à Cluvier plusieurs bonnes corrections du texte de Strabon qni ont ^té louées par Mûller, dans son fndex rarwp leclianii. (Cf. liv. VII, i, ft.)
L'ardeur avec laquelle les érudils de la fin du xviii* siècle abordèrent ce dîQicile problème amena une rénovation des recherches de géographie ancienne; Strabon devait en profiter. A partir du moment oii Ton essaya de dresser les cartes correspondant au système de chaque auteur, d'en donner des images non seulement générales, mais mathématiques, par une réduction des mesures antiques en évaluations modernes, Strabon fut l'objet de nombreuses études. Dans toutes ces études, publiées à peu près en l'espace d'un siècle, de ly&o à iS&o, éditions et traductions avec notes, commentaires, dissertations historiques et littéraires, domine la préoccupation excessive et parfois illusoire d'appliquer strictement les procédés des sciences mathématiques. On n'a plus seulement l'ambition de signaler les erreurs de formes et de directions des systèmes cartographiques de l'antiquité, mais d'indiquer les fautes de dimensions en longitude, en latitude et en superficie. Il y a là un excès, aine généreuse recherche de la précision , qui aboutit nécessairemeoi à la sécheresse littéraire, et de plus fait préférer les problèmes souvent insolubles et de pure forme aux questions beaucoup plus importantes de doctrines, d'idées. Mais, malgré ces défauts, il faut revendiquer pour les savants, la plupart français, de la fin du wuf siècle et de la première moitié du XIX* l'honneur d'avoir mis la géographie ancienne sur la voie des découvertes fécondes; d'avoir expliqué enfin dans ses traits principaux le système de Strabon. La philologie puisa de nouvelles forces dans ce développement des applications de la géographie scientifique à l'antiquité. Pour fournir à ces mathématiciens hardis, à ces calculateurs, des données exactes, des bases vraiment scientifiques de reconstruction des cartes, il fallut se livrer à une soigneuse révision dfi§. textes, interroger avec curiosité les manuscrits. Aucun déMila'élait indifférent; on se heurtait à une stricte nécessité de rërifief, de contrôler, de mettre d'accord les évaluations de distances, les itinéraires. Par malheur, à l'ardeur des interprétations systématiques oc
répondit pas un zèle égal de purification du texte; aux plus belles intelligences géographiques, aux travaux les plus méthodiques et les mieux dirigés, manqua trop souvent encore la garantie nécessaire, la sécurité que donne la comparaison impartiale des manuscrits.
Est-il besoin d'ajouter que, sauf à la fin de cette période qui vit la gloire de Humboldt et de Ritter, les opinions en vogue dans le monde savant sur la défmition et le râle des sciences géographiques n'étaient encore ni bien nettes, ni franchement concordantes? Au xvi* siècle et pendant une partie du xvii% on avait emprunté aux géographes anciens des peintures des régions les plus célèbres du monde grec et romain; la géographie moderne n'était alors ni assez bien informée, ni assez scientifique, pour permettre de contrôler le témoignage des auteurs closciques. On s'instruisait à leur école, loin de rechercher par le menu leurs erreurs et d'en observer les causes. Au xviii' siècle, l'esprit critique résulte nécessairement de la supériorité du savoir moderne. Mais les savants, tout fiers des progrès de nos connaissances géographiques, ont recours aux procédés outrés d'une vérification minutieuse; le zèle est plus grand pour constater les erreurs des anciens que pour les expliquer, et les triomphes d'un calcul parfois téméraire font tort à la vraie science, à cette bienveillante curiosité où doit aspirer l'homme d'études.
L'époque, dont nous avons essayé de définir le caractère, produisit des éditions et des traductions de la Géographie de Strabon, des mémoires spéciaux sur la doctrine et le système, même sur les sources, enfin des études générales contenues dans des histoires de la géographie.
L'édition d'Almeloveen^^^, publiée en 1707 'à Amsterdam, ne s'éloigne pas sensiUement de l'œuvre de Gasaubon, dont la renommée était alors dans tout son éclat. Sans parler du luxe
('^ Cum nolis Xylandri et (lasaiihoni, curis Jansson ab Almeloveen. 9 vol. in-fol. 1707, Amstclod.
de cette édition hollandaise, nous noterons seulement que les commentaires sur l'histoire de la géographie ancienne et sur remploi des données d'ordre scientifique par Strabon ont plus de valeur que dans les études antérieures. Jansson d'Almeloveen, qui enseigna l'histoire et la médecine, apporta à Teianien de ces questions beaucoup de (inesse et de goût. A défaut de philologie critique, il y a dans cette édition un certain nombre d'excerpta tirés des manuscrits; mais la citation en cette matière n'est point réputée pour l'emploi.
Oudart de Bréquigny^'^ ne s'en tint pas absolument au texte de Gasaubon. Le volume qu'il fit paraître, en 1768, à Paris aurait pu marquer un progrès sérieux de la correction, si l'auteur avait été aussi habile dans l'usage qu'heureux dans le choix de son manuscrit. Encore eût-il dû ne point se borner à une seule source. Cette source est le codex 1893 de la Bibliothèque nationale de Paris, d'une grande étendue et d'une élégance remarquable, datant sans doute du xiii* siècle; Kramer^^^ a observé que les derniers livres portaient la trace d'une hâte excessive, et qu'on rencontrait çà et là un certain nombre de corrections et de suppléments d'une date postérieure. Bréquigny tira peu de parti de la belle acquisition faite par notre Bibliothèque depuis une trentaine d'années ^^); il ne mena son étude peu critique et ses comparaisons insuffisantes que jusqu'à la fin du troisième livre. On lui doit d'ailleurs quelques corrections heureuses qui attestent plus de connaissance de la doctrine de Strabon que d'aptitude philologique; il rétablit aussi quelques chiffres de distance altérés dans les manuscrits. Mais en vérité il eût été
^') Ad fidem cod. mss. emendati cum lat. interpr. Xylandri, annoL et ind. cur. Oudart de Bréquigny, Paris, 1768. Les notes de M. de Bréquigny ont été souvent reproduites dans la grande traduction française (iSoô-iSig).
^^) Kramer, prsefalio, p. xiv.
(^) Parmi les heureuses corrections de Bréquigny qu^ont relevées avec éloge ses successeurs, citons la suppression du mol ivitxlfsy qui suivait le terme Kivirafi6»lioÇépov dans le texte de tous les manuscrits (11, 1, 17). Le passage était inintelligible sans cette suppression.
capable d'obienir les mêmes résultats sans avoir recours à an document précieux. S'il ne fit guère que rééditer Casaabon, il attira sur un bon manuscrit Tattention de ses successeurs.
Geux*ci, Siebenkces^^) et Tzschucke, disposant d'un plus grand nombre de manuscrits, ne surent pas mieux réformer l'œuvre superficielle du xvi* siècle, que l'on citait toujours comme un modèle classique. Siebenkees donna la première partie de cette nouvelle édition qui parut ^ de 1796 à 1818, à Leipzig. C'est lui surtout qui eut à sa disposition de remarquables manuscrits, ceux des bibliothèques italiennes. Kramer lui a reproché de s'être trop exclusivement attaché (en principe, non en fait, car il s'en servit peu) k l'Épitomé de Gemistus Pletbon, conforme, dans sa première partie, au codex 879 de Venise: on sait que cette œuvre curieuse, dont la qualité philologique n'est point médiocre, est plutôt une collection d'extraits développés qu'un épitomé véritable. Parmi les manuscrits complets, lé Venetus 878 fut la source préférée de Siebenkees.
Le nouvel éditeur apporta malheureusement à son travail de comparaison beaucoup de légèreté; de sorte que, dit Kramer^^^ ses recherches furent plutôt une gène qu'un secours pour les savants. Siebenkees a mal reproduit, en plus d'un passage, les leçons des manuscrits; il les a souvent confondues: ses fautes d'omission sont plus graves encore. Tout au plus peut-on citer de ce philologue, si bien armé et pourvu de manuscrits, quelques
('^ Reoogia., varicL lecL el annot. illuslr. Xylaiidn veraîone, emend. P. Siebenkees. . ., Tz.scliiickc , Friedemann . • .'• 7 tom. Lips. 1796-1818. Il De faut pis oublier, quels que soient les cléfauls philologiques de celte édition, qu^elle est précédée d\me très intéressante préface où sont étudiées avec soin diverses questions de biographie, de voyages, de composition du livre de Strabon. Groskurd a rendu pleine justice à son prédécesseur.
^*^ Prsfatio, p. vi : « Siebenkeesius vero, qui majorem moverat eispectationem , dici vix potesl quanta negligentia susceplum inunus adminislraverit. Godicam igitur scripturis aut falso sepissime traditis, aut confusis, aut plane omissis honiinuin doctorum impediit magis studia quam adjuviLr Un grand nombre des corrections de Siebenkees ont été écartées par ses successeurs; au reste plusieurs étaient empruntées à Casaubon et rajeunies par un nouveau commentaire.
corrections heureuses plutôt inspirées par un goût ingénieux 4es éludes d'antiquité que par le scrupule d'une érudilioa patienta et sûre. Non seulement il a moins fait que Casaubon pour les progrès de la constitution du texte, mais nos critiques contemporains le citent moins souvent même que Xylander; il faudrait le nomiuer à chaque page si Ton voulait relever, à titre histo^ rique, les erreurs et les confusions les plus graves. Kramer ii épargné cette pénible besogne de redressement à ses successeurs^ et Ton comprend qu'il ait traité Siebenkees avec quelque mauvaise grâce.
L'œuvre, si faiblement commencée, fut interrompue parla mort de son auteur : elle ne contenait que les six premiers livres. Le continuateur, Tzscbucke, d'une conscience plus méticuleuse, perdit les fruits de cet avantage moral par un choix contestable des manuscrits. Le Mediceus ( 5-a 8 ) de Florence , auquel sont ein-r pruntées beaucoup des leçons des dix premiers livres, beau manu-r se rit des premières années du xv* siècle, se recommande, il est vrai, par de nombreuses qualités dont la moindre est l'absence d'annotations; mais Tzscbucke ne le consulta pas directement et, empêché par sa mauvaise santé de fréquenter les bibliothèques, il dut s'en remettre a l'habileté d'un correspondant qui se trompa plus d'une fois. A partir du lo*' livre, le texte est établi surtout d'après le Parisienm iSgS, dont Bréquigny avait fait si grand cas et si maigre emploi. Nous devons à Tzschucke quelques corrections dignes d'être mai n tenues (^); c'est un pauvre résultat de son labeur gigantesque. Ce savant estimable n'avait point à sa disposition les meilleurs manuscrits; enfin il n'appliqua pas toujours à la discussion des témoignages contraires une critique bien clairvoyante. Malgré ces défauts, les volumes publiés par Tzschucke ne sont pas devenus inutiles; les philologues trouve-
(^) Cf. Correclion de nom propre, VIII, ui, is. ÉwirafAioy, conjecture pour
combler une lacune, Vd, fii, lo, oJ iiéprot, 6 2xif^i^( ^at, jîjç adoptée
avec modification par MûUer, Ind. var, leeL ad pag. 973. Cf. aussi Vil , i, A , Sœgimer, au lieu de jEgimer laissé dans les éditions antérieures.
ront çà et là des observations justes sur les procédés de correction des premiers éditeurs de Strabon; mais on devra toujours contrôler les leçons empruntées au manuscrit de Florence et se rappeler que Tzschucke les a lues avec les yeux d'un correspondant qui travaillait vite et pour plusieurs éditions. Notons enfin que les derniers livres ont été revus à la hâte au cours de la maladie qui emporta l'auteur. Le nom de Friedemann restera associé à celui de Tzschucke.
Quels que soient les défauts des travaux de Bréquigny, de Siebenkees et de Tzschucke, il est impossible de leur préférer la luxueuse édition de Falconer, publiée en 1 807. Le savant anglais fut mis, par un libéral patronage ^^^ en mesure de consulter ou de faire consulter un grand nombre de manuscrits; ce travail préparatoire fut accompli dans des conditions de probité scientifique fort satisfaisantes, par des correspondants of&ant d'excellentes garanties; mais ces trésors d'érudition restèrent enfouis dans les notes, sous fonne de simples constatations, et les philologues ont aujourd'hui, en ouvrant ces magnifiques exemplaires, la surprise de lire le texte presque exact de Casaubon, accompagné, sans aucun résultat, des documents propres à le corriger.
Le plus précieux auxiliaire de cette œuvre de préparation, dont le texte d'Oxford ne profita pas, fut l'érudit français Le Febvre de Villebrune : plusieurs de ses corrections et de ses remarques philologiques figurent avec honneur dans nos dernières édilions^^^. Il coUationna, pour le compte de Th. Falconer, intégralement ou en partie, les cinq principaux manuscrits de la Bibliothèque nationale qui portent les numéros 1398, 139&, 1897, 1898, t/io8. A Florence, CL Bandini, qui travaillait en même temps pour Tzschucke, consulta à la bibliothèque Lauren-
f'^ ffAcademiœ Oxoriiensis tnunificenlia.Tv Prœfalio.
^*^ La longue préface de l'édilion Falconer contient une partie de la con^espondiince philologique échangée avec Le Febvre de Villebrune. Mais c^esl seulement grâce à Tétude critique de classification des manuscrits de Kramer qu^on a pu enfin reconnaître la nature et le nombre des collations faites par le savant français.
tienne quatre manuscrits. Bayer, à la bibliothèque de TEscuriai, Matthaei à Moscou, donnèrent leur collaboration. La critique de ces leçons de diverses provenances , leur vérification , ont été faites par Kramer et Meineke; nous n'avons pas à juger l'œuvre de Th. Falconer, qui échappe, par sa neutralité même, à tout reproche et à tout éloge.
L'introduction, les notes littéraires et historiques, doivent, comme le texte, la majeure partie de leurs mérites et de leurs erreurs à Casaubon en première ligne. Xylander a fourni un extrait de son étude sur la biographie de Strabon , Casaubon un développement d'égale longueur sur le même sujet, et sa préface en entier. Une très intéressante dissertation de Henri Dodwell, consacrée à la biographie de l'abréviateur de Strabon, complète, avec un avertissement de l'éditeur où sont nommés les correspondants, l'ensemble assez peu cohérent, mais solennel, des prolégomènes de l'édition Falconer.
Les notes critiques que Falconer a mêlées en petit nombre à celles de Casaubon et de Xylander ont un grave défaut. Les opinions de Strabon y sont jugées d'une manière absolue et au nom de notre science moderne; ce qui nous intéresse beaucoup plus et atteste un plus vif sentiment de curiosité et de justice, je veux dire la recherche des causes d'erreurs, y est trop rare.
Enfin le souci de joindre à ce texte des cartes vraiment démonstratives a manqué aussi à Falconer. La reproduction des cartes anciennes de d'Anvillc n'est pas un éclaircissement bien lopique. Sans rappeler que Xylander avait déjà essayé de mettre sous les yeux des lecteurs de Strabon les monuments cartographiques les mieux appropriés, des tables de Plolémée munies de l'indication des climats, remarquons qu'au temps oii paraissait l'édition de Falconer, les érudits français avaient déjà posé les principes de la cartographie comparée. La caHe systématique du monde connu de Strabon, due aussi à d'Anvillc, qui est insérée au début de l'ouvrage, est un appendice de plus de
valeur, bien qu'en 180 5 le dessin eât reçu de noaibreuses et utiles correclions.
Ainsi cette vaste entreprise qui s'annonçait comme une réforme scientifique du texte, au service de laquelle les meilleurs instruments de travail et des hommes d'un sérieux mérite furent employés, échoua, faute d'une direction énergique, ou plutôt à cause d'un parti pris outré de neutralité. L'édition Falconer ne fut pas même une de ces œuvres de résumé des travaux antérieurs qui préparent modestement et sûrement les progrès réels; Kramer a bien montré que c'était une simple répétition du texte de Casaubon, avec un élégant appareil de notes variorum.
Quel contraste avec la délicate méthode de Coray^ dont les (|uatre volumes furent publiés à Paris peu d'années après les |)récédents (181 5-1819)! On peut regretter que ses procédés de classification des manuscrits n'aient pas toujours été rigoureux; encore n'oserais-je pas dire que les remarques de Kramer à ce sujet soient exemptes d'une sévérité outrée. 11 est permis de blâmer l'excès de son admiration pour Strabon, qui le poussa parfois ù rejeter comme indignes d'un si grand géographe des formes négligées dont l'accord unanime des manuscrits atteste bien Vaulhenticllé. Mais un sens littéraire très remarquable, une profonde connaissance de l'histoire des doctrines de la Grèce ancienne, une vaste érudition lui permirent de suppléer souvent avec bonheur au manque de f^ diligence et de mblilité philol(^fiquesn que Kramer a peut-être tort de lui reprocher si vivement ^^^ Par le nombre des corrections de texte qu'il a proposées et fait adopter pour la plupart, Coray est le premier artisan d'une revision sérieuse des travaux du xvi* siècle ^-^^ Il n'est que juste
(') Pncfatio, p. vu: «Neque Coraïs editio, omnium novissima, quanquam prio> ribiis emendatior est, hoc pra>stilil. . . : !»pectavil magis quid scribcndum fuisse putaret, qiiam quid fuerit scriplum, neque ea usus est diligenlia judiciique sobiilllale qus in (ali ncgotio requirilur. Inde faclum est ut, cum permultos locos iiHiUirel, liaud paucos quidem egregie sanarci, non pauciores tamen corramperet.?) Moiiickct Mùller el Tardieu ont été beaucoup moins sévères pour Tœuvre de Cony.
'-' Malgré le sévère jugement de sa préface, Kramer rend justice en détail k
crassocier à cet honneur les savants français de la Porte du Theil, Letronne el Gossellin, dont il fut le collaborateur pour la publication d'une traduction célèbre (i8o5 à 1819). Dans une pareille réunion de savants, toutes les ressources nécessaires à l'intelligence complète de l'œuvre de Strabon étaient représentées : philologie, go6t littéraire, sens historique et géographique.
Le fonds où puise Coray est le manuscrit 1893 de la Bibliothèque nationale, c'est-à-dire l'unique manuscrit consulté par Bréquigny: quant a la classification qu'il propose, elle a été condamnée par Kramer, Meineke et MûUer, sans doute avec justesse dans l'ensemble. Quelle que soit l'étendue de ses torts en cette matière, constatons qu'il a été l'artisan de remaniements très ingénieux du texte, qu'il a corrigé un bon nombre de noms propres altérés, fait disparaître quelques formes d'une grécité douteuse, amélioré parfois la ponctuation par une coupure plus rationnelle des phrases, enfin reconnu mieux que personne des citations inexactes. Il a plutôt péché contre le mécanisme de la méthode philologique que contre la méthode ellemême; et l'on est porté à lui pardonner, en faveur de ses mérites d'interprète, fnVidolâtrie de Strahimy) qu'il pousse pourtant assez loin.
On ne saurait passer sous silence la Contribution à la correction et à la critique du texte de Strabon, publiée en 1 788 à Ërlangen
Tœovre de coireclion de Coray. Le lexlc de Coray est même la base qu'il choisit, poiaqu'il en cite iotégraleraent toutes les particularités eu note, c« qu'il ne fait point pour ses autres prédécesseurs.
Citons quelques exemples des procédés philologiques de Coray, qui sont très originaux. Ici (111, 11, i3), c^cst la substitution du nom de (rMiiesthée» à celu d'Ulysse que portent tous les manuscrits. Là, c'est la suppression d'une forme peu grecque {6 avrèt iincapx,ot) qui n*avait encore choqué aucun philologue (11, J, 1 1). Ailleurs c'est une citation restituée à Hérodote et que les copistes de manuscrits avaient attribuée à Hésiode. Le nombre de ses corrections de noms propres est très considérable. Muller, qui est bon juge et juge sévère, appréciant son œuvre, écrit : trvir, xpirix^raTo^, quo Gallia non vidit, grsRcarum litteramm peri- (iorero.T) M. Cobet a également approuvé et contribué à faire adopter plus d'une proposition de Coray.
par Tyrwhitt^'^ ou plutôt par ses héritiers. Le savant anglaisa laissé un certain nombre de conjectures qui ont été le plus souvent ratifiées par les philologues contemporains. Kramer en particulier loue sans réserve sa méthode.
Plusieurs traductions de la Géographie de Strabon parurent au cours de la même période : celles de Penzel^^^ d'Ambrosoli, de Groskurd, enfin l'œuvre collective de Coray, de la Porte du Theil, Letronne et Gosselin. Les travaux de Penzel et d'Ambrosoli n'ont pas eu d'inânence notable sur le progrès de notre connaissance de Strabon ; il en fut tout autrement de la traduction des savants français et de celle de Groskurd.
La traduction française, entreprise sous les auspices de l'empereur Napoléon I'', et publiée de 1 8o5 à 1 8 1 9 en cinq volumes, atteste le triomphe d'une méthode nouvelle; c'est l'édition d'ane œuvre géographique et son interprétation par de véritables géographes. Rarement collaboration a été mieux comprise. Goray apportait à ses associés une érudition grammaticale et littéraire peu connue, de la Porte du Theil un talent remarquable de traducteur et le goût des études archéologiques, Gosselin une entente supérieure de l'emploi des sciences en géographie, Letronne un merveilleux mélange de toutes ces aptitudes. Mais aucun d'eux ne se désintéressa des recherches avec lesquelles il était, en apparence, le moins familier.
Nous avons apprécié et résumé le travail philologique de Goray. La traduction des trois premiers livres qu'il fit, de concert avec de la Porte du Theil, mérite beaucoup d'éloges, moins pour son
il) Xyrwhitt. «rBeitragc zur emendalion und lexteskritik.» ErlangeD, 1788. tQui ÎQ conjecluris suis in Strabonem compiures locos acute coirexit.» Kramer, praefalio, p. VIII.
(') A vol. , Lemgo , 1 776-1 777. Penzel est un des correcteurs de Strabon que Meineke et Millier louent le plus volontiers, et c^est justice. Plusieurs modifications qu'il a introduites avec succès dans le texte prouvent une sérieuse connaissanoe de la doctrine de Tautcur et une heureuse entente des questions géographiques. Telle est sa correction du livre II, 1, *Jo, de [aTso] joù x^V^^p^voH xpowixoG, . . en [dvTÏ] Tov. . . Une interversion des deux termes wapaAAifAov et fisaniiSpivoH dans le même livre (II, 1, 36) est tout aussi méritoire.
élégance que pour sa franchise. Quelques-uns des éclaircissements, littéraires ou topographiques écrits, par de la Porte du Theil, sont d'excellentes dissertations ^^l Mais, nous proposant d'étudier avant tout la doctrine de Strabon, nous devons à notre sujet d'insister particulièrement sur l'œuvre de Gosselin. Peu de savants ont autant fait pour expliquer le système du géographe d'Amasée. La notice même que publia l'illustre Letronne ««Sur la iraducùcm française de Strabon v^ en 1819, compte peu en comparaison des mémoires de son associé. Parmi les contemporains, personne, à notre avis, n'a plus approché de la vérité, mieux touché au cœur du sujet. La série de mémoires qui furent réunis en deux ouvrages ^ Recherches sur la géographie systématique et positive des anciens y> , et ^Géographie des Grecs analysée^ ou les systèmes d'Eratosthène, de Strabon et de Ptolémée, comparés entre eux v marque un progrès considérable de méthode et d'érudition ^^^ D'Anville avait étudié la géographie régionale du monde gréco-romain, réuni avec beaucoup de scrupules et comparé avec exactitude les témoignages des anciens géographes sur les pays les plus célèbres de ce monde restreint. La science de la nomenclature correcte, si c'est une science, lui doit beaucoup plus encore qu'à Gluvier, dont le mérite a pourtant été trop rabaissé. Mais ses essais de reconstruction cartographique des grands systèmes d'Eratosthène, d'Hipparque, de Ptolémée, avec leurs erreurs de formes et l'ex-
(*) Voir en particulier quelques-uns des éclaircissements relatifs à ritalie, à la fin du tome II. Il y a dans le premier éclaircissement une remarque précieuse dont la lecture eût évité, à plus d'un bisiorien-archéolo^e de notre Ifoips des recherches inutiles. «Strabon s'attachant, pour la division des contréeti aux limites constantes marquées invariablement par la nature, plutôt qu'aux bornes mobiles placées temporairement par la politique , a voulu regarder Tltalie connue ne s'étendant point au delà des Alpes.» Toute cette dissertation est d'une vérité parfaite, et très nouvelle pour l'époque.
^') Recherches sur la géographie tyêtématique et positive des anciens, pour servir de base à l'histoire de la géographie ancienne, Paris, an vu, imprimerie de la République. Géographie des Grecs analysée, ou les systèmes d'Eratosthène, de Strabon et de Ptolémée, comparés entre eux et avec nos connaissances modernes. Ouvrage couronné par l'Académie royale des inscriptions et bolles-leltres, à Paris, imprimerie Didot atné, 1790.
plicalion de ces erreurs valent moins que son œuvre de topographie et d'onomastique. On peut s'en assurer en consultant, par exemple, les caries de Strabon, que Falconer reproduisait encore avec quelque fierté en tôte de sa belle et peu nouvelle édition. Entre les mains de Gossellin, la géographie ancienne devient tout autre chose que l'assemblage, dans le cadre de descriptions écrites ou de caries aux contours modernes, de ces listes de noms de montagnes, de fleuves, de provinces, de villes dont les Grecs furent si sobres, et les Romains, comme Pline, si prodigues. Et en fait, c'est bien dans sa sympathie intelligente pour le génie géographique des Grecs que Gossellin prit les éléments d'une méthode vraiment nouvelle. Letronne et lai réagirent, en s'inspirant du haut esprit scientifique de cette race privilégiée, contre les abus de la nomenclature archéologique et du mauvais pittoresque des antiquaires passionnés.
Gossellin est l'auteur d'une étude spéciale consacrée au système de Strabon; nous aurons souvent à la citer, et, considérant qu'il n'y a point prescription, nous nous dispenserons de toucher aux questions qu'il nous semble avoir résolues. Mais cette étude n'est qu'un fragment du mémoire couronné en 1789 par l'Académie des inscriptions et belles-lettres, mémoire dont il importe de rappeler le titre. L'Académie avait mis au concours le sujet suivant : «Comparer ensemble Strabon et Ptolémée; faire connaître la marche de ces deux géographes; déterminer l'état où ils oBt trouvé les connaissances géographiques, et le point où ils les ont pMtéea. 79 Gossellin traita ce sujet avec une grande largeur d'esprit tt marqua bien, en particulier, la filiation des systèmes d'Hipparque, de Strabon et de Ptolémée. Mais une lecture attentive de ses œuvres montre qu'il étudia beaucoup moins Tœuvre d'Eratosthène que celles d'Hipparque et de Ptolémée; cette remarque n'étonnera aucun des géographes qui savent combien il est difficile de démêler dans le livre de Strabon ce qui appartient en propre à son prédécesseur de l'école d'Alexandrie. De même le savant lauréat de l'Académie ne semble pas avoir attaché assez
d'importance au rôle de Polybe, d'Aiiémidore, do Posidonius, qui inspirèrent à Strabon le dessein de composer une Géographie habilement mêlée d'histoire et de sciences. Cette grave question des origines du dessein de Strabon n'a pas préoccupé assez vive* ment Gossellin. Mathématicien de goât, il a examiné de préférence l'histoire des doctrines de géographie mathématique et laissé volontiers de côté, ou plutôt diminué, la part que donnaient les anciens géographes aux notions d'ordre historique, archéologique, philosophique. C'est une grave lacune, comme nous espérons le démontrer. Dans l'œuvre si précieuse de Gossellin, Eratoslhène cesse d'être représenté comme le fondateur de la géographie mathématique chez les Grecs; le premier rang est donné à Hipparque, dont nous connaissons si imparfaitement la doctrine. A cet égard, Letronne vit beaucoup plus juste que Gossellin. Enfin Strabon , devenant ainsi une sorte d'intermédiaire entre Hipparque etPtolémée, y est trop souvent jugé en qualité de géographe de la même catégorie, quoique, en réalité, Gossellin ait bien indiqué la différence qui le sépare de ces deux mathématiciens; mais il n'a pas nettement signalé les causes de cette différence de dessein. Dès lors on est tout surpris de relever une certaine contradiction, sinon dans les exposés de doctrines, du moins dans la composition des livres de Gossellin. Ce savant nous avertit en conscience qu'on aurait tort de tenter la reconstitution d'un atlas de Strabon, et pourtant il le reconstitue, et le dessine d'ailleurs avec une exquise discrétion; ses délicates dissertations démontrent le mieux du monde que .)f^|^9graphe d'Âmasée ne donne pas toujours avec assurance , ni complètement, les dimensions principales des régions qu'il décrit; et pourtant, au lieu d'étudier les questions de sources, de critique, d'histoire, que soulève la Géographie de Strabon , on le voit s'appliquer à la recherche des erreurs cartographiques, des déformations de contours. . . d'un allas qui n'a pas existé, de son propre aveu. Malgré ce vice de méthode, Gossellin a grandement avancé notre connaissance de la doctrine de Strabon. Les premières
pages du mémoire qu'il lui consacre au tome P de la Géogi'aphie des Grecs analysée pourraient être citées, à part quelques excès de sévérité, comme un modèle de la netteté scientifique qu'il convient d'apporter en ces matières. Citons les phrases dans lesquelles il caractérise le dessein de Strabon : ^r ... La plupart s'étaient bornés à décrire quelques contrées particulières; et ceux qui avaient conçu un dessein plus étendu ne s'étaient point inquiétés de la masse générale des continents, ni de la disposition respective de. leurs parties. Strabon entreprit une nouvelle description de la terre : il l'orna d'une foule de traits historiques sur l'origine des villes et l'antiquité des nations, qui ont rendu son livre un des plus précieux de ceux que le temps a respectés. Strabon a cherché à donner une idée générale de l'ensemble des terres et des mers, en indiquant d'abord la distance qu'il croyait exister entre leurs principaux points, et en les liant ensuite par les distances intermédiaires qu'il avait recueillies. . . Il est possible que l'ouvrage de Strabon ait été autrefois accompagné de cartes. . . ; mais assurément ces cartes n'étaient point de Strabon (^).)9 VAdas ou recueil de caries géographiques, publié en i8i4^^ jj^ contient deux cartes générales du système de Strabon et un car-
ton de la Méditerranfc qui permettent d'apprécier exactement, sinon l'opinion dogmatique du géographe d'Âmasée en matière de cartographie, du moins ses préférences pour chaque région. La démonstration par laquelle Gosselin établit la forme strabonienne de la Méditerranée occidentale et explique la nature de chacune des erreurs, a la valeur d'une véritable découverte; on peut s'en assurer en examinant la carte du système de Strabon dessinée par d'Anville, et en lisant les observations que l'illlustre savant consacre au même sujet dans sa belle ^Géc^aphie abrégée des anctensTi de 1768. De même, c'est Gosselin qui, le premier, expose clairement l'étrange orientation (d'ouest en est) que
(^) Géographie deê Gréa analysée , inïroduclion,
^'ï Cf. carte n* m. Système géographique de Strabon; n" i3, trlnlernum mare seu mediterranaeum Strabonis.»
Slrabon donne à la péninsule Italique, et met en lumière les fautes de latitude qui sont la cause première de cette déviation, r/est encore à lui que nous devons de constater que, malgré le nombre croissant des voyages entrepris sous l'empire romain vers l'Europe du Nord-Ouest, les contours de la Gaule et de la Grande-Bretagne sont moins exactement représentés qu'au temps d'Eratosthène et d'Hipparque.
En résumé Gossellin, employant avec quelque excès une méthode purement mathématique dans lexamen de doctrines oii les anciens n'avaient pas toujours mis la même rigueur, n'a point tenu dans ses œuvres un compte suffisant des données littéraires et historiques, sans lesquelles il est bien difficile de comprendre le génie et la largeur d'esprit des géographes grecs. On s'étonnera même qu'un savant aussi consciencieux ait négligé complètement d'autres aspects tout scientifiques du système de Strabon, par exemple son mode d'emploi des notions de végétation, de faune, de climat; il eût trouvé là le secret de plusieurs procédés de raisonnement du géographe d'Amasée. Je ne dirai rien de sa méthode de réduction des mesures itinéraires de l'antiquité à nos mesures modernes; plusieurs critiques, Hultsch dans sa Métro- j^
iogie, Hugo Berger dans son excellente édition commentée des fragments d'Eratosthène, ont montré que ces questions, souvent insolubles, ont beaucoup trop préoccupé les géographes et savants français de la fin du xv!!!"* siècle. En dépit de ces lacunes littéraires et historiques, en dépit d'un certain abus des procédés de la science pure, Gossellin a fait nettement ressortir le caractère tout particulier de la doctrine géographique de Strabon et montré combien et comment les idées avaient été modifiées par le développement de la conquête romaine. C'est une œuvre supérieure de beaucoup à celles de ses devanciers, en ce qui touche Strabon. Si l'on rapproche de ses remarquables études celles de Nicolas Fréret^*^ et de d'Anville, on sera obligé de reconnaître
(') Fréret a le premier, dans ses Observatiotu générales tur la géographie ancienne (Acad. des insc et belles-lettres, oouv. mém.. t. XVI), expliqué la valeur
Gkogr4Piiik di Strabon. 3
que Torigine de tous les livres contemporains traitant de la Géographie de Strabon est dans cette glorieuse école française où les sciences el les lettres étaient employées par les mêmes hommes à la reconstitution des systèmes les plus obscurs de la géographique ancienne. J'avoue qu'en lisant des écrits comme le mémoire de Letronne sur le système d'Ëratosthène, j'ai plus d'une fois regretté l'extrême division des aptitudes et du travail qui fait tour à tour la force et la faiblesse de nos études actuelles; aucune science n'en a plus gravement soutfert que l'histoire de la géographie ancienne, dont l'intérêt majeur réside dans l'explication philosophique et littéraire des doctrines, et non pas dans les infinis détails de la nomenclature.
La Notice sur la traduction française de Strabon de Letronne^^^ comble une partie des lacunes de l'œuvre de Gossellin; on y trouve de précieuses indications sur les procédés de travail du géographe grec. Mais c'est dans un mémoire fameux que ce savant a examiné uire des questions les plus délicates que soulève l'étude des sources de Strabon. Ayant à rechercher si (tles anciens ont exécuté une mesure de la terre postérieurement à l'école d'Alexandrie», il essaya de marquer la nature des emprunts faits par Strabon à la chorographie grecque et romaine.
L'œuvre des traducteurs français de Strabon fut donc considérable; les notes de la traduction et les mémoires plus développés qu'on leur doit sont, à coup sûr, le meilleur ensemble de travaux qu'on ait publié sur ces difficiles questions de géographie comparée. Pourquoi faut-il qu'une erreur philologique
de l^opéralioD (^éodésique d^Eratosthène. On lai doit quelques correctioin au texte de Strabon, dont Tune est souvent dtée comme modèle d^élégance et d'ingéniosité : c^est celle par laquelle il substitua au livre IX, ii, 18, la leçon 6 firraAAcvn^^ Kparmi à rinintelligiblc expression des manuscrils 6 \LfxaXktht Tîjf^ Kpifriff.
(*) Notice sur la traduction Jrançaiiê de Strabon. Paris, 1819. On sait que Letronne acheva la traduction commencée par Coray, Gossellin et de la Porte du Tbeil. Son fameux mémoire sur Ératoslhène et Técole d^Alexandrie prouve que la géographie mathématique des Grecs lui était aussi familière que leurs doctrines historiques et littéraires.
assez grave vienne diminuer la valeur de ce prodigieux monument d'érudition? On sait comment de la Porte du TJieil, séduit par les qualités du ms. 1397 de la Bibliothèque nationale, imagina de le considérer comme la source de tous les autres documents d'un contenu analogue, et s'abstint par conséquent de procéder à un sérieux travail de comparaison. Il n'y a rien à retrancher aux observations critiques de Kramer à ce sujet; mais l'éditeur allemand a grand tort de dire que cette négligence dans le choix du texte rend leurs savants commentaires presque toujours inutiles , que les traducteurs français ont plutôt montré que tranché les difficultés. C'est méconnattre une œuvre consciencieuse et originale de géographie comparée; et même nous devons aux associés de Coray un bon nombre d'heureuses corrections de texte.
\ja traduction allemande de Groskurd a le même vice on-ginel, mais ne présente point les mêmes qualités d'érudition. Les quatre volumes, publiés de i83t à iSSà^ sont du moins précédés d'une introduction assez développée qui contient d'intéressantes observations sur la biographie, les voyages, le lieu et la date de composition de la GA^aphie, enfin sur le dessein même de Strabon; nous aurons l'occasion de discuter à loisir les opinions de Groskurd , qui , malgré quelque excès d'admiration , a le plus souvent compris le mérite et le sens de la tentative du géographe. Il a exposé en termes excellents la nécessité de juger cette œuvre dans son ensemble et en considérant le dessein de l'auteur ('). Le texte auquel Groskurd s'est le plus
(*) Citons cet excellent conseil qui a éié si rarement suivi : «Eben deswegen will er auch nicht nacb dem Kieinen und einzelnen, sondem nach dem groasen
uod ganien beurtbeilt sein Sowie man bei einem riesenhaftcn Knnstwerke
(l, I, i5) den Eindmck nnd die tchdnbeit des ganxen beacbtet, so sollen wîr aoch die Voileodiing and den werth diesen Riesenwerks niebr im grosaen und ganien, ais im einxehien sacben.» fntrod. p. xxtii. Groskurd a proposé quelques bonnes corrections du texte; telle est sa restitution du terme spécial irtpo<rMkHt^ si fort nécessaire au sens et que Mûller se contente d*approuver probabilitêr (p. 79 de Vhtdêx var. leet,), AiHeurs il a été moins beureux; ainsi M. Tardieua plan(^ ment raison de dire, à propos d'une conjecture (XIV , ?, 1 â , p. 1 78), ^e réxeel-
souvent arrêté est le même que celui de la traduction française, puisque son principe de classification des manuscrits est purement et simplement emprunté à de la Porte du Theil.
La Géographie des Grecs et des Romains, publiée par Mannert, à Nuremberg, de 1788 à 1836, ne contient aucune vue originale sur la doctrine de Strabon, aucune recherche neuve sur sa biographie. Au reste , ce n'est pas une lacune exceptionnelle dans cette énorme compilation où tous les textes sont aussi scrupuleusement indiqués que mal employés; l'histoire des doctrines géographiques tient une place minime dans cette Histoire de la Géographie.
C'est à la fin du xviii'' siècle que parut la première étude particulière des sources de la Géographie de Strabon. L'opuscule de Hennecke : De Strabanis geographicorum Jide e fontUms (BstinuUa ^^^ n'est déjà plus un simple index des noms d'auteurs comme ceux qui accompagnaient les gros volumes de Xylahder et de Gasaubon. Seulement l'auteur n'a pas employé une méthode équitable ni scientifique : il s'est contenté de juger le mérite de Strabon d'après la qualité littéraire ou historique des écrivains qu'il a consultés, et non d'après sa manière d'exécuter un dessein précis. Ajoutons que l'on rencontre dans le livre de Hennecke quelques remarques intéressantes sur la communauté d'inspiration de Polybe et de Strabon, de sérieuses indications sur l'étendue des emprunts faits à Ératosthène et à Artémidore. On n'en trouvera pas toujours autant dans les œuvres du même genre de notre siècle.
En résumé, les savants du xviii' et des premières années du
lent traducteur a parfois la mam lourde. Plus d^une de ses propontions philologiques a ce caractère. Lorsqu^ou étudie, comme il nous est arrivé, les corrections de Groskurd après celles de Coray, on est vivement frappé du contraste entre Péiégance un peu recherchée et subtile de Tun , et la lourdeur méthodique de Tautre. Mûller remarque que Groskurd a la tendance de ^ longe petita tentarev. On ne peut mieux dire.
(*) Hennecke, De Straboniê Geographicorum fde e fontibm entinMla. Gceltinge, 179a.
XIX* siècle n'ont pas réussi encore à constituer un bon texte de la Géographie de Strabon; mais leurs travaux souvent ingénieux de correction , leurs tentatives même malheureuses de classification des manuscrits, ont grandement préparé la voie à leurs successeurs. Kramer ne s'est pas montré juste pour des hellénistes tels que Goray, de la Porte du Theil et Letronne; s'ils nont pas, et par leur faute, choisi un bon texte, ils ont du moins rendu d'éminents services en élucidant un nombre considérable de termes géographiques, en définissant, pour la pre* mière fois, le caractère de la doctrine de Strabon. Là est leur principal mérite; et la meilleure part revient à ce groupe de savants français, aidés par l'Hellène Coray, qui provoquèrent une véritable renaissance de la géographie ancienne, après l'illustre d'Anville. On remarquera que cette réforme de la méthode employée jusque-là dans les études géographiques de l'antiquité grecque et romaine coïncide précisément avec la rénovation de la géographie moderne. En comprenant mieux le caractère vraiment scientifique que doivent revêtir toutes les études de géographie, on se rendait un compte plus exact de la valeur de l'œuvre de Strabon.
m. LES ^DMS PHILOLOGIQUES ET HISTORIQUES DU XIX* SIÈCLE :.
CONSTITUTION D^FtHITIVE DU TEXTE; LA CRITIQUE DES SOURCES. ^
C'est aux merveilleux progrès des sciences philologiques dans la période contemporaine que nous devons la conquête presque définitive du texte de Strabon. Les travaux de Kramer, de Meinecke, de Mûller, de Cobet nous ont rendu cet inappréciable service; les recherches des historiens et des géographes ont désormais une base solide. A cet égard le contraste est frappant, la différence profonde entre le xviii* et le xix* siècle; sans nul doute l'avantage reste à nos contemporains.
On n'oserait dire que l'interprétation de la doctrine, que les études d'histoire, de géographie, de critique des sources, aient
accompli des progrès aussi rapides. Si notre connaissance de l'antiquité grecque et romaine s'est accrue, elle a peut-être perdu en cohésion une partie de ce qu elle avait gagné en étendue. La division de ce domaine devenu trop vaste était une nécessité; encore fallait-il conserver quelque mesure et éviter Técueil d'une dispersion outrée. Or la géographie ancienne est justement l'étude qui réclame le concours du plus grand nombre de counaissances d'ordres divers; comme la géographie moderne, elle est grande emprunteuse. 11 faut, pour comprendre l'œuvre d'un Strabon, s'intéresser, comme les philosophes, à révolution des doctrines de chacune des écoles, de chacun des |3enseurs de la Grèce, suivre la transformation du goût et des genres littéraires, savoir l'histoire des explorations faites ici par les grands conquérants, là par de hardis pionniers du commerce, se rendre maître des théories scientifiques d'Eratosthène et d'Hipparque, enfin déterminer l'influence qu'exercèrent l'un sur l'autre les génies si différents du peuple grec et du peuple romain. A l'examen attentif des textes il faut joindre la patiente considération des documents archéologiques.
Parmi les savants qui ont apprécié la Géographie de Strabon , il en est peu qui se soient résignés à cette témérité nécessaire. La réaction contre l'audace encyclopédique du dernier siècle 'ài0é trop violente : plus d'un s'est isolé dans une étude particulière et souvent dans unf recherche fâcheuse de l'infini détail. Pour choisir un seul exemple, les travaux consacrés à la critique des sources sont devenus plus nombreux en notre siècle; mais la plupart sont ou des catalogues sans intérêt d'auteurs consultés par Strabon dans un livre ou deux de son ouvrage, ou des comparaisons de textes assez peu concluantes.
Gustave Kramer, directeur du gymnase français de Berlin, peut être considéré comme le rénovateur principal du texte de Strabon. La dissertation qu'il publia en i8/io dans son Programme iimitaùon à Vexamen du Collège, contient le |>remier essai de classification des manuscrits; c'est une œuvre définitive
qu'il plaça en iSkà en tête de son édition; ses successeurs les plus autorisés en ont respecté les conclusions. Le Strabon de Kramer, dédié à Karl Ritter, geographorum nostrœ œtatis frincifi, parut de \%lxl\ à i85s, court délai pour un travail fait avec autant de conscience que de méthode. L'éditeur n'avait pas fouillé pendant moins de dix années les bibliothèques de France et d'Italie.
Nous avons déjà résumé, au début de cette étude, son excellente classification des manuscrits, ses conclusions sur la date et la valeur de chacun d'eux. Les corrections de Kramer ne lui ont pas valu une approbation aussi unanime de ses successeurs. Mûller et le consciencieux traducteur de Strabon, M. Tardieu^ lui ont reproché de s'être laissé entraîner souvent, par excès d'admiration, à faire disparaître du texte des passages médiocres, mais authentiques. En dehors de ce procès de tendance, dont les auteurs peuvent être accusés d'une sévérité excessive à l'égard de Strabon, on reconnaîtra volontiers que Kramer a parfois amendé le texte du géographe par des procédés trop énergiques, violentis machinis, comme dit Mûller. Je n'irais pas jusqu'à affirmer, avec M. Tardieu, que l'éditeur a fait «Strabon plus instruit et plus exact qu'il n'est en réalités. En revanche on peut citer telles corrections de Kramer qui attestent une profonde connaissance de la doctrine de son auteur, et un ceriM sens géographique ^'^ Avec ses défau|i, l'édition de Kramer est l'origine de tous les travaux philologiques de la période contemporaine; elle est l'instrument nécessaire de toute recherche historique ou géographique. Désormais, sauf quelques questions de détail, on sait quelles sont les meilleures sources du texte. Ce n'est pas un médiocre mérite que d'avoir réussi dans une œuvre de classification où avait échoué Montfaucon, l'un des fondateurs de la paléographie grecque.
(') Sh jolie correction de rinmielligible eipression ètà 6<«Nr, qui gAtait gravement le premier chapitre du livre II , en èi' kBuv&v est précieuse entre toutes. Il s'est appliqué aussi à une renpon des éraluatîons de dislaiiceA.
Nous (levons associer aux éloges que mérite Kramer le professeur Fr. Tafel qui publia en 1 8/i/i ^^\ l'année même où parais- ' sait la nouvelle édition, des fragments du septième livre empruntés aux excerpta des bibliothèques Vaticane et Palatine. C'est l'addition la plus considérable qui ait été faite au texte si mutilé de notre auteur depuis la publication de YEpitome Palaûna, par Gelenius en i533. L'excellent commentaire de Tafel double le mérite de cet enrichissement du texte; Kramer avait inséré déjà quelques-uns de ces fragments au septième livre, mais sans les accompagner des observations indispensables.
L'impulsion était donnée. Meineke qui, en compagnie de Lachmann, avait déjà pr^ié son utile concours à Kramer, reprit pour son compte l'œuvre de correction du texte. Son édition nouvelle qui parut en i85â, à Leipzig, ne contient pas seule toutes les modiGcations qu'il apporta au travail de son prédécesseur; c'est dans le te Vindiciarum Strabonianarum liber d^'^^ qu'on pourra le mieux apprécier l'étendue de son savoir philologique et sa finesse de lettré. Il est peu de commentaires qui vaillent ce curieux ouvrage. Meineke présente modestement son édition comme un complément à celle de Kramer. En réalité, il innove beaucoup, surtout par la hardiesse plus grande de ses corrections : le mauvais état des manuscrits de Strabon lui semble ini^r les philologues à montrer moins de timidité.
Telle est la différence capitale des systèmes de Kramer et de Meineke. Ce dernier a beaucoup emprunté è la méthode de Coray dont l'initiative audacieuse effrayait tant l'éditeur de Berlin. Comme Coray, Meineke, plein d'admiralion pour le génie géographique de Strabon, est surpris de rencontrer dans les meilleurs passages certaines phrases d'une pensée et d'un style médiocres. A ses yeux, ce sont autant de gloses marginales qui se sont peu à peu insinuées dans le texte, grâce à la négligence des
^*) FragtnetUa libri VU gêographicorum Strabomg Palaùno-Valicana, novit curis emmdala ei iUuitrata, Tubingie, i8âû.
^') Vindiciarum Sirabomanarum liber, fierolin., i85a.
copistes et à leur manie d'annotation. 11 supprime donc sans scrupule ce qui le choque et lui paraît indigne de la doctrine et du goût littéraire de Strabon : Mûller et M. Tardieu ont été bien inspirés en signalant les excès de cette méthode admirative. En outre, Meineke à parfois supprimé la saveur originale du style de Strabon , en recherchant à outrance la régularité des formes grammaticales. Ailleurs il prête sans nécessité à son auteur des allusions ingénieuses. Mais ces fautes sont l'exception dans le travail de Meineke^^^; s'il a rejeté du texte de mauvaises phrases dont Strabon est peut-être responsable, il a supprimé de gênantes interpolations qu'il signale avec une rare sagacité; il a rendu encore un plus précieux service à l'œuvre de constitution du texte en remettant à leur vraie place nombre de phrases égarées et peu intelligibles à l'endroit ou le copiste les avait logées. Si petit que soit le nombre d'années qui sépare les éditions Kramer et Meineke, le gain philologique assuré par la seconde est considérable. Moins téméraire que Gorav, moins timoré que Kramer, Meineke se place au premier rang des éditeurs de Strabon <» par le nombre comme par la qualité de ses corrections; il innova vraiment en appliquant à des manuscrits très corrompus une méthode de redressement énergique et efficace.
Avec des procédés moins hardis, avec une admiration beau*-
^') Le nombre des inlerpolations et des {gloses marginales signalées par Meineke est très considérable. Giloos d^autres eiemples d*amélioration du teste. Au livre I , I, 91, il intercale une phrase relative aux périples, qui était manifestement égarée dans le chapitre suivant (0(^Ta>( ii xaù ). Il a rétabli l'exactitude douteuse de quelques citations homériques (XIII, i, ai); à cet égard même plusieurs critiques Taccusent d*avoir trop généreusement supprimé les erreurs du géographe. On lui reprocherait avec plus de justice d'avoir parfois corrigé suivant nos idées de géographie moderne (exemple : tî^^ Kefijievixifs ^ au lieu de rUs KefifUtnis) au livre IV, i, i. Enfin il est arrivé à ce philologue émérite, comme le dit Mûller, de peaêumdarê venerem loci par une substitution inutile (exemple très bien relevé par MM. Mûller et Tardieu, 111, n, 9, 'oXovTcp à la place de Xéycp), Mais ces exagérations sont peu de chose en regard du nombre et de la hardiesse des réformes de Meineke.
coup moins grande du géographe grec, M. Mâller a heureusement complété, et parfois rectifié ce gigantesque travail. On peut dire sans exagération que, sauf Gossellin et Letronne, aucun des savants éditeurs ou traducteurs de Strabon, n'a mieux connu la doctrine et en même temps la méthode de travail de Tauteur; peut-être même Mûller a-t-il abusé des considérations fort délicates que suggère la connaissance toujours défectueuse des habitudes do composition d'un écrivain ancien. Entre l'empressement avec lequel Goray supprime ou corrige les phrases médiocres et la tentation de laisser subsister les passages défectueux, comme témoignage de la négligence de Fauteur, il est difficile de garder la mesure; il semble bien que Mûller incline le plus souvent i incriminer l'insuffisance littéraire de Strabon et à lui laisser pour compte une large part des bévues géographiques et autres dont regorgent les manuscrits. M. Hase a félicité l'auteur de l'édition Didot « d'avoir établi une distinction claire et précise entre les fautes provenant des copistes et les erreurs commises par Strabon lui-même ^^Kt) Certes Mûller s'est étudié avec beaucoup de déli* catesse à établir cette distinction. Je ne sais si l'homme le mieux doué des qualités de tact littéraire, le mieux préparé à comprendre le dessein de Strabon, serait capable de mener à bien cette tâche ardue entre toutes. Mais, en vérité, il est clair que Mûller apporte, dans un examen si difficile, une certaine prévention contre le géographe d'Aniasée,et lui prête des habitudes de travail assez peu scrupuleuses.
Cette restriction faite, il faut louer sans réserve un nombre considérable de corrections parfaitement autorisées et ingénieuses de l'édition Mûller-Dubner. Nul n'a poussé aussi loin que Mâller l'art de restituer, à l'aide de transpositions multiples, de longs passages manifestement corrompus dans les manuscrits; cette habileté merveilleuse dérive d'une profonde connaissance de la géographie ancienne autant que d'une parfaite application des
<'^ Journal det Savanti, i858, p. A 27, 697 et 763. >
méthodes paléographiques ^^^ En revanche, il lui est arrivé de corriger des phrases dont la clarté ne laissait rien à désirer et dont l'authenticité était certaine ^^K Par une singulière contradiction, tantôt il rejette une rectification nécessaire sous prétexte que Strabon n*a point recherché l'exactitude parfaite ^^\ et tantôt, pris d'un beau zèle en sens opposé, il cherche dans des comparaisons lointaines le moyen de corriger toutes les données numériques d'un développement ^^). A-i-il toujours échappé au reproche qu'il adresse si souvent lui-même à Letronne et à Gossellin, de tirer de trop loin les corrections, longe peùia tentare? On n'oserait laffirmcr. C'est ainsi qu'il intercale un nom de ville dans une phrase où Strabon ne semble pas avoir eu le dessein de citer un nom propre ^^K
Il faut avoir examiné de bien près YIndex variœ lectioms de MûUer pour y découvrir ces légères imperfections. C'est vraiment
(*) Le plus bel exemple de ce procédé est sans contredit la série de transpositions parfaitement justifiées auxquelles il procède dans le livre IV, i, 7 {Ind. var. Ucl. p. 961). La réforme est d'autant plus méritoire qu^elle 8*exerce sur un passage fort délicat de géographie physique. Coray n'a pas trouvé mieux.
(') G*esl Tavis qu'exprime très justement, A notre avis, M. Tardieu dans une des meilleures notes de sa traduction. (Cf. V, iv, i3, note de la page âig du premier volume de la traduction Tardieu.)
(') Cest ainsi qn*il rejette la correction de Coray et Gossellin qui, an livre II, V, 38, rectifient le chiffre de i3oo stades et proposent avec raison i4oo. On peut aller loin si Ton invoque, comme M. Mûllcr, le peu de passion de Strabon pour Texactilude, toutes les fois qu^on est en présence d'une erreur peu considérable. Gomment conserver la mesure?
(^) Au livre III, i, 9, M. Mûller veut qu'on aille chercher dans Pline les éléments d'une correction des trois nombres du texte. Qui nous permet d'affirmer que Strabon aurait approuvé les évaluations tirées de Varron et que le texte de Pline nous a conservées?
(*> Au livre XIV, v, a8 {hd. var. lecL p. io39), Strabon parie d'une ville, et même d'une petite ville, 'moXixyv^ aujourd'hui déserte. M. Mûller pense qu'il est question de Malinè dont il retrouve la mention dans Hérodote, et n'hésite pas à en proposer l'intercalation. Pourquoi? Strabon ne dit-il pas clairement, i plusieurs reprises, qn'il se soucie peu des détails de nomenclature? Et l'on sait qu'il n'est pas porté à s'inspirer d'Hérodote.
On trouvera dans l'article de M. Hase, cité plus haut, un choix des plus belles rorreclious de Mûller.
l'œuvre d'un bon philologue, d'un bon historien et d'un homme de goât. Son Index naminum rerumque est une œuvre excellente que l'on attendait vainement depuis la tentative de Xylander. Les géographes rendront aussi pleine justice à la consciencieuse exactitude et à la netteté d'exécution dès deux cartes du système d'Eratosthène et de Strabon, qui accompagnent cette édition savante; les cartes consacrées aux principales régions décrites par Strabon ont le défaut commun encore aujourd'hui, et auquel Gossellin seul a échappé, d'insérer la nomenclature ancienne dans des contours modernes el corrects. Il est vrai que le seul moyen d'éviter cet inconvénient grave est de s*en tenir aux cartes générales et à quelques dessins dont Strabon fournit les principales lignes de construction. Mieux vaudrait encore ne point présenter un ensemble systématique de la cartographie de ce géographe peu enclin aux considérations géométriques, et ne citer, sous cette forme factice, quelques exemples empruntés à son texte que pour mieux éclairer certains points de la doctrine.
L'excellent article que M. Hase consacra dans le Journal des Savants (i858) à l'étude de l'œuvre de MûUer la complète et la corrige. On doit à ce critique, dont Kramer estimait tant les avis, plusieurs remarques sur des passages difficiles; en reconnaissant la valeur du travail philologique de Mûller, il en signala avec raison les témérités ^^\
La rare finesse de M. Cobet l'eût mieux servi dans la correction du texte de Strabon, s'il eût mis son habileté philologique au-dessus de certaines passions littéraires. Il est toujours dangereux de juger la valeur absolue d'une œuvre par de simples considérations de style el de grammaire; si l'on peut appliquer quelquefois cette mesure au talent délicat d'un pur lettré, d'un
(*) Citons surtout la sobre el nette dissertation par laquelle M. Hase explique son refus de changer lov kSpiov en tov ICXalov (Hase, art. cité, p. 769), comme le proposait Mùller (livre Vil, iv, 3). Cesl aussi Tavis de M. Tardieu (t. II, p. 36, note 1), et nous ne croyons pas que Texamen géographique du texte en autorise un autre.
moraliste, d'un poète, il faut se résigner à n'en point user en appréciant un livre de caractère scientifique et historique comme celui de Strabon^ Le style du célèbre géographe peut ressembler à celui de Diodore et de Denys d'Halicarnasse sans qu'il soit permis, en vertu de cette seule analogie, de le mettre au même rang; la différence profonde des desseins, des mérites d'ordre et de composition, est le fait prépondérant, l'élément principal du jugement; le caractère du style devient un argument de valeur secondaire dès que l'on observe un contraste aussi saisissant du fond et des idées. Enfin M. Gobet a pris la défense d'Hérodote avec une âpreté fort inutile en des débats de ce genre, et il a saisi toutes les occasions, bonnes ou mauvaises, de signaler les plagiats de Strabon. Nous avons déjà exposé les raisons qui nous amènent à croire que la question est insoluble, si l'on ne prend soin tout d'abord de montrer la différence de dessein des deux auteurs; l'éminent philologue semble ne s'éire jamais arrêté à cette considération. L'ardeur de ses polémiques n'a pourtant pas empêché M. Gobet de nous donner, dans ses Variœ lecùones et dans ses Miscellanea critica, nombre de corrections ingénieuses et utiles ^^\ Son étude de la grammaire de Strabon comparée à celle de Diodore restera classique. Que ne s'est-il borné a ces excellents travaux?
La discussion qui s'éleva entre MM. Gobet et Bernardakis^ lors de la découverte du palimpseste de Grotta-Ferrata, nous valut de la part des deux adversaires quelques améliorations notables du texte; les Symhola criiica in Strabonem renferment de remarquables observations.
L'œuvre de correction, si avancée aujourd'hui, n'est pas due seulement aux éditeurs de Strabon et aux célèbres philologues
(*) Au livre 1 , 4 , 7, M. Gobet a opéré une double correction qui rétablit un texte intelligible et spirituel au lieu de la phrase vague dont ses prédécesseurs n^avaient pu pénétrer le sens. Èpatoadévnt ov;^ èpSv ^ai tsSs àp eh ^pàyuati (au lieu de vpâyfuira) xataaipépot i| ^i^Tirffi^ aUviiy éXkà fiépop éptp itoutéprwp ifiapieXtxrétùp (au lieu de fiâXXop) xatà AiffAOïcpirov elpat, (Cf. (k)bet, Nov. lecL^ p. 5o6.)
qui viennent d'être nommés. Beaucoup de savants ont collaboré à ces études, grâce auxquelles les géographes peuvent enfin lire et apprécier ie plus curieux monument de la géographie grecque qui nous ait été conservé. Au premier rang de ces auxiliaires, on doit citer le docteur Piccolos^^^ dont les corrections élégantes et spirituelles ont surtout contribué à rétablir çk et la au texte sa saveur originale, Kirchhoff, Miller, Madvig^'^); Gurtius, Weicker, Dindorf, Ranke, Waddington ont aussi mérité la reconnaissance des admirateurs de Strabon. L'épigraphie et la numismatique n'ont eu, jusqu'ici, que de rares occasions d'intervenir; il y auraitsans doute lieu d'en tirer un meilleur parti pour rétablir les noms propres qui sont si souvent corrompus et méconnaissables. On voit que les philologues de la période contemporaine ont fait beaucoup plus pour la constitution du texte de Strabon que tous leurs prédécesseurs. Ils doivent ce mérite aux progrès de la paléographie, qui permit une classification rationnelle des manuscrits, et surtout au merveilleux essor des études d'antiquité en notre siècle. Grâce à la diffusion des connaissances archéologiques, grammairiens, littérateurs, historiens, géographes ont pu apporter leurs concours â cette œuvre; la philologie est une des rares sciences auxquelles l'infinie division du domaine des recherches d'antiquité n'a pas nui. Dans les âges précédents l'amélioration du texte restait le privilège de quelques savants qui s'y consacraient sans réserve; cette tache délicate demeura inaccessible, sauf à la fin du xviii* siècle, aux géographes de profession et aux lettrés.
(') Cf. m, II, 6, «rôAcfftOtf heureusement remplacé par «AcoMiafufv; el ( Blême chapitre, S 1 1) le paatsage relatif à Pythéan. Excellente conjecture au livre IV, t, h. De même an livre Vil , m , 6. Mûller a coutume He proposer des corrections vmsines de celles du docteur Piccolos; et Ton est foK embarrassé pour se décider entre les deux maîtres. C*est le cas pour les trois derniers exemples que nous avons cités.
(*> Cf. Madvig, Advenar. critie,, t" volume, nombreoMs corradioiis de pMsages des livres VII et W, La plus remarquable est an livre VII, vu, 3. {Aéf. erit,, I, p. 55o.)
A côté des noms des éditeurs et des traducteurs, on ne peut citer que deux ou trois noms d'auteurs de corrections isolées, Vossius, Fréret, Porson. Aujourd'hui ce travail délicat intéresse et occupe nombre de savants ^^^ aux aptitudes les plus différentes; et l'on peut espérer que, grâce à cette coalition de bonnes volontés, il sera bientôt mené aussi loin qu'il est possible.
La traduction de M. Tardieu^'^^, entreprise avec la modeste intention de reviser et de mettre au courant des progrès de la philologie l'œuvre magistrale de Goray, de la Porte du Theil et Letronne, a une portée beaucoup plus haute. Elle a même une sérieuse valeur philologique, bien que l'auteur se défende d'avoir voulu améliorer le texte après la publication du bel Itidex varice lecdonis de Mûller. En effet, M. Tardieu, qui a pénétré, mieux que beaucoup d'éditeurs, dans le secret des procédés de composition et de travail de Strabon^^^ qui a su se rendre maitre des questions les plus difficiles de doctrine, a réagi contre certaines corrections arbitraires de ses prédécesseurs ^^^ et trouvé, dans ses notes sobres et savantes, la solution de plus d*une controverse. Il refrène parfois, avec un véritable sens géographique, les excès d'audace des meilleurs philologues, et montre comment il faut résister au désir de corriger le texte lorsqu'on est en présence d'une faute d'exactitude ou de goût de l'auteur. Je ne sais si M. Tardieu ne s'est pas laissé entraîner un peu loin dans cette voie par l'exemple de Muller. Médiocrement favorable à Strabon , très éloigné pourtant d'approuver les critiques excessives et peu utiles de M. Cobet, il a une tendance plus marquée à signaler, pour les maintenir, des passages négligés ou médiocres qu'à en tenter la correction; et peut-être y
(*) Aux noms que nous venons de citer, ajoutons ceux de Paulmier de Granicmesnil, auteur de quelques con'eclions excellentes, de Forbiger et de SpengeL
^*) Géographie de Strabon, traduction nouvelle, par Amédée Tardieu, Hachette et C".
(') Cf. Pexcellente note du tome I, p. 9Ô5. (liv. 111, iv, 1 1.)
<^) Cr. la note i de la page 3o5 du tome I (liv. IV, i, 11), dans laquelle M. Tardieu rejette avec raison une correction aventureuse de Mûller.
a-t-il quelque hardiesse à nous représenter, comme il Ta fait dans une de ses notes, un Strabon compilateur, entouré de secrétaires dont il entend mal les lectures, de livres qu'il consulte à la hâte et sans ordre ^^^ L'explication des erreurs et des fautes de composition du géographe par une certaine négligence de travail ne peut avoir quelque valeur qu'à la condition d'être employée discrètement et dans les cas exceptionnels où elle est tout à fait probante. Enfin nous ne devrions jamais oublier que les procédés d'étude et de rédaction d'un géographe diffèrent profondément de ceux d'un moraliste, d'un poète et même d'un historien, que la multitude des matériaux de nature variée dont il a besoin pour l'élaboration de son œuvre le condamne aujourd'hui encore à la nécessité, déplorable sans doute, de rechercher avant tout la fusion de tant d'éléments peu homogènes; le style en souffre. Nous ne jugeons pas de la même manière les procédés de composition de La Bruyère et ceux de Humboldt. Il conviendrait d'autant mieux d'appliquer cette méthode de justice littéraire aux écrivains de l'antiquité que le métier de géographe était, chez les Grecs et les Romains, infiniment plus difficile que de nos jours. Et Strabon est précisément le seul qui ait compris ce métier avec toute la largeur d'esprit qu'on est fier d'observer chez nos mattres contemporains.
Quoi qu'il en soit, la traduction de M. Tardieu marque un progrès considérable de l'intelligence du texte. Non seulement les chapitres de géographie descriptive sont devenus plus accessibles, grâce à ce secours nouveau; mais encore, mérite plus rare, les chapitres de prolégomènes, si altérés et d'une doctrine si difficile à saisir, ont beaucoup gagné à l'intervention de l'habile traducteur. L'aide d'une traduction méthodique n'est point chose
(') Cf. l. III, p. 286, 387; liv. XV, III, 10. Celte noie est fort jolie, mais n^est-ce pas chercher un peu loin les raisons de repousser une correction simple et assez plausible de Madvio; ? Nous aurons l'occasion d'y revenir quand nous étudierons les procédés de composition et de travail de Strabon.
superflue dans la lecture d*un texte comme celui de Strabon; les incorrections et les incertitudes y sont en assez grand nombre pour occuper longtemps encore les philologues et embarrasser les géographes. %
Pendant que les éditeurs travaillaient à purifier le texte, les historiens et les géographes essayaient avec plus d'ardeur que jamais, en notre siècle, de déterminer le dessein de Strabon, et surtout la nature et l'emploi des sources de son ouvrage. U nous suffira de citer les principales tentatives de solution de ces pro^ blêmes pour montrer la gravité des divergences qui séparent les critiques de la période contemporaine. Pour mieux dire, les élé-r ments d'un jugement d'ensemble manquent encore; nous discu* terons plus loin, en leur lieu et place, les. opinions de nos prédécesseurs. Contentons-nous ici de signaler la tendance d'esprit de chacun.
Plusieurs auteurs de manuels développés d'histoire de I9 géographie ancienne, Uckert, Forbiger, Vivien de Saint-Mar-* tin, Bunbury ont apprécié la méthode de Strabon. Dans la (iéf^aphie des Grées et des Romains d'Uckert, l'effort de généra-^ lîsation et d'étude des doctrines est à peine plus sensible que chez Mannert; cependant on trouve dans le volume (1816) consacré à YHistoire des découvertes et de la géographie mathéma-' tique une indication sommaire des sources oii Strabqn a puisé les principaux matériaux de son ouvrage. Le court exposé bio^ graphique et historique du Manuel de géogrt^liie ancienne de Forbiger ne contient aucune considération de valeur originale; c'est une sorte de résumé de la grande introduction de Groskurd ^^K
VHistoire de la géographie ancienne de M. Bunbury ^^^ est supé-»
^') L^élude de la biographie et du deaiiein de Strabon n*occupe que quelque^ pages du 1* volume de rédition de 1877 (3o9 et suiv.). En revanche la nomraclatore des distances est développée outre mesure.
(*) HtMiorff of aneimt g^ography, among thê Greela mtd Romane ,from the earliêtt age$ tUl thê/dlofthe Roman empire, 9 vol. London, John Murray, 1879. Strabo, t. II, p. 909-337. General viêwe, p. 909-939. Deteriptive Geography, p. 989- 3.37.
GéoQRAPHii Di Strabok. h
i«rai«aMB ■ànoièL*.
Heure de beaucoup à ces manuels d'une érudition sûre mais peu méthodique. Les pages que le savant anglais a consacrées à Strabon composent le meilleur résumé qui existe de la biographie, de la géographie générale et de la géographie descriptive de l'écrivain grec. On y constate avec plaisir le souci d'étudier, en même temps que l'histoire des explorations, l'évolution des doctrines philosophiques et littéraires ; ainsi il montre bien i'iûBuence exercée sur Strabon par les écrivains de Técole d'Alexandrie. Mais son examen des sources de la Géographie est tout à fait insuffisant, même pour une histoire générale, si l'on considère la longueur des développements que donne M. Bunbury dans son exposé de la tnDeêcripûan régionale yt.
En France, M. Vivien de Saint-Martin a résumé en quelques pages rapides de son Histoire de la géographie ^^Kles leçons du savant M. Guigniaut dont on retrouve la doctrine dans un article souvent cité de la Biographie générale. Il y eut chez nous, au début de ce siècle, une réaction nécessaire contre les excès mathématiques de d'Anville, de Fréret et de Gossellin, réaction dont Letronne avait donné le signal. Malte-Brun attache encore trop d'importance à l'œuvre de collection et de comparaison des données itinéraires de Strabon. Au contraire Guigniaut ^^ rend aux éléments littéraires et historiques la place qui leur appartient dans l'étude de la géographie ancienne. Peu de critiques ont aussi justement caractérisé le dessein du géographe d'AmiH sée : t(La nature de son esprit, dit-il dans ce substantiel article, comme celle de ses études, le porta de préférence vers les sciences morales, et c'est de ce point de vue principalement qu'il
^'^ Histoire de la géographie et det découvertes géographiquee. Hachette, 1873, p. 163-171.
^'^ Biographie générale, article Strabon, Cf. aussi quelques dévelo|>pemenl0 généraux qui montrent bien l'évolution des sciences géographiques dans rant^oité (page 11), dans ie Discours prononcé à Touverture du cours de géographie, i la Faculté des lettres de Paris, le 3o décembre i835. Imprimerie de Rignoux et C'*, .i836. On lira aussi avec profit les trois articles de Raoul-Rochette dans le Journal des Savant» , 1830, p. 33/i, 690 et 733.
considéra la géographie. Il la prit en littérateur, en critique, en philosophe, beaucoup plus qu'en physicien ou en géomètre. .... C'est un corps plein de sève et de vie, un tableau grandiose, animé, largement conçu, savamment exécuté, de la terre habitée, des pays et des hommes; où les particularités remarquable»' de la nature et des lieux, oii l'histoire, les mœurs, les institutions des peuples prennent place; où leur origine et leurs traditions, leurs migrations et leurs établissements, sont recherchés et rapportés ; où , de temps en temps , de judicieuses réflexions , des digressions curieuses, des anecdotes instructives, viennent interrompre la monotonie des descriptions et sauver la fatigue des ditaUs.n Nous ne connaissons pas d'appréciation plus juste, plus mesurée, plus conforme à la fois au sentiment littéraire qu'on éprouve en lisant Strabon, et à l'ensemble ties observa-* tions suggérées par l'étude historique et géographique de ce grand ouvrage. En revanche il est difficile d'admettre, avec M. Guigniaut, que toutes ces qualités /si variées, si complexes, soient simplement le résultat de l'inspiration d'un pur stoïcisme.
C'est pourtant cette thèse que, tout récenmient, un géo^ graphe, M. Auerbach, a entrepris de soutenir, dans le but de mettre en lumière le dessein de Strabon ^^). Le géographe d'Amasée, profondément attaché à la doctrine des stoïciens, mais fort éloigné du bruyant prosélytisme de quelques sages de cette école, punis de la mort ou de l'exil, aurait recherché dans l'étude de la géographie un refuge et une consolation. 11 n'aurait pas seulement conçu l'ambitieux projet de remplacer par un ouvrage plus compréhensible les livres incomplets ou trop spéciaux d'Eratosthène , de Posidonius et de Polybe, mais le dessein beaucoup plus philosophique de rendre les hommes meilleurs par l'attrait des descriptions géographiques. Ainsi s'expliqueraient son ardeur à défendre Homère contre Era-
(^V Quid aéi vohimt Straho nrwn Geographi€arum lAnu eomponmdo, Nancy, 1887, 9s pages.
tosthène ei d'autres détracteurs, et surtout les sentiments de résignation hostile que M. Auberbach lui prête à l'égard des Romains. Nous aurons Toccasion de discuter cette thèse, qui avait déjà séduit quelques savants, mais qui n'avait jamais été exposée avec tant de rigueur systématique.
Toutefois l'ouvrage le plus considérable qui ait été composé, depuis Goray et Groskurd, pour caractériser nettement le dessein de Strabon est le recueil des Straboniana de M. Ettore Pais ^^\ Le titre de cet ouvrage , Contribution à Tituie des $owrce$ de Fhistoire et de V administration romaines, montre assez dans quel esprit il a été conçu. M. Pals, historien et archéologue distingué, s'est livré à l'examen critique des passages que Strabon consacre à l'histoire et à l'administration de l'empire romain. « Une œuvre de géographie historique plus encore que politique, dit-il, doit contenir des renseignements de caractère administratif. Or, suivant le soin qu'aura mis l'auteur à composer sa géographie politique, suivant l'exactitude de ses descriptions en pays grecs et en pays romains, on pourra juger s'il était en mesure de s'adresser aux hommes politiques du monde latin, ou simplement à ses compatriotes, aux hommes instruits des provinces de langue hellénique, t» M. Pais veut donc surtout déterminer la catégorie de lecteurs que Strabon s'efforçait d'intéresser. Ce n'est pas ici le lieu de critiquer les solutions qu'il propose, ni même la méthode qu'il emploie. Marquons seulement l'importance et la nouveauté de ses recherches.
Tout aussi précieuse est la contribution apportée par M. Pais à l'étude si difficile des voyages de Strabon et de ses séjours à
(*) Straboniana, dans Gimlrtfrttto aUo studio dêllêfanU délia itorià e d$Ua amminùtraxione ronuma, Rivista di filologia e d* istnixione daasica :
1* Intomo al carattere polîtico délia geografia di Slrabone;
a* Le notiâe relative alla amministrazione romana ndla descrinone délie provincie greche delf impero;
3* Id délie provincie ocddentali dell* impero;
&^ Alcune osservazioiii intomo al tempo ed ai iuogo in cui Strabooe compose la sua geografia. Gondusione.
Rome. Enfin il a fixé mieux que personne, à ce qu'il semble, les dates de la composition et des retouches successives de la Géographie.
Les dissertations du critique italien ont ceci de particulier qu'elles sont la première application suivie de documents archéologiques à l'étude de la doctrine de Strabon. Le livre de M. Pais séduit plus encore par la vivacité de l'argumentation et du style que par la sûreté et la profondeur des connaissances. Gette brillante qualité ne l'a-t-elle pas entraîné trop loin à l'occasion? N'a-t-il pas rabaissé, dans son ardeur et son goût favori pour les minutieuses recherches d'histoire administrative, et perdu parfois de vue la grandeur du dessein de Strabon? Nous le pensons et nous nous efforcerons de le démontrer à l'occasion. Mais nous devrons beaucoup aux ingénieux travaux de M. Ettore Pais, même dans les cas fréquents où nous combattrons ses opinions et sa méthode.
Parmi les études spéciales qui ont été consacrées à la biographie de Strabon, signalons les opuscules assez développés de Hasenmûller ^') et de Schrœter^^), dont l'un traite surtout de la date des principaux événements de sa vie, l'autre tout spéciale* ment des voyages, puis les articles plus ingénieux que concluants de Niese ^^^ et de Hœbler ^*\ Le professeur B. Niese a essayé de démontrer que Strabon a composé sa Géographie à Rome, pour l'usage des Romains, peut-être sur l'invitation des puissants amis qu'il comptait parmi eux : Hsebler s'attache avec un égal talent à l'opinion contraire.
11 n'est point de question plus étudiée dans ses détails, moins comprise dans son intérêt général, que celle du nombre et de
^') Hasenmùller, 0$ Strabonii vka, Bonn, i863. ('^ Scbrœter, De SlralHmiê ûinerilmêf Dissert, iuang. lipsûe, 187 A. ('> B. Niese, Beûràge zw Biographie Strabo' t. Hermès, XHI, 1878, p. 33-^5. Strabomana, dans Rhein, Mut, Jûr PkiL, i883, p. 667.
^^^ Hœbler, Hai Strabo neine Géographie m Rom terfautf Hermès, XIX, 11,
188/ï, p. 235-!2âl.
la nature des emprunts faits par Strabon à ses prédécesseurs. Seul Heeren^'^ a repris^ après Hennicke, l'examen complet des sources de la Géographie; ses deux dtsserlations, publiées en 1893, ressemblent d'ailleurs singulièrement à des catalogues commentés. Aucune remarque sur les causes des choix de Strabon, sur le rapport manifeste qui existe entre son dessein et le cas plus ou moins grand qu'il fait des œuvres antérieures à la sienne. Au reste les nombreuses dissertations que divers savants ont consacrées, depuis le début de ce siècle » à Tétude des sources de Strabon sont composées suivant un plan régional, ce qui en diminue singulièrement l'intérêt et l'utilité. Il eût été beaucoup plus profitable d'examiner ce que Strabon doit à Posidonius, à Artémidore, à Polybe et à tant d'autres écrivains, en quoi sa méthode rappelle celle de ses prédécesseurs, en quoi elle en diffère, de signaler les ressemblances et les dissemblances de système, bref de s'attachera la solution des problèmes de doctrine, au lieu de supputer patiemment, chapitre par chapitre, la quantité et la provenance des emprunts. G«tte méthode n'exclut nullement la consciencieuse minutie des listes do citations; elle y ajouterait l'intérêt historique et littéraire qui n'est jamais superflu en ces matières délicates.
^*) Heeren, DefonlUm» gêograpkicorum StrabonU oommmL IL Gôtili^, i8s3- 189/1. Exlr. des Abhandlungen der GSit. GesêlUch, der Wi$M,
Les opuscules du même genre auxquels nous avons le plus emprunté , lont les suivants :
AnU Miller, Strabo*» Quellen ûber Galliên uud £riUHiiM«i. Aegeosbarg^ 1867- 1 868 , 3 1 page<t.
Aug. Vogel, Defontibut quibui Strabo in Ubro XV conêcribendo tenu «if. GôUing,
B. Niese, ApoUodor*s Comtmntar zum Schiffikaialog ah QuêUê Strabo*ê,^Bhem, , MuM, XXXII, p. 367 et seq.
G. Hunralh, Die Quellen Stràbo'B im êêchsten Bûche, Casse! , 1879.
K. J. Neumann, Sêrabon'ë Quellen im eljien Bucke, Leipii^, 1881.
Neumami, Strabon'ê GeeanmUurtkeU vher die Hmneriêche Géographie, Hernies, 1886, p. i3/i et seq.
Fabricius, Theophaneê wm Mithiflenê und Quiniue DeUtue aU QytUeti^dtr Ge- Bchiehle von Strabo, Cf. UUer, Centralblalt. 9 février 1 889.
Les travaux de Mûllenhoff ^^^ et de Schweder^^^ font exception. L'un et l'autre ont essayé de faire connaître le charographe auquel Strabon emprunte un grand nombre de données de distances, ^ans le jamais nommer. Schweder prétend démontrer que la charographie si souvent visée par le géographe , n'est autre chose que la célèbre carte et le commentaire d' Agrippa, composé par ordre d'Auguste, après une opération générale de mesure de l'empire. MûlIenhofT est loin de partager cette conviction dans la remarquable étude qu'il consacra en 18 56 à la Chonh graphie d'Agrippa. La dissertation de Frick, adversaire des hypothèses de Schweder, présente le même intérêt et touche vraiment aux questions de géographie systématique qu'il convient le plus d'élucider. MûUenhoflT, dans sa Deutsche Aherthtum^f kunde^^K a examiné d'une manière plus large encore, si fon considère l'ampleur des développements, plusieurs des problèmes que soulève la méthode d'emploi des sources et de composition de Strabon; mais il s'est laissé emporter à des formes violentes de contradiction et de critique qui diminuent singulièrement la portée de son argumentation. Personne, sauf M. Cobèt, n'a traité avec autant de dédain l'œuvre du géographe d'Amasée.
Les Quœstiones Strabonianœ de M. Paul Mever ^^^ touchent divers sujets relatifs à h biographie de Strabon, aux sources de son livre; les violentes polémiques de l'auteur avec Niese n'ont pas été inutiles, malgré ce caractère d'âpreté.
Il n'est pas jusqu'à la géographie physique de Strabon, si
(') K. Mûllenboff, Vdfer die Weltkarte Mttd Chorogropkie dès Koûer» AuguUui. Kiel, i856.
(') E. Schweder, Beiiwàge zur Krùik der CKorographi$ du AuguêUu, Zweiler Theil., Die Chorographie des Augustue aie Quelle der Darstellungen det Mêla, PUnnumdStrabo. Kiel, 1878. Cf. Frick, Neue Jahrbûeher /. Phil. vol. i93 (1881), p. 05o.
(') K. Mûllenhoff, Deutêche AUerihumtkmde. Enter Band, Berlin, 1870, p. 3i6, Die Sicherheit und EnUchiedenheit mil der Strabo immer attftriU, erUepriingt ntir au$ teiner groeêen geiêtÀgen Beëchràmktheit» . .
(*) P. Meyer, Queestiones Strabonianœ, in Leipiig, Slud.fir eUue, Phihlog., Il» I, 1879.
difficile à reconstituer dans Tensemble et si peu cohérente, qui n'ait attiré l'attention des savants. M. Fischer ^^^ a étudié surtout les passages où le géographe recherche la cause des modiBcations les plus importantes de la surface terrestre, dçs déplacements de rivages, des formations deltaïques. Son opuscule a le mérite d'une parfaite discrétion; l'auteur n'a essayé ni de prêter à Strabon un système complet de géographie physique, ni de prouver, comme tant d'autres, que cette abstention est une preuve d'ignorance ou de légèreté. M. Meyer ^^^ a discuté, dans le même esprit, les principales questions de géographie bota* nique que Strabon a traitées, toujours d'une manière incidente, comme celle de l'extension vers le Nord des cultures de la vigne et de l'olivier.
Enfin divers savants, en touchant indirectement à notre sujet, nous ont ppété par leurs œuvres un précieux secours. Nous devons beaucoup, en particulier aux commentaires dont M. Hugo Berger ^^) a orné son édition des fragments d'Eratosthène. La méthode excellente suivant laquelle ces fragments, presque tous tirés du texte de Strabon, ont été classés, la valeur vraiment géographique des commentaires et des notes, nous ont beaucoup
l') Hcrmann Fischer, Uefter einige Cegerutânde der phyiûchên Gtographit bà Strabo, ak Beitrag zur Ge$chichie der aUen Géographie. Wermgerode, 1879, 99 pages.
(') Botaniiche Erlàuterungenzu Strabon's Géographie, eia Versuch von D'Mejfer. Kœnigsberg, i859.
(^) Hugo Berger, Die geographitehen Fragmente dee Hippardi, latanmi^gestdlt und besprochen. Leipzig, 1869;
Die geographitehen Fragmente des Eraiosthene» , neu geBammeli, geordnet und besprochen. Leipzig, 1880;
Geêchiehte der tpiêtenêchaJUichen Erdkunde der Griechen, von Hugo Berger. Leipzig,
Avec les travaux de M. Hugo Berger, la géographie ancienne nous apparaît enfin comme une étude scientitiquc et cesse d'être, comme dans les livres d'Uckert, de Mannert et de Forbiger, une simplo compilation. M. Bei*ger, qui innove beaucoup pour son compte, sait néanmoins rendre généreusement justice à ses prédécesseurs et en particulier aux savants français, à Gossellin et à Letronne. Cf. auasi Greinboten, 1880; Zur Entwicklung der Geogr. der Erdkugd bei den HeUenm, p. 6od et
aidé dans l'étude de l'influence exercée par Ëratostbène sur notre géographe. Cependant il est difficile d'admettre sans quelques réserves toutes les opinions de M. Berger, qui a repris à son compte une partie des critiques acerbes de MûllenhofT. S'il a montré, plus nettement que personne, combien Strabon était, sinon incapable, du moins peu disposé à dresser une carte gêné* raie de Yolxoviiévn', s'il a signai les lacunes que présentent ses meilleures descriptions à cet égard, il n*a pas résisté toujours à la tentation si naturelle de grandir Ëratostbène aux dépens de Strabon; or il existe une telle diiïérence entre les desseins des deux géographes qu'on ne saurait vraiment, en bonne méthode^ les comparer rigoureusement. L'ouvrage analogue que M. Berger a consacré aux fragments d'Hippar(|ue offre les mêmes qualités et les mêmes défauts. Mais il restera toujours à l'auteur de ces pénétrantes études l'avantage d'avoir examiné en vrai géographe des questions géographiques.
Quand nous aurons cité les opuscules de MM. Magdeburg^^^ et Schmidt^^^ sur la Géographie de Polybe, nous serons loin encore d'avoir épuisé la longue liste des savants, littérateurs, historiens, géographes, archéologues, auxquels nous avons fait des emprunts ^^l Pour bien comprendre l'œuvre de Strabon, il faudrait être mattre de toute la géographie ancienne, en avoir examiné dans le détail les procédés et les doctrines; or on commence à peine à se mettre d'accord sur les traits principaux de quelques systèmes. L'accord est moins avancé encore entre les méthodes qu'entre les opinions ^'^\ Enfin il subsiste toujours une grave diffi-*
('^ Magdeburg, De Pobybii re geographica. Halis Saxonuni, 1873.
(') Schniidl, De Polybii geographtM, diaert, inaug. Berolin., 1875.
^^^ Voici quelques-uns des ouvrages généraux auxquels je dois les meilleurs secours :
Zeller, Philosophie der Griechen;
T.-H. Martin , Histoire des ëcienceë phytiqueë dans l'antiquité;
Heller, Histoire de la physique deptUs Aristote. Stuttgart, 188 a, allemand;
S. GùntJier, Studien zur Geschichte der mathenuUischen und physikalischen Geographie.
(*) Ainsi Boîckli, dans son Encyclopédie, déclare que tria description de l'ancien
culte provenant du nombre encore considérable des lacunes et des incorrections du texte. Le philologue qui donnera une édition meilleure et un commentaire géographique des prolégomènes rendra le plus signalé service à l'histoire de la géographie ^^K La correction des chapitres descriptifs, qui était beaucoup plus facile, est fort avancée. Il importerait beaucoup plus d'établir un texte pur des discussions de doctrine. Mais aucun philologue ne peut espérer d'y réussir s'il n'est géographe, et la même ambition est interdite aux géographes qui ne sont point philologues. Chacun travaillant de son côté, le progrès sera rapide : nous apportons notre contribution à cette œuvre qui intéresse tous les amis des études d'antiquité grecque.
mondA doit prendre pour point de départ la détermination mathématique des localités, comme la chronologie doit se fonder sur la détermination mathéoiatique du temps». On pourrait d'abord remarquer que l'illustre philologue admet une définition bien étroite de la géographie ancienne. Mais, sans aller au fond des choses, croit-on qu'il soit si facile de déterminer mathématiquement dea distances, quand les anciens ne nous ont guère légué que des évaluations itinéraires, c^eatrè* dire des données qui n'ont rien de commun avec des lignes droites 7 Le calcul d'approximation est possible; mais il y a loin de là à la détermmatian mathématique.
(^) Je signalerai seulement ici un des exemples qui m'ont le plua vivement frappé. 41 est fort difficile de bien comprendre, sans suppléer un nombre considérable d'arguments intermédiaires, la critique du système d'Ératosthène sur le Rapport entre la longueur et la largeur du monde habité au livre I , chap. iv , S 5 et 6. On ne suit pas beaucoup plus aisément l'exposé par lequel Strabon explique comment il faut dessiner une carte du monde habité; il y a là un singulier mélange d'éléments mathématiques et de données d'une nature purement pratique. (II, v.
L*éDUGATIOiN, LA DOCTRINE, LE DESSEIN.