‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 12 sur 31 · SES AMIS ET SES VOYAGES ^^K · texte numérisé non relu

SES AMIS ET SES VOYAGES ^^K

Nous ne voulons étudier ici la biographie de Strabon que dans ses rapports avec le dessein même de notre auteur. Sans nous laisser entraîner aux nombreuses discussions de détail qu'a suscitées cette étude fort obscure, nous chercherons h mettre en relief les traits par lesquels on a expliqué ou essayé d'expliquer certaines particularités de sa doctrine, la nature originale de son talent, les jugements qu'il prononce en parlant de ses plus illustres prédécesseurs.

Strabon, pour des causes que l'on a diversement définies, ne jouit pas d'une grande réputation parmi ses contemporains, et de longues années se passèrent avant que sa Géùgraphie devînt l'objet de quelque faveur. Aussi les renseignements que nous a légués l'antiquité sur sa famille, sa vie et ses voyages sont-ils

(*) Groskurd, Introduction de la traduction allemande, op. cit.;

J. Haseamù|ler, De Straboniê geograpki vita, op. cit.;

P. Meyer, Quœëtioneë Strabonianœ , op. cit. ;

B. Niese, Beitràge zor Biographie Straboi, op. cit.;

B. Aiieii>aeh, Quid êibi vt^ueritSÈnAo, elc, op. dt.

Les préfaces biographiques de Xyiander et de Gasaubon sont fort brèves et ne sont que des résumés de textes, sauf les points de doctrine que nous avons indiqués dans rintroduction.

60 PREMIERE PABTIE.

rares el peu caractéristiques. C est Strabon lui-même qui nous informe, à peu près seul, sur ce sujet.

11 naquit en Asie Mineure, à Amasée, ville du royaume de Pont. Ce pays avait jadis appartenu à la Gappadoce et était habité par des Leuco-Syriens; il portait le nom de «(Pontus GalaticusT). La ville natale de Strabon, Amasea ou Amasia , située sur le fleuve Iris (Yeschil-Irmak), a conservé aujourd'hui son nom grec d' Amasia. Par sa mère, notre géographe appartenait à une famille grecque très ancienne et célèbre. Ses ancêtres maternels avaient été liés d'étroite amitié avec les rois de Pont, Mithridate Evergète et Mithridate Eupator. Strabon nomme parmi eux (tie premier Dorylaos??, ami de Mithridate Evergète, et (de second DorylaosT?, qui obtint le grand sacerdoce à Comana Pontica. il parle aussi de son aïeul maternel, et le frère de Moaphemès » « qui passa du parti de Mithridate aux Romains commandés par LucuUus. Ces antécédents ont une grande importance; il convient en effet de remarquer quel crédit il donne à tous les documents relatifs aux guerres des rois de Pont, avec quel soin il a décrit son pays natal et les provinces voisines. On a observé aussi que sa qualité de descendant de familles de deux races, d'Hellènes et d'Asiatiques Cappadociens , avait contribué sans doute à élargir singulièrement ses sentiments d'admiration pour l'hellénisme. Strabon est fier d'élre considéré comme Grec; mais à l'occasion il se révolte contre la tendance qu'avaient les purs Hellènes à prodiguer aux autres peuples la qualification de barbares. Nous ne savons rien de la famille paternelle du géographe ; il ne fait pas même mention de son père. Né dans l'aisance, il put consacrer de larges ressources à son éducation et à ses voyages dont il vante l'étendue.

On doit regretter la pénurie d'arguments qui nous condamne à ne déterminer que d'une manière fort approximative la date de la naissance de Strabon. Il importerait de savoir exactement à quel âge le géographe quitta l'école des philosophes et des grammairiens pour entreprendre ses grands voyages, à quelle date et

combien de temps il séjourna à Rome, à quel âge il acheva et reloucha son œuvre. Nous résumerons les principales hypothèses qui ont été proposées.

Strabon vécut sous les règnes d'Auguste et de Tibère. Xylander fixait la date de sa naissance à l'année 66 avant notre ère (687 de Rome), sans donner en grand détail les raisons de son choix. Goray arrive à la même conclusion par l'argumentation suivante : te Quand Strabon passa à Gorinthe, il trouva la ville reconstruite par les Romains (Strab.,Vni, vi, si). Or cette restauration de la ville de Gorinthe eut lieu, nous le savons, en 710, peu de temps avant la mort de Gésar. Eu égard à ses longs voyages, Strabon démit bien être alors un homme de trente ans. Mais il vit Gorinthe sept ans après la mort de Gésar, c'est-à-dire en 7 1 7 de Rome, en 36 avant notre ère. Donc il naquit vers 687 de Rome, 66 avant notre ère.?)

Groskurd objecte qu'à cet âge Strabon n'avait pas encore composé son ouvrage géographique, ni surtout beaucoup voyagé, qu'il avait dû être occupé pendant longtemps par la composition de ses œuvres historiques. Au reste, rien ne prouve d'une manière absolue, comme le veut Goray, qu'on soit en droit de fixer la date du passage de Strabon à Gorinthe à l'année 7 1 7 de Rome, sept ans après la mort de Gésar. Groskurd a donc recours à d'autres données. Strabon (X, v, 3) rapporte qu'Auguste passa à Gorinthe lorsque, après Actium, il se rendit en Italie pour le triomphe, iv\ rbv ^plaitSov thv kxrtaxiv. C'était alors l'automne, et le géographe faisait son voyage d'Asie en Italie par Gorinthe. Retenu à Gyaros par le mauvais temps, il profita du départ d'une députation d'envoyés de Gyaros vers Auguste pour gagner Gorinthe ; c'est seulement au printemps de 726 (98 avant J.-G.) qu'il serait parti pour Rome et pour l'Italie, oi!i il dut faire un séjour de trois ou quatre années. Si l'on admettait avec Goray, dit Groskurd, qu'il avait alors trente ans, sa date de naissance serait 695 de Rome et non 687. Et Groskurd, adoptant la même date que son prédécesseur, pour des raisons plus concluantes ou

du moins plus vraisemblables, ajoute qu'à son passage à Gorinihe, Strabon avait trente-huit ans.

Une autre circonstance de la vie du géographe mène Groskurd à la même conclusion, par des chemins assez détournés, comme on va le constater. Strabon, dit-il, rapporte (II, ir, lo, el XVI, IV, 99) que, grAce à l'expédition du gouverneur d'Egypte >Elius Gallus, son ami, contre l'Arabie en ySo (aS avant notre ère), il put accomplir son voyage d'Egypte jusqu'à Syène sans encombre. Or, ajoute Groskurd (et l'on trouvera que largument est tiré de bien loin), cette amitié avec un si grand personnage ne s'explique que si Strabon avait déjà connu ^ius Gallus à Rome, et ce que si tous deux étaient à peu près du mémo àgen. Supposons donc qui£lius Gallus était un homme d'au moins quarante à quarante-cinq ans. c( Précisément dans l'hypothèse qui précède, Strabon aurait eu alors quarante-deux ou quarantetrois ans. 99 On avouera que cette preuve est fort indirecte et peu rigoureuse.

Tout le système de Groskurd repose sur l'importance historique qu'il prête bien gratuitement à ce voyage de Gorinthe. Rien ne prouve que Strabon, passant par Corinthe, commençât alors son grand voyage d'Italie. Hasenmuller fait justement remarquer qu'il n'est peut-être question, dans le passage visé avec tant d'insistance par Groskurd, que d'un des nombreux voyages dont il ne parle pas en détail; car nous connaissons mal la chronologie et les itinéraires de ses voyages d'études.

Clinton s'est seulement efforcé de restreindre le champ des recherches chronologiques; il pense, en se fondant sur plusieurs comparaisons, qu'on doit placer la date de la naissance de Strabon entre les années 60 et 5 & avant notre ère.

Hasenmuller laisse encore plus de latitude aux hypothèses; les deux termes extrêmes entre lesquels il faut se tenir lui paraissent être les années 65 et 56 avant Jésus-Christ. 11 incline à proposer de préférence l'année 58. Cette date a l'avantage de concilier avec le reste de la biographie de Strabon deux faits

dont l'explication a fort embarrassé les critiques. II devient possible dès lors d'admettre que notre géographe ait vu à Rome, dans sa jeunesse, P. Servilius Isauricus, dont la mort eut lieu en tiU; et Ton comprendrait, à Fextréme rigueur, qu'il ait pu connaître à Rhodes Posidonius, ce qu'Athénée affirmait, s'appuyant sur le témoignage même de Strabon.

B. Niese a essayé de tirer de nouvelles et meilleures preuves d'une étude de la vie de Pompée au moment où il administrait les provinces de Paphlagonie et de Galatie; d'une argumentation quelque peu subtile et dont il importe peu de rappeler ici les détails, il conclut à l'adoption d'une date comprise entre 6/i et 69 avant notre ère. P. Meyer, reprenant à nouveaux frais les calculs de Coray et de Groskurd, incline à proposer la date de 66.

Nous sommes, fort heureusement, mieux renseignés sur la date de la mort de Strabon. D'une part, l'auteur parle de la mort du roi Juba, événement qui survint en 77^ de Rome (si de notre ère), et nomme son fils Ptolémée qui lui succéda; de l'autre il marque, en citant la ville de Cyzique, que cette cité était libre encore de son temps (^iXevOépav (iéj(jpt vSv). Or un texte de Tacite nous apprend que Cyzique perdit la liberté en 9 5 après Jésus-Christ. La date de la mort se place donc rigoureusement entre les années ab et 9f.

Strabon nomme, presque sans aucun commentaire, les maîtres dont il entendit les leçons, et quelques-uns des grands personnages dont l'amitié l'honora. Les trois maîtres dont il fait mention sont : Tyrannion le grammairien, Aristodème et Xénarque de Séleucie^'^

(*) Cf. Slrabon, XII, m, 16 : M.éxfit fiiv ^1^ Sevpo kiuanvi^' évipu iè ytyéwamp ébot ftmffifff *cnà wcuètiap imaSSa. .... ypa^pLoxuièt iè Tvpcofpifp, o^ Hfiêît i^xpoaadfuda ;

XIV, I, US : ivipu iè ytydvfunv Mo^oi NvcracSr kpi&16ii\\io$ oZ

iaixo6aap.t9 iifuTf iajfenAyiipa véoi 'mawstXSç iv xrj NtSaiy è è* ^ifiérepog xai

ippfltàpeut, Ktù iv xij P6itû xal iv tij varpih ê6o ax,°Xàt avpeix,*, vpùti lUv rk»

Si maigres que soient les renseignements fournis par le texte de Strabon , HasenmuIIer a pu , grâce à une ingénieuse méthode de comparaison, nous donner une histoire résumée de l'éducation du géographe, dont nous reproduirons ici les principaux traits.

On est d'accord, parmi les critiques, pour reconnaître que Xénarque de Séleucie fut le troisième mattre , en date , de Strabon. Mais il est difficile de savoir si le géographe fréquenta d*abord Técole d'Aristodème ou celle de Tyrannion. Les uns, remarquant la proximité d'Amisus, ville du Pont, et d'Amasée, patrie de Strabon, supposent qu'il dut suivre, dans sa première jeunesse, les leçons de Tyrannion à Amisus, et se rendre ensuite à Nysa, auprès d'Aristodème; c'est l'opinion de Groskurd et de Forbiger. Les autres, peu satisfaits de cette hypothèse qui repose en effet sur une observation topographique de médiocre valeur, s'en tiennent au témoignage de Strabon, qui déclare avoir entendu Aristodème dans sa première jeunesse {véot iirasrreX&), et supposent qu'il revint de Nysa h Amisus pour recevoir l'enseignement sans doute plus élevé de Tyrannion. A cet avis se rangent Siebenkees et Malte-Brun.

Mais rien ne prouve que Tyrannion ait passé sa vie à Amisus, sa ville natale; bien au contraire, nous savons, par le témoignage précis de Suidas, que Tyrannion fut emmené à Rome par Lucullus, après la campagne du général romain contre Mithridate. Suidas nous laisse même clairement entendre que Tyrannion se fixa définitivement à Rome; car, bien que prisonnier de Lucullus, ^^(pQeU alxjjtàkaiTOSj il devint, chez les vainqueurs, riche, considéré; sa bibliothèque de trente mille volumes était une des plus belles de Rome. Or il est impossible d'admettre que Strabon

^Tyropixifvy ieiynt Se riip ypoftiiarixijp ay^o^^v * iv Se rij Péiiif x&p Ifd^vov ^nUm» éwialar&p i^pxého tij ypafiftartx^ ^^^? i

XIV, ▼, /i : ÈpTotvOa (à Séleucie) iyévopto xaO* i^tSt âpSpts d^toXoyoi t£h ix

rov veptudrov ÇtXoaà^œv xal Eévap/ot Séwapx^oç Sèf oZ Hnpoaaé^

fieQa iifuît

ait fréquenté à Amisus Técolc de Tyrannion qui fut transportée en Italie dès Tannée 70 avant notre ère (671 de Rome)^^).

Notre géographe aurait donc entendu tout d abord les leçons d'Aristodème. Il semble que les termes employés par Strabon oS Stvxovavtixev Tifms véot fBcanekûs excluent toute autre hypothèse. On ne peut rabaisser le rôle de Tyrannion, personnage célèbre, à l'éducation de la première enfance, en supposant qu'il n'ait |)as quitté Amisus longtemps avant la naissance de Strabon; cette supposition est inadmissible. Ajoutons que la famille de Strabon, riche et désireuse de faire tous les sacrifices pour l'instruction du jeune homme, n'aurait pas hésité à l'envoyer à Nysa wéos wavrekês; la proximité d' Amisus n'était pas un avantage auquel on pût sacrifier les autres. Aristodème, qui avait été chargé de l'éducation des fils du grand Pompée, devait être illustre entre tous les maîtres asiatiques et attirer à son école les enfants des plus riches familles de la société hellénique.

Nous n'irons pas jusqu'à dire que l'influence d'Aristodème sur l'esprit de Strabon fut médiocre; Hasenmuller, auteur de cette hypothèse, allègue l'extrême vieillesse du professeur de Nysa (éax^'^^y^p^^) pour prouver que le séjour du futur géographe à son école aurait été de courte durée. C'est comprendre dans un sens bien étroit une expression encore assez générale; rien n'empêche d'admettre que cette extrême vieiUesse se soit prolongée dix ans, par exemple, aussi bien que deux ou trois. Nous ne sommes pas plus en droit d'affirmer que Xénarquc de Séleucie exerça une action prédominante sur l'esprit de Strabon. Cette seconde hypothèse de Hasenmuller parait bien avoir été imaginée pour diminuer le rôle de Tyrannion et permettre de prêter à Strabon une éducation plus purement stoïcienne. Mais rien ne l'autorise; retenons seulement de sa démonstration un fait probable : Strabon ne nommant pas le lieu où il suivit les leçons de

^*) Cf. Hasenmuller, op, cit., p. 33 et a6. Cf. aussi la diaserlalion consacra à Tyrannion le grammaiiieu par Plauer. Herm. Plauer, De Tyrannione grttmmatico, Berolin., i8o9, programme.

GéoORAPHII tl StRAIO!!. 5

Xënarque, et marquant, au contraire, que ce maître professa surtout h Athènes, à Alexandrie et à Home, il n'est aucun besoin de supposer un séjour du géographe à Séieucie. En revanche aucune indication n'est de nature, dans le texte que nous avons cité, à laisser croire qu'il entendit ces leçons à Rome plutôt qu*à Alhènes ou Alexandrie.

Au contraire nous savons Tinduence exercée à Rome par le grammairien Tyrannion, auquel Gicéron confia ses deux fils Marcus et Quintus; nous savons même qu'il faisait autorité en matière de géographie, au point d'être opposé par le grand orateur romain à Ëratosthène et Hipparque^^^. Ne serait-il pas naturel, en l'absence de renseignements précis sur la nature des leçons d'Aristodème et de Xénarque, de donner une importance prépondérante à celles de Tyrannion? Pourquoi s'évertuer, comme Hasenmuller, à supposer que l'enseignement de Xénarque, sur lequel nous savons peu de chose, fut si longtemps suivi par Strabon? Le témoignage de Cicéron, si sommaire qu'il soit, nous semble avoir une grande valeur. Quand on a lu avec soin toutes ces discussions des prolégomènes, dans lesquelles Strabon critique successivement, en les opposant l'un à l'autre, les systèmes d'Ëratosthène et d'Hipparque, on pense h ce désespoir littéraire de Cicéron qui , déjà troublé par l'opposition des deui grands géographes mathématiciens, trouvait encore beaucoup moins rassurantes pour un novice les controverses du grammairien Tyrannion. Sans doute, il n'y a point de preuve directe d'une initiation de Strabon par Tyrannion aux études géographiques; mais il y a une sorte de présomption. On reconnaîtra, en tout cas, qu'il est plus légitime de donner un rôle de ce genre à un maître que l'on sait avoir étudié les questions géographiques, qu'à d'autres dpnt nous ignorons complètement la méthode et les préférences. Nous ne nous arrêterons pas à dis-

(*) Cicéron , Ad AtUcum, II, iv et i, 3, 6 : Elenim ytotypaiptMÀ que oonsUtueram, magnum opuK est : ita valdc Eratoslhcnes, quem mihi proposueram, a Sertpione ot ab Hipparcho rcprchenditiir : quid censés, si Tyramûo acceascnl

culer un anlre nrgiinienl de Flascnmuller, qui représente Tyrannion si exclusivement occupé de l'éducation des fils de Cicéron , qu*il aurait élu domicile dans la maison de l'orateur et n'aurait pu, par conséquent, donner en même temps ses leçons à d'autres élèves.

Notons, comme an trait important entre tous, que deux des mattres de Strabon, Xénarque de Séleucie et Tyrannion, enseignaient la philosophie péripatéticienne. Le géographe donne h Tyrannion le nom de ^iXaptaloréXtis et déclare que Xénarque était Tùiv èx rov fsepnrétou ^iXoa^Çaiv. On peut même, sans aller jusqu'à dire que Strabon compta un quatrième mottre de ta même école, citer encore un passage de notre auteur, qui montre du moins quelle influence dut exercer sur lui cet enseignement. Il parle (liv. XVI, iiv ^U) de Boetbos de Sidon travée lequel il étudia la philosophie aristotélicienne». Mais les termes sont trop vagues pour permettre de déterminer s'il désigne un mattre on seulement un condisciple ^^\

Strabon a-t-il conna Posidonius, philosophe stoïcien et géographe auquel il a tant emprunté? La question a été débattue avec beaucoup d'ardeur. Les historiens auxquels il platt d'expli* quer son dessein et sa doctrine par l'inspiration stoïcienne n'hésitent pas à prendre dans le sens le plus large le témoignage d'Athénée, qui déclare que Strabon comm^ Posidonius. D'autres, et nous inclinons à adopter leur opinion, qui ne croient pas pouvoir trouver dans l'œuvre du géographe les traces évidentes d'un pur stoïcisme, refusent, pour des raisons chronologiques et littéraires, d'admettre le récit d'Atbénée^^^ Xylander signalait déjà la difficulté de donner à ce fait une date vraisemblable, à moins d'avancer d'environ vingt ans la date de la naissance de

(') ILaff "fifiSs iè èx 'LtSàvos fièp évSoÇot (PtX6ao(pot yeyévaat ^nd6s re, $ crvve^t^oao^aaiuv HfteU rà kpi&loréXtiet, xai àt6èoros

(') Athénëe, Deipnoiopk., XIV, p. 667 : fiwti^wtôu ^ ttôroUp SrpëSvy êp

Tp/nr Tettypa^ovitéw», apiip ou vdw ptt&rspot' Xiyti yàp whàp (ou otiràt) ip rfF éÊSôfiij Tff( aCrrlt ^payyutteiat èyptûxévcu l\oa€iè<li>pHtp rèv àvà TÎ^f Sroâf (piXà^ ao^op, o^ vto'k'kàxtç {lefipi^fieOa (Tvyyepofiipov lÙKnionf* «3 li^p Kop^^ifl^ éXôpxt . . .

Strabon. Groskurd a supposé qu'Atbénée avait cité de mémoire un passage connu du livre XVI et lui avait prêté une signification exagérée, en même temps qu'il donnait une référence inexacte^'^ On ne saurait, en tout cas, avoir une confiance exagérée en Athénée, qui a confondu manifestement le stoïcien Posidonius avec son mattre Panœtius^^^. Posidonius visita Rome pour la dernière fois en 5i avant notre ère; il était alors âgé de quatre-vingt-quatre ans. Si Ton fixe la date de la naissance de Strabon à Tannée 66, terme extrême des hypothèses permises, il faudrait admettre que le jeune géographe aurait connu le vieux mattre à l'âge de quinze ans. Or il n'est nullement prouvé que Strabon ait séjourné à Rome dès sa première jeunesse; à moins que l'on n'adopte l'hypothèse de HasenmuUer, qui veut que les leçons de Xénarque de Séleucie lui aient été données à Rome. Mais cette hypothèse elle-même, qui ne repose sur aucun fait précis, na-t-elle pas été justement inventée pour donner une raison plausible du séjour de Strabon à Rome dès ce jeune âge? Nous le croirions assez volontiers. On sent, en lisant l'opuscule de HasenmuUer, que toute la chaîne des suppositions a été disposée de manière à prouver l'attachement de Strabon aux doctrines stoïciennes.

Or, quoi qu'il en soit, nous ne sommes nullement autorisés à croire que cette dernière visite de Posidonius à Rome ait été assez prolongée pour lui donner occasion d'enseigner, encore moins d'exercer une influence durable sur l'esprit d'un tout jeune homme. A coup sûr il y a, entre l'œuvre de Posidonius et celle de Strabon des ressemblances que nous aurons à signaler; mais ce sont des analogies beaucoup plus géographiques que philosophiques. Nous ne saurions rechercher, après HasenmuUer et

(^) Strabon, XVI, ii, lo : ÈmtvOêv i* iall UoaetS(&9tot 6 STONircJfy iviip tëp naff iiftSt <piXoa6^oav tïoXufiaôialarot, Les termes xaB* ^fiat auront-ils (ait croire à Athénée que Posidonius était contemporain de Strabon? On ne s^expliquereit guère une erreur de ce genre.

^*) Cf. HasenmuUer, op. cit, , p. i i^ et 1 5.

quelques autres biographes de Stralon, dans cette entrevue fort problématique avecPosidonius, l'origine des doctrines stoïciennes du géographe, en supposant même qu'on puisse faire vraiment la preuve de ce stoïcisme. Strabon cite les œuvres de Posidonius, discute ses opinions sur le même ton, suivant la même méthode que celles d'Eratostbène, d'Hipparque et de Polybe. On ne peut rien indiquer, dans les passages où est cité le géographe stoïcien ^ qui témoigne d'un attachement particulier, d'une préférence sin« gulière , qui atteste des relations d'amitié. Nous espérons pouvoir démontrer plus loin que l'orthodoxie stoïcienne de Strabon n'est rien moins que prouvée , et que l'influence de la philosophie de cette école sur ses procédés géographiques est à peu près nulle* Contentons-nous ici d'écarter, par des raisons purement chrono-' logiques, un argument qui a séduit quelques biographes de Strabon trop désireux de prêter à sa vie, à ses œuvres, à sa doctrine, cette harmonieuse unité qui n'est pas le privilège des philosophes.

Au reste Strabon, dont la biographie ne peut être reconstituée qu'à l'aide d'une série d'hypothèses, no«8 parle peu de ses amis. 11 nomme (XllI, iv, 9) Diodore de Sardes, le Jeune, auteur d'ouvrages historiques et de quelques autres écrits^'^. Mais il est lier surtout de son amitié avec un grand personnage romain, vElius Gallus, dptip <pi\os lifuv xa\ éraipoç^ grâce à qui il put visiter l'Egypte jusqu'à Syène^^^ Ce n'est pas ici le lieu de discuter l'opinion des critiques qui ont conclu, de cette amitié de Strabon avec un Romain illustre, à des hypothèses toutes contraires et aussi peu valables les unes que les autres. En effet est-on autorisé à déclarer que Strabon a dédié sa Géographie aux Romains, en vertu de ce seul fait? L'est-on davantage à suspecter son respect de la domination romaine, sous prétexte qu'il

(') <I>/Aov iflfûv yevoiUpov xal i&loptxà avyypéniÈond ialt xaî fiiAir xai dfAAot ^soti^liara, rijp dp^aiav ypa^v ivi^aipopra ixav&t,

(-) Kal €Ît Maiiiova kpaSiav ifi€aX6pjuv [jûiv Po^itaicùp) fiera a^pauSt vtùùili, ^t iiyétto àviip ^iXoç ^^îp xai heûfpos A/Aiof Fe^AAof . r^

a coiupUi un seul ami parmi les vainqueurs? Dans les deux cas, ou commet la faule de lirer d'un fail isolé des conclusions générales, cl celle, beaucoup plus grave, de nier la possibilité d'autres faits du même genre en invoquant le silence d'un auteur; c'est un vice de méthode d autant plus fâcheux que l'œuvre de Strabon a été grandement maltraitée par le temps, par les copistes, et que les lacunes y sont graves.

Avouons-le franchement : la biographie de Strabon est trop mal connue pour autoriser des hypothèses générales touchant le caractère de son dessein et la nature de ses doctrines. Les renseignements épars que nous avons recueillis, en <k^rtant les nombreuses suppositions dont le bénéfice nous paraissait médiocre, ne jettent aucune lumière sur ce personnage que son œuvre nous révèle pourtant si original et si digne d'intéresser par lui-mémo. Sa vie fut celle de tous les riches Grecs d'Asie Mineure qui se livrèrent à l'étude vers la fin de la République romaine et sous le règne d'Auguste. Il fréquenta les meilleures écoles des grammairiens et des philosophes grecs, écouta avec le même zèle de s'instruira les péripatéticiens et les stoïciens de çet(e époque où la foi philosophique n'était plus fort ardente, où la plupart des doctrines avaient perdu depuis longtemps leur pureté de principes, où l'éclectisme régnait en réalité et portait avec aisance les noms des systèmes les plus opposés. Strabon est u\)pe\é philasoplie stokien par un lexicographe; et rien, dans sa vie, ne nous prouve qu'il ait témoigné une ferveur philosophique dont ses contemporains, grecs ou romains, étaient fort éloignés. Nous avons constaté qu'il fallait faire quelque violence aux maigres connaissances biographiques qui sont à notre disposition, pour donner à Strabon cette renommée de stoïcisme qui ne trompait pas sou premier traducteur Xylander. L'élude de l'œuvre ne sera pas plus concluante à cet égard que celle de la biographie.

Il est du moins un des traits de In vie de Strabon, et non des moins intéressants, qui n'écha|>pe pas à notre observation. Il fut

grand voyageur; il a pris soin de meltre en relief cette qualité essentielle du géographe, par laquelle il croit être supérieur de beaucoup h ses prédécesseurs. Encore faut-il étudier de près ses descriptions pour déterminer la date et l'étendue des courses qui le portèrent d'un bout è l'autre de la Méditerranée, de la mer Tyrrhénienne au Pont-Euxin, h l'Egypte et jusqu'à l'Ethiopie. Ces deui études de faits peuvent seules trouver place ici : plus tard nous aurons h rechercher^ ce qui est beaucoup plus digne d'intérêt, quelle fut la méthode d'observation de Strabon au cours de ces voyages, quels spectacles sollicitèrent de préférence sa curiosité.

En tout cas, il considère que le soin qu'il prit de visiter une grande partie de l'empire romain est la meilleure excuse de son audacieuse tentative; s'il entreprit une œuvre gigantesque, xoXoer^ aovpyia^ il crut du moins s'y être aussi dignement préparé par ses explorations que par ses lectures. Strabon, qui poussait le scru* pule d'érudit jusqu'à prêter une importance vraiment scientifique aux voyages d'Ulysse, semble avenir tiré quelque vanité de ses pérégrinations ^^\ « Notre descripODû' de la terre sera empruntée en partie au souvenir de nos voyages faits sur terre et sur mer, en partie aux renseignements oraux et aux rapports écrits qui nous ont paru dignes de foi. Pour notre part, nous avons voyagé, d'est en ouest, de l'Arménie au littoral de la Tyrrhénie qui fait face à la Sardaigne, et du nord au sud, des bords de l'Euxin aux confins de l'Ethiopie. Certes, parmi les autres écrivains qui ont traité de la géographie, on n'en trouverait pas aisément un seul qui eût visité beaucoup plus de pays que nous entre ces mêmes limites. En effet, ceux qui ont vu plus c|ue nous à l'Occident n'ont pas pénétré aussi loin vers l'Orient; d'autres ont moins voyagé vers l'Occident. Nous aurions le droit de parler de même pour les espaces parcourus du nord au sud. »

Après Groskurd, Heeren et Hasenmuller, un savant critique

^') Slrabon, Prolég., II, v, ii : oCSè rûp éiXXcov Se ouêè eïf âv evpeOeh TÔfy 7 eùryptt^adpTOip, ztoX^ n ilfiôry fxôAAoy êitsXiiXvdàys t&v Xe^ftétnap èiaalupÀxùnf . . .

a récemment étudié la chronologie et Titinéraîre des voyages de Strabon. L'opuscule que M. Scbrœter a consacré à ce sujet nous paraît avoir dégagé d'un nombre trop considérable d'hypothèses les conclusions les plus dignes d'être mises en lumière; nous nous contenterons de résumer cet excellent travail, tout en exprimant à l'occasion quelques réserves nécessaires ^^\

11 conviendrait tout d'abord de déterminer la date de chacun des voyages. A cet égard déjà nous sommes obligé d'écarter quelques suppositions peu fondées. Ainsi rien ne permet d'affirmer^ comme Hasenmullcr et Scbrœter l'ont fait, que Strabon se rendit à Nysa, en Carie, dès l'âge de sept ans, pour suivre les leçons d'Arîstodème. 11 faudrait être sûr que le géographe avait cet âge en l'an 5 1 ; nous avons vu que cette date est fort controversée. On ne sait pas mieux s'il partit de Nysa ou d'Amasée pour faire à Rome son premier séjour, au cours duquel il vit P. Servilius Isauricus, mort en lilx avant notre ère. En tout cas, le fait de ce voyage à Rome est avéré ^^\ Mais ce voyage fut-il entrepris dans le but d'aller entendre en Italie les leçons de Xénarque de Séleucie? Hasenmuller a vainement essayé de le prouver; nous n'avons trouvé dans ses arguments rien de dé6nitif. Toutefois, il parait avoir passé quelques années à Rome; nous n'avons aucun indice de la date de son retour en Asie après cette, première absence.

L'un des meilleurs services rendus par le livre de M. Scbrœter est d'avoir fixé la date du voyage que Strabon fit en %ypte avec JElins Gallus. D'une concluante et délicate dissertation il ressort que ce voyage n'eut pas lieu avant l'année 'jik (se avant J.-C.) et que Strabon séjourna sans doute longtemps à Alexandrie avant de se mettre en route ^^K

Notre géographe était alors âgé de quarante ans environ.

^') Fr. Sclirœlcr, De Strabonis ilineribus, dUêert. inaug. Lipsiœ, 187a , sa pa^^es. (') Strabon, XII, vi, a : T^ iaeofptxf vpomtyopevBivxt UovSXi^ Sep^iÀua, 6v ilfuU eiêofuv.

(3) Strabon, 11, m, 5 : iifieît iittSunouvret xfj ÀAe&ti^pe/çt «oAOv xjpéwov.

Nous perdons pendant quelque temps sa trace. Est-ce à Rome, ou au cours de quelque voyage en Egypte ou dans la mer Egée qu'il vit cet Hermas^^^ homme sans bras, donné à Auguste par les ambassadeurs de Porus? La question est insoluble. On doit seulement admettre que Strabon séjourna de nouveau à Rome après l'année 7/17 (7 avant J.-C), puisqu'il décrit en témoin oculaire le portique de Livie qui fut édifié cette année même. Mais les mentions exactes que contient son livre sur les campagnes de Tibère et de Drusus contre les Taurisques, sur certains détails de l'administration romaine dans les provinces occidentales, sur le triomphe de Germanicus (17 de notre ère) ne sont pas aussi sûrement d'un témoin oculaire. La description de ce triomphe en particulier ne contient aucun détail qui n'ait pu parvenir à la connaissance des sujets instruits des provinces grecques. 11 est fort probable que les Romains, dans un intérêt politique facile à comprendre, propagèrent de leur mieux une nouvelle importante comme celle de la capture de la femme et du fils d'Arminius.

iM. Ettore Pais a très ingénieusement essayé de montrer la probabilité d'une visite ultérieure de Strabon à Rome : c^Le géographe , dit-il ^'-^K parle en véritable témoin oculaire de ces maisons romaines d'une hauteur prodigieuse, de la défense d'Auguste d'en édifier de plus de 70 pieds de haut, et enfin de l'organisation des vigiles, dont les compagnies furent précisément formées en l'an 6 de notre ère». Il n'v a là, scmble-t-il encore, que des arguments d'une valeur bien contestable.

Je ne suis pas plus vivement frappé de l'importance d'autres faits qui ont été allégués pour autoriser l'hypothèse d'un nouveau voyage à Rome postérieur à l'an 6 de notre ère. Il est vrai que Strabon mentionne l'envoi de la chaudière sacrée des Cimbres à Auguste, qu'il parle des dons des princes bretons, et

'') Strabon, XV, 1, 76 : éivat Si ta ëôpa rév xe Èpt^à», àvo t&v é\uav à^npn- ^évov ix vnitiov Tovs ^pa^lopas, 6v xed it^tsU etSofuv* (') Strabomana, p. 93 1.

d'autres objets qui furent dédiés dans le Capitole ^'^ Admettons encore, ce qui est une pure hypothèse, mais une hypothèse vraisemblable, que celte chaudière ait été envoyée à Rome après l'expédition de Tibère (5 après J.-C). Rien ne prouve, comme le remarque M. Ettore Païs^^^ que Strabon ait fait un long séjour h Rome, ni qu'il y soit venu d'Egypte, par exemple en is avant notre ère, et y soit resté depuis cette époque jusqu'à 6 après J.-C. J'ajouterai qu'un examen attentif des textes invoqués ne m'a pas permis d'y découvrir l'indice d'un témoignage oculaire. Strabon pouvait fort bien connaître à Amasée, à Alexandrie ou ailleurs, le détail des dédicaces faites au Capitole. Les Romains ne se contentaient pas sans doute d'annoncer aux provinces la pure et simple nouvelle de leurs triomphes; le détail des présents, des hommages de tant de peuples vaincus devait être ajouté aux bulletins de victoire. Si le Capitole était vraiment le captU orbis, tous les sujets de l'empire s'intéressaient aux cérémonies significalives qui suivaient chaque victoire.

Mais il y a plus ; on peut prouver assez rigoureusement que Strabon ne séjourna pas a Rome entre les années 7 avant J.-C. et 1 de notre ère. Le géographe nous dit en effet qu'Auguste défendit aux généraux qui commandaient en Germanie de dépasser ia limite de l'Elbe ^^\ Or nous savons, par les témoignages non équivoques de Tacite et de Dion Cassius, que Lucius Domitius ^nobarbus franchit ce fleuve. Un fait de cette importance n'eût pas échappé h un habitant de Rome, puisque la campagne victorieuse d'yËnobarbus fut suivie de triomphe. En admettant que Strabon eût écrit ou seulement retouché son septième livre à Rome en 17 après J.-C, puisqu'il mentionne le triomphe de Germanicus, il n'eût point passé sous silence cet antécédent

^'^ Strabon, VII, 11, 1 : xal éveyi'ffav t^ 2e6aa7^ Sûpov tèv îsp<ùxaxo9 tsap* eivToïs, Xé^ura

^-^ Cf. Ift tléîaii (lo cctlo discussion dans les Sirabouiana de M. Ëtlorc Pais, |). :i3i et suiv.

^-*) Slraboii, VII, i, 6 : xav vÀeico Se yvwpifia ùitrip^ev, et ètcérpeitt toU &1pa' tyt; 01$ ô ^e€oL7los Sta€aivetv t6v kX^iv

EDUCATION, DOCTIllNE, DESSEIN. 75

capital. Or il airirine que nul ne passa l'Elbe avant Gormanicus; donc il n'a point séjourné à Rome entre l'an 7 avant J.-C. et l'an 1 de notre ère. On a bien objecté, pour expliquer cette assertion étrange, que Strabon passe sous silence l'expédition d'iËnobarbus, parce que sa description de la Germanie aurait été écrite peu de temps après la campagne de Drusus et de Tibère contre les Germains. Mais cette explication est insuffisante, puisque le septième livre fut retouché dans la suite, comme le prouve la description du triomphe de Germanicus ( 1 7 de notre ère).

Ainsi il est fort difficile de composer une chronologie exacte des voyages de Strabon. Le fait de longs séjours à Rome et à Alexandrie peut seul être établi avec certitude. Mais on ne saurait, à moins de tirer des textes beaucoup plus qu'ils ne contiennent, reconstituer l'histoire des déplacements du géographe; nous avons laissé de côté la plupart des hypothèses qui ont été suggérées aux biographes contemporains par des raisons de sentiment plutôt que par des raisonnements précis. La mention d'un fait important qui se passe à Rome ne peut être un argument prouvant le séjour de Strabon à Rome à cette même date, garantissant sa qualité de témoin oculaire. Un écrivain qui déclare que l'extension de la conquête romaine est une raison majeure de refaire et de corriger l'œuvre géographique de ses prédécesseurs, qui admire, comme Poiybe, celte merveilleuse union du monde méditerranéen sous une seule autorité, ne négligeait sans aucun doute aucune précaution pour recueillir rapidement le bénéfice scientifique des plus récentes campagnes. Mais n'abusons point de cette considération, puisqu'il semble prouvé que Strabon a ignoré quelques-uns des incidents les plus remarquables des guerres de Germanie. Encore convient-il d'observer que les lacunes de ce genre ont été relevées dans le septième livre qui nous est parvenu en un si pitoyable état. Que dire des preuves que l'on va rechercher dans l'étude de la vivacité du style, de la sincérité des descriptions? A raisonner

froidement, sommes-nous tout à fait tenus de croire que son séjour à Rome a été de longue durée parce qu'il nous parle avec quelque propriété d'expression de la hauteur des maisons romaines, de Tédit d'Auguste qui la limita, de l'organisation des vigiles? Les uns, frappés du dédain que Strabon professe pour les faits de caractère administratif, pour les nomenclatures de toutes sortes, seront davis qu'en une telle disposition d'esprit il avait besoin d'un bien long séjour avant d'être au courant de détails de ce genre; les autres croiront qu'il a vu peu et vite et que certaines négligences résultent de la rapidité de ces voyages dont il est si fier. Enfin n'a-t-il pu emprunter à des contemporains beaucoup de traits dont la parfaite exactitude sollicite notre admiration? N'oublions pas que les anciens n'avaient point nos rigoureuses maximes en matière d'emprunts et de citations, et que Strabon, composant une œuvre d'une érudition très variée, était plus enclin, sinon plus autorisé que tout autre, à encadrer dans son livre des renseignements même très techniques, et au besoin pittoresques, tirés des écrits d'autrui. Telle émotion qu'il nous communique peut bien n'être point le résultat d'une vive impression ressentie en voyage : et notre géographe, si sévère pour les écarts d'imagination de Pythéas, si disposé à transformer les erreurs d'Ulysse en explorations scientifiques, nous a sans doute plus d'une fois transmis involontairement l'écho des relations de Polybe, de Posidonius, de tant d'autres dont nous regrettons la perte.

Nous observerons la même réserve dans la revue sommaire que nous allons esquisser des pays visités par Strabon. Là encore il faut faire deux parts : tantôt nous sommes en présence de la mention formelle d'un séjour, court ou long; tantôt , et c'est le cas le plus fréquent, nous en sommes réduits à rechercher dans le ton même du récit les indices d'un témoignage oculaire. Combien cette critique est délicate et embarrassante! On en peut juger par les hésitations de M. Schrœler, qui a fait une étude spéciale de la question. Et pourtant, si prudent qu'il ait été,

nous sommes tentés de restreindre encore la part de certitude historique qu'il fait déjh bien maigre. Est-il une matière oik le scepticisme soit mieux de mise que les explorations géographiques? S'il s'impose de nos jours, en un temps ou les moyens de contrôle sont si nombreux, à plus forte raison est-il nécessaire dans l'étude des voyages de l'antiquité. Ce n'est pas qu'il y ait lieu de suspecter la bonne foi de Strabon , ni d'appliquer toutes les rigueurs de la méthode géographique à des voyages qui n'ont pas été, qui ne pouvaient pas être des explorations proprement dites. Mais il faut justement se défier de l'illusion qui porte quelques-uns de nos contemporains à juger ces pérégrinations d'un Grec instruit et curieux comme nos entreprises modernes de découverte géographique. Gardons-nous d'attribuer trop de valeur à quelques expressions descriptives, à des mots moins techniques que nous ne serions tentés de le croire. N allons pas conclure, toutes les fois que Strabon nomme des villes qu'on «^voit de la mer 9', qu'il les a vues, même du pont d'un navire. Il y avait à cette époque nombre de chorographies, d'itinéraires, de guides du voyageur; car les jeunes gens de nobles et riches familles, Grecs et Romains, princes et particuliers, terminaient souvent leur éducation par un retour de Méditerranée?', par des visites aux villes et aux monuments célèbres. Strabon ne nous dit-il pas lui-même, avec un certain mépris pour cette littérature de catalogues, qu'il y avait pour chaque pays des chorographies détaillées? Eh bien, les périples, les (c paraples » , les itinéraires terrestres, mentionnaient sûrement ce que le voyageur devait observer h droite, à gauche, sur terre et sur mer. Voilà encore une raison de nous montrer fort réservés dans la recherche des indices du témoignage original et personnel de Strabon.

L'Asie Mineure, sa patrie, est le pays qu'il connaît le mieux, où il semble avoir entrepris les plus nombreux voyages. C'est de la province de Cappadoce, voisine du territoire d'Amasée, qu'il parie le plus pertinemment et avec les détails les plus circonstanciés. Si Ion ne peut induire de sa description fort exacte de

la villi3 di' Mazaca et du fleuve Mêlas qu'il ait visité cette capitale, (lu moins il est permis (rafliniicr qu'il voyagea sur les bords du Pyramos, c'est-à-dire dans la Cappadoce méridionale, et qu'il fut témoin, dans ce même pays, des cérémonies des mages perses. Il n'est pas moins certain qu'il demeura quelque temps à Gomana, si proche de sa patrie; ce n'est pas un voyage dont un géographe puisse tirer vanité. Nous ne le défendrons pas, avec Schrœter, contre le reproche de n'avoir pas poussé la curiosité jusqu'à tenter l'ascension de l'Argée. Ce serait lui faire injure que de supposer, comme l'historien de ses voyages, qu'il recula à la pensée d'aiTronter les lignes suppositos cineri dolo$oji. Qui visita l'Etna aurait pu gravir l'Argée. Mais pourquoi prêter aux anciens lardeur de nos explorateurs modernes que le danger et la fatigue attirent, même quand la science ne doit rien gagner à la perte de leur vie et de leur santé? Strabon aimait mieux visiter des ruines qu'une région volcanique, et croyait pouvoir se contenter, en matière de descriptions physiques de ce genre, du témoignage de ses prédécesseurs. Chacun sert la géographie à sa manière, suivant sa méthode et sa conscience : Strabon n'a pas besoin d'excuse ^^\ Il est curieux de remarquer que sa description du Pont, une des plus soignées de composition et de détail, ne contient aucune parole qui révèle avec netteté des impressions personnelles. Vanter la belle situation maritime de Pharnacia, la richesse de Sinope, n'est point prouver qu'on les a visitées : il est superflu d'observer que la description d'Amasée, sa patrie, est caractéristique. Mais il y a dans l'ensemble de l'étude qu'il consacre au Pont des qualités de couleur et de précision qui nous engageraient à croire que Strabon a voyagé avec amour dans sa province natale : néanmoins ce n'est pas là autre chose qu'une présomption.

(') Cr. Scbrœier, op. cit., p. 16. Strabon, XV, m, id : Ëir tij KavWoiiiqf

(tsoXù yàp ixet rà Mdyo)v ^Xov) Tavra fUv oZv ii{uU éc^péxaftev —

Xn, Il , '1 : eièoftep ràs vuepxetiiévas tov «oraftov wéxpaç — Xli , 11 , 3 :

Kc^fiava katà liiv inierépav è'Kthi[daw.

KDLCVTION, DOCTRINE, DESSEIN. 79

Les notices ([u'il consacre a Nicaîa on Bilhynie et à Pessinonteen Galatic, sont, en revanche, d'uneprécision telle, qu'on serait volontiers porté à admettre que Strabon a visité une partie de ces deux provinces. C'est l'avis de Schrœter^^^. Son séjour en Mysie est beaucoup plus douteux. IVIais il est généralement admis, et avec raison, qu'il dut étudier de près la géographie de la Troade, et en particulier la topographie des environs de Troie. II eût difficilement trouvé dans des livres, même développés (et l'on sait qu'il en consulta beaucoup à ce sujet), les éléments des comparaisons précises, trop précises sans doute, qu'il établit entre les descriptions homériques : rà ù^ Ofxrlpov XeX^évra^ et Tétat actuel du pays : rà vvv. L'enthousiasme de Strabon pour la géographie d'Homère, la prédilection qu'il mar* quait, au cours de ses voyages, pour l'étude des ruines historiques, nous sont de sûrs gages de son empressement à accomplir ce pèlerinage qui était devenu classique depuis longtemps chez les Grecs, et depuis peu chez les Romains, descendants d'Énée. L'exemple de Germanicus montre combien les voyages archéolo* giques étaient usités alors. Strabon aurait-il manqué de celte ficupidine veleres locos etfama cekbratos noscendivy qui déjà n'était plus le privilège de la jeunesse grecque ^^\ Pourtant Groskurd et Schrœter remarquent avec raison qu'il ne dut point pénétrer fort loin à l'intérieur des terres, puisque, pour la description des villes situées à quelque distance de la mer, il cite le plus souvent les œuvres de Démétrios de Skepsis ^^K Son voyage en Phrygic fut-il de longue ou de courte durée, étendu ou fort

(^) Op. cit., p. 16. Slrabon, XII, if, 7 : N/xaia. . . éali 3è rîif 'Ofé^Mut o trep/-

SoXof jerpéKvXos èv iseSi^ xeifievof èppvfiojoftrffiévos ztpbç opdàs yeùpias,

Û</1* èp èvès Xidov xare^ [léaov iSpvfiépou rà yvfiveurtov ràs téilapag ôpaaSai «nî-

Xas. Strabon, XII, v, 3 : fleaaipoik èpitôptor tûv Ta<^ péyialow, lepop

fyop xareaxe^a&ltu iè Cita iQv kilahxùh ^oiXécûP îtpoKpeiccùç rà Téfiepot

pm^ Te x<ù àloms XeuxoXiOoif oU^ t^pn aolfiopra màXeonf, dXXà xSpat fuxpf

fAêiicfvg rSv éXXûip

^') Tacite, Annales, II, b'i et 69 : (tctipidinc. . . cognoscendœ anliquitatisn.

^^^ Schrœter, op. cit., p. 17 vi notes.

limité? Nous n'oserions trancher cette question. Les descriptions (les villes d'Apaniée , de Laodicée et de Synnada sont bien sommaires. En revanche il nous apprend qu'en visitant, aux environs d'Hiérapolis, une caverne oii se dégageaient des vapeurs méphitiques, il voulut s'assurer de la vérité des récits qui avaient cours et y lâcha des passereaux qui furent asphyxiés ^^^ L'importance historique de i'Ionic faisait à Strabon une loi d'en voir au moins les principales villes; il ne manqua pas à ce devoir qu'il considérait peut-être comme le plus strict de ceux qui s'imposent au géographe en voyage. Sûrement il pénétra dans le sanctuaire de Diane à Ëphèse, où il admira les œuvres du sculpteur Thrason, bien qu'il en parle avec une brièveté regrettable. Tout ce qu'il rapporte sur Milet, le temple d'Apollon Didymaeen et le golfe Latmique est d'une précision que l'on voudrait plus enthousiaste, pour affirmer qu'il éprouva le besoin de contrôler les descriptions de ses prédécesseurs. Ses visites à Smyrne, à Magnésie du Méandre, à Tralles, à Nysa sont des faits qu'il est difficile de révoquer en doute. Sardes, Philadelphie, Mylasa et Alabanda en Carie, Séleucie en Cilicie furent sans doute aussi comprises dans ses itinéraires de voyage ^'^l

Dans le cours de ses traversées de Grèce et d'Asie en Egypte, ou d'Egypte aux pays grecs, Strabon eut probablement Tocc^ sion de s'arrêter quelque temps dans les villes de Syrie. Mais les chapitres qu'il consacre à la Syrie et à la Mésopotamie sont loin de compter parmi les meilleurs de son œuvre; il n'y a ni grande abondance, ni remarquable précision de détails. Ses meilleures

(*) Strabon, XHI, i?, i& : Hiieîs 3è alpovBia èvé(vitafiev xeH éxiatv eMf in-

^^) Cf. la dissertation de Schrœter, op. cit., p. 19, qui nous parait concluante à cet égard. Cependant l'ingénieux biographe ne peut s^empécher de remarquer luimême qu^il arrive à Strabon d'emprunter aux livres de ses prédécesseurs la description d'un pays ou d'un monument visité par lui-même. C'est ainsi que son étude du temple d'Épbèse, où on lui montra certaines œuvres de Thrason : lilfuv iêeixwTo xa} toû Spdaeûv6f uva, est tirée, en bonne partie, de Fouvrage d'Artémidorc.

descriptions de villes sont celles de Laodicée, d'Apamée, d'Aradus, d'Antiochia, et de Sëleucie sur le Tigre. La comparaison qu'il fail de cette dernière cité avec Alexandrie d'Egypte témoigne du moins que sa visite y fut suffisante pour lui donner une vive impression de l'ensemble. Les traits topograpbiques par lesquels il caractérise Laodicée» Apaméc et surtout Aradus sont aussi d'une netteté assez particulière ^^K Nous n'oserions pourtant y voir la preuve qu'il voyagea dans ces parages.

Strabon n'a touché le continent africain que dans la Méditerranée orientale, en Egypte; il est impossible de déterminer la route qu'il suivit pour s'y rendre. Nous savons seulement qu'il quitta l'Egypte pour l'Italie ou l'Italie pour l'Egypte; car le navire qui le portait passa au large de Cyrène, dont il aperçut la forme générale^^^ Son séjour h Alexandrie, surtout, fut de longue durée; mais il visita aussi un grand nombre des villes célèbres de ce pays. C'est même en Egypte qu'on peut le mieux suivre son itinéraire, grâce à la précision des souvenirs qu'il nous a laissés de ce voyage. Au reste on voudra bien remarquer, en passant, que la structure même dû pays, développé en une vallée longue et étroite, et sa médiocre superficie règlent d'avance l'itinéraire des voyageurs et ne leur laissent pas beaucoup d'hésitation ni d'initiative; ne nous étonnons donc pas de l'extrême clarté du témoignage de Strabon. Enfin son puissant ami iElius Gallus, en compagnie duquel il s'embarqua sur le Nil, dut faciliter singulièrement au géographe l'étude des antiquités égyptiennes. A Héliopolis , dont il décrit le temple avec une parfaite précision , on lui montra la maison qu'avaient b«bjfée Platon et Eudoxe.

•^) Cf. Schrœler, op. cit., p. 19 et notes, qui critique avec raison rincertitiidc de l'argumentation de Groskurd au sujet des voyages en Syrie. Voici le témoignage de Strabon sur les villes que nous citons. Il nous semble do uteux que le géographe ait visite Ctésiphon et Habylone. Cf. Strab. , XVI, 11, 5 : [kvrtàyjeta] oC voXC Te Ae/veroi xai Svpditet xaî ^leyéOet Se>evxe/a; Trjç èvl t^ Tiypet xoti kXe^avSpeitç Tifs 'opof kîy^TsIca.

i*> XVII, (II, 90 : KvpifvT?; tBoXewf yay^ms èv rpaiteioetSeî veSw xct-

(uvns , ât ex tov veXéyovt éapûpev «Uni y.

Géooa\piiiR DE Strabon. G

8â PREMIÈRE PARTIE.

D'Héliopolis il gagna Babylone, d'où il aperçut les pyramides des environs de Memphis. Memphis semble l'avoir retenu quelc|ue temps, si l'on en juge par l'étendue des dévelo|)pements qu'il consacre à cette ville. Il parcourt ensuite les nomes d'Aphroditopolis et d'Arsinoé : à coup sûr on lui fit visiter le lac Mœris et le labyrinthe. Les détails circonstanciés sur son passage à Arsinoé, à Abydos^ à Thèbes, indiquent que ces trois villes furent les principales étapes de son grand voyage; il semble bien probable qu'on s'arrêta même à Ptolémaïs. De Syène enfin Strabon, quittant le fleuve, remonta par voie de terre jusqu'à Philœ. Un de ses biographes, M. Hasenmuller, suppose qu'iËlius Gallus entraîna son ami en Arabie. Nous n'avons pu trouver aucun argument à l'appui de cette hypothèse. Strabon , qui raconte, avec une charmante sincérité, la peur qu'il éprouva de faire naufrage sur le Nil en traversant le fleuve pour atteindre l'île de Philœ, n'eût point passé sous silence une si aventureuse expédition. Ne dit-il point d'ailleurs que la limite méridionale de ses voyages fut l'Ethiopie, dont il toucha les confins à Phils même^^^î

Strabon, qui avait fréquenté les écoles de Nysa, de Rome et surtout d'Alexandrie, ne parait pas avoir visité la Grèce avec autant de soin que l'Egypte, l'Ionie et même l'Italie. Nous avons eu déjà l'occasion de parler de son voyage de Gorinthe et d'en déterminer la date. Rien ne prouve qu'il se soit arrêté à Athènes; et les arguments par lesquels Em. Gurtius a essayé de démontrer que sa description d'Olympie est bien l'œuvre d'un témoin oculaire ne sont point éécisifs.

Du moins il consacra, sans doute, plus de temps à l'étude des tles de la mer Egée. G'est surtout des tles voisines de l'Asie, Samos, Gos et Rhodes, qu'il parle avec le plus de netteté, comme un visiteur qui en a examiné la topographie, tout au moins

(^) M. Schrœter a étudie en détail ce voyage de Strabon en Egypte; nous arons résumé quelques pages de sa dissertation, op, ciL, p. ai et as.

ÉDUCAtlON, DOCTRINE, DESSEIN. 83

comme un navigateur qui les aurait aperçues du large ou qui m^me y aurait fait de courtes relâches ^^^ li n'est pas inutile d'observer que les descriptions des îles du nord , du centre et de l'ouest de la mer Egée sont beaucoup plus courtes et moins vivantes. Quiconque connaît les habitudes de la navigation h voiles dans ces parages sera amené h supposer que Strabon est sans doute allé d'Asie Mineure en Egypte, à moins qu'il n'ait entrepris une toamée d'études spéciale dans le monde insulaire de la mer Egée. D'une entreprise de ce genre il n'y a aucune trace. Or le chemin traditionnel et logique des parages du nord de l'Asie antérieure à l'Egypte est celui qui emprunte le chenal situé entre la Carie, Gos et Rhodes ; et l'on s'est toujours engagé dans ce chemin pendant les grandes séries de vents du nord de la belle saison. Strabon, qui voyageait pour son plaisir et pour son instruction, avec le désir de bien voir et de voir vite, que rien n'obligeait h affronter la mauvaise saison aura sans doute suivi cette voie. Il est donc inGniment vraisemblable qu'il alla d'abord d'Asie Mineure en Egypte par Snmos, Gos, Rhodes, les ports de Syrie, escales naturelles et facilement accessibles dans la belle saison , puis gagna l'Italie ou la Sicile par Cyrène. En effet, ce dernier voyage permet d'utiliser la plupart des vents régnants dans la Méditerranée orientale et méridionale; tandis qu'un voyage de retour d'Egypte à la mer Egée est une opération longue pendant les mois d'été, périlleuse pendant les mois d'hiver. Nous n'avons pas la prétention de résoudre ainsi la délicate question de Tordre des voyages de Strabon; il y n là du moins, si nous connaissons bien les habitudes dea anciens , si persistantes

(') La menlion relaiife â Gos esi d*une neltelé particulière. En apercevant da lar^ la capitale actuelle, (jui est en partie bâtie sur remplacement de Tancionne Gos, nous avons plus d^une fois pensé à la description de Strabon. Cf. \IV, ii, tg :

K^&aw môXts oC luydXri, xdXhala èè vaurëv avp^xiapLévii xai lèétrdeu roU

MOTTtXéoiHnp ifii&li\ ip êi rf 'mpotu/Jtl^ rà A<nihrïïttî6p Mip a^àipa ëv-

So^ov xai 'BoXXûtv ivaSnftdtvv fte&lov itp6v, èw oit ialt xoi à AvsAAov kvxiyovoç . . .

Pour Samos, Strabon donne aussi des indications topographiqiies foii détaillées, (if. XIV, 1, i/t : èv Se^^ (lèp o^p 'apoaxXioMat 'srpdfriip xsèhpW

encore dans la Méditerranée hellénique, un élément secondaire de calcul dont on n a pas encore tiré parti.

On s'étonnerait vivement si Strabon avait accompli le long voyage d'Alexandrie à Pouzzoles, centre des relations de l'Italie avec l'Egypte, sans se laisser arrêter par les souvenirs historiques de la Sicile qu'il semble avoir décrite avec quelque prédilection. N'invoquons pas, si l'on veut raisonner rigoureusement, l'intérêt des pages qu'il consacre à l'histoire et à l'archéologie des villes de Messine, Tauromenium, Gatane, Syracuse, Agrigente. Du moins un géographe croirait volontiers que l'attention de Strabon a été sollicitée par les curieux phénomènes volcaniques de l'Etna; car à l'ensemble des détails empruntés visiblement à Posidonius se joignent quelques observations personnelles (^). En Italie la limite septentrionale de ses voyages est rËtrurie,dontil visita surtout la région maritime. Il serait imprudent de supposer qu'il a séjourné dans les nombreuses villes, dont il donne la nomenclature en parlant du tracé des grandes routes de la péninsule, des viœ Appia, Valeria, Latma; k coup sûr il fit sur ces routes plusieurs trajets importants, mais toujours assez rapides. Antium, Terracine, Tusculum, Tibur, Lanuvium sont décrites avec un certain sentiment du pittoresque que Strabon n'aurait pas puisé dans les catalogues et routiers romains. Mais combien plus vivantes sont les pages où il reprend l'histoire glorieuse des anciennes colonies grecques de l'Italie méridionale ! il se sent plus à l'aise dans ce monde qui tenait encore tant à l'hellénisme par les souvenirs, par la race et le langage de tant de milliers de familles. Il insiste sur la permanence de certaines institutions religieuses et politiques de la Campanie qui rappellent la métropole. Enfin son exposé de la topographie des monuments de Tarente est d'une précision qui exclut l'hypothèse d'un simple travail de cabinet ^^^.

Voilà les notions fort insuffisantes qui nous permettent de

l») Cf. Strabon, VI, II, 3.

^*^ Cf. Schrœter, op, ett,, p. 16 et 1 5.

compléter la biographie proprement dite de Strabon par un aperçu de ses voyages. Nous avons voulu seulement réduire les faits à leur justes proportions, et écarter, avant d'entreprendre l'étude du dessein et de l'œuvre de Strabon, un certain nombre d'hypothèses peu autorisées. Plus tard, en essayant de déterminer la valeur de sa Gé(^aphie et d'indiquer les sources où il a pris les éléments de ses descriptions, nous apprécierons sa manière de voyager, d'observer, de recueillir des données nouvelles, de vérifier le témoignage de ses prédécesseurs.

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