AUX GRECS OU AUX ROMAINS
Il importe de remarquer, avant d'apprécier le rôle de Strabon dans l'histoire de la géographie ancienne, que les Feâi^pa^/xa ne furent ni sa première œuvre, ni la seule. Ainsi ce livre curieux qui nous est seul parvenu ne représente qu'une partie de l'activité littéraire de Strabon. Pourquoi donc avons-nous pris l'habitude de lui donner exclusivement le titre de géographe, en l'absence de tout témoignage des anciens qui nous affirme la supériorité du livre conservé sur ceux qui sont perdus? Sans doute c'est à sa Géographie qu'Etienne de Byzance et Eustathe
ont le plus emprunté. Mais cette circonstance ne prouve rien en faveur des Te(iiyypa(pixci^ car des lexicographes trouvent dans une œuvre géographique, régionale, une source d'emprunts beaucoup plus commode et accessible que dans une histoire, dont le plan est nécessairement moins régulier, moins monotone.
Cette remarque préalable, qui s'applique à tant de questions de littérature ancienne, prend une valeur spéciale dans Télude de la Géographie de Strabon. Il n'est pas indiiïérent d'observer que la vocation historique, si nous osons dire, avait précédé chez lui la vocation géographique; ce fait nous aidera à expliquer comment, à bien des égards, Strabon est plus proche de Polybe qiMl d'Eratosthènc et d'Hipparque, et pourquoi, tout en revendii^ant énergiquement comme prédécesseurs des philosophes et des savants, il a, malgré lui, inauguré un genre nouveau qui pourtant était contenu en germe dans l'histoire politique et morale telle que la comprit Polybe.
En eiïet, il composa tout d'abord des mémoires historiques, lalopixà ùnopLvrffÂaTa^ en quarante- trois livres, sorte de suite à l'œuvre du grand historien de M^alopolis. 11 y rapportait les événements accomplis depuis la destruction de Gorinthe et de Carthagc (1^6) jusqu'à la mort de César ou jusqu'à la bataille d'Actiuin. Il parle lui-même, mais une seule fois, de ce travail que lui avait inspiré sans doute son admiration si profonde pour Polybe ^'l On devine, en tenant compte du goAt de Strabon pour son illustre prédécesseur al en constatant combien il lui a emprunté, ce que pouvait être cette histoire, une imitation du genre de Polybe, avec une composition moins rigoureuse et surtout un plus grand nombre de digressions et de hors-d'œuvre*
(^> strabon, XI, ix, 3 : ^v t^ IxTvr tùhf It/loptx&v inofumyLéxnp, II dit ailleurs (11, 70) qu'il a racoDlé riiistoire d'Alexandre : i^fJ» CvofAmifiaTi^ofiitrofc t«U ÂA<|évipov vpd^ets. Est-ce Tindication d'un autre ouvrage? La question est insoluble. Si Ton remarque ràprcté taule particulière des critiques qu'il adresse au bisloriens des campagnes d'Alexandre, on est tenté au premier abord de supposer que ce sujet l'occupa beaucoup. D'autre part, la comparaison de Tlv^ixif d'Arrien avec les passages cori'e^poudants des Teeaypa^txd, la profonde ressemblance de certains développements et même de phrases entières, peuvent donner le soupçon d'un large emprunt d'Arricn. Hesle à savoir si Arnen connaissait les œuvres de Strabon, Hiitoire d'Alexandre ou Géographie, et si l'on ne doit pas simplement reconnailro des emprunts communs de Strabon cl d'Arrien à Palrode, Néarque, Mégasthène, etc.? 11 y a là le sujet d'une recherche fort intéressante pour l'histoire et pour la littérature; ce n'est pas ici le lieu de l'aborder.
Mais, assurément quelle qu'ait été la distance entre le grand historien et le géographe, son admirateur, nous devons regretter que le temps, si indulgent aux œuvres de Diodore et de Denys d'Halicarnasse, n'ait pas épargné les lalopixà ÙTTOfivtffioera de Strabon. Existait-il quelque rapport, sinon de plan, du moins de doctrine entre les lalopixà ihrofivrffiaTa et les Feù/ypa^ixài^. Oui sans doute : et une seule hypothèse peut être autorisée à cet égwd. Une continuation de l'histoire de Polybe était certainement un dé* veloppement plus large encore du tableau delà conquête du monde par les Romains : sinon elle n'aurait présenté aucun intérêt. Au reste, Strabon prenant soin de nous dire que l'extension de la conquête romaine est une des causes qui l'ont amené à écrire un nouvel ouvrage de géographie universelle, et empruntant à Polybe non seulement ses pensées, mais ses propres expressions, toutes les fois qu'il aborde ce sujet grandiose, nous avons comme un pressentiment peu trompeur de la nature de son livre historique. Le plan était donc à coup sûr la différence majeure des deux œuvres. Il y en avait une autre. L'histoire fut écrite la première, et Strabon ayant travaillé pendant de longues années à sa xoXoerat^vpyia^ comme il appelii SA Géographie, de grands événements s'accomplirent sûrement dans l'intervalle. La Géo^ graphie fut donc écrite sous une impression plus frappante encore de la gloire et de la puissance romaines; nous recommandons cet argument chronologique aux critiques dont la rare pénétration a découvert dans l'œuvre du géographe des traces de nous ne savons quelle hostilité contre les vainqueurs. Ce n'est qu'une présomption contre leurs théories; mais c'en est une qui mérite qu'on s'y arrête ^^^.
(0 Nous ne nous arrêtons pas à Thypothèse de Niese (Hermès, loc. ciU) qui suppose que ia Géographie de Strabon est simplement un commentaire de son ouvrage historique. Les Teùtypa^tJtd n'onlàjBucun degré Tallure d^un commentaire; on y trouve Texposé détaillé d'un dessein original dans les prolégomènes, un plan géoéral, un cflbrt de composition, toutes choses qui exduent la qualification d'oùvrage iecondaire, d'appendice. Mais la remarque de Féminent critique n^est que rexagération d'une idée juste. Eu lisant cette Géographie dont Tauteur se rattache
Par malheur nous ne connaissons avec une exaclilude parfaite ni la date de la composition des Teoïypafpixd^ ni le lieu où Strabon les écrivit. Si Ton pouvait trancher ces deux questions^ il deviendrait beaucoup plus facile de fixer au moins un trait de son dessein^ de savoir à quels lecteurs il s'adressait de préférence.
JEa général, on admet que Strabon a composé son livre dans les premières années du règne de Tibère ou à la fin du règne d'Auguste, et Ton fixe tout au moins la date d'une revision de l'ensemble, entre les années 17 et 9 3 de notre ère. Groskurd, qui est pourtant loin d'admettre que la Géographie soit l'œuvre d'un homme fatigué par l'âge, mais qui recherche en même temps cette excuse pour certaines défaillances de composition et de style, estime que l'auteur avait quatre-vingt-trois ans quand il y mit la dernière main : nous savons déjà combien cette précision est illusoire. Forbiger croit reconnatlre au style une fraîcheur qui atteste chez Strabon la pleine possession de toutes ses facultés et la vigueur de l'âge mûr; c'est pousser un peu loin la délicatesse. Hy[)othèse pour hypothèse, rien n'interdirait de prêter à Strabon une vieillêroe vigoureuse et alerte comme certaines de ses belles pages de (généralisation géographique. Meineke, dans ses Vindiciœ Strabonianœ, s'arrête à une opinion moyenne; il remarque que les difl*érentes parties du livre sont de valeur fort inégale, que les qualités de composition et de style varient d'un chapitre à l'autre. L'ouvrage n'aurait donc pas été écrit d'une seule haleine, mais à plusieurs reprises; et même, en son état actuel,
à la tradition des hommes de science, dTratoslhène , d'Hipparque, de tant d'aulrcs encore, pour aboutir, dans la pratique, k composer une œuvre où les éléments historiques prédominent, on est lente d'oublier les prolégomènes et de juger l'ensemble du livre d'après cette réelle prédominance de Thistoire. Nous aurons l'occasion de montrer que, même réduite à sa paKie descriptive, la Géograpkig de Slrabon est une œuvre originale et bien conçue dans son ensemble. Le passage dans le(]uel le géographe expose que les deux ouvrages ont le même caractère moral et politique n'a qu'une portée générale (Strabon, I, i, 93). Ou n'en peut citer de meilleure preuve que la divergence des explications historiques qui ont été proposées pour en préciser le sens.
il n'aurait pas vXé complètement terminé ni revu par l'auteur. M. Paul Meyer estime que les sept premiers livres auraient été intégralement composés en Tan a de notre ère^ et qu'en son extrême vieillesse, à une date que nous chercherions en vam à fixer, Strabon aurait sommairement ajouté tout ce que lui paraissait digne de remarque. Enfin M. Ettore Pais, qui a repris toute cette discussion et l'a vraiment avancée en faisant entrer en ligne de compte des considérations archéologiques et administratives, croit que les sept premiers livres sont, eux aussi, postérieurs à l'an 9 de notre ère; mais, d'accord avec M. Paul Meyer il reconnaît que la description de la Germanie, contenue dans le septième livre, a été écrite à la suite de la campagne de Drusus et de Tibère, et que plus tard le géographe a ajouté la mention du triomphe de Germanicus. L'avis réservé et timide de Meineke nous semble le meilleur; mais c'est à M. Ettore Pciïs que l'on doit la plupart des solutions partielles du problèmc^'l Quelques biographes de Strabon ont espéré que des indices de style permettraient de distinguer à coup sûr les additions et les retouches du fonds primilif de l'osuvre. Au premier abord cet espoir paratt fondé; Strabon, toutes les fois qu'il compare l'état actuel d'un pays à son ancienne condition, emploie les expressions MoB* lifiâs^ i<p liftûw, vSv^ wvl^ pecx/lL M. Païs cite la laborieuse recherche de Schrœter qui a relevé dans les Teoûypa(piKa 680 mentions du mot vw. La fréquence de ces termes atteste que Strabon, après avoir recueilli et disposé les notes qu'il avait compilées dans sa bibliothèque, n'a pas manqué de compléter ses descriptions h l'aide de renseignements contemporains. Mais il ne faut pas prendre au pied de la lettre tous ces termes, ou plutôt on doit leur laisser la large signification qu'auraient chez
^') Cf. rcxcellent chapitre it des Straboniana, p. a 16 et suivantes. Nous avons cru pouvoir résumer brièvement ici les principales conclusions de rhistoricn italien. Cette partie de son travail, sauf quelques pages consacrées à Tapprécialion générale du livre de Slrabon, nous semble d^unc logique et d*unc modération irréprocbables.
nous des termes analogues comme te récemment », « à notre époque t?, ce aujourd'hui 9), te dans la période contemporaine», pour des historiens. Plusieurs exemples, mis en relief par M. Fais, prouvent la valeur approximative de telles mentions. Strabon emploie le mot vecûali en pariant de l'époque des guerres de Sextus Pompée en Sicile; il l'applique également au relèvement de Gorinthe, qui eut lieu en /lii avant notre ère. Il ne qualifie pas autrement la mort de Juba (q/i après J.-C), séparée du fait précédent par un intervalle de 68 années. D'autre part nous connaissons des retouches manifestes qui pourtant ne sont accompagnées d'aucune mention particulière. Plusieurs passages ont été ajoutés au livre qui traite de l'Ibérie après l'avènement de Tibère. Nous avons déjà constaté qu'au septième livre 1 auteur a rapporté le triomphe de Germanicus, qui est d'une date bien postérieure à l'ensemble des faits cités dans cette partie de l'ouvrage. Au quatrième livre, le récit de la campagne de Drusus et de Tibère contre les Rhètes et les Vindéliciens (i 5 de notre ère) est aussi une addition peu ou mal rattachée au reste.
Ainsi il y eut nombre de retouches faites è d'assez longs intervalles. Mais quand Strabon avait-il achevé pour la première fois la rédaction de son traité? G'est ce que M. Pais a essayé de déterminer, par une méthode fort ingénieuse, en étudiant le cadre général de la description de l'empire romain. Disons cependant que par ce procédé on peut seulement fixer une date «au delà de laquelle on ne doit remonter dans le passé», une limite antérieure. En effet, Strabon se souciait médiocrement de mettre son œuvre au courant des modifications administratives, même les plus importantes, ce qui est une manière fort élevée, et rare encore aujourd'hui, de comprendre son métier de géographe. Gelte réserve faite, suivons l'argumentation de l'auteur des Straboniana.
Strabon, après avoir parlé de la répartition des provinces entre Gésar Auguste et le sénat (27 avant J.-G.), ajoute qu'Auguste se chargea de gouverner les provinces qui étaient le moins
tranquilles, ou limitrophes des pays ennemis, et qui avaient besoin de garnisons; qu'il laissa au sénat les plus tranquilles et les plus faciles à administrer. Puis, ayant observé que les limites et confins administratifs des deux groupes de provinces étaient sujets à modifications, il indique la qualité de quelques-unes qui étaient consulaires, ùnaiixal (Afrique et Asie), et de dix autres qui étaient prétoriennes, &]painyixal^^\ Or cette énumération des provinces sénatoriales ne convient ni à Tan 97 avant notre ère, ni aux dernières années d'Auguste, ni à l'époque de Tibère.
Ainsi la Géographie de Strabon contient un certain nombre d'omissions qui ne s'expliqueraient pas, dit M. Pais, dans un livre composé postérieurement a l'an 1 7 de notre ère. Laissons de côté l'exemple emprunté à la division de Tltalie par Auguste en onze régions. Mais remarquons son silence à propos de l'organisation romaine donnée à la Pannonie, car la Pannonie devint province romaine en 10 après J.-C. De même la Mœsie devint province en 6 de notre ère; Strabon n'en dit rien. On comprend facilement que le géographe ne pouvait connaître l'organisation nouvelle des provinces Danubiennes, dans l'hypothèse où son œuvre aurait été écrite quand la pacification des deux pays n'était pas encore achevée.
En réalité, on en arrive bien vite à reconnaître que Strabon n'a pas attaché grande importance à l'étude des changements administratifs de l'empire romain. Pour lui, les divisions purement politiques du territoire des Etats ne sont point du domaine de la géographie, dès qu'elles sont établies sans aucune considération de la nature du sol. Donc il se tenait peu ou mal au courant des questions de ce genre et écrivait, dans l'étude particulière de chaque province, d'après des souvenirs qu'il ne prenait aucun soin de rafraîchir et de renouveler. Ainsi, parlant de l'Egypte, il la décrit telle qu'elle était peu d'années après la pré-
(') Eu. Pak, op. ciL, p. aaa.
n PREMIÈRE PARTIE.
fecture dVElius Gallus. Il ne semble pas avoir eu le souci plus vif (le rapporter exactement les faits militaires survenus au cours delà rédaction de son livre, ou même après la fm de la rédaction première. Ainsi il ne dit rien de la guerre de Tacfarinas en Afrique (ly-gA).
On a cherché beaucoup trop loin, à notre avis, la cause de ces omissions qui gênent nos études d'histoire des institutions romaines, mais dont les géographes ne sauront aucun mauvais gré à Strabon, quand on a supposé qu'il avait tout au moins retouché son livre dans sa ville natale. Je crois qu'une fois décidé ij ne pas confondre les devoirs du géographe avec ceux de l'historien ou même de i'adminislrateur, il aura écarté résolument tout ce qui paraissait superflu et ne donnait aucun relief à son tableau; il faut avouer que la nomenclature administrative était bien telle, au temps de Strabon, comme de nos jours. Qu'il eût composé son livre à Rome ou à Amasée, notre géographe, qui tenait a ses moindres convictions, comme le prouve chez loi l'âpreté des controverses de détail, en aurait également pris à son aise avec les faits dont il n'admettait pas la valeur géographique. Les chorégraphies l'ennuyaient; il se gardait bien de les considérer comme œuvres de véritable géographe. Pourquoi aurait-il confondu la géographie politique et l'administratimifEn vérité, lui en faire un reproche serait juger un ancien au nom d'une des plus mauvaises habitudes do quelques géographes contemporains.
Il est donc impossible de déterminer, en vertu de considérations de ce genre, le lieu où Strabon composa sa Giografhle, si l'on admet toutefois qu'il l'écrivit d'une seule haleine et dans une même résidence. Les critiques ont proposé deux solutions différentes de ce problème insoluble. Les uns penchent pour Rome, les autres ])our Amasée. Nous sommes fort étonné qu'on n'ait jamais supposé que Strabon se soit établi aussi bien à Alexandrie, pour faire au moins son travail de recherches. 11 indique qu'il y séjourna longtemps, ce qu'il ne dit pas en pap-
lant de Rome : il vante la salubrité de la ville égyptienne et cite le Musée et son collège de «philologues 9). Pour hasarder une hypothèse en faveur de Rome ou d'AmaséOt il faudrait tout d'abord connaître mieux la chronologie des voyages et des séjours de Strabon. Nous avons montré combien ce sujet est obscur et difficile. Si le choix des biographes s'est surtout porté jusqu'à ce jour sur Rome et sur Amasée, sans aucune raison probante, c'est qu'une considération plus haute inspirait les hypothèses de ^are chronologie et de topographie. Du séjour de Strabon dans l'une ou l'autre ville on voulait pouvoir conclure qu'il écrivit pour les Romains ou pour les Grecs ^^K
Il faut, pour éclairer cette question, rappeler d'abord le témoignage si curieux de Strabon, sur lequel les partisans des deux opinions contraires se sont également appuyés. Le géographe expose, dans les prolégomènes, son dessein comme il suit : «Mais il est un argument bien supérieur à tous les précédents en faveur de notre thèse, c'est que la géographie répond, par excellence, aux besoins de la vie politique. Quel est donc en effet le théâtre des actions humaines, si ce n'est la zone des terres et des mers que nous habitons? ici s'offre une petite scène pour les petits événements, là une grande pour les grands. Les plus grandes actions ont pour scène la terre entière, du moins celle que nous appelons «terre habitée n. Ainsi les plus puissants
(^) Noos allons discuter cette question aussi complètement qu'il nous sera possible; CMT sa solution entraine des conséquences très graves; et les critiques qui se sooi appliqués è la résoudre ont fait, par leur autorité sur Tcsprit des savants, une i mp re wio n que nous croyons fausse. Mais à la rigueur on pourrait se contenter de leur opposer un passage bien net de Strabon, qui leur donne également tort, tout en aatorîiant certaines de leurs hypothèses. Au livre I, chap. i, et 16, Strabon, qui vient de déclarer qu'il s'adresse aux hommes politiques, s'exprime ainsi : dSaV aÔM èp 9iti ^avfÊO&lôv, aC2^ ti éXk<H \ùv \pSoTs 'mpooi^xot ^vpoy frérot f d^AAo^ èè hBifr^, iXkot 3è ÈXXuat xeâ PctfuUott' xi yàp àv «pootfxoi t^ ^tap* \vioU yttÊypép^ Mai ta xarà houno^s oiho» ^péiup, es Oimpoi ' 4fûy iè «pooifxfi. Il déclare qu'il lui importe de donner une chorographie détaillée des pays grécoromains, il dit : àXXof 3è ÈXXii<rt xoâ Pufudots et non dXXos èè PjXXjftrt, éXXot èè ttt^aiots. C'est tout le contraire d'uno distinction. Nous aurons l'occasion d'y revenir ci-eprès.
capitaines sont ceux qui étendent leur domination sur la plus grande superficie de terre et de mer, et réunissent sous un seul pouvoir, sous une même administration politique, des nations et des villes. 11 en résulte que la science géographique exerce tout entière une influence sur la conduite des chefs d'Etat, puisqu'elle marque la répartition des continents et des mers aussi bien au dedans qu'en dehors des limites de la terre habitée; or cette étude de répartition s'adresse surtout à ceux qui ont le plus d'intérêt à savoir si les choses sont de telle façon ou de telle autre, si telle contrée est connue ou inconnue. En effet ces chefs d'Etat feront mieux tous leurs devoirs d'administrateurs s'ils savent l'étendue et la situation de chaque pays; leurs différences de climat et de terroir ^^^.» Et plus loin» il ajoute^-^:
(^) Strabon, I, i, 16 : Ttf^ ^eoi^pa^/af rd «A^oy MX tspàs ràs XP^^^ "^^ ^^
XtTtxés ^Xop cZPy Su ii ytœypa^inil mtra ixl rài vpdittt dvdytreu ^às
i^tftovtKds "opès joùroui èi ii ètaidtms, oîf èiaUpiptt raSra ixj^tP oUtoh i}
tripes, xai yvépt^ut elvcu ^ (tii yvcaptfia
(') Strabon, I, i, 93 : ^àvtp iifieît vêicottixàrgs virofivrffutTa 1</J opina yjpiiat\ia^ éf ^xoXaplSdwoiup, eh r^y ifdixi^v xal 'moXmxii» ^Xotrofta», éypMiuv vpoaBetpoi xai n^vie rijv avvra&p* 6iio€tSi^t yàp xtù aÔrtip xtd tspès roùt avraùf âfipaSf xeâ pdXtala rouf i» reût dtepo^àts» Nous avons jugé à propos de modifier la traduction jusquMd adoptée pour ce passage comme pour le précédenL MUTardieu
traduit ttpoâBeÎpat xai par : Ui compléter par la préimtê eomponlidlKLe mol
compléter aous parait établir une sorte de rapport d^ouvrage principal à commeiitaire, entre les deux livres de Strabon. Pour nous le sens est : «Nous ne croyons pas avoir encore assez fait pour ia philosophie morale et politique : voici encore
une contribution à la même œuvre t» 11 ne nous semble pas, et ceci a plus
d'importance, que Ton puisse traduire éftoeièiis yàp xed onhif par les termes : cempotition conçue mut le même plan, Strabon ne parie pas ici de plan. Le mot époet- ^f, très vague d^aiileurs, et le yàp qui accompagne le second membre de la phrase, s'expliqueraient mieux ainsi, à notre avis : «Car c^eai un ouvrage de la même catégorie, qui sert ia même cause 4b la philosophie morale et politique, qui s'adresse aux mêmes hommes t) Si les Ttuypaiptxd étaient composés suivant le même plan que les lalopixà ùvofiviiftaxa^ on ne voit pas pourquoi Strabon aurait écrit deux œuvres aussi semblables. Ce n'est pas une réédition , un commentaire, un complément qu*il oserait appeler œuvre colossale, xoXoaaovpyla. On sait que le géographe définit les devoirs de Thistorien dans les prol^omènes. ff L'histoire, dit-il, doit rechercher la vérité.» Il ne confond pas les deux genres, mais croit que tous deux peuvent contribuer à instruire les hommes politiquet. Et
«Auteur de mémoires historiques qui serviront, nous le su[)posons du moins, ia philosophie morale et politique, nous avons voulu y ajouter encore le présent ouvrage : car c'est un livre du même genre, qui s'adresse aux mâmes hommes, surtout à ceux qui occupent les plus hautes dignités, n Rien de plus clair au premier abord. Strabon s'adresse aux hommes qui occupent de hauts emplois, aux chefs d'État; il entend servir la cause de la philosophie morale et politique. Mais le géographe se garde bien de déterminer si ces lecteurs sont des Grecs ou des Romains, s'il recherche l'approbation des vainqueurs ou celle des sujets. Dans le doute on aurait pu s'abstenir, d'autant mieux qu'au siècle d'Auguste il n'y avait plus d'opposition réelle entre les deux races. Pourtant le désir de caractériser plus nettement le dessein de Strabon a poussé les critiques à interpréter dans un sens ou dans l'autre les professions de foi assez générales que nous avons citées. Les deux opinions contraires sont représentées par MM. B. Niese et Eltore Pais. M. B. Niese s'est appliqué à démontrer que la Géographie de Strabon avait été composée à Rome, pour l'usage des Romains, peut-être même sur l'invitation formelle des puissants amis qu'il comptait parmi eux : il s'appuie surtout sur des arguments chronologiques que nous avon8if^jà discutés. Nous n'y reviendrons pas. M. Pais estime que Strabon n'a point travaillé dans l'intérêt des hommes politiques de Rome, que sa Géographie répond surtout aux besoins des Grecs instruits d'Asie Mineure, ses compatriotes. L'historien italien croit pouvoir en donner la preuve concluante: «Strabon ne pouvait croire, dit-il, que les descriptions de la Gaule, de ribërie et de l'Afrique, dont il emprunte la matière à des auteurs déjà anciens, pussent être utiles aux Romains, conquérants et
puis comment veut-on que le plan soit le même? Sa géographie est r^onale et die rapporte les événements, en les scindant à Tinfini, au gré des divisions natu> relies ou politiques. L'histoire suit une marche toute ditTércnlc, dans l'œuvre de Polybe par exemple; et Thistoire de Strabon était une continuation, sans doute homogèiie, de celle de Polybe.
GéoGiAPfliB Di Strabon. 7
pacificateurs de ces contrées.» Il ajoute que nul texte précis, nulle allusion de Tauteur, ne permettent de supposer qu^il ait été invité à composer une telle œuvre par des grands personnages romains, comme le croit Niese. En effet Strabon nomme surtout avec complaisance ses mattres et amis grecs d'Asie Mineure. S'il mentionne quelques écrivains romains, il leur emprunte peu : il cite deux fois Gicéron, une seule fois les Commentaires de J. César, Asinius Pollio, Fabius Pictor. En revanche il emprunte beaucoup aux écrivains grecs. On en peut juger par le plan même de ses descriptions : plus d'une fois il oublie son intention première d'être utile aux hommes d'Etat, et, entraîné par une lecture ou par une réminiscence, se laisse aller à des digressions archéologiques ou artistiques. Aux yeux de M. Pais, Strabon n'a point voulu publier un traité scolastique, malgré les déclarations de principes de ses prolégomènes, mais remplacer Fœuvre vieillie d'Artémidore et de Posidonius; et il aurait moins cherché à compléter les études des jeunes gens qu'à charmer les loisirs des hommes d'un âge mûr qui ((occupaient de hautes positions sociales ».
Tel est l'exposé de la doctrine des Straboniana. Mais résumons la démonstration proprement dite de la thèse de M. Paîs. Une œuvre de géographie historique encore plus que politique, comme celle de Strabon , dit-il , ^ doit contenir des renseignements d'un caractère administratif. Le grand géographe fut témoin des dernières guerres civiles de la république , et assista à la réorganisation politique des provinces sous le règne d'Auguste; et, comme il se propose de décrire le monde en son état actuel, ta vvpévTa^ force lui est de s'occuper des divisions provinciales, delà répartition des légions, de l'emplacement des colonies romaines, des circonscriptions judiciaires. Or, suivant le soin qu'aura rais l'auteur à composer cette géographie politique, suivant le degré d'exactitude de ses descriptions en pays grecs et en pays romains, on pourra juger s'il était en mesure de s'adresser aux hommes politiques du monde latin ou simplement à ses
compatriotes, aux hommes instruits des provinces de langue hellénique, v
M. Paîs passe d'abord en revue et contrôle les notions relatives à f administration romaine dans les provinces grecques de Tempire^^l II montre que ces notions, sauf dans les chapitres coa<^crés h l'Egypte, se réduisent simplement h la mention delà liberté accordée à quelques cités par un général romain, et de colonies envoyées par César ou Auguste ; et même ces mentions sont bien loin d'être complètes. Les souvenirs historiques, que Strabon y mêle avec abondance, ne sont même pas présentés suivant une méthode bien déterminée. Les développements de cette nature sont plus ou moins considérables selon la célébrité plus ou moins grande des villes, des pays et même selon le nombre et la vivacité des souvenirs qui se présentaient h l'esprit de l'écrivain. On ne peut reprocher à Strabon ce manque de proportion, observe justement M. Païs; il a suivi les traditions de la science grecque, s'intéressant surtout à la géographie et h l'ethnographie, n'étudiant les divisions politiques que dans leur rapport avec la configuration du sol, rôncûv <pù<ns. Remarquons cette réserve de l'auteur des Straboniana; elle est la négation même de tout son système.
La description des provinces occidentales de l'empire romain par Strabon donne matière à des remarques critiques du même genre (^). Là encore, on retrouverait bien la méthode des écrivains grecs auxquels sont empruntés nombre de renseignements. Ainsi Strabon suit souvent l'exemple de Polybe qui avait maintes fois indiqué les voies romaines. La description de l'Italie n'est parfois qu'une nomenclature de ces routes, à laquelle il joint quelques commentaires, quelques remarques sur l'histoire d'une ville ou sur les productions d'une contrée. Mais il donne, dit M. Paîs, «un nombre bien restreint de renseignements sur l'admini^ration de la péninsule pendant le fègne d'Auguste; il
(^) Ettore Paîs, Straboniana, chap. ii, p.^ 97-51. (*> BUore Pais, SlrtAonmna, chap. m, p. 5i-iso.
ne parle Diéiue pas de la division du pays en onze régions, v Ces indices portent M. Pais à croire que Slrabon n a connu ni consulté des documents romains <( d'une haute valeur?) et «d'une grande précision n^ comme la carte chorographique d'Agrippa : (( il se sera contenté d'emprunter ses mesures, exprimées en valeurs grecques ou romaines, à Posidonius, Artémidore, Polybe et Eratosthène. " Agrippa n'est pas nommé une seule fois, du moins en qualité d'auteur, tandis que les écrivains grecs sont souvent cités, même à propos d'évaluations de distances en milles romains, discutés et contrôlés les uns par les autres. Strabon, au dire de son biographe italien, n'eût jamais discuté ni révoqué en doute le témoignage d'un document officiel de cette valeur. Il semble donc prouvé que les cha|)itres relatifs à l'Italie ont été composés fnk l'aide de peu de livres, et peut-être exclusivement de livres grecs».
M. Pais montre ensuite la rareté et l'insulTisance des indications administratives dans cette description de l'Italie, puis dans celles de la Sicile, de la Gaule, de l'Espagne et de l'Afrique. Cet examen aboutit aux mêmes conclusions que la première étude critique sur les sources des livres relatifs aux provinces orientales et grecques. Ainsi ce Strabon n'a pas voulu composer un recueil méthodique de renseignements sur l'administration romaine; il n'a pas pensé que l'œuvre d'un géographe ait consisté à indiquer avec exactitude les frontières politiques établies par le gouvernement. » M. Pais en conclut que sa Gif^aphie ne devait être à ses yeux que l'appendice et le complément de la grande œuvre historique destinée aux mêmes lecteurs.
11 y a une part de vérité dans cette thèse. On nous montre bien que le livre de Strabon résume et reproduit même quelquefois des œuvres, antérieures ou contemporaines, de la science grecque perdues pour nous. Mais faut-il conclure, de l'absence ou de l'inexactitude des renseignements administratifs, que la Géographie du Grec Strabon se soit adressée surtout aux hommes politiques du monde grec, que le manque de données techniques
sur ies frontières des Etats, sur les circonscriptions administratives, ait rendu son œuvre peu utile aux vainqueurs qui gouvernaient les provinces? Non, à coup sûr. Les contemporains de Strabon , Romains aussi bien que Grecs, ne distinguaient-ils pas, ne séparaient-ils pas nettement, comme lui, la chorographie de la géographie? N'y avait-il pas, comme on dit aujourd'hui, deux genres très différents aux yeux des hommes instruits de toute race, aux yeux des administrateurs et des généraux romains, comme des savants grecs? S'il en était ainsi, rien n'empêchait que les politiques de langue latine, gens cultivés en général et amis des lettres grecques, ne fissent leur profit de la Géographie de Strabon ^^\ Pourvus de chorographies, d'itinéraires, de notices administratives, d'une bibliothèque technique oii ils puisaient les renseignements nécessaires au bon gouvernement des provinces, à la bonne conduite d'une guerre, ils demandaient à Strabon, comme à Polybe, de leur inspirer la sagesse philosophique, au sens le plus général du mot, de leur fournir les éléments d'une éducation élégante et libérale, bref ce qu'ils trouvaient moins sûrement à Rome et chez les écrivains romains.
On s'explique que Strabon n'ait point nommé un plus grand nombre d'ouvrages latins. 11 ne consultait point ou consultait mal ces catalogues administratifs, ces itinéraires à l'usage des généraux et des gouverneurs de provinces, ces tableaux statistiques, grâce auxquels les Romains apprenaient longis rationibus, comme dit Horace en parlant des écoliers, l'art de r<^€re
(*^ Les auleura des scduisanles théories donl noas présentons ici Tanalysc et la critique oot peut-être donné au niot tvoAiTixd^ une signiCcation précise qui u^est point ààtA l*esprit de Strabon. Le géographe déGnit en effet ces hommes poUtique» auiquels il s'adresse d'une manière fort générale, presque vague, ce qui prouverait qu'il n'a guère envisagé les ingénieuses distinctions dont MM. Païs et Niesp lui ont prêté le contestable mérite. «Dans notre œuvre historique comme dans cetle géographie, dit-ii (1, i, 99), nous avions adopté cette qualification de politiques pour désigner, par opposition à Thomme absolument illettré , celui qui a parcouni le cercle complet den connaissances composant ce qu'on nomme d'ordinaire l'éducation libérale et philosophique, xàv (itraaxôvTa rvf xe éyxvxXiov xal avtr/iQovi iycsyilf xoU éXtvdépots xal roU MoaoÇov^tp.n
imperio populos. Ce n était ni son dessein, ni son génie, ni celui des hommes de sa race : la chorographie ne lui semblait point valoir la haute philosophie géographique dont Polybe, son auteur favori f avait sans doute donné le modèle. La nomenclature n'était pour lui que la moindre et la plus humble partie de la besogne du géographe, en supposant même qu'il s'y intéressât vraiment. Est-ce manquer d'esprit scientifique? Nullement. La science , complément ou plutôt prologue indispensable de la géographie historique, c'était l'astronomie, la cosmographie; A cet égard les Grecs étaient restés les maîtres. Strabon s'en tenait à la double tradition de Polybe et d'Ëratosthène; et s'il considérait la géographie comme une science exacte, il la voulait surtout morale et politique.
Le défaut majeur de la théorie de M. Paîs est de reposer sur une définition fausse de la géographie en général, et de la géographie slrabonienne en particulier. c( Une œuvre de géographie historique encore plus que politique, comme le livre de Strabon, dit-il ^^\ doit contenir des renseignements d*un caractère administratif.» Rien n'est plus discutable que ce principe : et je crains qu'en y attachant tant d'importance, M. Paîs n'ait suivi, sans en avoir conscience, une des plus fâcheuses coutumes de notre géographie contemporaine. En effet, il est encore de mode aujourd'hui de faire rentrer dans le cadre de l'enseignement géographique toutes sortes de notions administratives qui n'ont
^) Straboniana, p. i33 : trChe in un* opéra di gcografia, se non propriamente polilica pure csseniialmente storica, corne è quella di Strabone, si debbano atlenderc nolizie d* indole amministraliva, non credo sia necessario dimostrare.n G^est au contraire ce quMl imporlerait de démontrer; et la démonstration, difficile en thèse [générale, est impossible si Ton vise Tœuvre de Strabon; car Tauteur a daireroent déclaré que la nomenclature politique Tintéresse peu. Cf. Guigniaut, diaooors d^ouveriure déjà cité, p. 1 1. M. Guigniaut met bien en lumière ce trait particuliei' de la Géographie de Strabon. L'opinion du géographe est nettement exprimée (IV, I, i) : 0(78 fièp oZp ^aïKÔH itépialcu ètt Xéyetp ràp ytuypd<pop xai éaa iSptxùk, 6rap ^ xaï iipi^fuis i^ta , 6aa è* oi iryefuipes vpàf tous xaupoùf «roAirtwifieyof ^lo- ToiTlowxt voixiXvs , dpxet xàv iv xe^aAoMj rtç etnjf , loû è* âxpt€ovç é^Xotç trapa- Xfifprftéov,
aucun lien rationnel avec la géographie, par exemple la division du sol français en départements et même la répartition des services publics entre les différents ministères; or ces circonscriptions territoriales et administratives ont été précisément imaginées pour faire disparaître des groupements profondément naturels et géographiques. Les Romains ont souvent agi de même pcmr briser les communautés antérieures à la conquête. Strabon prend soin de nous avertir que le rôle du géographe n'est point d'étudier les divisions administratives. Mais, en notre siècle, la géographie ancienne est tombée au rang de simple dépendance des études d'archéologie historique, et comme l'archéologie a surtout contribué à nous faire mieux connaître les procédés administratifs de l'empire romain dans ses détails, la géographie ancienne a été inclinée en ce sens et est devenue, à son grand détriment, l'art des identifications et de la cartographie administrative. Le jugement et l'argumentation de M. Pais sont marqués de ce défaut. L'historien italien juge Strabon avec des procédés purement romains. C'est lui faire grand tort; et je crois qu'au siècle d'Auguste on aurait trouvé des Romains capables de se soustraire à leurs habitudes nationales pour lui rendre justice et le lire avec autant de profit que de plaisir. Ne soyons point, par zèle archéologique, plus Romains que les Romains pour apprécier une œuvre grecque. Les abus de la nomenclature ont fait assez de mai à nos études géographiques, sans que nous en introduisions les procédés mesquins dans l'examen des grandes œuvres de I9 géographie hellénique.
Le principe de la thèse de M. Pais est contestable; il en est de même de l'argumentation générale. Au premier abord, rien de plus clair que cette remarque : a Les Romains connaissaient parfaitement la Gaule, l'ibérie et l'Afrique puisqu'ils les avaient conquises et pacifiées. Strabon ne pouvait croire qu'il leur serait
utile " Quelle confusion! On croirait vraiment qu'il suffit
d'avoir fait la guerre dans un pays pour le connattre d'une manière scientifique. Non pas. Il faut, pour comprendre la géo-
graphie d*uiie région, même avec les ressources dont dispose un générai en campagne, avoir reçu une éducation préalable, être capable et désireux de s'instruire. Ce n'était pas assurément le cas de tous les généraux romains qui avaient conquis l'Europe du Sud-Ouest; la géographie même que contiennent les Commentaires de J. César est de qualité fort médiocre; et pour un César il devait y avoir à la tête des légions beaucoup de Mummius. En notre siècle , où le progrès des sciences géographiques a été si rapide, ne voyons-nous pas revenir à chaque instant des explorateurs qui ont tout vu dans un pays, sauf sa géographie? A la rigueur, le raisonnement de M. Pais serait valable si Strabon avait émis la prétention d'instruire les hommes politiques, en pue de leurs foncùms, de leur métier de gouverneurs de provinces, de généraux, bref d'une manière technique. Mais il suffît de lire les pages dans lesquelles il témoigne son admiration profonde de l'art de gouverner des Romains pour comprendre qu'il ne se fût jamais hasardé à leur faire la leçon en ces matières. Il veut seulement initier les hommes iv tus t^epoxàif^ ceux qui commandent, c'est-à-dire en général l'élite de la société, à une science qui forme l'esprit. Il leur propose de s'adonner à une gymnastique intellectuelle qu'il croit excellente, comme l'histoire. Il n'y a là rien qui ressemble à une prétention exorbitante. Les Romains de la haute société se mettaient volontiers à l'école des Grecs; et les Grecs étaient fort honorés et avides d'attirer de tels disciples. Quel guide admirable que la Géographie de Strabon pour un prince désireux de visiter les provinces, d'en étudier l'aspect général et les souvenirs historiques! Est-il donc bien étonnant de voir un admirateur de Polybe se consacrer à une œuvre de ce genre?
Toutes les preuves que B. Niese a accumulées, dans son étude, pour montrer que les Romains éclairés étaient sûrement au nombre des lecteurs de la Géographie de Strabon, sont excellentes ('^. Mais il ne suit pas de là que Strabon n'ait point essayé
t'^ Hermès, 1878, p. hô.
du même coup d'intéresser les lecteurs grecs. Sa Géographie contient des notions utiles aux uns et aux autres. Il met, sans trop de détails, les Romains au courant des découvertes, des voyages, des mœurs des peuples lointains, mais, se garde bien de vouloir enseigner la nomenclature administrative à ce peuple de soldats et de fonctionnaires émérites. En même temps il évite d'ennuyer les Grecs, artistes et savants, et leur présente, avec un résumé des notions de géographie scientifique, avec une analyse des systèmes d'Ératosthène , d'Hipparque, de Polybe et de Posidonius, un tableau des coutumes de chaque peuple, des descriptions pittoresques des pays et des villes. On peut citer enfin quelques passages de la Géographie où Strabon donne à l'expression de son dessein une forme moins générale. Ne dit-il pas, dans ses prolégomènes, que les chefs d'armée éviteraient de grands malheurs s'ils connaissaient mieux la géographie des pays où ils font campagne? Il cite des exemples, pour mieux faire comprendre sa pensée. Or ces exemples sont à la fois empruntés à l'histoire grecque et à l'histoire romaine ^^\ ce qui prouve que la leçon s'adresse aux lecteurs des deux peuples. Bien plus, il cite des faits tirés de l'histoire des Perses et des Libyens. L'erreur d'Agamemnon qui ravage la côte de Mysie au lieu de celle de Troade, celle des Perses dont la flotte conduite par Salganée se perd dans l'Euripe, des Libyens que le pilote Pélore a trompés, l'adresse d'Ephialtc qui amène la défaite et la mort de Léonidas, rignorance des généraux romains responsables des grands désastres des guerres contre les Germains et les Parlbes : voilà
^'^ Le seul fait de la mention des généraux alarmée dans la calorie des lecteurs que Slrabon prétend intéresser, u^est^il pas la preuve qu'il s'adressait aux Romains 7 11 n'y a que deux moyens d'eipliquer la présence de celte mention. Ou Strabon a voulu composer une œuvre utile en tous temps aux politiques et aux généraux d'armée, sans viser spécialement les contemporains et alors la question soulevée par MM. Pais et Niese n'existe même pas; ou il pense à instruire plus spécialement ses contemporains, et alors le terme chef» d'aitnée indique indubitablement qu'il ne négligeait pas les lecteurs romains. De quels généraux grect pourrait-il être question sous les règnes d^Auguste et de Tibère t
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les traits qu'il croit devoir proposer à la Diéditation des politiques. C'est montrer clairement que ses maximes sont bonnes à méditer en tout pays. On voudra bien remarquer aussi qu'il est question, dans cet intéressant chapitre, de géographie physique au sens le plus large du mot, et point de géographie administrative. Strabon reproche à tous ces chefs d'armée de n'avoir pas suffisamment étudié les détroits, les déQlés, les marécages, les forêts. Cette géographie physique, rien ne l'empêchait d'en proposer la considération aux lecteurs romains comme aux autres : et son livre pouvait contribuer à les instruire^''.
Joignons à ces arguments particuliers quelques raisons tirées de l'histoire littéraire, pour établir, ce qui semble le plus difficile, que Strabon pouvait avoir l'ambition d'être lu par les Romains. On admettra aisément que les Romains instruits du siècle d'Auguste se plaisaient à la lecture des œuvres de Polybe; l'imitation de Tite-Live en est la meilleure preuvç. Or c'est à Polybe que nous devons surtout comparer Strabon, continuateur de ses histoires, et sans doute imitateur de ses œuvres géographiques perdues pour nous. La Géographie de Strabon était même plus capable encore de séduire des lecteurs romains; car elle contenait un grand nombre de renseignements pratiques sur les ressources agricoles^ industrielles, commerciales de chaque région ; et il est banal de dire que les Romains n'étaient pas insensibles à ces considérations.
Enfin nous savons, sinon ce qui plaisait, du moins ce qui aurait plu aux hommes cultivés de l'Italie, en matière de géographie. Cicéron eut quelque temps l'ambition de composer une œuvre géographique. Oii en eiït-i] pris les éléments? Chez Eratosthène, Hipparque, Tyrannion, tous trois Grecs ^^^ Je suppose
(') Straboo, I, i, 17 : ILal touto xaï èv fuxpoTs lUv èiî^év èaltp, oTop ip Tcit xutmiysaioig * éfutvov yàp ép Qmipeiiatté us tlèùt rilv ^Xrip, ôvola xis xal mdmi * Koi alparovtSevaai 3è xa^s èv X^P^ ''^^ eliéroç èali xaà èptSpeikrat xai oètvmu. kXX* dp rots (leydXon èali tuXavyéalepoVf 6atfi tsep xai Ta SBXa fie/{w rà TJy^ iffuctplas xaî là aÇciAfiara [t^] èx jrjs dvetpioLs
^') Cicérou, ad Auic, H, A, 1 el 3 : trElenim yetaypaÇixd quac ^coostilueram.
qu'il y ait. ajouté d'autres notions plus familières, et plus agréables au sens pratique de ses compatriotes. Or Strabon n'a pas fait autre chose. Pourquoi donc les Romains n'auraienl-ils pas daigné lire son œuvre? Remarquons de plus que l'ascendant de la civilisation littéraire et scientifique des Grecs n'avait point diminué dans le courant du siècle d'Auguste. N'est-ce point le cas de rappeler encore les fameux vers?
Graecia capta ferum vicloreni ccpit et artes Intulit agresti Latio.
Parmi ces artes, la géographie, dont les dilTicultés firent reculer Cicéron, n'était-elle pas comprise?
Non , ce n'est point par la géograplûe historique et politique seule , que M. Pals confond à tort avec la géograpliie administrative, que Strabon espérait former l'esprit des hommes politiques év toXs ùxepoxous* 11 avait une plus haute idée de son rôle, un dessein moins étroit. Il nous dit formellement que le politique devra aussi se livrer à l'étude de la géométrie, de l'astronomie et des mathématiques dont la connaissance est le préapibule même de la géographie ^^l 11 n'est pas séduit par cet esprit pratique et mesquin qui animait encore, au siècle d'Auguste, nombre dliommes politiques attachés aux vieilles observances du mos majorwH. La géographie doit, ù son avis, chercher ses inspirations dans la haute science. A cet idéal élevé on reconnaît un disciple de la philosophie grecque et un fervent admirateur de la science des Alexandrins.
Il est superflu de réfuter ici l'argumentation des critiques qui ont insinué que Strabon avait témoigné un certain mépris des sources romaines et même une véritable hostilité contre le peuple romain. Nous étudierons ces hypothèses en examinant
magnum opus est : ita valdo Eratoslliencs, qucm miiii proposueram, a Scrapione el ab Hipparcho reprehenditur : quid centMïs, si Tyrannio acccsseril?»
(') SlraboD, \t ly ih : rà yê iiti tocovtop, i^* 6aov mcU t^ vohux^ tBopaxo- ^ovQtîp ivvaxép. . .
l'emploi qu'a fait Strabon des sources historiques et autres qui étaient à sa disposition. Nous avons voulu seulement établir que son œuvre s'adressait aussi bien aux lecteurs romains qu'aux Grecs et avait une portée générale. En la dédiant aux politiques, il ne répète pas simplement, comme le veut M. Pais, tme vieille maxime d*école ^^\ mais il exprime sa noble con6ance en la valeur de l'instruction géographique. Nous ne pensons pas qu'on puisse rabaisser à une telle banalité le dessein qu'il a pris soin d'exposer longuement au cours de ses prolégomènes ^^^
n. LA DEFINITION PHILOSOPHIQUE QUE STRABON APPLIQUE A LA GÛO-
GRAPHIE PRODVE-T-ELLE QO'IL A STRICTEMENT OB^I À UNE INSPIRATION STOÏCIENNE? CETTE CAUSE SUFFIT-ELLE A EXPLIQUER LE DESSEIN DU