‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 15 sur 31 · GÉOGRAPHE · texte numérisé non relu

GÉOGRAPHE

Si l'on ne peut, faute des preuves suffisantes, expliquer le dessein de Strabon par une sorte de parti pris de s'adresser

^*) Slraboniana, p. loi : trio Icmo pertanlo clic le parole di Strabonc non debbano esser presc troppo aHa lellera , e chc quaiido egli parla dell' utilità deila geograGa vpàt ta ^ohrtttà xaî ràs ^yeyioptxàf vpd^ets ripela una veccliia ma»sima di scuola imparala sui libri, c non dietro Tespcrienza pralica délia vi(a.n

('^ Nous ne voulons pas anticiper ici sur un débat que nous aborderons dans les pages suivantes, ni tirer du caractère de la philosophie de Strabon un argument pour prouver (|u^il pouvait s'adresser h des lecteurs romains. A vrai dire , la philosophie de Strabon n'est pas aussi nette ni aussi originale qu'on s'est plu à la représenter. Mais enfui, s'il se dit stoïcien, il se rattache par Posidonius, à la tradition de philosophie pratique et morale, qui permit à celle doctrine grecque transformée troblenir quelque faveur à Rome dans les rangs de l'aristocralie. Et, à ce tilixî, comme à tant d'autres, son entreprise ne devait-elle pas intéresser \cs hommes cultivés de l'Italie? Pour mieux dire, le rapprochement de la civilisation grecque et de la romaine s'était accentué , en matière de philosophie et de littérature, à la fin de la République et peiidaiit le siècle d'Auguste. Et Strabon prenant soin de signaler l'aflinilé réelle qui existe entre l'œuvre des philosophes et celles des géographes, nous avons une raison do plus de croire que son livre était composé à la fois pour les (îrocs et pour les Romains. A priori, en l'étal des relations gréco-romaines du temps où vivait Strabon, on serait porté à laisser dan» l'obscurité cette question qui n'a pas préoccupé et ne pouvait pas préoccuper le géographe: mais, le débat ayant été soulevé, nous ne devions pas nous dispenser d'y prendre part.

exclasivement aux lecteurs romains ou à ses compatriotes, est-il permis de représenter son œuvre comme Texpression de son stoïcisme? Le caractère général de cette explication a séduit nombre de bons esprits, (^asaubon, le premier, a relevé dans le livre du géographe tous les passages qui attestaient ou semblaient attester le goût prépondérant de Strabon pour les doctrines de l'école stoïcienne : nous avons vu qu'il gourmande avec quelque aigreur le scepticisme de son prédécesseur Xylander peu disposé à découvrir dans un ouvrage si purement géographique les éléments d'une philosophie formelle et dogmatique. Coray, bon connaisseur en littérature grecque, Zeller, dans son admirable Histoire de la Philosophie des Grecs, consentent à ranger Strabon paimi les stoïciens, comme il est juste, mais apportent aux idées systématiques de Casaubon toutes sortes de restrictions inspirées par l'étude de la philosophie ancienne. HasenmûUer, parmi les biographes spéciaux de Strabon, a repris récemment la thèse de Casaubon à l'aide d'arguments chronologiques, ou plutôt pour appuyer son système particulier de chronologie. Mais c'est à M. B. Auerbach qu'il était réservé de traiter dans toute son ampleur ce sujet délicat; il nous suffira donc d'exposer et de critiquer les principaux arguments de son ingénieuse démonstration, sans examiner les travaux beaucoup moins développés et moins rigoureux de ses prédécesseurs (^). Disons tout de suite que ses raisons ne nous ont point convaincu, et qu'il nous semble, après ce savant effort, impossible de faire la preuve du caractère stoïcien de la Géographie de Strabon.

A coup sûr on ne saurait nier que le géographe d'Amasée ait été connu parmi ses contemporains comme philosophe et même comme philosophe stoïcien. C'est une part de sa réputation que nous ont conservée les lexicographes des âges suivants et les rares écrivains originaux qui citent le nom de Strabon. Plutarque l'appelle à (ptX6ao(pos : Etienne de Byzance lui donne

(*) Quid tUfi voluerit Slrabo rerum gwgraphieamm Itbroi componendo ; thesini proponebat Faeultati {îUerarnin Parisien» B. AuerBach. Nanceii, 1887, 99 pages.

formellement la qualité de stoïcien b arankôs. Strabon lui-même nous laisse entendre implicitement qu'il avait fait acte d'adhésion à la doctrine du Portique, puisqu'il revendique Zenon comme chef de son école en disant notre Zénan, à iifiéTepos^^\ Enfin, dans un passage où il critique Posidonius, il semble bien viser les stoïciens par les mots ol liiihepot ^^^ Dans quelles leçons avait-il puisé, je ne dirai pas sa foi stoïcienne dont nous n'avons aucune preuve, du moins le désir de prendre le titre de stoïcien plutôt qu'un autre? Nous l'ignorons. On a constaté déjà que ses maîtres étaient péripatéticiens, sauf Aristodème dont Strabon oublie de nous dire les préférences philosophiques. Les biographes qui ont cru au fervent stoïcisme de notre géographe en sont réduits à supposer qu'Âthénodore, fils de Sandon, cité au seizième livre des TearypaKptxd^ aurait eu le mérite de cette conversion ^^\ Mais n'est-ce pas fausser, ou tout au moins forcer le sens des mots que prêter aux termes lifuv éraïpof le sens de notre maître? Pourtant peu importe l'origine du stoïcisme, de Strabon; l'épithète de Suidas prouve du moins le fait. M. Zel- 1er l'a enregistré, non sans un commentaire qui en atténue beaucoup l'importance ^^\

Le célèbre historien de la philosophie grecque se contente de montrer que Strabon avait beaucoup emprunté aux stoïciens des doctrines qu'il expose. Mais c est précisément ce qu'avait fait Antiochus dont Sextus a dit qu'ail avait introduit le Portique dans l'Académie» : c'est ce qu'avaient fait également tous les éclectiques de cette époque. Quant à l'expression à tifxérepof^ appliquée à Zenon , elle ne prouve pas beaucoup mieux la pureté du stoïcisme de Strabon. Quiconque a lu avec soin les Acadé-

î*^ Strabon, I, ii, 3â, p. /ii et XVI, iv, 27, p. 78Û.

C*i Strabon, II, m, 8.

t^î Strabon, XVI, i?. ai, p. 779 et XIV, ▼, i/i : Hfup éxtûpot.

(*) Zelier, PhUoiophie der Gfiecken, III, p. 687, note 1 : trZar slrnschen Schule

rechnet sich endlich auch Sirabo der bekannte Geograph Als Stoîker verràtb

er sich nicht allein darch Aeuswanuigen wie : 1, 1, 1, p. a (die sloïscbe Définition der Philosophie); 1, 11, 2, p. i5, sondcm cr nenntauch Zeno 6 •^pLérepos,'»

miques se rappelle quAntiochus, représenté par Varron et par LucuUus, parle de Zenon comme d'un successeur de Platon et d'Aristote, qui a changé les mots sans changer les choses.

Avant de chercher dans le stoïcisme une explication complète et absolue du dessein géographique de Strabon, on devrait prendre garde qu'au siècle d'Auguste, et bien avant cette époque , la plupart des écoles philosophiques avaient perdu leurs caractères originaux et distinctifs. Le stoïcisme en particulier s'était profondément modifié. Ne savons-nous pas que Panœtius, le premier de ceux qu'on désigne sous le nom de nouveaux sUndenê, avait déjà modifié les doctrines de l'école, laissé de côté nombre de questions de physique et de logique pour s'attacher à l'œuvre morale de la philosophie? Déjà c'est un stoïcisme bien mitigé et proche de l'éclectisme. Panaetius était admirateur déclaré de Platon, parlait avec estime des philosophes célèbres de l'école académique et de la péripatéticienne ^^\ Le stoïcisme de Posidonius a le même caractère. Gicéron l'atteste en termes formels (^) : dans son commentaire du Timée il s'efforçait de concilier, sinon de confondre, le stoïcisme et la doctrine de Platon. Sénèque nous apprend qu'il comptait la mathématique et tous les arts libéraux comme parties intégrantes de la philosophie.

Enfin, pour la période immédiatement postérieure à Posidonius , ce le développement du stoïcisme est attesté , dit M. Zeller ^^\ par le grand nombre des membres de cette école qui nous sont

(') Gicéron, De divituU,, I, thi, i3 el I, m : trSed a stoicis vel princeps ejuB doctrinae degeneravit Pansetius.T) Cf. Schwegler, Hùt delà philos, des Grecs, 3* édit., p. /109 : ((Aucb die eklektische Richtung des spàtern Stoïkismus tritt in Panœlius zuerst hervor.9>

(^) Gicéron, De dimnaU, I, m : «De dissensionibus quod monet vide ne akuduerit eas aptissima quœque ex diversis scholis eligendo removere ac solvere : certe constat Posidonium ^ etsi in quibusdam antiquiores stoicos magis etiam quam Panse-

tiu8 sequebatur (defendebat enim divinationem) tamen in aliis ab Arislo-

tele atque Platone pependîsse. Anstotelem prsesertim in iis seclabatur quœ disputabat de singulis naturae rébus. t) Cf. Zeller, Philos, der Griecheny II[, p. 355 et suirantes.

(3) Zeller, Phiks. der Griechm, 111, i, p. 585.

cites; mais un petit nombre de ces personnages se sont occupés particulièrement de philosophie; et il n'en est aucun qu'on puisse comparer à Panœtius et à Posidonius pour Timportance scientifique et l'influence. 99 Le même historien montre ensuite par quels procédés ces stoïciens d'une pureté douteuse se mettaient en rapport avec les autres écoles : «cil se formait alors une sorte d'éclectisme comme celui d'Arius Didymus qui se rattachait à l'école stoïcienne, mais se tenait tout aussi près de l'académicien Antiochus. 79 Dès le temps de Boelhus, on distinguait avec soin les nouveaux stoïciens des anciens ^^\

Il résulte de cette évolution que, dans les œuvres mêmes de Posidonius et des stoïciens éclectiques de cette catégorie, les anciens séparaient nettement les livres philosophiques des autres études. Rien n'obligeait à établir désormais un lien précis entre le système philosophique de Posidonius et sa manière d'entendi*e l'histoire ou la géographie. Nous ne voulons pas insinuer que ces penseurs, et Strabon comme eux, n'aient pas eu l'intention et l'illusion de faire œuvre de bons philosophes, voire de bons stoïciens, en consacrant à la géographie une part de leurs études. C'est là un trait permanent, et disons-le, un avantage du génie grec. Mais, les systèmes ayant perdu leur ancienne cohésion, ne formant plus corps de doctrine, n'exercent plus une influence directe sur la méthode de travail des historiens, des littérateurs, des érudits, des géographes; et, puisque toutes les doctrines se sont fondues en un large éclectisme, on ne saurait avoir l'espoir de retrouver la marque exclusive d'une école dans chaque manifestation de l'activité littéraire de cette époque. Suidas ne nous dit-il pas que «cla plupart des livres de Panstins sont philosophiques"; son esprit de système, en supposant qu'il eût vraiment un système déterminé, ne dominait donc point les livres étrangers à la philosophie qu'il lui plaisait de composer. On peut admettre, sur la foi de Cicéron el de Sénèque,

(^^ Arius Didymus, Ap, Eu§tlk,jlfi\ Ev,, XV, 18 : crDiogenes, dum juvenis erat, anliqiiiorcs sloicos sequebatur, deinde ad Boethi (Jacila delatus esl.»

que Posidonius, dont la pureté stoïcienne était supérieure à celle de Panaetius, oubliait ses principes philosophiques quand il se livrait h l'étude de la nature suivant Texemple d'Aristote.

11 faudrait donc, pour attribuer à l'inspiration du stoïcisme l'œuvre géographique de Strabon ^ faire une démonstration spéciale, exceptionnelle, et non se contenter de relever dans son livre des analogies douteuses de doctrine. On devrait, ou bien montrer dans l'histoire générale de la philosophie une recrudescence du stoïcisme au siècle d'Auguste, ce qui est impossible, ou prouver que Strabon, par exception, est un stoïcien moins mitigé que les philosophes de son temps. Mais alors il aurait, à tout propos, exposé ses doctrines, nommé ses véritables maîtres, ses inspirateurs, qui (ous seraient des stoïciens avérés. Son stoïcisme éclaterait partout en ardentes professions de foi. Or ces indices manifestes n'existent pas; et toute la pénétration de M. Auerbach n'a pu les faire sortir de l'ombre géographique. A la rareté et à l'incertitude de ses déclarations philosophiques nous reconnaîtrions volontiers une sorte d'éclectisme, qui n'est plas de la philosophie proprement dite, et que le géographe, par reconnaissance envoies Posidonius ou la mémoire de Posidonias, aura volontiers paré du nom de stoïcisme.

On a quelque peine à admettre les arguments, purement philosophiques ou empruntés à l'histoire de la philosophie, sur lesquels M. Auerbach appuie surtout sa thèse ^'^ Tout d'abord, il n'y a dans le livre de Strabon aucune parole de blâme contre les éc(Jes rivales du stoïcisme, aucun signe d'adhésion enthousiaste à l'adresse des partisans delà doctrine de Zenon; cette neutralité n'étonnera aucun des historiens qui savent combien les anciennes rivalités d'écoles philosophiques s'étaient alors atténuées; la prédominance de l'éclectisme en fait foi. Strabon n'a nulle rancune «de déserteur qui ne pardonne pas 99 contre les péripatéticiens ^^\

^^) De Strabone philosapho ; quid de humanii nbus iêtumt f CÏMpitre j, p. 1 i-âg. Qttid de rebui diviniê tenseril? Chapitre 11, p. hf^t>

(*) &id», p. f 1 : Nec peripaieticis, quia defeceral, ignovit Posidonium

GéoGR\pniE Di Strabon. 8

S'il dit, dans le passage cité par M. Auerbach, que Posidonius s'est livré à la recherche des causes, s'écartant en cela de la doctrine des stoïciens ^ol ifiiihepotn et, se rangeant à la méthode d'Aristote, il se garde bien de le critiquer; il se contente de citer un fait et laisse simplement entendre que le philosophe d'Apamée s'était mis en désaccord avec les anciennes prescriptions de l'école. Notre géographe le blâme si peu, que lui-même cite Arislote avec honneur à plusieurs reprises, et admire, entre autres choses, son explication des champs pierreux de la Crau. N'a-t-il pas inséré dans son ouvrage de fort curieuses dissertations sur les causes du déplacement des lignes de rivages attesté par des dépôts de coquillages? Ne discute-t-il pas avec soin les hypothèses de Slraton le physicien? Donc Strabon n'était pas autorisé à reprocher à Posidonius sa curieuse recherche des causes physiques; et rien ne prouve qu'il l'ait fait. J'ajouterai que, loin de se montrer sévère ou injuste à l'adresse des péripatéticiens, il parle en termes fort honorables, pour l'élève et pour le maître, de Xénarque de Séleucie, péripatéticien dont il avait suivi les leçons, ce 11 se fixa à Rome où il jouit de l'amitié de César Auguste, et y vécut honoré jusque dans sa vieillesse (^l La qualification de éoftip è^fikfryoi qui accompagne le nom de Xénarque semble aussi témoigner de quelque estime.

Strabon n'est pas davantage porté à dénigrer les académiciens ^'^l S'il blâme la mauvaise conduite de Diodore d'Adramytte (cqui se vantait de ses titres de philosophe de l'Académie, d'avocat, et de rhéteur» et jouait dans cette ville un fort vilain rôle, il n'y a rien W que de personnel à Diodore; la philosophie

cnim iiicrepal, Aristoieli niniis inservieDdi reum, causas cognoscendi avidiorem, qiiaruni sloici ^o\ iinéTepotrt ulpote obscnriorum , 8eciiix>s se jaelanl.n Cf. Strabon, II, m, 8, p. lo/i.

(') Strabon, XIV, v, U : j^nadftsvos t^ Kahapot rov ^eSotaloO ^lAiçi

fié^^i yi^peitt iv rifi^ dyàiievotx lifl .

(*) Aiicrbnch, op. cit., p. is : (rAcadeqiicoii notât.» Strabon, XIII, i, 66.

EDUCATION, DOCTHINE, DESSEIN. 115

académicienne n'est pas mise en question. A ce compte, on pourrait conclure aussi aisémonl, d'un autre passage ^^), que le géographe éprouvait quelque sympathie pour les doctrines de l'Académie.

Est-il bien prouvé, comme te veut M. Aucrbach, que Strabon ait persiflé les Pythagoriciens ^^^? Il raconte fort simplement que Zamoixis Jadis esclave do P\ thagore, <c recueillit de la bouche de son mattre certaines notions de la science des astres^ complétées plus tard en Egypte ", puis devint dans la suite l'apôtre philosophique des Gèfes qui, sur son conseil, renoncèrent à toute nourriture animale. De ce que les Gètes considèrent comme un dieu ce prêcheur de basse extraction, Strabon tire-t-il une conséquence désobligeante pour la doctrine de Pythagore? Nullement. Bien au contraire, dans un autre chapitre des Teft»ypa(ptxd^^^ il loue les sages de cette école d avoir attaché tant d'importance à l'enseignement de la musique. Quant à la jalousie qu'il aurait manifestée ailleurs contre les secUs nouvelles, elle s'adresse à des rhéteurs et point à des philosophes ^^^

Les définitions et développements de pure doctrine, si rares dans le livre de Strabon, n'ont pas plus de netteté. Sans doute, nous concédons, avec Zeller, que la définition générale de la philosophie donnée par Strabon, d'ailleurs sans éclaircissement, est bien stoïcienne; mais il reste sous-entendu que le vrai stoïcisme n'existait plus, en tant qu'école séparée, au temps ou il écrivait cette définition. En revanche l'opinion que Strabon professe sur le rôle de la géographie et des géographes n'a rien de particulièrement stoïcien; c'est Topinion d'un homme

('^ StratMHi, XVII, m, 39 : Kapyec^f?^, ovxoç Se r&v i^ kxaêjiitiaf ipialos

('^ Auerbach , op, cit. , p. i a : «Sic et Pythagoreos , liomines sano innocentes , vellical.n

^') Siralx>n, X, m, 9 et lo.

^*) Auerbach, op. cil,, p. is : «maxime seclisnovis invidet.i» El M. Auerbacbcite un pasMf^e (\Ii( , ir, 3) 011 Strabon vise une qnereiie de rhéteurs en prenant soin d'ajouter f|ue cette question no saurait Tintéresser et échappe à sa eompétenro.

qui a médilé sur les devoirs de son métier et qui, non sans une légitime fierté, s'efforce d'envelopper cette opinion d'une formule d'aspect philosophique. M. Auerbach ^^^ semble avoir quelque peu forcé le sens d'une définition du géographe. Strabon parle de

la Cl variété des applications de la géographie, variété qui

implique chez le géographe ce même esprit philosophique accoutumé à méditer sur le grand art de vivre et d'être heureux*. » JN'est-ce pas là, dit son subtil biographe, la définition même du rôle du philosophe par les stoïciens cui vitœ ors et beatitas curœ ait^^T) Or Strabon confondant ainsi ia géographie et la philosophie, il devient évident que son livre géographique est inspiré directement par sa foi stoïcienne. C'est aller beaucoup trop loin, à notre avis, et tirer de cet important passage ce qu'il ne contient pas. Strabon, loin do confondre absolument la géographie et la philosophie, déclare seulement que le philosophe doit prêter l'esprit à l'étude géographique, que le géographe est tenu d'apporter à ses travaux un véritable esprit philosophique; puisqu'il y a parallèle entre les deux sciences, il est bien évident qu'il y a distinction de leurs domaines respectifs.

M. Auerbach est bientôt obligé de reconnaître que la théorie de Strabon sur le rôle de la (puaixrl ne présente aucun point de ressemblance avec la pure doctrine de Zenon. Il avoue que le géographe d'Amasée ne peut pas être considéré comme un stoïcien fidèle à la tradition , mais est un de ces nombreux stoïciens dissidents dont il est question dans les Académiques de Cicéron. Alors pourquoi aurait-il reproché à Posidonius sa tendance aristotélicienne à la recherche des causes? De quel droit? Toutes ces incertitudes de doctrines prouvent jusqu'à Tévidence combien Strabon, stoïcien de nom, était en réalité, proche de l'éclectisme comme la plupart de ses contemporains. Ce n'est

(') Auerbach, op. cit., p. i3 ot ih, Strabon, I, i, i : oj^ S* ailTOùs xai H â^éAtm woixiXri Ttf o^ca, ^ ftèv 'opoç rà moXnixà xai ràç ^yRfiovixàg wpd^ts, H êè mpoi

iifi&7i^Hnv jâv 70V oLÙràp ^oypd^et évèpa, top ^popriiovra rUt 'mtpl t6v

^iov Téxynç xal eCSatiiopiaf»

pas i'éloge qu'il fait des prescriptions de Moise qui saurait être considéré comme une adhésion au stoïcisme ^^^

Doit-on attacher cette importance dogmatique aux développements, j'allais dire aux digressions que Strabon consacre h l'étude de la géographie Homérique? C'est l'avis de M. Auerbach qui pense que l'ardeur philosophique de la secte stoïcienne a seule pu entraîner un si excellent géographe à de pareils horsd'œuvre. Zenon etChrysippe, dit-il, avaient publiéides études sur la question Homérique; beaucoup d'autres stoïciens illustres s'étaient voués à la même cause. L'école tout entière avait entrepris la défense de cette religion populaire que ses chefs considéraient comme le salut de la société humaine. Strabon reprend le même thème sous une forme particulière: «en effet, non seulement il déclare Homère stoïcien , mais il lui donne le titre de wpotyiÂOTixés ^ puisque, fidèle aux maximes de l'école sloï-^ tienne, il appelle ses poèmes un (pêXocré^tifia. v II ajoute que «des écrivains autorisés et illustres avaient attaqué l'arrogance des stoïciens et des Homériques, refusant à Homère les titres de stoïcien, même de philosophe et de géographe. 99 Cette argumentation ^^^ repose sur une erreur initiale. Sans doute Zenon, Chrysippe et d'autres philosophes stoïciens avaient adopté une sorte de dogme de l'infaillibilité d'Homère; ils avaient défendu le grand poète contre ses détracteurs. Mais ils n'avaient pas eu le privilège de cet apostolat : l'admiration d'Homère, de sa poésie

i') Auerbach, p. 58 et 09 : cr Mosis ipsius décréta assumcro gaudet, vel polius Judceorum legum lalorcm pro Porticu vindicare.n Le passage de Strabon vise par M. Auerbach est, semble- (-il , beaucoup moins significatif (XVI, 11, 35); i^aulcur y fait seulement un éloge assez général des prescriptions de Moïse quMl regarde d^ailleurs comme un prôlre égyptien.

('^ Auerbach , p. 1 : nCaverant sloici ne popularem islam religioncm , quam

humanœ societatis fulcimentum judicabant, labefactarcnt fabulas qiiibus

plebis fides adhatrebatT) ; p. 63 : (rStrabo rem Homericam attigit. Homcrum non stoicum modo, sed et ^apayfiATtxàp assoruit; nam opus ejus, scholee suœ ritu, ^tXoaé^fia duxit»; p. 6^ : «rGravissimi enini el illustrissimi auctores stoicorum atque Homericonim arroganliam impugnaverant , Homcrum neque stoicum , neqtie etiam pbiloaophum, nec geographum.T»

et même de sa science, était un sentiment commun à tous les Hellènes, aux penseurs de toutes les sectes et de toutes les écoles. Par suite, les auteurs de chaque système philosophique avaient essayé de conGsquer, au bénéfice de leur influence morale, le prodigieux crédit des chants Homériques; et si Ton avait découvert dans ses chants Torigine du stoïcisme, il avait été tout aussi facile d'y trouver le germe des doctrines rivales. A vrai dire, l'exégèse des œuvres d'Homère et les querelles infinies qu'elle avait entraînées avec elle avaient eu pour théâtres les écoles d'Alexandrie et de Pergame; c'étaient donc querelles de savants, de |)hilologues et de littérateurs , autant et plus que querelles de philosophes. On retrouve dans l'œuvre deStrabon, lecteur d'Ëratosthène, d'Apollodore, d'Hipparque, l'écho de ces débats beaucoup plus que des discussions dogmatiques de l'école stoïcienne. 11 n'y a chez lui aucune trace de cette dernière origine. Au reste Strabon n'a dit, en aucun passage de ses Tsorypa^ixd^ qu'Homère ait été stoïcien, ou, si l'on veut, qu'il ait contribué de loin à la naissance du stoïcisme. S'il appelle les poèmes homériques une (suvre de philosoplùe ÇtXocriÇtifJta^ c'est là, semble-t-il, une remarque de caractère tout général. En donnant à Homère les titres de premier des philosoplies et de premier des géograplêes, il n bien, en revanche, l'intention de lui attribuer deux mérites indépendants et séparés. Encore ne dit-il point formellement qu'Homère soit \e premier des philosophes; il laisse entendre, en passant, que la poésie est une sorte de philosophie antérieure aux philosophes : 'mpmn tis ^iXoono^ia. Je n'oserais pas davantage affirmer que la poésie homérique, ou la géographie homérique, fût attaquée au temps de Strabon plus violemment que jamais par des gravissimi auctores dont parle M. Auerbach. L'histoire littéraire ne nous a rien appris sur cetle recrudescence d'hostilités, elle fait étant peu connu, pour ne pas dire ignoré, comment saurions-nous que ces attaques eussent pour but de détruire la légende du stoïcisme d'Homère , en admettant que la légende existât. En vérité, à défaut d'autres témoignages qu'il eût été bon de

produire, ce n'est pas dans lesTecû-ypa^ixa que nous saisirons l'indice d'un procès aussi peu vraisemblable que délicat et subtil ; pour notre part nous n'y avons rien observé qui ai t pu en donner l'illusion. Enfin Strabon a-t-il exprimé l'opinion de l'école stoïcienne en appréciant les causes et le caractère de la grandeur de Rome? M. Auerbach sait bien qu'il est impossible de prêter au géographe des sentiments de véritable hostilité contre la domination romaine; une telle hypothèse serait en désaccord flagrant avec les faits les mieux connus de l'histoire politique et littéraire. Mais il insinue que, sans être un «sujet hostile et séditieux», Strabon éprouvait quelque jalousie contre les vainqueurs de sa race, qu'il ressentait quelque dépit en voyant s élever l'^lilnéide en face de l'Iliadc^'^. c( Il se réjouit plus d'une fois , dit-il , de montrer que les Romains ne doivent pas tant leurs victoires à leur courage et à leur habileté (|u'à la faiblesse et aux dissensions de leurs ennemis ^'^ 7} Par malheur, le passage invoqué pour prouver l'existence de cette critique malicieuse et jalouse n'est point concluant. Strabon y constate fort simplement que les Romains ont dû faire campagnes sur campagnes pendant deux siècles pour soumettre tous les peuples espagnols. Quand il reproche à Polybe d'avoir raconté que Tib. Gracchus avait pris d'assaut trois cents villes en Espagne, il n'a aucune intention de rabaisser les faits d'armes des Romains; sa critique, empruntée d'ailleurs à Posidonius, ne vise qu'à montrer combien un historien doit respecter la vérité ^^K Ëst--ce faire tort au peuple romain que de louer les plus braves des peuples vaincus par ses armes, comme les Arvernes ^'^^ ? On le croirait difljcilement. En thèse générale,

(^^ Auefliach, p. 71 : (rStrabonem non parvam invidiam Irialiliamque concepi»e suspicamur.T)

(') Und., p. 75 : frRomanos non lam propier 8uam fortîtudinem autpru-

denliam quam propter hostium imbedllitalem et dissennonem significare

non aemel gaudet.» Cf. Strabon, III, iv, 5. C^est la simple énoncialion d*un fait.

^^) Ibid., p. 76 : «rPolybium exagitat. . .n Cf. Strabon, III, iv, i3. On voit clairement qae re passage est en partie empriinlé à Posidonius.

^*> Ibid., p. 77. Cf. Strabon, IV, 11, 3, p. 191.

la doctrine stoïcienne, surtout empruntée à des disciples de Panœtius, à Posidonius dont les amitiés romaines sont -bien connues, ne pouvait inspirer à Strabon ni haine ni jalousie contre la domination romaine. Le stoïcisme est précisément le premier système de l'antiquité qui se soit nettement dégagé des questions de nationalité et ait rejeté la distinction traditionnelle entre Grecs et barbares ou Non-Grecs, dont ni Platon, ni Aristote n'avaient osé faire justice. Strabon s'explique à ce sujet sans le moindre embarras. Enfin comment expliquer une semblable rancune chez le continuateur de Polybe, chez le lecteur assidu et peut-être le disciple de Posidonius , surtout chez l'ami d'^lius Gallus? Un seul argument spécieux a été apporté jusqu'ici en faveur de l'hypothèse d'une certaine hostilité, toute littéraire d'ailleurs de Strabon contre les Romains, c'est la rareté de ses citations d'auteurs latins. M. Pais a vu dans ce fait une preuve de mépris; nous tâcherons de prouver, en étudiant les procédés d'emploi de sources de Strabon, que son abstention s'explique le plus facilement du monde par l'absence d'ouvrages romains analogues à ceux qu'il consultait volontiers. Son patriotisme de Grec asiatique se borne à une habitude très caractéristique de comparer les produits agricoles et industriels de tous les pays avec ceux de l'Asie Mineure ^^^

Ainsi le stoïcisme de Strabon n'est ni très apparent, ni tellement dogmatique qu'il puisse expliquer l'esprit et la méthode des TecaypaKpiKd. Les écrivains qui ont cherché dans les doctrines de cette école philosophique la cause principale d'une si curieuse

(') M. TarJieu a fort joliment mis ce fait en lumière dans une note du livre III, chap* IV S 11 : tr Toutes les fois que Slrabon parle d'un produit de qoalité supérieure dans les pays qu'il décrit, c'est en Asie Mineure, sa patrie, qull cherche le lermo de coo^raison à lui opposer, et cette formule ivtkyuXAoi^ fHfWMuU U ditputer, qui revient toujours en pareil cas, respire en quelque sorte la jalousie et Tamour-propre national; tantôt re sont les laines coraxieunes ou de la Golchide, tantôt les tissus d'écorce de la Gappadoce, tantôt le castoreum du Pont, tantôt \es jambons de Cibyra en Phrygie , qu'il oppose aux produits similaires de la Turdétanie, des environs de Carthagènc et du pays des Ccrrétans.» i*" vol., p. 965 el 966, note 1.

ÉDUCATION, DOCTRINE, DESSEIN. lâi\ ^'

entreprise littéraire n'ont pas manqué de faire remarquer que la Géographie de Strabon était une manière de philosophie, ce qui est vrai. Oui, la tentative du géographe est profondément philosophique, car elle atteste un haut esprit de généralisation. On pourrait appliquer à son œuvre l'expression philosophie de la géographie, comme on applique aux travaux des historiens généralisateurs la qualification de philosophie de f histoire. Mais il est beaucoup plus vrai encore de louer Yéclectisme du livre de Strabon, d'observer qu'il a emprunté à tous les ordres de sciences plus largement que ses prédécesseurs. C'est donc tout le contraire d'un ouvrage inspiré par les doctrines d'une seule école, et cet éclectisme littéraire et scientifique de Strabon donnerait déjà à penser que sa philosophie était l'éclectisme. Nous concéderons aux critiques, que la tournure d'esprit philosophique du célèbre géographe a particulièrement frappés, qu'il assimile la géographie à une sorte de philosophie pratique. A côté des maximes morales que la philosophie proprement dite doit enseigner aux hommes politiques, il faut placer, suivant la doctrine de Strabon, les connaissances les plus capables d'éclairer l'application de ces maximes morales. La philosophie est un code de morale, la géographie un recueil des notions qui guident l'exercice de la vertu abstraite. L'ancienne philosophie comprenait l'un et l'autre domaine : Strabon les distingue, bien que, dans sa pensée, il y ait une certaine confusion entre les termes philosophie et géographie, entre le bon philosophe, le savant géographe et le sage politique. Cette incertitude des délimitations théoriques de chaque rôle est précisément la marque de l'éclectisflUe; les distinctions plus apparentes que réelles sont bien le fait d'an stoïcien qui penche vers l'éclectisme et désapprouve la roideur des premiers maîtres de cette école philosophique. Si l'on pense que l'œuvre du géographe, sollicité entre des études si diverses et obligé d'en maintenir l'harmonieuse cohésion, est toute de tact et de délicatesse, on se félicitera que Strabon ait pu renoncer, comme ses contemporains, aux dogmes absolus du

vieux sloïcisnie; car la géographie est de telle nature, que la prépondérance tro]) vivement accusée d'un des éléments nombreux dont elle se compose lui enlève son intérêt, sa légitimité, sa raison d'être scientifique et littéraire.

m. COMMENT STBABON A-T-IL DKFINl LA GEOGRAPHIE

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