EXPOSA SOMMAIRE DE SON DESSEIN PARTICULIER
Nous venons d'écarter deux catégories d'hypothèses qui nous oifrcnt des explications trop simples et en même temps peu vraisemblables ou insuffisantes du dessein de Strabon. Dégagés" de ces ingénieuses combinaisons, laissons maintenant à l'auteur le soin de nous dire les causes prépondérantes de son entreprise géographique. Son témoignage ne sera pas toujours d'une netteté parfaite; car il a omis de développer bien des considérations qui étaient devenues banales par l'emploi qu'en avaient fait des prédécesseurs dont nous avons perdu les œuvres. Toutefois nous croyons qu'il est possible, sans forcer le sens des textes, de donner un bref exposé des idées qui ont guidé le géographe dans la composition de son livre.
Rappelons avant tout l'intention iporalc et politique qui dicta à Strabon son projet. Il s adresse aux hommes politiques, à ceux qui gouvernent. Grecs ou Romains, car il n'a désigné formellement aucune des deux races qui se partageaient alors l'ascendant moral, il veut intéresser les hommes d'action, sinon à l'exclusion des lettrés, du moins plus particulièrement; sa géographie doit (c exercer une influence directe sur la conduite des chefs d'État. 7) On croirait qu'il a détaché de la philosophie, mère de toutes les sciences et jadis composée de toutes les connaissances humaines, un ordre d'études, un ensemble de recherches plus capable de former les contemporains à l'art de la sagesse et du bon gouvernement des peuples. Ce qui nous frappe dans ces formules que nous avons citées plus haut, c'est un
curieux alliage de s|)ëcuiation scientifique et d'esprit pratique, en un mot de ce que le génie grec avait de plus beau et le génie romain de moins élevé.
Le dessein de Strabon est grand et noblement exprimé. Que Sirabon en soit le premier auteur, ou que d'autres aient prononcé avant lui cet éloge de la science unie à la sagesse , peu nous importe. Rien ne nous autorise à croire , avec M. Puis, que ses déclarations soient empruntées à la phraséologie des écoles de rhéteurs et de philosophes de son temps. Strabon veut mettre en lumière Tinfluence de la terre sur Thomine, fait voir combien l'activité humaine est dépendante des conditions géographiques. D'autres avaient senti avant lui la force de cette vérité et nous ont laissé quelques expressions heureuses, quelques exemples bien choisis, qui ne seraient point déplacés dans l'œuvre d'un géographe. Le livre de Strabon est, h notre connaissance » le premier, le seul où cette relation de l'homme avec la nature soit signalée d'une manière systématique, se traduise par une théorie complète et formelle.
Cette théorie est développée dans les prolégomènes; son dessein y est clairement déterminé. En effet, il prend soin tout d*abord de désigner les sciences dont l'étude est obligatoire pour quiconque veut se livrer avec fruit aux études géographiques. Dès lors, quand nous aurons fixé la part de chaque élément de connaissances mathématiques, physiques, historiques, ethnographiques, etc., qu'il veut introduire dans la géographie, nous saurons quelle définition exacte il s'était créée de la science qu'il aime; nous aurons du même coup l'explication de tous ses jugements, des éloges et des blâmes qu'il adresse à ses prédécesseurs. Bref, nous aurons préparé la classification de ses sources.
Strabon constate que tous les penseurs qui ont mérité avant lui le nom de géographes étaient des philosophes dans la plus large acception du mot. Ce n'est pas qu'il confonde absolument les domaines de la philosophie et de la géographie. Mais il signale deux traits de ressemblance frappante cnlre le métier du
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géographe et celui du philosophe. D'abord « la multiplicité des connaissances, indispensable à qui veut mener à bien une pareille œuvre, est le privilège exclusif de celui qui embrasse dans sa contemplation les choses divines et humaines, c'est-à«dire l'objet même de la philosophie ^^^^ Ainsi la géographie exige, comme la philosophie, sinon la connaissance chimérique de toutes les sciences, du moins l'habitude, devenue une seconde nature, de considérer de haut l'ensemble des choses divines et humaines. Mais si elle cherche partout son bien et est, pour ainsi dire, une étude encyclopédique, son utilité est aussi universelle que son domaine. c( La variété d'applications dont est susceptible la géographie, qui peut servir à la fois aux besoins des peuples et aux intérêts des chefs, et qui tend à nous faire mieux connaître le ciel d'abord, puis toutes les richesses de la terre et des mers, aussi bien les animaux que les plantes, les fruits et les autres productions propres à chaque contrée, cette variété, disons-nous, implique encore dans It géographe ce même esprit philosophique, habitué à méditer suf le grand art de vivre et d'être heureux ^^^. »
Avant d'indiquer, d'après Strabon, quelles étaient ces connaissances multiples dont se composait, à son avis, la géographie, expliquons l'origine de cette comparaison perpétuelle, dans laquelle il se complaît, entre les sciences géographiques et la philosophie. Il nous semble démontré que cette philosophie si souvent nommée dans les premiers chapitres des prolégomènes, si rarement au contraire dans le corps de l'ouvrage, n'est point un stoïcisme rigoureux, un système déterminé; c'est l'éclectisme
(') Strabon , I , i , i : tr^ re 'OoXvfidBita , St* ^ç fxôtriic éftxéaBou rouit rov ipyou ivvaiov, ovx éiXXov tivôç èa1tv, ^ rov rà d-eîa xal rà àvBpdnseia èvt€Xé%ovroç , &pt€p rifp ÇtXoaoÇiiav èvtal'i^ftrip ^atriv. Nous adoptons ici la traduction de M. Tardieii qui nous semble bien conforme au sens général.
• ^*^ Ùf è* a^ijtûf xal ^ ùfÇéXeia motxlXri rtç oiaa , if fiiv tvpos rà moXmxà xed xàs iiysiiovixàf tspd^ets, ii Se rapoç èmali^fÀrfv rœv re ovpavlœv xal Tofy M y fis xaù Q^aXdrlnç K^tûv xai (pvrœv xai xapTtûv xal tûjv oIXXûdv, Saa iSeïv vap* hxdalou èalit rhv aCrov Cvoypd^ei évèpa /6iV/.
auquel aboutit nécessairement Tauteur d*nn livre de caractère encyclopédique. Cette réserve faite, il faut reconnaître, à l'honneur d^.Strabon, que son opinion si haute et si philosophique sur le rôle de la géographie est de tous points conforme à la tradition des savants grecs de Tâge classique. Certes, il était .philosophe, et, en cette qualité , beaucoup mieux préparé qu'un érudit et qu'un compilateur pour tenter la prodigieuse réunion de connaissances diverses, Tencyclopédie vraiment cohérente qu'il sut mener à bien. 11 était géographe et philosophe; mais il est inutile de subordonner sa géographie à sa philosophie. Pourquoi diminuer ainsi quelque chose de très grand?
C'est méconnaître aussi lanalogie qui exista toujours entre les différents rameaux de la science hellénique, si éloignés qu'ils fussent les uns des autres^^^: cachez les Grecs, dit Zeller, les branches scientifiques que nous distinguons aujourd'hui de la jAilosophie ne s'en sont séparées que peu à peu; encore celte séparation n a4-elle jamais été bien complète. La philosophie en Grèce n'est pas seulement le centre vers lequel convergent toutes les recherches scientifiques; elle est encore, à l'origine, le tout qui les renferme en soi. Le sentiment de la forme, qui est propre au Grec, ne lui permet paâ de s'en tenir à cette étude morcelée des choses; en outre ses connaissances sont, au début, si restreintes, qu'elles le retiennent bien moins que nous dans l'étude du particulier. C'est pourquoi son regard se porte, dès l'abord, sur la totalité des choses, et ce n'est que peu à peu que les sciences particulières se détachent de cette science d'ensemble, n On reconnaît chez Strabon ce caractère original du génie grec: il est resté, quoique vivant en un siècle d'érudition outrée, partisan de la méthode de généralisation, de synthèse, qui avait fait la gloire des penseurs de sa race. Si l'on s'en tient aux larges
(') Cf. Zelier, Pkik», der Griechen, l, p. i ai et 139. Zelier compare 1res justement le temps de la philosophie ionienne, qui aspira à la science universelle, avec notre temps, où Kant a été grand philosophe et auteur d*un système de cosmogonie.
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définitions qu'il nous donne, il faut quelque subtilité pour déterminer en quoi la géographie se rapproche de la philosophie, comment elle en diffère. Le contenu est le même, c*esi ii i^cîeDce universelle. Il y a cependant de ce chef une première distinction: c'est que toutes les connaissances auxquelles le philosophe est tenu de prêter une complète attention n'ont plus un même degré d'intérêt pour le géographe. Strabon indique une véritable hiérarchie; ainsi, à ses yeux, la géographie mathématique doit se borner au rôle d'introduction, et Ton ne saurait mettre en doute qu'il ait attribué, en théorie comme en fait, une influence bien autrement considérable aux sciences historiques, à l'ethnographie et à l'archéologie, par exemple. En second lieu il y a, entre la philosophie et la géographie, une différence essentielle qui lient h l'application : la philosophie est une science morale, la géographie une science morale mais surtout politique.
En un mot, la géographie est une application particulière, quoique très vaste, de la science universelle 4}lkî est l'apanage du philosophe; il faut avoir l'esprit philosophique pour se livrer avec fruit aux études dont se compose la géographie, et aussi pour en communiquer le bénéfice aux lecteurs. Mais, si le géographe est tenu de procéder avec un esprit vraiment philosophique, tout philosophe n'est pas nécessairement géographe. Ainsi, dans l'esprit de Strabon, la géographie ne doit pas être une science particulière, mais c'est une aptitude nouvelle et spéciale des philosophes. Il donne d'ailleurs ce titre, à tort ou à raison, aux écrivains les plus divers, à des historiens, à des mathématiciens, à des archéologues.
C'est pour lui un moyen de bien déterminer la série des prédécesseurs qui représentent à ses yeux la vraie tradition géographique. Cette tradition, qu'il aime avec une ardeur poussée parfois jusqu'à l'injustice, il l'établit pour son compte d'une manière fort originale. Ce n*est pas dans l'étude exclusive des écrivains qui ont porté le (ilre de géographes qu'il en cherche le principe. lia d'abord posé une définition idéale de la géographie,
ÉDUCATION, DOGTUINE. DESSEIN. 127
pois, alors seulement, classé parmi les géographes ou rejeté de leurs rangs les penseurs qu'il passe en revue à la lumière de sa définitifllt préalable. De là une rigueur inflexible dans les jugements i|iiil applique à ses prédécesseurs, une certaine allure dogmatique dans ses appréciations; on sent, par exemple, qo'Hérodote a été exclu du nombre des géographes en vertu d'un raisonnement sur sa manière de comprendre idéalement l'histoire^^) et la géographie, leurs devoirs, leurs relations, et nullement à la suite d'une patiente et minutieuse considération de ses œuvres. Strabon a longuement médité pour fixer philosophiquement la théorie de son métier; une fois maître de ce qu'il croyait être un principe vrai et applicable à toutes les époques, il choisit ses sources «vec une logique afbsolue, sans se laisser aller au moindre écart en faveur des personnages illustres. Il n'a pas été aussi heureux, ou, pour mieux dire, aussi fidèle a sa doclrine abstraite dans l'exécution de son œuvre que dans la recherche de ses sources; c'est une contradiction dont l'histoire littéraire nou» présente de nombreux exemples, et que nous ferons ressortir plus loin. Déterminons ici le contenu de la science qu'il a essayé de définir, sa composition idéale d'après la doctrine de Strabon; nous comprendrons alors son dessein en principe, ce qui importe beaucoup pour l'œuvre d'un écrivain que préoccupe si vivement la légitimité philosophique de son entreprise.
Plus d'un critique a remarqué iléjà que Strabon fait très restreinte la part des sciences mathématiques, physiques et naturelles, très large au contraire celle des sciences historiques et
(*) Je dit Vhiêtoire et la géographie parce que Strabon , qui a d'ailleors fort peu parlé des devoirs de rbistorien, déclare cependant Thistoire utile aux politiques, comme la géographie. Il y a pour lui. entre ces deux ordres de connaissances une analogie de rôle. «Le prient traité, dit-il, doit s'adresser à tout le monde, aux simples particuliers en même temps qu'aux politiques , comme notre précédente composition historique.» I, i, 99. A ses youi, Hérodote n'est pas moins coupable d'avoir mal compris les devoirs de Thistorien que d'avoir rompu nvec la traditibrf scientifiqup des géographes ioniens.
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morales. On a même recherché dans cette observation , qui est juste (l'une manière générale, le principe d'un blâme à l'adresse du géographe. C'est méconnaître son dessein. Strabon % l'ambition d'instruire les hommes politiques; son œuvre n'ati point, comme celles d'Eratosthène et d'Hipparque, une tentative purement scientifique de redressement, de correction de la carte du monde. Il répète à satiété que les travaux de ces grands hommes auxquels il emprunte, sans scrupule et sans dissimulation, le cadre de son tableau géographique, sont définitifs dans l'ensemble et appellent seulement quelques retouches de détail. Nous verrons qu'il a tort, néanmoins, de ne pas admettre leurs définitions de la géographie, qui sont moins larges que la sienne, mais légitimes en somme. Du moins ne Imi reprochons pas de tout combiner dans son livre en vue de plaire et d'être utile aux hommes politiques. Ne nous étonnons pas que le rôle de la géographie mathématique lui paraisse secondaire; en le restreignant , il n'entend pas réformer la géographie en général , mais l'adapter à son dessein particulier, cdl serait plaisant, dit-il, que le géographe, après avoir, dans son désir de mieux décrire la partie habitée de la terre, osé toucher aux choses célestes, après s'en être servi dans ses démonstrations, dédaignât de rechercher quelles peuvent être l'étendue et la constitution de la sphère terrestre elle-même dont la terre habitée n'est qu'une partie, quelle place elle occupe dans l'univers, si elle n'est habitée que dans une seule de ses parties, celle que nous occupons, ou si elle l'est dans d'autres encore, et dans ce cas, combien on en compte, quelles peuvent être aussi l'étendue et la nature de sa portion inhabitée, et finalement la raison d'un tel abandon ^^l» Toucher aux choses célestes, s'intéresser à l'astronomie et aux questions cosmographiques les plus élevées, lui parait donc être un excès d'audace et une peine superflue, mais seule-
t^) Strabon , I , i , 1 5 : Oo/yrroi yàp yeXoïov, el riip oixcuiUrniv yXt/éfttPoç aafôk é^tuseîp tSh \ikv oCpapieop MXfiV^fSP df^ffdai xat ^^aaaSat 9pès ri^p Ji- SaffxaXiap
ment pour les hommes politiques. Encore Strabon veut-il (|ue ses lecteurs soient capables de comprendre quelques principes de géom4^|ie, d'astronomie et de physique. Il le déclare très nettementitidl ne faudrait pas, cependant, que celui qui prétendra lire ce traité fût assez novice et assez nonchalant pour n'avoir jamais jeté les yeux sur une sphère, ni regardé les cercles qui y sont tracés parallèlement, perpendiculairement ou obliquement les uns aux autres, et la position respective des tropiques. . . Car il suffit que l'on comprenne à peu près bien ces premiers éléments de la science ... et, en général, tout ce qui sert d'introduction aux mathématiques proprement dites pour être en mesure de suivre ce que nous exposons ici^^^^ Si nous parcourons la Gé(^aphie de Strabon pour apprécier, par son exemple, rétendue des notions de géographie mathématique qu il recommande à ses lecteurs préférés, nous constatons qu'il n'exigeait pM beaucoup. Ainsi il ne discute pas, sauf en quelques détails, la division du globe terrestre en cinq zones qui faisait loi chez ses contemporains. Il reconnaît, avec Hipparque, que le fondement de toute bonne étude de géographie est la détermination des longitudes et des latitudes par des observations astronomiques, et demande que ses lecteurs soient familiarisés en particulier avec le tracé des xX/fiara ou lignes de latitude si importantes pour la construction des cartes. Mais ce sont là pour lui autant de questions préalables; jamais il ne se laisse entraîner, malgré son humeur batailleuse, à contester les principes posés par ses illustres prédécesseurs de l'école d'Alexandrie. 11 ne lui semble pas possible, vu le caractère spécial de son ouvrage, qui doit être avant tout politique, d'approfondir toutes ces questions:
^^) StraboD, I, i, ai : "Svvï Se èi éroifiov êeJ Àa^eiv évta, xai raûd* 6aa t^ «oAiTix^ xoi T^ ^pamXdmf ;^pifffifut . oiks yàp oôitù èei dyvotJv 7à trepî ràp oC-
pavèp xai v^p Q4atv vif s yHt nal yàp roiho roû ^tXoeofoumoç fiovov , rf êè
^oXtuKqi aj(pX9it oô Tooaûjns lUreffliv, ^j ou» iei . oC fiifv oCè* oôrofs vvâp)(^9tv éwXoth ètl j6p èvTwyj^dpovia Tff ypoL^ TaUrîjf koI àpyév, éale fitiiè a^îpav îètXv, paiiè xvxXovf iv «n^r^y tov^ \ikv vapaAAifAov;, to^t è* opOiovt tspàç toutov^ > roOf èè Xo^oCs
GiooiAPDiB Di Strabon. q
(cnous nous contenterons, dit-il, dans ses prolégomènes, deiposer ce qui peut être à la portée de Thomme mêlé à la vie politique ^*^ n La doctrine que professe Strabon suf-Je rôle des données cosmographiques dans le domaine de la géographie n'est-elle pas, encore de nos jours, celle des maîtres les plus autorisés; et, s'il est difficile d'en constater la sagesse en principe, à plus forte raison est-on obligé de convenir qu'il n'y avait point d'autre méthode à suivre pour intéresser et instruire les hommes politiques.
Cette réserve presque obligatoire ne doit donc être considérée que comme un mérite modeste; encore Strabon croyait-il être l'auteur, sinon d'une réforme , du moins d'une adaptation ingénieuse de la science géographique à son destein spécial, puisqu'il reproche malicieusement à Ératosthène de s'être montré mathématicim m géographie et géographe en mathématique^''^ Un trait beaucoup plus original de son entreprise est l'emploi large et habile qu'il a fait de la géographie physique, de l'étude des montagnes, des fleuves, des plantes et des animaux. Strabon ne prend point la peine de déclarer théoriquement combien ces données sont utiles, indispensables; elles sont, à ses yeux, partie intégrante de la géographie. A coup sûr il nomme, à côt^ de la mathématique, de l'histoire et de la mythologie, la physique comme un des éléments spéculatifs ou théoriques de la science géographique (^l Mais le mot (pucrixtl ne désigne nullement dans son ouvrage cet ensemble de renseignements orographiques, hydrographiques, climatologiques et antres qui, bien groupés, donnent vraiment la vie à la description d'une contrée : Strabon semble surtout désigner ainsi deux ou trois grands principes dont l'étude relève en réalité des sciences mathématiques, de la
(*) Strabon, I , i, \k : i^* Saov xoi t^ ooAitix^ moL^tutoXmAéip iuvtmh. . .
(^) Nous appréderons plus loin, dans Tétude des sources, la portée eiade de ce reproche.
(^) Strabon, I, i, 19 : E^^ei iértva xaâ Q-etûpiap ot? (pw&Xnp il vpayftarekiL, Hv fièv itxyixi^p Te xal iia9nita'rtxiip xat ^mx^p, ri^p iè èp h/lopU^ xcd ^Mott xetfUptfP, oCèèv oZai 'Btpof rat 'mpd^tiç.
cosmographie; ce terme est appliqué par exemple à la démonstratioa de la sphéricité de la terre et de ses mouvements dans iespacji; il est à peu près synonyme de mécanique cileste^^K S'il n'en était ainsi, on ne comprendrait pas que notre géographe considérât, en théorie, la physique comme une simple préparation, comme un préambule au même titre que les mathématiques, l'astronomie et la mythologie, tandis qu'en pratique il fait de la géographie physique un usage fréquent et souvent fort ingénieux.
Il veut donc que le géographe se consacre à la description des phénomènes physiques; mais ce souhait est sous-entendu, puisque Strabon, pas plus que ses prédécesseurs, n'avait fait l'effort d'abstraction qui est nécessaire pour distinguer les éléments divers de la géographie descriptive. L'étude des montagnes, des fleuves, des volcans, de la flore, de la faune d'une contrée lui semblait obligatoire et essentielle au même degré que celle des peuples de cette contrée; c'était le cœur même de la géographie. Pour lui, comme pour les géographes qui ont précédé notre siècle et n'ont pu pressentir le râle de la physique du globe dans la rénovaUon des sciences géographiques, il s'agissait de décrire avec méthode et exactitude tice que l'on voit à la surface du globe i». Toute spéculation sur le mouvement et la forme de la terre, sur sa mesure, sa division en zones, la détermination des longitudes et des lalitudes au moyen de calculs astronomiques, relevait c^dcs sciences auxiliaires». Rien n'est plus naturel, plus conforme aux habitudes de logique extérieure et sensible de Tesprit humain; aujourd'hui même, et d'instinct, tout bomme cultivé qui n'a point médité sur la composition de la science géographique, s'arrête mentalement à la définition de Strabon et s'en tient volontiers à cette vue superficielle du jeu des forces de la nature. C'est une habitude qui s'impose presque k la manière d'un axiome.
(*) CeUe déGniiion ressort bien nettemenl de la lecture des paragraphes 1 9 et so da chapitre i, au livre I.
En fait Strabon a manifeste, nous le verrons, une vive et heureuse curiosité pour l'étude des phénomènes physiques les plus saillants. N'a-t-il pas examiné avec soin la théorie par laquelle Eratosthène expliquait les changements survenus à la surface du globe dans la répartition des continents et des mers^^^î Son analyse critique d'une autre théorie du philosophe-physicien Straton , qui expliquait la formation des détroits de Gadès et du Bosphore par des ruptures d'anciens isthmes, a mérité tes éloges de Sir C. Lyell, dans les Principksofgeoh^, Ce sont des digressions curieuses qui attestent que Strabon n'avait aucune répugnance pour cette recherche des causes essentiellement aristotélique que condamnaient en théorie les stoïciens. Enfin toutes ses descriptions régionales renferment généralement au début un aperçu de géographie physique ^^\
Tels sont les éléments scientifiques de la géographie idéale que Strabon s'efforce de définir dans ses prolégomènes : il en limite le rôle avec autant de rigueur qu'on pouvait en attendre en un siècle oh l'érudition littéraire et historique brillait d'un plus vif éclat que la science pure. S'adressant à des hommes politiques, il est amené à recommander avec beaucoup moins de discrétion l'emploi de l'histoire, des souvenirs archéologiques et littéraires. Strabon ne nous a laissé aucune maxime précise qui permette de définir la relation dogmatique qu'il établissait entre
t» Strabon, ï, m, 5.
(') Il est une autre raison, plus délicate à saisir, de la réserve dont Strabon fait preuve, dans ses prolégomènes, à Tendroit des êciencu pkynqum et naiureUet, En réalité les questions de climat et de végétation n^ont point , à ses yeux , théoriquement du moins, TimportiincG que nous leur prétons aujourd'hui avec beaucoup de raison dans le domaine géographique; car il croit à la rigoureuse coîncideace des zones de climat mathématique avec les région» de climat réel et admet qu*â égale latitude les phénomènes de météorologie sont identiques. Cette croyance en entraine une autre; comme- le climat, la végétation, qui en est une conséquence immédiate, lui parait dépendre strictement de la latitude. Nous donnerons plu^ loin Texposé de cette curieuse doctrine de Strabon, qui, jusqu'ici, n'a pas été mise en lumière; une fois ces principes admis, notre géographe faisait logiquement rentrer dans Tordre des sciences mathématiques plusieurs séries de phénomènes qui sont du ressort des sciences physiques et naturelles.
rhistoire et ia géographie. A coup sAr il distinguait slriclement les deux études , puisqu'il déclare que l'une et l'autre sont utiles et nécessaires au progrès de la philosophie morale et politique, puisqu'il prend la peine de remarquer que les lecteurs de ses Urlopaià ùnofÂPrfiiara sont, comme ceux de la Géographie, les «horalties politiques i». On n'impose pas deux fois le même exercice à la même catégorie de lecteurs avec cette confiance si chaude dont le livre de Strabon offre partout l'expression ; moins encore on ose qualifier d'œuvre colossale une simple réédition, même remaniée. Il n'en reste pas moins vrai que, sous une forme toute nouvelle, avec un cortège de connaissances multiples et diverses, l'histoire est l'élément principal de la géographie strabonienne ; quiconque a lu, médité Polybe et Strabon reste vivement frappé d'une certaine ressemblance morale, profonde beaucoup plus que formelle, de l'histoire du maître avec la géographie du fervent admirateur. Seulement il existe entre les deux genres, entre les deux œuvres beaucoup plutôt qu'entre les deux hommes, une différence essentielle. L'histoire localisée, expliquée par l'aspect et la nature physique des contrées les plus homogènes, moins dramatique et mieux mise en scène, parlant aux yeux et à l'imagination plus souvent qu'à la raison, cessant de chercher sa morale dans l'étude du jeu des passions humaines, mais la trouvant plus nette et plus fatale dans l'examen du lien qui unit la terre à l'homme, voilà la géographie de Strabon; c'est encore de l'histoire, mais de l'histoire répartie entre les peuples ou groupes de peuples, entre les races, dans Tespace plutôt que dans le temps. Nous ne serions pas étonné que Strabon eût été amené à modifier dans sa seconde œuvre un grand nombre des explications morales et politiques de la première, car si l'historien incline à instruire les politiques par l'exemple de l'habileté ou de la maladresse, de la faiblesse ou de la vertu de leurs devanciers, le géographe est entraîné par son métier même à grandir rinfluencc des fatalités naturelles qui mènent les peuples, à diminuer d'autant le rôle de l'initia-
iU PREMIERE PARTIE.
tîve humaine. Sirabon admire ia politique romaine, sans méconnaître les avantages de la situation de Titalie : les pages de son ceuvre que l'on a le plus souvent citées sont presque toutes d'excellents modèles de géographie historique ^^\ L'écueil en cette matière est la tentation de se laisser aller au récit pur et simple de l'histoire d'un peuple, d'une contrée, d'une ville; et an géographe instruit, comme Strabon , plus profondément dans les sciences historiques que dans les sciences mathématiques, physiques et naturelles, sollicité d'ailleurs par le goût d'archéologie, de mythologie et d'érudition de ses contemporain», en6n désireux de s'assurer la sympathie des hommes politiques, ses lecteurs de prédilection, était plus que tout autre exposé au danger. Nous verrons quand et comment il lui est arrivé d'y succomber. En matière de «géographie politique» la doctrine de Strabon est mieux arrêtée et plus nettement idkifiiïie. Il n'est pas besoin, pour en exposer les principes généraux, d'avoir recours à des artifices de nomenclature contemporaine. Son dessein est exprimé avec une rigueur que plus d'un géographe pourrait envier aujourd'hui. Nous avons eu déjà l'occasion de faire justice de l'hypothèse de M. Ettore Pais qui admet, a priori, sans discussion, qu'il y a identité, dans l'esprit de Strabon, entre les termes «géographie politique?) et «géographie administrative». Il nous a été facile de démontrer que le cadre de ses descriptions n'est point la division administrative de l'empire romain, mais qu'il tient compte surtout des grandes régions naturelles dont la permanence s'est affirmée malgré les vicissitudes de l'histoire ^^K Un mattre dont nous avons déjà invoqué l'opinion, M. Guigoiaut, a montré comment Strabon avait su concilier la géographie po-
(*) Sirabon ( I , i , 1 9 ) semble même donner à son étude le nom d*kût9ire géographique, qnî répondrait bien à la définition que nous avons essayé d^établirid : «rayr/, xal litfbrtf «ai t^ Çi>ofia9oi)lyTi, rff^ ytàaypa^nîit l&lopiat mpoonxoéans. Mais ce passage rapporte une opinion d'Hipparque et peut n*étre qu^une phnae transcrite et empruntée au célèbre astronome; il est vrai que Strabon approuve Tavis de son prédécesseur et le reprend pour son compte dans les prolégomènes.
(') Diicoun d*0Hvertur9y déjà cité, p. 1 1.
lilique avec la géographie physique par d'iogénieuses méthodes, comment elles se touchent et se pénètrent dans son œuvre sans se confondre, en quelle juste mesure il a réussi à les allier. «Déjà Strabon nous trace la règle à suivre, dit-il, et, prévoyant en qudk{ue sorte la statistique créée depuis moins d'un siècle, noii8%et en garde contre l'abus qu'on en pourrait faire et qu'on en a fait plus d'une fois en géographie. 7> Rien de plus frappant, en effet, que la déclaration de principes du géographe d'Amasëe. c( Le géographe doit marquer les circonscriptions physiques des pays et les divisions naturelles des peuples; il doit indiquer, en les décrivant, tout ce qui peut être digne de méflM>ire : quant k ces distributions politiques que les chefs des nations ^ablissent, selon les circonstances, il suffit qu'on en parle sommairement, laissant à d autres l'exactitude des détails.(^) v Bien entendu il n'y a P^^MM^^^ ^ passage de Strabon l'exposé d'une règle absolue. Su iSMimpossible aujourd'hui même, après les merveilleux progrès de toutes les sciences qui composent la géographie physique, de bannir complètement de la géographie les divisions et la nomenclature fondées sur les limites politiques
(*) Strabon , IV, i , i : Ôaa ftèv oZv ^atxSk itéptàlm êtt ^éyttv ràv Ttorypd^v iuù Saa Sputôs, xal &tav ^ xtù iiin^firif é&tt, 6aa S* oî •ftyefjiàptt 'upàf tous xcupoùt woXnmf6pLt90i itarMonm ^nmtXùHfdpHéï xàp ip xe^aXoti^ rts dnij, roS S* dxp^oSs
Cf. auan Strabon, XU, iv, 6. Strabon parle de la Bilhynie qui, soumise à différentes dominations, a été souvent divisée et subdivisée artificiellement au gré de MB HMltret. Mais, dit-il, il est de ces divisions «rqui subsistent aujourd'hui encore et mérilent, pour cette raison, que nous y insistions davantage, au lieu de nous étendre démesurément sur les divisions plus anciennes, lesquelles n'offrent plus qu'on intérêt archéologique.» Tel est le sens adopté par M. Tardieu, et, croyonsnous, ie seul acceptable pour ce passage qui nous est parvenu en asset mauvais état. M aller supplée de même : irépov upàt ^uptayLoy rUt x^P'^^ ^ fAôAAov Çpovxiaat ètJxà vQp [M Mi] Xiyovrat, rif èè dpxouoXoyUf, fierp/^M 'apoaé)(oprat.
Quelle que soit la forme des corrections à adopter, on constate que Strabon eoosent à tenir compte des divisions administratives actuelles qui présentent un • certain caractère de permanence, mais que Thistoire des modifications territoriales des périodes très anciennes Tintéresse peu; à ses yeux ce n'est que de rarchéologie. Nous voTons plus loin qu'il conseille pourtant au géographe dé foire usage de cette science, à l'occasion, e| «an» eues*.
des Etat<i pour y substituer la nomenclature et les divisions naturelles, à plus forte raison Strabon devait-il hésiter à ne tenir aucun compte des «distributions politiques établies par les chefs des nations''. Pour mieux dire, il y avait et il devait y avoir dans son parti pris dogmatique une forte dose d'illusion; bien des circonscriptions territoriales, qui étaient en réalité le iftultat pur et simple de la volonté des politiques, lui parurent l'expression d'une influence décisive des causes naturelles, physiques, sur la marche des événements humains. Il faut, pour déterminer parfois (on ne saurait avoir la prétention de le faire toujours) la part des fatalités géographiques et celle de l'initiative humaine dans l'histoire d'une région , une connaissance aussi complète que délicate de tous les phénomènes physiques qui façonnent le caractère des peuples; alors feulement on peut risquer de proposer quelques explications fdÉ larges et toutefois sommaires des événements les plus saffliPts de la vie des nations et des races. Au temps de Strabon, les hommes cultivés étaient amenés par le hasard de leurs études et la tournure de leurs esprits à tout expliquer, soit par une doctrine fataliste à outrance, soit par une affirmation absolue de la liberté humaine sollicitée en vain par les causes naturelles; ce que l'on savait de géographie physique, et la manière dont on le savait, devait donner, comme il arrive toujours, la tentation des explications simples. Quand on a étudié le caractère de la plupart des divisions adoptées par Strabon, soit pour l'ensemble de son œuvre, soit dans la description particulière de chaque pays, on est vite convaincu qu'il a souvent conclu, sans étude approfondie, de la permanence d'une division territoriale pendant quelques siècles à l'origine profondément physique et naturelle de cette division. Très souvent, par exemple, il lui arrive de désigner une région qu'il croit naturelle et persistante, par un nom de peuple, sans parler le moins du monde de limites même approximatives , sans même esquisser, d'ensemble , une description physique. Tel est le cas pour sa description de l'Inde qui est presque purement
ethnographique. H est clair que le principe dont Strahon réclame l'application n'a pour lui, quelle qu'ait été sa clairvoyance on son illusion sur l'état de la géographie physique chez ses contemporains, que la valeur d'un voeu. La doctrine est belle et noble; l'application, si difficile en tout temps, ne pouvait alors être que médilkre. Mais nous voulons seulement ici mettre en évidence son dessein.
Strahon écarte aussi résolument l'abus de la nomenclature cborographique que l'emploi exagéré des divisions de caractère administratif. A cet égard ses idées sont beaucoup plus nettement exprimées. S'il se flatte d'aimer l'exactitude de la nomenclature, s'il veut qu'une oeuvre de géographie, même générale, soit préparée dans le détail, il interdit au géographe de se perdre dans les minutieux travai|i[ de la chorégraphie. On sait que la question des rapports de jk^^éographie proprement dite avec la chorégraphie est une d^filHes qui passionnèrent le plus vivement dans l'antiquité les hommes du métier; leur discussion est résumée de main de maitre dans les prolégomènes de Ptolémée. Or Strahon indique déjà une ligne de démarcation fort précise entre les deux genres de travaux : et sa doclrine n'est pas seulement intéressante comme le résultat des méditations d'un homme intelligent, mais aussi comme un indice de contraste entre la méthode géographique des Grecs et celle des Romains. Pour lui l'œuvre du géographe doit présenter avant tout le caractère d'une haute et philosophique généralisation; aux chorégraphes est réservée la tâche de réunir en des recueils complets la nomenclature d'une ou de plusieurs régions. ((Telle chorégraphie convient mieux aux Indiens 79, dit-il, ((telle autre aux Ethiopiens, telle autre encore aux Grecs et aux Romains. Quel intérêt, en effet, pourrait avoir le géographe indien à décrire la Béotie comme le fait Homère (^^î" Voilà une distinction nettement établie entre les devoirs du géographe et ceux du choro-
(*) Straboo ,I,i, 16:... oùx à» tiri Q-ctufioalép, oiii* tl éXko$ \U» ivêoU «rpoa-
graphe. Un livre géographique doit présenter avant tout une description satisfaisante de Fenserabie du monde habité; à cette étude générale le géographe pourra joindre la chorographie des régions les plus voisines de sa patrie et celle de sa patrie. Strabon complète sa pensée dans le précieux passage que nous venons de citer. Si la chorographie de la Grèce n'a pas grand fttérét pour le géographe indien, «pour nous, bien au contraire, cela est fort important. En revanche une description aussi minutieuse de rinde ne présenterait pour nous aucun intérêt; Futilité n y serait point, l'utilité qui est proprement la juste et la vraie mesure dans ce genre d'études ^^l» Strabon, avec une infatigable logique, en revient toujours à son dessein; il ne recherche que ce qui peut être utile à l'éducation de l'homme politique. Il autorise donc et recommande l'emploi cKune chorographie quelque peu détaillée dans la description diM&ontrées que ses lecteurs seront appelés à administrer oit à vâlter le plus souvent. Mais il ne considère pas ce procédé comme une obUgation stricte du géographe; son exemple seul suffirait à nous en convaincre, car ce n'est pas sans doute faute de renseignements ou de savoir qu'il s'est dispensé de nommer, soit en Grèce, soit en Asie Mineure, soit en Italie, un assez grand nombre de petites villes. Il entend seulement insinuer que le géographe soucieux de bien composer son œuvre fera bien de ne point accumuler des détails
vpoinUxot t^ trap* ipèoU yttûypé.^ nai ta nvtà Boiftrrot^^ otfr» ^péie^p, ùt OfHh pot. . •
(') Strabon , 1 , i , 1 6 : i^fuv iè vpotn^xst * rà èi tsap' iv^oUoUx^xûà là. koÔ* ittsLafla oCxiit . oCèi yàp ii XP*^^ iitdytTcu * {téxpov ^ a^n? {kéXtala. tHç tota^ms iyuftipiaç. Ces deux passages ont une autre importance ; ils nous semblent contenir une preuve aases nette à la fois contre la thèse de M. Pais et contre celle de M. Nieae. Les mots i^fAÎv èk 'mpofT^xtt s^appliquent à une description de la Béotie, et se trouvent dans une phrase où Strabon dit clairement que la même chorographie pourrait convenir aux Grecs et aux Romains, tandis qu*il existe des chorograpbies spéciales pour les Indiens et pour les Éthiopiens. En rapprochant les termes dUAo^ ii ÉÀAnai X9.1 tù)iutiotç (et non éiXXot) et i^fiiv èè ttpoaT^xei, on conclut sans peine que Strabon avait ie dessein de s'adresser en même temps aux lecteurs grecs et aux romains.
inutiles dans les descriptions de pays lointains et mal connus. La géographie ne doit se perdre ni dans les hardies spéculations des mathéofediciens , ni dans les récits à peine dignes de foi de voyageurs aventureux.
Même dans ses descriptionsde pays assez bien connus, Strabon n'hésite pas à sacrifier une nomenclature de peuplades qui sonne mal à son oreille délicate. Parlant des montagnards de la Lusitanie, il déclare sans scrupule qu'il en pourrait sans peine allonger la liste; «mais je n'en ai pas le courage », ajoute-t-il dans un véritable accès de mauvaise humeur et de lassitude, «et j'avoue reculer devant une aussi ennuyeuse transcription. Je ne m'imagine pas, au reste, que personne soit charmé d'entendre des noms comme ceux des Plentaures, des Bardyètes, des Allô* briges et d'autres qui sonnent moins bien encore et sont moins connus ^^\ v Ainsi il se contente d'une excuse euphonique pour supprimer une nomenclature qui lui parait peu intéressante et inutile : encore est-il question de Tlbérie, l'un des pays qu'il a le mieux étudiés et décrits. S'il rencontre dans des régions plus lointaines, en Arabie par exemple, une nomenclature qui le choque pour la même raison, il demande au lecteur pardon d'en citer même un seul mot : « Si j'ai nommé les Dèbes , c'est par exception; en règle générale, j'omets les noms de tribus qui se présentent ici. On les connaît si peu ! Et de plus leur forme bizarre en rend la prononciation et la transcription également malaisées pour nous ^^^ . y> Groskurd a rigoureusement condamné ce procédé qu'il déclare <t aussi contraire à la philosophie qu'à la géographie» : «cela a fait grand tort, 9? ajoute-t-il, «à l'ampleur de ses informations, l'a poussé à omettre nombre de pays importants pour une description géographique, et nous a même
^') Strabon, III, ni, 7 : ùxpê 3è toUèvôyuaat m\tové\tw, (ptùywf rh Met tUs
ypaP9f, c/ ftif TtPt mpès Hèoplfs ic^tv dxoéttp xai éXXoL x^9^ *^ àain\i6-
repa taùiwf ov6\una,
(*) Sirabon, XVI, iv, 18. Nous traduisons diaprés le texte proposé par M. Cobet pour ce passage. Le mène sens est d^aillenrs adopté par M. Tardien.
complètement privés de bien des renseignements précieux : c'est à ce souci qu'il faut attribuer en grande partie I9 brièveté et rinsuflisance de son œuvre à certains égards, n Iflirois qu*en jugeant aussi sévèrement deux déclarations de Strabon , qui ne sont peut-être que des boutades, on prend pour des raisons dogmatiques ce qui est simple prétexte. Notre géographe, ennemi des abus de la nomenclature, pourrait bien avoir persifflé, dans ces passages, quelque malencontreux chorographe dont les énumérations l'auront ennuyé. Groskurd oublie, comme tant d'autres critiques, le dessein de Strabon. Que l'absence de certains renseignements soit regrettable et nous gène, je l'admets sans peine. Mais on ne saurait reprocher à Strabon d'avoir été fidèle à sa doctrine et d'avoir eu plus de goût pour les descriptions vivantes que pour les impeccables compilations! Encore une fois on ne doit pas juger de même un écrivain original et un auteur de catalogues ou de lexiques.
Strabon, sobre dans le choix de sa nomenclature des divisions administratives et des villes, ne s'en tient pas, cependant, à une description de l'état actuel; ou, pour mieux dire, il recherche avec une curiosité assez vive les monuments du passé. Il aime à retracer le plan de villes importantes dont il visita les ruines, se comptait à parler des temples, à faire revivre en particulier tous les souvenirs grandioses de l'histoire hellénique. En un mot l'archéologie lui paraît devoir être l'un des éléments de la description géographique. D'où lui vient ce goût pour des études d'histoire et d'art dont on ne voit pas bien , au premier abord, la relation étroite avec la géographie proprement dite? Observons d'abord combien il était généralement répandu chez ses contemporains, avec quelle avidité Romains et Grecs de distinction cherchaient à acquérir des connaissances de ce genre. C'était le but même des voyages d'instruction que les jeunes princes, les nobles et les riches entreprenaient alors vers les velercs locos etfama celebratos, comme dit Tacite en parlant d'un voyage de Germanicus. On sait jusqu'à quel point l'influence de
la civilisation alexandrine avait contribué à développer ce goût passionné. L^ lecture d'auteurs archéologiques, tels que Polémon le Péri||^te, auquel Strabon fait tant d'emprunts, était fort en vogue; l'archéologie, comme l'érudition purement historique, jouissait de la faveur des hommes cultivés. Au reste, en bonne et logique géographie, soit que nous adoptions la définition et le dessein de Strabon , soit que nous empruntions notre règle de jugement aux meilleurs d'entre les modernes, on ne saurait contester la légitimité de cet emploi des sciences archéologiques. Les débris du passé historique attestent, aussi bien que la présence de villes florissantes, la valeur intrinsèque d'une région; en les étudiant, le géographe reste dans son domaine, à la seule condition de laisser aux historiens et aux artistes Texamen de certains détails qui ne peuvent lui fournir aucune lumière. Or, si Ton veut remarquer que la Géographie de Strabon est et devait être en majeure partie de caractère historique, on lui saura gré de la réserve qu'il s'est imposée dans l'étude des monuments de l'archéologie. Ne dit-il pas formellement, dans sa description de la Bithynie, qu'il laissera de côté celles des divisions ethnographiques et dialectales qui offrent seulement un intérêt archéologique ^^^f Strabon a vivement senti, et c'est
(*) Strabon, XII, i¥, 6 : . . .o^ ftakXov ^pomimu èeï rà yCfp [f] [o/mi] Aiyorras, rif èi dpxjuoXoyi^ ficrp/ws ttpoaéxpmaç, Mùiier propose, dans une parenthèse de sa fersion latine, de corrigor ainsi ce passage [rà vyv oTd ialt]^ on obtient aiiMÎ on sens satisfaisant. M. Ettore Païs {Straboniana, p. 107) considère, en ce cas encore, les déclarations de Strabon comme un pur développement de lieux communs, de maximes d^écoles : «ren pratique, dil-i), il se laisse entraîner à des digresnons diffuses sur les choses antiques ou pour le moins sur des sujets étrangers i son dessein.?» A coup sûr il y a des digressions dans les Tto^pa^tKd-^ mais en général Tauteur s'en tient aux principes qu'il a posés; et s'il lui arrive d'être prolixe et long sur des questions peu géographiques, il s'excuse êtd rt rijp iSténiTa Mal ri^p êé&uf. C'est un défaut littéraire assez commun dans les ouvrages géograpbiqaea de tons les temps; et après tout, s'il fallait discuter dogmatiquement pour déterminer à quel degré les digressions de Strabon sont moins géographiques que les données administratives dont M. Païs déplore l'absence , je crois que les géographef seraient fort embarrassés. Pour ma part je donnerais gain de cause au géc^praphe grec.
lââ PREMIERE PARTIE.
un indice remarquable du tact littéraire, si nécessaire en matière de géographie, qu'il nous est impossible d*apprécier avec une rigueur parfaitement scientifique le moment où c'Wlp Tinfluencc des causes naturelles sur le développement des peuples et des cités, oii conmience le rôle de l'initiative humaine réagissant contre les sollicitations de la nature : il reconnaît qu'en cette incertitude on doit admettre dans le cadre des études géographiques un certain nombre de renseignements sur les pays, les villes, les institutions, sinon à titre d'ornements et par amour de la pure curiosité, du moins pour éviter les dangers d'une sécheresse logique qui découragerait les lecteurs. Lies géographes contemporains pourront méditer la page pleine de modération et de délicatesse qu'il a écrite à ce sujet ^^^ : cdl arrive aussi que les lieux possèdent certaines qualités ou certains défauts, tels avantages ou tels inconvénients, les uns naturels, les autres artificiels : or le géographe mentionnera les premiers, ceux qui sont naturels, et par cela même permanents, [quitte à négliger] les autres, qui, ajoutés par la main des honunes, sont sujets à changer. Encore en est-il, parmi ces derniers, qui persistent davantage; ceux-là, il devra les faire connaître également. Il en est même qui, à défaut d'une longue durée, ont eu une notoriété, une célébrité telle, que la postérité, sur leur renommée, a fini par faire des dispositions artificielles, qui ne sont plus quelque chose d'inhérent à la nature des lieux; il est clair que ces dispositions devront aussi être rappelées. En effet, bien qu'on puisse dire de beaucoup de villes, comme Démosthène parlant d'Olynthe et des villes environnantes, qu'elles ont si complètement disparu que le voyageur, sur les lieux, pourrait douter qu'elles eussent jamais existé, néanmoins on aime encore à visiter ces
(^) Strabon, II, ?, 17 : âXXeov [è'] àXXms â^it t< ntâ na$Uots Mai ràt
rài ^ùatt Set Xéyetp- SuLiUpovm ydp, ai ^ inlSerot êixpptm fucratCoÀif
Nous donnons, sauf quelques modificalions, la traduction deM. Tardîeu, qui rend très nettement le sens et le ton même de ce passage.
pays et tous ceux, en général, où Ton peut espérer de retrouver quelques vestiges de ces travaux naguère si vantés , ainsi que les tombeatiV des grands hommes. Nous citons enfin , dans notre livre, des lois et des institutions depuis longtemps abolies, trou* vaut, à Je faire, la même utilité qu a rappeler les événements mêmes de l'histoire, vu que les lois et les institutions offrent aussi de bons exemples à suivre et de mauvais exemples h éviter. 9 Oo ne saurait mieux raisonner en théorie- ijure, mieux se préserver en pratique des rigueurs inutiles éè"^raisonnement qui d une science peuvent bannir la raison.
Strabon a introduit dans son œuvre géographique beaucoup d'autres matériaux qu'il n'a demandés ni aux sciences proprement dites, ni à Thistoire. Nous ne les classerons pas ici par catégories,; ce serait employer des procédés d'analyse bien modernes et rigoureux à la détermination de son dessein qu'il s'est contenté d'exposer dune manière toute générale. Pourquoi dirions-nous que les questions de c( géographie économique 99 ToDt |M^occupé et vivement intéressé? Ces termes lui attribueraient une rigueur méthodique qu'il n'a pas poussée fort loin. Sans doute il prend soin d'indiquer avec exactitude la place des [H'incipaux marchés de chaque région, le nombre et la nationalité des négociants qui s'y réunissent, par exemple à propos d'Aqnilée, rendez-vous des Romains et des peuples des bords de rister. Ces études sont souvent rattachées à la géographie physique par la mention de la nature et de la provenance des marchandises qui s'échangent. Son examen de la condition des mines et de l'industrie métallurgique en Ibérie est plein d'intérêt; les pages qu'il consacre à ce sujet ne sont pas une simple nomendature, comme on en donne si souvent aujourd'hui sous le nom de géographie économique, mais un mélange habile de renseignements statistiques et de remarques d'une plus haute portée géographique. Aucun auteur de l'antiquité ne nous trace un tableau plus satisfaisant, en quelques pages, des industries des contrées méditerranéennes. Mais, encore une fois, ce n'est
Uk PREMIÈRE PARTIE.
pas en vertu dun parti pris dogmatique, en raison delà définition particulière de la géographie, qu'il introduit des notions de cette nature. L'étude de l'agriculture, de Tindustrie, du commerce, des voies de communication, prend place dans son ouvrage, comme toutes sortes de renseignements sur les villes et les hommes célèbres, parce qu'elle peut et doit intéresser l'homme politique et même tout homme cultivé. En cette matière, le génie mercantile dM Hellènes et l'esprit pratique des Romains trouvaient une égutt satisfaction.
Tel est le dessein de Strabon, apprécié d'après l'ordre hiérarchique qu'il attribue h chacune des sciences dont se compose la géographie; ce dessein est fort original et nouveau à coup sûr. Cette géographie historique et politique en majeure partie n'exclut point le secours des sciences. Ce n'est plus celle d'Ëratosthène; elle est plus proche de l'œuvre de Polybe, sans qu'on puisse pourtant la confondre avec l'histoire proprement dite : c'est une sorte de transformation de l'histoire universelle , dont l'illustre écrivain de Mégalopolis avait pris l'initiative, par l'addition d'éléments empruntés à un grand nombre de sciences. La définition qu'en donne Groskurd, dans sa remarquable introduction , vaut la peine d'être citée et elle est juste en général : ccStrabon voulut composer un livre complet à l'aide des sources anciennes et contemporaines, prendre pour base l'ouvrage d'Eratosthène, y introduire la critique historique, en faire un ouvrage qui répondit aux besoins et aux vœux de ses contemporains grecs, un manuel de géographie, une description en somme complète du monde connu de son temps, un livre capable d'instruire et d'intéresser les hommes cultivés. 79 On a déjà essayé de prouver que les rsojypa^ixd ne s'adressent pas uniquement aux Grecs ; il nous semble également acquis que Strabon n'a pas eu la prétention de composer un ouvrage complet. Sauf ces réserves, la conclusion de Groskurd exprime avec justesse et mesure le caractère du livre de Strabon.
Qu'on nous permette, pour éclairer l'étude théorique qui
précède, d'employer une comparaison contemporaine qui s*est souvent présentée à notre esprit au cours de ces recherches. L'histoire de la géographie, comme Thistoire politique et littéraire, se répète souvent, et offre, à bien des siècles d'intervalle, le même ordre de succession chronologique des doctrines. Humboldt fut plutôt un grand généralisateur qu'un savant original et capable de découvertes; il disposa, avec une méthode admirable, le nombre prodigieux des matériaux qui constituent la base de la science géographique, nais qui, sans lui, seraient longtemps restés épars. Personne ne lui reproche de n'avoir pas poursuivi les entreprises géodésiques des savants français qui mesurèrent la terre et fondèrent la cosmographie. Ritter, après lui, tourna la géographie vers des considérations plus purement humaines et politiques; personne ne lui a fait un crime d'avoir eu sa conception très particulière et originale de cette science. Or, dans l'antiquité grecque, il semble qu'on passa sans transition de l'âge mathématique et astronomique de la géographie à la période historique, d'Eratosthène et d'Hipparque à Polybe et à Strabon. La cause de cette différence, cause profondément philosophique et qu'il importe de mettre en relief si l'on veut rendre justice aux géographes anciens, nous l'avons déjà indiquée en quelques mots. Entre la géographie mathématique et la géographie humaine, historique, politique, la transition ne peut se faire que par un développement suffisant des sciences physiques et naturelles. Le lien entre la terre et l'homme consiste en cette série de faits concrets de la flore et de la faune. Le lien fit défaut ou du moins fut insuffisant, car les sciences naturelles ne semblent pas, depuis Aristote, avoir notablement progressé. La cohésion entre la géographie mathématique et la géographie politique fut nécessairement médiocre dans les œuvres de Polybe et de Strabon. EHe ne put, non par la faute des savants grecs, mais par la faute des temps et par les hasards du progrès des connaissances humaines, être montrée dans toute sa rigueur. Du moins il subsistait un moyen de laisser paraître «
GéoGBiraiB M Stiabon. 1
mtmtaBUB aAMoiâLai
dans le détail pittoresque, ce qui échappait encore en tant que fait d'une rigueur logique, je veux dire l'emploi de la géographie descriptive habilement mêlée d'éléments divers. Sirabon entreprit ce travail où le goût littéraire avait plus de part que l'esprit scientifique, je me trompe, où les deux aptitudes devaient être combinées. On pouvait mieux faire en suivant le même plan, en se conformant au même dessein, et surtout faire beaucoup moins bien, à la manière de Diodore, par exemple. Mais c'était la seule méthode qui permit de se rapprocher de la science sans abandonner l'histoire.
Nous ne voulons pas insinuer que la tentative d'écrire une étude systématique du monde connu impliquât nécessairement, au siècle d'Auguste, l'emploi exclusif d'un cadre géographique. Une continuation et une refonte de l'œuvre de Polybe par un génie historique de la même vigueur pouvaient produire un livre remarquable, meilleur même que la Géographie de Strabon. Mais on ne doit pas raisonner ainsi. Dans l'état de la littérature grecque, gréco-romaine du siècle d'Auguste, l'œuvre de Strabon nous donne déjà l'heureuse preuve d'une dernière renaissance du génie historique sous une forme nouvelle. Il est permis de regretter Polybe, et de constater, en remontant dans les annales littéraires des Grecs, la rapidité, la gravité de la décadence. Un nouveau Polybe eût-il mieux valu que Strabon? C'est une question oiseuse. Mais ce livre de géographie vaut mieux, assurément, par le charme littéraire et l'intelligence historique, que des compilations dans le goût de Denys d'Halicarnasse.
Ayons encore recours à une expression courante qui rendra bien notre pensée. Strabon ne veut point fonder une science nouvelle, mais plutôt créer un genre littéraire nouveau. L'originalité de son œuvre consiste partiellement, il est vrai, à ofirir une combinaison nouvelle des divers éléments dont peut se composer la géographie; mais elle réside bien plus encore en la méthode littéraire, grâce à laquelle il sait rendre cet alliage cohérent. Il n'y avait plus de science h créer en l'état du monde où
TÎvait Slrabon, en plein siècle d'esprit pratique et de minutieuse érudition : mais il restait à fonder une géographie plus humaine, plus politique; et, si singulière que paraisse cette opinion, l'esprit éminemment pratique des Romains favorisait dans une large mesure la tentative de Strabon. Au lieu de s'inspirer des intérêts de la pure science qui ne les touchaient pas vivement, il fallait, pour se mieux mettre d'accord avec leurs goûts, faire de la géographie une science morale et politique. Seulement un Romain, se risquant à composer une géographie, eût, suivant toute vraisemblance, écrit quelque catalogue, quelque recueil d'itinéraires, avec des tableaux administratifs ou statistiques à l'appui. Pour que l'œuvre devînt littéraire, vivante et digne de vivre, il y avait tout intérêt à ce qu'elle fût tentée par un Grec à l'esprit souple et élégant, capable de concilier le souci scientifique avec la préoccupation politique et morale. Cicéron, qui eût simplement fait connaître les œuvres d'Eratosthène, d^ipparque, de Straton et de Tyrannion, avouait, par le caractère même de son projet, l'insuffisance de ses compatriotes; il avoua la sienne en y renonçant. Son pastiche eût sans doute intéressé quelques lettrés qui n'avaient de romain que la naissance. Le livre de Strabon est beaucoup mieux à la portée des Latins, purs ou hellénisés : c'est un compromis entre les tendances des deux races et des deux littératures.
Le géographe d'Amasée déclare nettement que l'extension des connaissances géographiques, provoquée par le développement de l'empire romain , a seule rendu possible son essai de généralisation. Cette remarque n'est pas seulement vraie en ce sens que le nombre des observations géographiques mis h la disposition de ses contemporains a permis de présenter un tableau mieux composé dans l'ensemble et plus soigné dans les détails; car le développement superficiel de la description, l'ampleur du cadre n'est point le mérite capital d'une œuvre géographique; ce ne sont même pas les conditions indispensables de Téclosion de cette œuvre. La remarque est plus profonde; elle a
un autre sens, beaucoup plus philosophique pour quiconque connaît la doctrine du géographe d*Amasée. 11 entend par là que l'histoire s'est rapprochée de la forme géographique en raison même de l'étendue des pays dont elle rapporte les destinées; elle doit rester universelle, et conforme au goût de Polybe, non dégénérer en compilation incohérente. Hérodote avait été l'historien d'une partie des peuples de la Méditerranée orientale; il avait conté les luttes, caractérisé les mœurs de nations dont les rapports étaient, en somme, assez faciles et fréquents. Il put ainsi composer un récit cohérent, homogène et dramatique. Thucydide choisit un théâtre encore plus restreint de son histoire; la composition en devient d'autant plus rigoureuse, l'unité de son livre d'autant plus saisissante. Avec Polybe le tableau est déjà plus grandiose, et le nombre des plans s'est accru; déjà ce profond politique avait eu recours à la géographie pour obtenir une cohésion meilleure, mais à titre auxiliaire, du moins dans l'œuvre qui nous est restée. Strabon , d'historien devient géographe, non seulement par goût, mais par nécessité ; les lalopixà vnofjLvrfiiaTa qu'il avait composés n'auront sans doute pas satisfait pleinement le besoin d'ordre philosophique et de logique littéraire qui nous est attesté par ses déclarations des livres de prolégomènes. Nous avons déjà expliqué ci-dessus, par des raisons purement dogmatiques, qu'il devait y avoir une différence assez profonde entre son œuvre d'histoire et sa géographie. Une raison toute matérielle, tirée de la différence de contenu des deux travaux, nous éclairera mieux encore. Son histoire, continuation de celle de Polybe et peut-être de celle de Posidonius, ne pouvait donner une matière suffisante à son esprit généralisateur. Raconter, sans tomber dans les détails d'une érudition décousue, l'histoire générale de tous les peuples soumis à l'empire romain et d'autres encore, est une œuvre qui ne peut emprunter son unité qu'à des considérations géographiques; les divisions d'une étude colossale, xoXocraoupyia^ ne sauraient être empruntées qu'à la géographie. L'histoire
n'a pas (cdégënër6'9 en géographie par l'extension excessive du théâtre des événements à raconter; elle s'est transformée naturellement en un genre plus compréhensif , mais encore voisin. Quand on constate la médiocrité des œuvres produites par l'érudition d'un Diodore, on se félicite qu'un talent généralisateur et vigoureux, comme Strabon, ait fait une dernière tentative pour conserver à l'histoire sa haute dignité d'éducatrice du genre humain. L'évolution fut logique, sans être fatale; elle fut en somme heureuse pour le génie grec.
La tentative ne sera point renouvelée; il n'y aura plus, à côté des compilations historiques, méticuleuses et sans philosophie, qu'une géographie mathématique à l'excès, comme celle de Ptolëmée, vraie carte en prose, ou qu'une nomenclature comme le livre de Pline. Strabon, n'ayant pas fait école, devait tomber dans l'oubli, négligé par les érudits et par les mathématiciens dont il avait signalé et fui les excès en bon géographe; c'est ce qui arriva*
Nous avons essayé de déterminer la nature exacte du dessein de Strabon. S'il prend tant de soin pour exposer, dans ses chapitres de prolégomènes, sa manière d'entendre la géographie, c'est qucL, suivant toute vraisemblance, son œuvre diffère assez profondément de celles de Polybe et de Posidonius aujourd'hui perdues. Il se distingue lui-même d'Eratosthène, celui de ses prédécesseurs auquel il emprunte le plus. Polybe n'avait consacré qu'un livre de son histoire à l'exposé de ses idées géographiques; et si Posidonius, dont Strabon parle avec beaucoup de respect et de déférence, avait vraiment mis à exécution un dessein semblable ou analogue à celui du géographe d'Amasée, on ne comprendrait pas que ce dernier donnât pour cause au renouvellement d'une entreprise géographique l'extension des conquêtes romaines, des* campagnes faites par les généraux de Mithridate Eupator, et par les Parlbes. Une déclaration de ce genre ne peut être bien expliquée que dans le cas où Strabon se considère comme le successeur immédiat d'Eratosthène, d'Hip-
parque et d'Artémidore, sans négliger pourtant de se servir des œuvres beaucoup plus restreintes de Polybe et de Posidonius. Polybe fut plus historien que géographe; et Posidonius, qui s'adonna plus spécialement à l'étude des questions de géographie physique, avait été contemporain de la plupart des grands événements dont Strabon se vante d'avoir recueilli le bénéfice géographique. On remarquera en effet que Sirabon a fort peu profité des enseignements des guerres qui eurent lieu depuis la date supposée de la mort de Posidonius.
Aux yeux du géographe d'Amasée, la réforme do doctrine est beaucoup plus importante que la correction et l'extension, dues aux progrès des explorations militaires et autres, de l'œuvre géographique de ses prédécesseurs. C'est un fait qu'il importe de mettre en lumière pour démontrer, contrairement à l'opinion de M. Pais, que Strabon n'a pas eu seulement le maigre mérite de revoir el de compléter, sans aucune originalité littéraire, le travail de quelque prédécesseur dont nous n'avons plus les écrits. Rien n'est plus facile, d*ailleurs, si l'on veut examiner de près un passage bien connu des prolégomènes. Au début du chapitre u du premier livre, Strabon énumère les pays qu'il prétend connaître mieux que ses prédécesseurs, grâce aux opérations militaires des Romains, des généraux de Mithridate et des Perthes. Mais il est loin de considérer cet avantage comme le meilleur de ceux qui l'autorisent à tenter la composition d'une géographie universelle : «Ces pays, dit-il, parlant de l'Hyrcanie, de la Bactriane et de la Scylhie, nous sont mieux connus qu'ils ne l'étaient de nos devanciers; en fussions-nous réduit à ce seul avantage, nous aurions donc déjà, à coup sâr, à dire quelque chose de [)lus qu'eux ^'^t) Il y a là une gradation d'arguments qu'il importe de saisir. c^Si peu que nous puissions ajouter au travail de nos prédécesseurs, notre entreprise est déjà suffisam-
('^ Strabon, I, u, i : Mov yvœpiioitévovs ùisà xwv 'crporepoy* «Sa7e i^otnev iv u Xéyetv 'v)éov rvv vtpo ii^L&v.
BÔent autorisée ^^^ 79, disaii-ii au commencement du même chapitre. Et il ajoute à la suite de Ténumération des guerres qui ont développé les connaissances géographiques : c(On s en rendra eampte mieui encore par les critiques que nous adressons à nos prédécesseurs, non pas tant aux plus anciens qu'à ceux qui sont postérieurs à Ératosthène, et à Eratosthène lui-même ^^). 99 Ainsi il regarde comme sa principale tâche , comme son meilleur titre à composer une géographie, la revision critique des livres de ses devanciers; et il fera remonter son examen jusqu'à Eratosthène. Si l'on recherche, conune nous aurons à le faire en étudiant les sources d'information de Strabon, dans quelle mesure il a tenu ces promesses de son introduction, on remarque en effet qa'il a tout autant, sinon davantage, profité des campagnes d'Alexandre que de celles des Romains. La faute n'est pas seulement au caractère particulier de son dessein , à son désir de procéder à une revision critique plutôt qu'à une rénovation et à une «mite au courant tj. On ne doit pas oublier quelle différence existait entre l'armée grecque d'Alexandre, conduite par un chef amoureux de science, accompagnée de bématistes qui n'étaient pas de vulgaires arpenteurs de routes mais des mathématiciens, et les légions romaines, énergiques, laborieuses, capables de mener à bien de grands travaux de ponts, de routes, de canaux, mais conduites par des chefs médiocrement soucieux des intérêts de la science, souvent grossiers et barbares. Ces deux armées ne pouvaient faire la même besogne, et ne l'ont point faite; les explorations militaires ou autres valent moins par le nombre des lieues parcourues, par la surface des pays visités, que par la culture intellectuelle et l'aptitude scientifique des hommes chargés de les diriger : quelques observations astronomiques faites avec soin sont plus précieuses pour l'établissement d'une carte
t') Strabon, I, 11, 1 : 'Opàs oit àv xal (uxpàv fapoa'^aStîv èvvnB^iiev, Uaviiv Set jlBtaBtu vpô^aaiv Tîf$ iitt^etpvaeùts,
^^) Ibid,, ÙpSv S* Mou roOro fiaXiaTa èv toU ^ôyoïç toTs xapbt tous 'Opo •ffftSv, Hrlov fièp tous véXat, (taXXop Se tous fisr* ÈpatooBévn xeû œhèv èxéîvov.
qu'une abondante et nécessairement fautive nomenclature de routiers dessinés par des empiriques. Or, jusqu'aux temps de Jules César et d'Agrippa, qui durent d'ailleurs employer des Grecs pour mener à bien leurs œuvres de mensuration de l'empire^ les généraux romains eurent rarement les qualités requises pour rendre de réeis services à la géographie, et les savants faisaient absolument défaut pour coordonner leurs rapports, s'ils avaient eu l'aptitude et le souci d'en rédiger d'utiles.
Strabon est moins réservé et même moins modeste lorsqu'il donne comme cause ou comme excuse de son audacieuse entreprise l'étendue des voyages qu'il entreprit. Nous avons essayé d'en déterminer les itinéraires principaux; nous en étudierons bientôt le caractère et la valeur scientifiques pour montrer ce que le géographe d'Amasée doit ù ses observations originales, ce qu'il a emprunté aux œuvres de ses devanciers.