CHAPITRE I
LA PART DE L'INFORMATION PERSONNELLE. - GOMMENT STRABON A OBSERVA EN VOYAGE. - GOMMENT IL A GLASSé SES SOURGES.
Bien que Strabon soit un des écrivains qui citent le plus loyalement et le plus souvent leurs sources, il est fort difficile de démtter dans ses œuvres la part de l'observation personnelle et celle des emprunts faits à ses devanciers. Cette difficulté est accrue par Tharmonieuse fusion des éléments divers qu'il a cru devoir employer. S*il ne prend aucune précaution pour adoucir les reproches que ses prédécesseurs lui paraissent mériter, mais les adresse au contraire avec une certaine âpreté dogmatique , il dissimule les arguments tirés de sa propre expérience, et se met rarement en scène, sauf dans les chapitres de prolégomènes; il aime mieux opposer Eratoslhène à Hipparque, Polybe a Posidonius, contrôler les témoignages par des comparaisons dont ses prédécesseurs font tous les frais.
Faut-il en conclure que son livre ne renferme rien ou presque rien que l'on puisse attribuer à son mérite de voyageur? Les biographes de Strabon, et en général les auteurs d'histoires de la géographie ancienne, lui ont vivement reproché de parler avec quelque fierté de ses voyages, et d'oser croire que d'aussi modestes explorations aient pu lui donner le droit de composer une géographie universelle. D'abord je ne saurais partager ni
l'assurance des critiques qui ont vu dans la moindre aflirmation quelque peu catégorique l'indice d'un témoignage oculaire, ni le scepticisme de ceux qui veulent réduire à peu de chose la part des observations personnelles de l'auteur. Notre manque de renseignements précis sur l'étendue, l'itinéraire, les dates de* ces voyages nous oblige tout d'abord à beaucoup de circonspection.
En jugeant avec sévérité les paroles de Strabon, en raillant sa fierté de voyageur, les critiques contemporains se placent trop exclusivement dans notre état d'esprit actuel; c'est le cas de M. Pais. Un examen vraiment scientiâque de cette question exige plusieurs mesures de prudence littéraire et historique.
En premier lieu, il ne faut pas comparer les voyages de Strabon avec ceux d'un Pythéas ou d'un Hannon, ni juger au regard de grandes entreprises subventionnées par un Etat (Hannon), ou par un prince (Scylax de Caryanda), dans un but politique et commercial , les explorations nécessairement moins étendues et moins fructueuses d'un particulier même riche qui voyage à ses frais. Strabon, qui savait, apparemment mieux que nos plus savants historiens de la géographie, le prix des voyages dans tout le cours de l'antiquité grecque, se méfie des assertions de Pythéas parce que l'explorateur marseillais disposait seulement de ressources privées.
Quoi qu'il en soit, on devrait, pour bien apprécier le mérite des voyages de Strabon, déterminer d'abord la durée et l'étendue de ceux qu'entreprirent ses prédécesseurs, géographes de profession, Eratosthène, Hipparque, Polybe, Artémidore, Posidonius, et rechercher, par comparaison appropriée, si ce Grec d'Asie Mineure n'a pas quelque raison d'être fier d'avoir visité tant de pays. Eh bien ! cette comparaison ne fait point tort au géographe d'Amasée. Eratosthène avait surtout combiné les renseignements qu'il trouvait consignés dans des relations de voyage comme celles de Pythéas, des généraux et des successeurs d'Alexandre. Sans être un pur géographe de cabinet, il
n'avait point visité un grand nombre de contrées, car des critiques malveillants, dont Strabon réfute les témoignages,. Polémon entre autres, l'accusaient de n'avoir même pas fait le voyage d'Alexandrie à Athènes ^^\ Ces polémiques ne semblent 'pas avoir entamé la réputation géographique d'Eratosthène; j'ajoute que la médiocre extension de ses voyages, s'il en fit d'autres que celui d'Athènes, ne l'a pas empêché de dresser, en contrôlant et en rapprochant les témoignages d'autrui, des cartes admirables.
Polybc avait visité l'Egypte ou du moins rendu visite aux princes de ce pays pour négocier en faveur de ses compatriotes achéens; chargé d'une mission fort urgente, il n'eut pas sans doute le loisir de servir en même temps la ligue achéenne et la géographie. Son séjour forcé à Rome, en qualité d'otage, ne saurait compter conune une exploration scientifique; les .Romains excellaient à faire bonne garde autour de leurs prisonniers les plus qualifiés. 11 était mieux placé pour donner libre carrière à son goût de géographe, soit dans le camp de Tarmée romaine qui fit la troisième guerre punique, soit à bord d'une escadre romaine qui croisait sur les côtes d'Afrique, soit devant Numance; encore en est-on réduit à des observations assez restreintes dans ces courses hâtives en pays ennemis, dans ces marches et ces contre-marches rapides sur des chemins et des sentiers connus. Ses voyages en Gaule et sur l'Atlantique lui donnèrent sur la plupart de ses devanciers un avantage considérable.
Artémidore d'Éphèse avait visité une bonne partie du littoral de la Méditerranée, c'est-à-dire, accompli, autant que nous en pouvons juger, des voyages analogues en étendue à ceux de Strabon.
Nous savons que Posidonius vit les côtes d'Espagne, de Gaule et de Ligurie et s'attacha de préférence aux observations physiques de géographie maritime.
<*^ Strabon, I, u, a : Éalt S* ô ÈpajoaOévTus oiî;^ oitjùjf evKaratpoxaalof, A&le fin^ Adifvaf zùthv ihîp (pdaxetv, 6%tp IloAifuay èw)(têp€t ittxvùpm.
Strabon ne fut donc point, par l'étendue de ses itinéraires, inférieur à la plupart de ses devanciers. Ajouterai-je qu'il voyageait à une époque où, grâce à la pacification du monde méditerranéen par les conquêtes romaines, grâce à la multiplication des réseaux routiers et au développement des échanges commerciaux par terre et par mer, il était plus facile de se transporter d'une région à l'autre, et de mieux voir en moins de temps, avec moins de peines. Les avantages de la pax romana, qu'il célèbre avec un enthousiasme digne de Polybe, ne doivent pas être passés sous silence dans une comparaison de ce genre : aucun des prédécesseurs de Strabon n'avait été dans d'aussi favorables conditions pour explorer en géographe ou en amateur les parages les plus célèbres de cette mer privilégiée, les sites connus, les villes illustres, les ruines et les momiments de tout genre, pour comprendre l'importance comparée des principales régions historiques, saisir la valeur des relations commerciales entre les peuples les plus riches et les plus cultivés. Le spectacle des grandes guerres, des dissensions intestines, pouvait inspirer à Polybe des méditations historiques et morales d'une plus haute portée. Mais ni le glorieux prisonnier des Romains, ni le fondateur de la géographie mathématique, Ératosthène, n'avaient été dans les conditions de paix matérielle et morale qui permettent au voyageur de se laisser pénétrer à l'impression vraie des pays qu'il voit. Donc , fût-il même prouvé que Strabon voyagea moins longtemps, moins loin, sur une superficie moins grande, que les géographes antérieurs au siècle d'Auguste, ce qui échappe jusqu'ici à une démonstration précise, on n'en devrait pas conclure qu'il observa moins complètement qu'eux ni moins rigoureusement. Il n'est pas permis de comparer deux géographes entre eux, sans tenir compte de la différence des temps, de l'état politique et social dans lequel chacun a vécu; sinon on en vient insensiblement à appliquer nos idées contemporaines à l'appréciation des questions d'antiquité. C'est ce qui est arrivé pour le cas présent.
Mais cette remarque n'est pas la seule que l'on puisse faire valoir pour attribuer aux voyages de Strabon leur importance exacte et légitime. Nous devons, avant tout, examiner si ses voyages et plus encore sa manière de voyager conviennent bien au dessein qu'il sest proposé. Strabon veut composer un livre capable de former des hommes politiques et, apparemment, de leur donner le désir de voyager, moyen d'instruction jugé excellent à toutes les époques. Eh bien? demandons-nous si les lecteurs que recherche Strabon étaient vraiment portés à courir le monde pour s'instruire, s'ils avaient le droit de sourire, comme l'insinuent quelques critiques, de la vanité de voyageur de ce Grec. Pourquoi ce géographe ami de la philosophie aorait-il entrepris de véritables explorations? En quoi auraientelles servi -son projet? Il nous dit le plus clairement possible qu'il écrit un ouvrage pragmatique, qu'il s'adresse aux hommes engagés dans la vie politique. En vérité quel QÛl été, pour un personnage politique, Grec ou Romain, le profit de la lecture d'un récit d'explorateur? Nous savons que Strabon veut être utile avant tout, que l'intérêt pratique est le mobile de son entreprise, qu'à son avis l'homme politique doit étudier les pays grecs et romains, mais se désintéresser des pays lointains, tout comme un géographe indien se désintéresserait des détails de la géographie gréco-romaine. En sortant, au cours de ses voyages, des contrées baignées par la Méditerranée, il aurait donc cru, sinon perdre son temps, du moins sacrifier l'intérêt bien entendu de sa xo\oaaovpy/a à une fantaisie inutile! Strabon forme ses lecteurs favoris, dont la faveur lui manqua peut-être (mais qu'importe?), en leur présentant une étude générale et grandiose des rapports qui unissent l'homme à la terre; il montre aux politiques les changements survenus dans l'étendue des Etats dont l'histoire est célèbre, la ruine de certaines villes, la prospérité d'autres; il caractérise les diverses formes de civilisation connues et les juge; il leur inspire la passion d'étudier les grands phénomènes de la nature, les volcans, les courants maritimes, la
végétation, détermine des régions originales par leur aspect physique comme par leurs destinées. Ce sont, en tous siècles, les faces multiples d'une éducation vraiment large et libérale. Voilà ce qui, de tout temps, a pu donner à l'homme l'expérience, le goût de l'étude, et au poMqmy les moyens de gouverner sagement, cette grande intelligence de chaque contrée, grftce à laquelle on comprend les aptitudes et les traditions du peuple qui l'habite. N'en sommes-nous pas encore là, et, après tant de siècles, la doctrine de Strabon, devenue banale conmie tout ce qui est d'une vérité absolue et étemelle, n'est-elle pas en vigueur dans nos sociétés modernes?
Pour donner à ses lecteurs des impressions fortes et vivantes de cette sorte, il fallait qu'il les recherchât d'abord à son compte, dans toute leur fraîcheur, si je puis dire. Or ce n'est pas dans les minutieuses-études physiques qu'on lui reproche de n'avoir point faites, qu'il aurait pu trouver ces puissantes émotions mêlées d'un vif sentiment de la nature et d'une lai]gfe intelligence de l'histoire, sans lesquelles le géographe ne saurait accomplir qu'une partie de sa tâche. Suivons-le dans quelques-uns de ses voyages. En présence des phénomènes volcaniques de l'Etna, des marées de Gadès, des courants du détroit de Sicile, il n'apporte point, comme Posidonius, l'attention méticuleuse d'un savant de profession, mais la curiosité d'un homme cultivé. En revanche il a séjourné avec complaisance dans les pays, dans les villes dont l'histoire fut le plus glorieuse, interrogé les ruines comme les annales, et tâché d'éclairer toute cette histoire par des considérations géographiques. Cette tendance d'esprit, cette méthode voulue, le conduisent à voyager de préférence dans les régions méditerranéennes où avaient vécu les peuples les plus policés, les plus puissants, c'est-à-dire en somme, dans la zone des pays bien connus et souvent visités. L'intérêt de son œuvre lui dictait donc toute autre chose que des voyages d'exploration proprement dite. Il met, comme il nous rêxplique, un ordre hiérarchique entre ces divers pays, suivant
leur importance historique et leur degré de civilisation; la Gaule el ribérie sont, à ses yeux, beaucoup moins intéressantes que le monde de la Méditerranée centrale et orientale. Voulant écrire une sorte d'histoire de la civilisation, composée suivant un plan géographique, et éclairée par l'intervention perpétuelle de la géographie, il n'est pas avide de visiter les contrées éloignées fsav lesquelles on sait peu de chose, si peu avide même, qu'il critique, avec une injuste âprelé, des prédécesseurs plus aventureux que lui, Pythéas par exemple. Quel butin trouverait-il en Scythie, en Germanie, en Bretagne pour éclairer parla géographie une histoire profondément ignorée? Quelles ruines de villes, quels monuments peut-il espérer de rencontrer chez ces sauvages à peine initiés à la vie urbaine? Le disciple et fervent admirateur de Polybe n'aurait eu là que de médiocres occasions de méditer : et, pour tout dire, quel que fût son amour de la géographie, il ne croyait pas qu'il y eût lieu d'en appliquer les lumières en dehors des régions où avaient vécu des peuples puissants, bref en dehors des régions historiques. L'Inde ne semble l'avoir intéressé que comme théâtre des conquêtes d'Alexandre et de la merveilleuse expansion de la race hellénique.
Dépouillons-nous donc de nos idées modernes et mesurons l'importance des voyages de Strabon à la valeur de son dessein ; ce sera simple justice. Ce n'est pas l'étendue de ses voyages, ni leur caractère aventureux qui peuvent assurer à Strabon notre admiration; c'est moins encore la richesse et le nombre des observations qu'il recueillit. D'autres avaient été plus entreprenants; Pythéas, dont il se moque, Eudoxe de Gyzique» auraient souri avec raison en lisant le passage dans lequel Strabon parie gravement des dangers de naufrage qu'il courut sur le Nil. Un géographe voyage comme il écrit; Strabon fit sans doute un magnifique plan de voyage, et le mit à exécution ponctuellement, avec exactitude, de bonne foi, sans faiblesse comme sans génie. Un particulier ne pouvait, de son temps, faire seul la
série d'observations astronomiques que réclamait une revision sérieuse des cartes de ses prédécesseurs. Et puis ce n'était point son goût, ni son aptitude; au reste il na pas essayé de nous faire illusion à cet égard. Il apporte surtout un contingent d'observations qui révèlent une vive curiosité d'historien , d'archéologue et de touriste ^^^ A coup sûr ce ne sont point des découvertes. Mais où^ a-t-il exprimé le désir de mériter la gloire des explorateurs? Dans le monde gréco-romain qui l'intéresse, il n'y avait plus rien à explorer, au sens moderne du mot, si l'on considère seulement les noms des peuples et les emplacements des villes. Encore faudrait-il faire des réserves pour les pays qui venaient d'être conquis tout récemment ou que l'extension du commerce romain avait ouverts à de nombreux voyageurs. Si peu que dise Strabon sur la Germanie et la Bretagne, il ajoute au témoignage de ses devanciers. Sa description de la Gaule ne prouve-t-elle pas le progrès des connaissances, moins par l'abondance des détails que par leur intelligente cohésion? Mais ce qu'il y avait de nouveau h décrire ce n'était pas tel on tel pays, proche ou lointain, c'était l'état des relations multiples qui se nouaient d'un bout à l'autre de la Méditerranée, à travers la Gaule, jusqu'en Germanie et en Bretagne, entre les peuples soumis à la domination romaine. Il y avait lieu de peindre un tableau grandiose et bien ordonné , parce que l'ère des divisions infinies, des guerres incessantes, des méfiauces de races et de
(*) Schnsler {De StrabonU itmeribui) indique assex exactement la manière dont Strabon a voyagé, en Italie, par exemple. Souvent il suit les roules et ne s^en écarte que pour visiter les sites fameux et les villes dont Thistoire est célèbre. Chemin faisant, il étudie la langue, le costume, les mœurs des populations qu^il a Toccasion d'observer dans ces courses assex rapides. Sa description des pbéooroèiies volcaniques de TEtna montre qu*il interrogeait les gens du pays« les autres voyageurs, et notait avec soin leur témoignage. Mais, en général, oa 00 retrouve que dans le ton des descriptions et des récits la trace de ses impressioiv de voyage. Son étude des provinces du nord de TAsie Mineur^ voisines de sa patrie, celle de rÉgypte portent la marque d'un sentiment vif et vrai de la nature et des conditions historiques de ces régions. On serait aussi tenté de croire, mais avec moins d^assurance, qu'il a vbité scrupuleusement Fltalie méridionale et la Sicile.
peuples, des préjugés qui résultent de risoiement des nations, était terminée. On pouvait mieux observer, mieux connaître, mieux comprendre ; et si Strabon n'avait rapporté de ses voyages que le sentiment juste de cette profonde unité, sans cesser de Yoir l'originalité persistante de chacune des grandes régions historiques du monde méditerranéen, il devrait passer encore pour un voyageur habile et pour un observateur sagace. Il fallait voir ce que Polybe avait prévu; la constatation exacte, le sentiment vif et net de la réalité, ne valent peut-être pas pour l'historien le don de prophétie; encore est-il permis d'en douter. Mais ce sont des qualités géographiques de premier ordre. Combien d'explorateurs vont loin, qui n'ont rien vu que leurs aventures personnelles, juste de quoi composer, au retour, un récit émouvant, dramatique, et qui leur fasse honneur!
Heeren a bien senti, dans sa brève étude des sources de Strabon, que ses descriptions renfermaient, outre les renseignements provenant de ses observations de voyage ou de ses lectures, nombre d'emprunts au témoignage de ses contemporains, hommes politiques, voyageurs, philosophes. Il y a donc une large part des informations que les critiques s'efforceraient en vain de rapporter à tel ou tel auteur, si Strabon ne ie nomme pas. Il faudra s'en tenir à attribuer aux écrivains antérieurs à Strabon ce que le géographe lui-même indique clairement comme emprunt. On voudra bien remarquer que Strabon se distingue à cet égard d'un grand nombre d*auteurs de l'antiquité; il ne saurait être comparé ni à Justin qui ne révèle jamais ses sources, ni à Plutarque qui cède rarement à des scrupules de ce genre ^^K Voilà une catégorie très importante des informations
(^) Heeren, op ciL, p. à : crQuid non expectari poterit, apparebit. Sivc enini terras sp ték» ^am ipse adiit Strabo, vive reliquas, minime omnia ex libris scriptis dq>rompta smil; sed multa quoque et fortasse piurima ex testium , qui oculati aderant, n«mtioiiibii8.n
Aa reste Strabon ne nomme mène pas tous les auteurs d'ouvrages écrits quMl a consultés. Ainsi, à propos d*une discussion sur Torigine et les migrations des Pélasgos , il parie des auteurs d^Atthides sans citer un nom propre : ol ntv krBiêa
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l«rBI1IMIt ItTIOVàll.
niques le rôle assigné dans son livre a la géographie proprement dite, à Thistoire, à Tarchéologie, aux sciences mathématiques. Or Strahon, qui apporte encore une certaine clarté dogmatique à l'exposé de cette question de hiérarchie dans sa théorie des Prolégomènes , se prononce avec beaucoup moins de franchise quand il en vient à caractériser les travaux de ses prédécesseurs. Il ne se préoccupe nullement de définir leurs genres d'études, mais de déterminer dans quelle mesure ils ont contribué aux progrès des sciences géographiques; et non seulement ce souci l'empêche de conserver à tous les écrivains dont il a consulté les livres, leurs titres particuliers d'historien, de géographe, de philosophe, mais il le porte à leur contester ces titres, s'ils n'ont pas compris comme lui les devoirs du géographe. A ses yeux, Hérodote n'est nullement géographe, ce que l'on peut admettre sous certaines réserves, et à peine historien, ce qui est d'une critique étroite et fort injuste.
Mais ce n'est pas tout. Les auteurs des genres les plus opposés, dont le concours lui a paru nécessaire, sont confondus sous la même et générale dénomination de philosophes, âvSpes (pùJh <To(poi^^\ 11 enveloppe, dans la longue énumération d'écrivains qui forme le début de son œuvre, Homère, Anaximandre, Hécatée, Démocrite, Eudoxe, Dicéarque, Ephore, Eratosthène, Polybe, Posidonius. On comprend aisément ce que signifie cette confusion apparente : sont géographes, à son avis, tous les écrivains qui ont fait preuve d'un assez haut esprit philosophique pour concilier harmonieusement les connaissances diverses qui concourent au développement de la science géographique. Peu importe que le peuple et même les lettrés prennent l'habitude de leur donner des noms particuliers, de les appeler historiens, poètes, chronographes, etc.. Pour Strabon tous ces hommes ont un Irait de caractère commun, une inspiration analogue, celte tendance à la généralisation et au rapprochement des di-
t*) Sirabon, l, i, i.
vers ordres du savoir humain, tendance qui fait le bon philosophe et le bon géographe. Nous ne voulons pas dire ((u'il les estime exactement à la même valeur, qu'il ne les distingue en rien; ce serait exagérer sa pensée, fausser son principe de critique. Ainsi les chorégraphes, les auteurs de périples, les explorateurs de pays lointains, ne jouissent ni de toute sa faveur, ni même de sa confiance, et les reproches dont ils sont les objets s'adressent tout autant, sinon plus, à la nature des ouvrages qu'à la valeur des pei*sonnes. Mais ce n'est pas en tant qu'historiens, archéologues, mythographes, etc.. que Strabon emploie et consulte des écrivains si divers : c'est parce qu'il leur reconnaît les qualités d'esprit qu'il considère, à tort ou à raison, comme les privilèges du géographe. Donc nous n'avons pas le droit d'adopter, dans une étude des sources de son œuvre, une classification parfaitement légitime dans une histoire générale de la littérature : elle serait inexacte et dangereuse.
La distinction des sources principales et des sources secondaires pourrait fournir un ordre assez satisfaisant. Personne ne contestera que Strabon a composé sa Géc^aphie sur un plan analogue à celui qu'avait suivi Eratosthène, qu'il a emprunté beaucoup plus à ce géographe qu'à tous les autres; avec Eratosthène les écrivains le plus souvent consultés sont Hipparque, Polybe , Artémidore et Posidonius. La collection des «^ historiens d'Alexandre » représente aussi un des fonds oh Strabon a puisé le plus volontiers. Telles sont les sources principales. Mythographes, chorégraphes, philologues, grammairiens, ont été lus avec beaucoup moins de fruit, sauf les cas oii le géographe s'attarde dans des digressions... quandoque bonus dormitat. Voilà les sources secondaires. Mais, en procédant ainsi, nous n'aurions point la facilité de bien mettre en lumière la doctrine très formelle et très nette de Strabon sur l'histoire de la géographie, sur la succession des écoles géographiques, sur la filiation des idées, en un mot sur la tradition telle qu'il la comprend. Par exemple, en isolant strictement le groupe des grammairiens et
des rhéteurs, considéré comme secondaire, du groupe des historiens et des géographes alexandrins, auxquels Strabon doit tant, nous ne montrerions pas d'une manière assez vive dans quelle mesure notre géographe procède de Técole d'Alexandrie, combien il en reflète les doctrines, les dispositions d'esprit et souvent les défauts; et l'on sait que cette question est importante pour l'exacte appréciation de la littérature gréco-romaine.
Nous adopterons donc une marche qui ne sera ni complètement réglée par la chronologie, ni tout à fait subordonnée à la rigoureuse classification des genres littéraires. Il nous semble plus logique, et plus commode, pour notre démonstration, de déterminer quelques grandes périodes, et de montrer dans chacune d'elles la nature des emprunts de Strabon à ses devanciers. On remarquera que c'est la classification même du géographe d'Amasée : quand il expose à sa manière, au début des Prolégomènes, l'histoire générale du développement des sciences géographiques, il distingue avec beaucoup de soin plusieurs grandes époques où fleurit particulièrement sa science de prédilection. En Hellène fier de sa littérature nationale, il considère Homère^') comme le fondateur de la géographie; c'est là un trait commun, non seulement à tous les écrivains grecs, poètes ou prosateurs, mais à tous les artistes, et nullement, comme on Fa voulu, une marque originale de stoïcisme pur. La tradition ainsi fondée par le grand poète est continuée par les philosophes ioniens, Anaximandre et Hécatée de Milet, puis par quelques historiens, au nombre desquels il se garde bien de placer Hérodote, en raison même de l'aversion de cet illustre conteur pour les hardies spéculations des philosophes de l'Ionie. Strabon ne pouvait manquer de comprendre la prodigieuse influence des conquêtes d'Alexandre sur les progrès de la géographie; ces progrès étaient consignés dans l'œuvre d'Ëratosthène, où il puisa à pleines mains. Hipparque, n'étant consulté par lui qu'à titre de
(*î Slrabou, ï, i, 1 1.
censeur des opinions d*Eratosthène, reste encore, bien qu'il ait enseigné à Rhodes, un inspiralevr alexandrin. Admirateur de Polybe, et, en cette qualité, observateur profond des résultats de la conquête romaine» Strabon estime que la formation graduelle de ce vaste empire, tant sous la république que sous les Césars, est la raison majeure et Texcuse de son entreprise, tout comme les guerres d'Alexandre ont dicté à Eratosthène une réforme géographique.
Nous empruntons donc à notre auteur lui-même le principe de notre classification de ses sources, mais sous réserve d'un contrôle rigoureux et d'une critique de sa théorie de c( tradition géographique». On connaît assez bien, d'ailleurs, l'histoire générale des sciences dans l'antiquité grecque pour corriger ce que cet ordre peut avoir, à l'occasion, de systématique et d'excessif; cependant, dans l'ensemble, il nous parait avoir bien compris les caractères dominants de chaque période de sa littérature nationale, bien qu'il ait commis quelques injustices contre les personnes.
Cette assertion semblera contestable. En effet nous avons la coutume de ne point traiter l'histoire de la géographie comme l'histoire des sciences, dont elle est étroitement solidaire. Presque tous les auteurs de livres de ce genre se contentent de disposer dans Tordre chronologique les historiens anciens qui, à un titre quelconque, ont inséré dans leurs écrits quelques descriptions de pays, quelques études de mœurs, et même de la nomenclature administrative. C'est décerner un peu vite et à la légère le titre de géographe. La vue générale de Strabon n'est pas seulement plus intéressante, elle est plus juste; car la plupart des savants qui touchent aujourd'hui ces questions, ont une tendance fâcheuse à trop confondre les destinées de la géographie et celles de l'histoire, qui ne sont que partiellement solidaires et parallèles. Strabon nous donne un bel exemple en recherchant les causes de progrès et de décadence de la géographie, non seulement dans les variations du goât historique, mais en-
corc dans l'état de développement des sciences mathématiques, physiques et naturelles; nous le suivrons, et pour mieux comprendre son dessein, et aussi parce qu'il nous rapproche de ia vérité littéraire. Or il sera absolument n'écessaire d'expliquer les causes des préférences de Strabon, non seulement par l'étude du caractère de chacun des auteurs cités, mais aussi par des considérations tirées de l'histoire générale des sciences géographiques. Le plan adopté par Heeren et par les nombreux écrivains qui ont recherché, livre par livre, chapitre par chapitre, les sources de la géographie de Strabon , ne nous a pas semblé convenir à une étude de méthode vraiment logique et serrée. Tout d'abord cette besogne est assez avancée, à l'heure actuelle, pour décourager une tentative d'ensemble; et fût-elle moins avancée, que nous hésiterions à l'entreprendre pour des raisons de goAl et de composition littéraires. On s'exposerait, en procédant ainsi, à faire la somme très exacte, la comptabilité très consciencieuse des emprunts de Strabon à Ëratosthène par exemple, au prix de redites incessantes, mais on risquerait de laisser dans l'ombre les raisons dogmatiques et profondes des critiques que Strabon adresse à son prédécesseur. Cet examen régional aurait, il est vrai , le réel avantage de montrer sur le vif les curieuses variations de méthode, nous dirions presque les singuliers caprices du géographe dans l'emploi de ses sources. Mais nous préférons grouper à part, après la revue des écrivains auxquels Strabon a demandé des matériaux ou des doctrines, tous les faits qui font le mieux ressortir sa méthode.