CHAPITRE IL
COMMENT STRABON COMPREND LES ORIGINES POETIQUES DE LA GEOGRAPHIE GRECQUE. - LES SOURCES POJ^TIQUES DE SA GÉO- GRAPHIE : HOMERE.
Si Ton voulait s'en tenir à une revue absolument rigoureuse des sources de la Gé^aphie de Strabon, il faudrait, en réalité, prendre pour point de départ l'œuvre d'Eratosthène. En effet, c'est là qu'il a puisé la majeure partie de ses informations; c'est dans les livres d'Hipparque, de Polybe, d'Artémidore et de Posidonius, qu'il a trouvé des raisons de se détacher plus ou moins des opinions du géographe alexandrin; c'est souvent à travers les œuvres de ses devanciers qu'il a entrevu celles des philosophes de rionie et de la Grande-Grèce, des poètes, des historiens et des voyageurs antérieurs à Alexandre. Encore n'oserait-on affirmer avec une confiance absolue qu'il consulta toujours de première main les précieux mémoires laissés par les historiens des campagnes du conquérant. Toute la période de l'histoire de la géographie grecque, qui précéda Eratosthène, intéresse vivement Strabon, lui inspire des remarques d'un dogmatisme ardent et souvent outré; mais les raisons de ses opinions n'apparaissent pas toujours nettement, les détails font défaut. Il y a de graves et inexplicables lacunes; à côté d'un très long exposé, sous forme de digression, de la géographie d'Homère, on ne rencontre que peu de mots consacrés à l'examen des doctrines si curieuses des philosophes ioniens , presque rien sur la philosophie pythagoricienne qui cependant dut contribuer beaucoup au développement des sciences en général et de la géographie en particulier. Nous ne voulons point, par ces observations, critiquer la composition même des rewypa^txd; Strabon nous a fait part de
son dessein de revoir et de refaire, pour la mettre au courant, pour la rajeunir dans Tintérét d'une catégorie spéciale de lecteurs, la Géographie d'Eratosthène. Il n'a donc pas à reprendre par le menu l'histoire des doctrines, des voyages, des sciences, qu'il trouvait résumée dans le livre de son illustre prédécesseur. Mais alors pourquoi réserve-t-il une si grande place à Texamen de la géographie d'Homère? Il remonte même plus haut et revient à plusieurs reprises sur la légende des Argonautes. C'est bien Homère qu'il considère formellement comme le fondateur de la géographie, àpxnyéTfis riis yecjypa(pixfis épureipiasy et non comme le prédécesseur des géographes proprement dits ^^\
Cet enthousiasme n'aurait pas lieu de nous étonner, si Strabon ne l'avait poussé beaucoup plus loin que les autres géographes grecs, qu'Ératosthène en particulier. Homère était considéré comme l'auteur de la civilisation grecque sous toutes ses formes. Strabon le nomme à plusieurs reprises le premier des philosophes ; et l'on sait que le mélange constant de la poésie et de la philosophie serait, au dire de Schleiermacher, un des caractères distinctifs de la philosophie grecque. Or nous avons constaté quelle parenté étroite unissait, aux yeux de Strabon, la philosophie et les sciences géographiques. Il faut donc rechercher dans l'éducation de notre géographe, dans la biographie de ses mattres, dans les influences littéraires qu'avaient subies ces maîtres et lui-même , la cause de ses idées originales sur la géo-
(*^ Slrabon, I, i, 3. Parmi les nombreux ouvrages qui ont été consacrés à la géographie d'Homère , nous avons surtout consulté les suivants :
Ukert, Bemerkungen ûber Homer'i Géographie, Weimar, 1816;
Vôlker, U^ter HomerUche Géographie und WelUcunde, Hanover, i83o;
Mitxsch, Anmerkungen zu Homer'i Odyiêee, Hanover, i8s6-i84o;
Buchholz, Homerische ReaUen, Leipzig, 1871;
Gladstone, Homer and the Homeric timei;
Th. Henri Martin , Mémoire tur la cosmographie grecque à Vépoque d'Homère et d'UéMiode, iS-jk;
Comment Homère i'orientail (Mém, de VIn$L, t. XXVIU et XXIX);
Tannery, Géographie de VOdyttéc. Annalet de la Faculté des lettres de Bordeaux. 1887, p. 35 et suiv.
graphie d'Homère et de son emploi exagéré des sources poétiques.
Au premier abord, on croit être en présence d'une interpolation quand, dès le début des Prolégomènes, on rencontre ce curieux morceau de critique littéraire intercalé dans une œuvre géographique. Strabon n'est-il pas en contradiction avec son dessein souvent exprimé de décrire le monde en son état actuel ^^^ ? La contradiction n'est pas aussi flagrante qu'elle pourrait nous paraître après un examen superficiel. N'oublions jamais que Strabon se croit autorisé en principe h intercaler au milieu des notions purement géographiques tout ce qui peut contribuer à instruire les «(hommes politiques», ses lecteurs favoris; que l'histoire du passé le plus lointain est un de ces éléments d'instruction nécessaires, «(pourvu que le géographe se contente de citer ce qui est célèbre, xai iidXiala iroof ëvSo^a f. Ce n'est pas tout. Ne s'attachant pas à choisir comme cadres de ses descriptions les divisions politiques actuelles, il estime que certaines régions naturelles» bien plus, que certains aspects de ces régions ont persité à travers les vicissitudes historiques; il est ainsi amené, nous le verrons, à emprunter nettement à la poésie d'Homère, tout aussi bien qu'à la géographie d'Artémidore, de Polybe ou d'Ératosthène , certains traits dont la vérité l'a frappé. Homère est donc une de ses sources. Et, après tout, les géographes qui ont visité les pays chantés par le grand poète, qui ont navigué sur ces mers du Levant, dont l'histoire est aussi merveilleuse que la beauté, ont vivement ressenti la vérité profonde des descriptions homériques, l'originalité caractéristique des termes qui se rapportent à la vie pastorale ou maritime des peuples de cette zone favorisée, l'exactitude si pittoresque des
(') Strabon , VI , i , 3 : OfMi>$ M rji 'mpayftarevonév^ riiv rfft yffç vtpioiop xai rà pvp 6tna Xéyttv dvdyxr^ xai rSv vnap^rtwt ivta, xed liéXt&Ja érav ëpSoffiL ^. Ainsi on ne doit interroger l^hisioire du passé que dans ses traits les plus câèbres.
XII, m, 1 : i^ftiv J' iittovat rà xctff ixaaia, &€ vvv ix!^, "XeyéaBcù, fitxpà xai xùp wporipûw è^xlo{Uvoti. Les emprunts doivent par conséquent se borner à peu de chose, fuxpé.
épithètes de nature. Dès qu'il s*agît de géographie descriptive, ce retour vers le passé est un droit strict; et, en dernière analyse, plus on peut constater la permanence séculaire des aspects physiques et des mœurs, expression toujours exacte, malgré des variations de forme, des rapports entre la terre et l'homme, plus on fait largement son devoir de géographe. J'ai souvent sillonné, dans les barques des pauvres gens de l'Archipel, ces parages si pleins de souvenirs; toutes les fois qu'un fait physique, changement des vents, de la température, de la couleur des eaux, vue lointaine d'une terre me frappait, c'est un vers ou un passage d'Homère qui me revenait le plus volontiers à l'esprit; et, pour l'avouer franchement, ce qui jusque-là ne m'avait charmé que grâce à un effort d'imagination, me séduisit alors par lexactitude technique. Même ainsi atténuée, la doctrine de Strabon ne peut s'expliquer; car le géographe ne loue pas tant l'admirable propriété des descriptions du poète que la grande étendue de ses connaissances des pays méditerranéens. Homère n'est plus seulement un poète descriptif : c'est un géographe méticuleux, et les erreurs d'Ulysse deviennent des explorations. Il faut donc avoir recours à d'autres considérations pour découvrir l'origine de ces longs développements que Strabon consacre h la géographie homérique. On s'est efforcé récemment, dans une thèse dont nous avons examiné ci-dessus quelques arguments, d'expliquer la grande estime de Strabon pour Homère géographe, par un sentiment de fierté nationale. Strabon ^^^ serait un Hellène jaloux de Virgile et désireux d'opposer à la poésie du Romain, faite de légendes et d'érudition mythologique, le naturel et le charme du vieux poète épique de la race grecque. Mais il n'existe, au temps où vivait Strabon, aucune opposition
(*) B. Auerbach, Quid iibi voluerit Straho , p. Sa : (rSic, Strabonis aus-
picio, Homerus de Virgilio triumphum agit. Hoc profecto miranduni est, quod Nosier de romano vate sDueril, eum ne dignum quidem fortasse judicans qui cum Homero conferrelur. At quanto majorem iDscienliam , eo majiis fastidinm ostental D
de ce genre entre Grecs et Romains, aucune aniroosité de race dont on puisse relever le moindre indice dans ses œuvres. Tous les traits connus de l'histoire des littératures grecque et latine du siècle d'Auguste sont en contradiction flagrante avec cette opinion. Bien plus, il y aurait plutôt identité et ressemblance entre la manière dont Virgile soude et lie les légendes et This* toire, et la méthode même de Strabon. Il y avait alors unité de méthode et de direction à cet égard, puisque les Grecs faisaient ia loi et donnaient le ton; c'est chez eux que Virgile avait puisé, et, avant lui, les écrivains romains qui étudiaient les antiquités nationales. Comparez la légende virgilienne de l'arrivée d'Enée en Italie et le récit de Strabon, et vous constaterez que les divergences ne sont pas fort importantes. Le géographe dit bien qu'Énée, d'après le récit d'Homère, resta en Troade après la chute de Troie. Mais il s'en tient si peu à cette version qu'il rap* porte ailleurs l'histoire du débarquement d'Enée et de son fils Ascagne, de la fondation d'une ville, de l'alliance avec Latinus contre les Rutules. Enfin il ajoute, sans la moindre apparence de critique, qu'Enée est l'ancêtre du peuple romain, et en particulier de la gens JuUa ^^\
Or Strabon , par certains traits de son œuvre , se rattache à cette nombreuse école d'érudits grecs auxquels les Romains demandaient les matériaux de leurs études d'origines. Quoique supérieur, par la hauteur de son dessein et par son talent d'écrivain, i Denys d'Halicarnasse et à Diodore de Sicile, il aime comme eux ces recherches lointaines et hasardeuses sur Tethno-
î*ï Strabon, XIIÏ, i, 97, 0/ êè Pœftaîot rèv Ahtiap ip^vy^rnv ^yoUpraf
iittna Srt l&6Xtof iità loéXov uvèt jôù» vpoyéptûv * M. Auerbach croit que
tous ces passages ont été écrits sous le règne de Tibère. «rQuando tanto licenlia Strabo usus sit, opinamur ab eo banc de pâtre i£nea disputationem , Auguste jam iDortuo, couscriptam fuisse : Tibeiio enim, Claudiœ gentis, non Juliœ bomini, ideo divinie originis suœ minus conscio, nefas non visum est novissimam illam, Augusto principe inventam, iEneadum religionem dehonestare.n Nous n^avons relevé, dans les textes nombreux des Teoyypaiptxd qui traitent cette question d^origine, la trace d'aucune ironie. Elle serait peu vraisemblable, même sous le règne de Tibère.
graphie, sur Thistoire primitive et l(3gcndaire des peuples, sur les fondations de villes; ainsi il discute longuement les traditions relatives à l'arrivée des Cretois avec Minos, puis des Troyens en Sicile. Et c'est précisément parce qu'il se rattache à cette école d'érudits, si florissante au siècle d'Auguste, qu'il recherche avec exagération une large part de vérité historique dans la poésie, dans la légende, qu'il trouve une merveilleuse précision topographique chez Homère et les autres poètes, qu'il admire et exalte la géographie homérique. La littérature grecque en est arrivée à ce moment ou l'excès de scepticisme dans les mœurs amène un excès de crédulité, de naïveté factice dans les œuvres historiques et autres. Les lettres deviennent un domaine h part des gens d'esprit, une convention plutôt qu'une expression sincère et vive de l'état social. En matière de géographie, la tentation de prêter aux plus anciens poètes, conteurs, historiens, voyageurs, une exactitude qu'on dénie à ses contemporains et aux écrivains d'âges plus rapprochés, est plus forte encore. Ne voyons-nous pas aujourd'hui même, en plein siècle de science précise , nombre de géographes qui se résignent difficilement à laisser aux grands navigateurs et aux grands savants le mérite de leurs découvertes, qui recherchent avec upreté des prédécesseurs méconnus, des relations antérieures et rivales? Le siècle où vivait Strabon semble bien avoir souffert de ce travers plus encore que le nôtre; ce n'est pas peu dire. Ne nous étonnons pas trop de ce dilettantisme d'érudit, dans un âge où la compilation devait avoir toutes les hardiesses. Exposer et embellir gravement la charmante et naïve géographie d'un poète épique n'était guère plus aventureux et contraire à la bonne critique que de composer, à l'aide de mythes et de traditions, une histoire complète de la généalogie troyenne des Romains. Les Romains avaient tout intérêt à ce que les érudits, et surtout les savants, donnassent à Homère tant de crédit, le transformassent en historien et en géographe. Ce n'était en somme que le complément naturel de l'œuvre de Virgile encouragée par la vanité nationale
et princière, de sorte que, du même coup, Sirabon donnait salisfaction À l'honneur littéraire de ses compatriotes et à l'ambition plus ou moins adroite des écrivains et des hommes politiques de Rome. N'y a-t-il pas là encore une preuve indirecte de son désir d'intéresser les lettrés de la race des vainqueurs en même temps que ceux de langue hellénique?
Si l'on veut absolument expliquer, par des causes particulières et tenant aux idées originales de Strabon, le développement disproportionné de cette étude sur Homère, il n'est pas malaisé d'en découvrir l'intention en considérant la place même de cette longue digression au début, et la qualité des adversaires contre lesquels notre géographe défend le grand poète. C'est surtout Eratosthène qui est visé par ces polémiques. Tout d'abord, en principe, le savant géographe d'Alexandrie maintenait que la poésie a été imaginée pour charmer les hommes, non pour les instruire, qu'on aurait tort de chercher de l'histoire véritable dans les œuvres poétiques (^). Puis, attaquant la crédulité de ses prédécesseurs et de ses contemporains, il niait qu'Homère eût connu autre chose que la Grèce et les pays tout voisins, que la géographie pût tirer d'utiles renseignements de deux poèmes où la vérité et la fable sont tellement mêlées. Strabon n'aurait-il pas le dessein de railler, par cet excès même, un autre excès, celui des savants, mathématiciens et astronomes, dont Tinfluence prépondérante edi fait de la géographie une science sans utilité morale et sans intérêt littéraire? Ne veut-il pas laisser entendre qu'Homère est d'une lecture autrement salutaire aux hommes politiques, lecteurs de Strabon, que les énumérations des chorégraphes, que les tableaux de chiffres des astronomes et des géomètres? On ne peut admettre qu'un esprit assez fin et délié, comme Strabon, ait été purement et simplement dupe de la science homérique jusqu'à ce degré d'exagéra-
(') Strabon, I, ii, is et 1, i, lo : 'moinv^v re inavra àitoÇi^vat ^X^iapop xai fAi^TC ràxûnf ifiitetpiav . . . avvreivetv vofUaas * el :S ^aiv ÈpaToaOévrii , Su «oiif -
lion. Il y a sûrement, dans son fait, abus sincère d'érudilion et d*exégèse, mais peut-être aussi quelque ironie à l'adresse de la géographie également ennuyeuse et antiphilosophique des nomenclateurs sans idées et des savants peu soucieux de Tintérét moral de l'humanité.
Toutefois le goût exagéré de Strabon pour Homère, sa foi aveugle en l'exactitude géographique du poète, provient aussi du développement excessif qu'avait pris à Alexandrie la poésie géographique. Strabon, à force de lire les poèmes astronomiques et cosmogoniques, si nombreux dans la bibliothèque d'Alexandrie au temps où l'exégèse homérique avait été poussée à ses dernières limites, vivant lui-même en un siècle d'érudition outrée et de compilation, se trouvait amené à brouiller quelque peu les deux genres. Et, à vrai dire, si l'on admettait que les vers astronomiques d'Aratus sont de la poésie véritable , il était bien permis de considérer Homère comme un savant.
Ce ne sont là, en somme, que des explications partielles. Pour retrouver les origines historiques et littéraires de la doctrine de Strabon sur la géographie d'Homère, il convient de remarquer qu'un grand nombre des éléments de sa discussion sont empruntés à Cratès le Syrien, à Démétrius de Skepsis, à Apollodore le grammairien. Cette observation seule nous indique que nons retrouvons dans l'œuvre du géographe d'Amasée un écho des querelles des écoles d'Alexandrie et de Pergame; Tinfluence des savants qui prirent la plus grande part à ces batailles littéraires est visible dans tout le cours de ses discussions sur la géographie d'Homère. Philetas de Cos, le premier des Homériques de la période alexandrine, Aratus, Apollonius de Rhodes, Aristarque, sont nommés à plusieurs reprises; mais Strabon semble avoir emprunté beaucoup plus à Cratès de l'école de Pergame, rival d'Aristarque. Strabon ne fait que résumer le débat qui séparait les deux écoles, en prenant visiblement parti pour Pergame. Tandis qu'Aristarque soutenait qu'Homère, en dehors de la Grèce, n'avait pas de véritables connaissances géo-
graphiques ^^\ Cratès cherchait à mettre les données géographiques contenues dans ses poèmes d'accord avec les systèmes scientifiques ultérieurs. L'étendue des voyages d'Ulysse, leur limitation à la Méditerranée ou leur extension aux parages de l'Océan, le théâtre des aventures de Ménélas, la situation du pays des Ethiopiens : telles sont les questions débattues par les représentants des deux écoles; ce sont précisément les sujets de géographie homérique que Strabon traite de préférence ^^\
Strabon a pris beaucoup plus encore, non pas aux doctrines, mais à l'érudition d'Apollodore le grammairien et de Démétrius de Skepsis; l'étude du premier sur le catalogue des navires, Ikpi veùhf xaraXàyov^ celle du second sur la topographie de la Troade, sont parmi les sources les plus importantes de la géographie archéologique de Strabon. Le scepticisme d'Apollodore est vivement pris à partie dans plusieurs passages ^^^ ; on voit que le géographe d'Amasée a cherché des renseignements d'érudition dans les livres de ces Alexandrins, mais qu'il est resté fidèle à la doctrine de l'école de Pergame.
Nous n'avons pas h exposer ici la géographie homérique telle que la comprend Strabon; car, s'il a emprunté, comme nous le verrons bientôt, quelques éléments descriptifs au poète, on ne saurait nier qu'il demande à des commentateurs des écoles <f Alexandrie et de Pergame la matière des discussions passionnées auxquelles il s'arrête souvent. Les polémiques, les débats
(') C'est la doctrine constante de l'école d\Aloxandrie, puisqu'il y a presque îdeotîté entre les termes dans lesqueb Strabon reproduit Tavis d'Ératosthène ot fexpreanon de l'opinion d'Aristarque fidèlement transmise par le scoliaste de niûde, y, 385 : kpMapxps d^oî rà ^paléfuva C%6 rod ttotniroU nvButêk ixèé- }^C00ai lUttà Ti^y 'monrfixi^v i^ovaiav, ^ifSèp iÇu râv ^paiofiévct» vKà rov tronrrov m9pupytiiioyÀ9cvs. Ce sont les mots mêmes que Strdbon emploie pour exposer ravis d'Ératoethène qu'il combat.
(') Aulu-Gelle, XIV, vi, 3 : Utrum iw lij ia» ^aXda<fif Ulixes erraverit xar' kpia^apxop, an iv Tff ifoi Mena Kpétiira, Cf. Strabon, I, ii, 1 1 : roCro yàp olxgitH àp Xéyotro mtpl aCrov, xcù ot; itévov yt vêpt IraXiap, dXXà xeù {Uxjpi tSv ^a)^érânr jfis iSinpitu Mîv eCpêtv tj(prf rfis ixeipou mXdviif xcù iXXonf vXetàvoav.
W Stnbon, Vil, m, 6.
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de doctrine sur la géographie homérique tiennent d'ailleurs beaucoup plus de place dans son œuvre que les exposés dogmatiques; sa théorie en cette matière n'est nullement originale. Peut-être avait-il reçu à Rhodes, dont l'école fut l'héritière de la gloire et des doctrines de Pergame, cet enseignement particulier. Ce qu'il importe de noter seulement, c'est le caractère des attaques de Strabon contre Eratosthène, ou plutôt de sa défense d'Homère. Cette recherche de l'érudition poétique dans une œuvre qu'il veut faire pragmatique, utile aux hommes politiques, est singulière. Il est vrai qu'elle s'explique à la rigueur, si l'on s'efforce seulement de montrer dans la poésie d'Homère la merveilleuse propriété de certains termes, la netteté des descriptions, le charme des peintures physiques. Mais en vérité ce n'est pas là ce que Strabon a loué chez le poète. Au ton des passages dans lesquels il est question d'Homère, on serait tenté de croire que Strabon s'est surtout laissé entraîner par ses lectures d'érudition alexandrine, et a cédé au goût analogue qui était eo vigueur parmi ses contemporains. On a déjà démontré combien la poésie du siècle d'Auguste devait à l'inspiration des Alexandrins; la Géographie de Strabon révèle le même fait, avec plus de vivacité encore. C'est toujours la même recherche d'interprétation scientifique de la poésie, des mythes, des légendes, l'application des formes de la rigueur historique à des questions qui relèvent en réalité de la critique littéraire, à des objets qu'il ne faudrait apprécier qu'avec le goût le plus prudent et l'art le plus délicat.
C'est seulement sous ces réserves que l'on peut considérer Homère comme une des sources de Strabon. S'il demande au poète épique la plupart des matériaux de sa description de la Thessalie, de celle de l'Eubée, on voit clairement, par l'emploi perpétuel du témoignage des commentateurs, que la lecture du poète n'a pas toujours été bien directe ni de première main ^^\
t') Cette constatation est particulièrement facile à faire au livre X, chap. i, que
De même, son étude tout homérique des antiquités béotiennes semble devoir beaucoup aux œuvres d'Apollodore le grammairien ^^^ En revanche les chapitres consacrés à rAcarnanie, à l'Étolie et aux îles voisines, donnent l'impression d'un essai de géographie descriptive uniquement et directement inspirée par Homère; c'est un curieux paradoxe de méthode géographique et de procédé littéraire ^^K
Au reste Strabon n'a pas demandé au seul Homère des éléments qu'on n'est pas habitué à voir introduire /en si grande quantité dans les œuvres géographiques. Ératosthène avait rejeté du domaine de la géographie tous les poètes en général, les appelant «bavards et hommes peu dignes de foi»; le géographe d*Amasée en recherche systématiquement l'emploi, les cite souvent en vertu d'un principe littéraire et philosophique. Rien d'étonnant qu'il mette à profit , toutes les fois qu'il s'occupe des temps mythiques de la Grèce, ses souvenirs de Pindare, de Stésichore, de Sophocle, d'Euripide, de Callimaque, qu'il recherche dans les vers d'Hésiode, de Callinos, de Mimnerne, de précieux renseignements sur les migrations les plus anciennes des tribus grecques. Mais il était beaucoup moins nécessaire et logique de discuter avec quelque insistance ce que rapportent Pindare et Sophocle sur le fleuve Alphée et la fontaine Aréthuse ^^\
En résumé Strabon, par l'emploi qu'il fait des sources poétiques, suit la tradition de l'école de Pergame; il se laisse entraîner À des digressions par le désir de réfuter les opinions de quelques savants alexandrins et en particulier d'Ératosthène qui semble avoir rompu le premier avec l'habitude d'admiration absolue pour Homère. Il sacrifie à son penchant pour l'érudition
le géographe consacre à l*élude des origines ethnographiques el des antiquités de TEubée.
0) Strabon, IX, ii, &o.
W Strabon, X, ii.
W Strabon, VI, ii, U.
outrée et adresse à l'un de ses plus illustres prédécesseurs des reproches d'une valeur contestable. Mais rien ne nous autorise à croire qu'il ait cédé à la tentation de décocher aux poètes épiques de Rome quelques traits malins; ce seraient des épigrammes bien indirectes, et de plus, bien invraisemblables, au siècle d'Auguste comme sous le règne de Tibère.