‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 2 sur 31 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

Strabon a été accusé, pour d'autres motifs, de manquer de précision : tel lui a reproché de n'avoir pas reproduit avec une minutie parfaite les divisions administratives de l'empire romain, de n'avoir pas nettement délimité les provinces, distingué les attributions des magistrats qui les gouvernaient. Si les sciences devenaient l'étude préférée d'un siècle, on ne pardonnait plus au géographe d'Amasée de n'avoir pas repris et vérifié par le menu toutes les opérations géodésiques ou astronomiques de ses prédécesseurs Eratosthène et Hipparque.

Au fond de chacun de ces reproches il y a une part de vérité : et nous nous en expliquerons au cours de notre étude. Il y aurait quelque naïveté à comparer la géographie mathémathique de Strabon au système vraiment original et bien coordonné d'Eratosthène. Tout savant constatera que, depuis les magnifiques études d'Aristote et de son école sur les plantes et les animaux, les sciences naturelles ont passé par une période de décadence; aucun botaniste ne sera frappé d'admiration à la lecture des remarques de détail que suggère à Strabon la flore des pays méditerranéens ou de l'Inde. Les historiens observeront que notre géographe ressemble trop rarement, par la rigueur de la composition et la profondeur philosophique des idées, à Polybe dont il se proclame le fervent admirateur, dont il continua l'œuvre. 11 est malheureusement fort vrai que le style de Strabon rappelle souvent, en revanche, la manière fade et languissante d'un Diodore de Sicile ou d'un Denys d'Halicar nasse, v

Mais, en vérité, quelle singulière façon de juger uu écrivain qui, par la nature môme de son dessein, est obligé d'emprunter à tous les ordres d'études, condamné

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à effleurer toutes les sciences antiques I Là précisément est l'originalité de sa tentative si curieuse , en un siècle d'érudition outrée; si i'œuvre de Strabon a mérité de vivre et de nous intéresser vivement aujourd'hui, elle le doit à des qualités moyennes de délicatesse littéraire et de tact scientifique. C'est le louer à tort que de lui prêter un système complet et cohérent de géographie mathéma** thique et physique, une théorie cartographique absolu*ment nouvelle. Mais c'est le blâmer à contretemps que de remarquer combien il est inférieur à Ëratosthène et Hipparque en intelligence mathématique, à Aristote et Posidonius comme observateur des grands phénomènes de végétation, de faune, de géologie, à Hérodote comme conteur, à Polybe comme historien politique.

Pai tâché de me dégager complètement de cette méthode dont les dangers sont redoutables pour la justice et pour la vérité. On n'a jamais exigé d'un philosophe qui étudie les relations de l'âme et du corps une connaissance approfondie de la médecine; on ne lui a jamais imposé l'obligation d'être peintre , poète , sculpteur, sous prétexte que son métier l'oblige à s'occuper d'esthétique. La même justice est due au géographe. Il est impossible d'examiner, avec quelque chance de l'apprécier à sa valeur, l'œuvre de Strabon si l'on n'admet tout d'abord la définition qu'il donne de la géographie. Quoique fort épris des études géographiques, je n'ai point l'assurance qu'on puisse jamais leur assigner des limites bien exactes; j'avoue même que l'éclectisme de ce digne prédécesseur des Humboldt et des Ritter m'a inspiré des doutes et des scrupules salutaires sur l'assurance excessive de nos géographes contemporains. On ne peut demander à Strabon que d'avoir

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écrit un livre conforme à la définition nouvelle qu'il adopte : c'est au dessein original et particulier de lauteur qu'il faut mesurer le mérite scientifique ou littéraire de l'œuvre.

En se soumettant à cette modeste règle de logique et d'équité, les critiques littéraires eussent évité, tout comme les savants spécialistes auxquels nous faisons allusion, d'inutiles dépenses d'enthousiasme ou de mépris. Je n'ai jamais compris qu'on pût se passionner pour ou contre la géographie d'Hérodote; attaques et défenses portent également à faux, puisque le grand historien n'a point fait ni voulu faire œuvre de géographe. Ainsi donc, lorsque de fervents admirateurs protestent contre le dédain que Strabon témoigne en parlant d'Hérodote, et s'évertuent à chercher les causes purement littéraires de ce curieux antagonisme, ils cherchent trop loin, dans des différences d'humeur et de caractère, une explication fort simple qui tient au contraste des desseins de l'un et l'autre écrivain. Les géographes feraient tout aussi fausse route en proclamant que Strabon a justement méprisé l'œuvre d'Hérodote. Les jugements, favorables ou hostiles, sont superflus dans l'examen de cette intéressante question; il suffit de montrer, sans se mettre en frais de rigueur morale, que les intentions des deux auteurs différaient profondément. Strabon ne trouve point dans l'histoire d'Hérodote les éléments qu'il croit les plus précieux, les plus capables d'orner une œuvre géographique ; il n'excède pas son droit en cherchant ailleurs, même dans des livres médiocres ou mauvais, ses documents et ses descriptions. Tout auteur aie libre choix de ses matériaux; le critique, littérateur ou historien, peut seulement lui demander compte

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de leur emploi. Hérodote avait raillé les philosophes physiciens de l'école ionienne et compris, d'une manière toute contraire, les devoirs de l'historien, voire ceux du géographe, en supposant qu'il fît grand cas de ce litre; rien de plus légitime. Les siècles passent, et l'histoire, changeant profondément de caractère, prend, avec Polybe et Strabon, un certain alliage de philosophie et de sciences, grâce auquel elle se rapproche de la géographie. Hérodote n'est pas mieux compris des historiens raisonneurs, philosophes et savants, ni des géographes, qu'il n'avait compris ses ambitieux prédécesseurs. C'est le sort des batailles littéraires comme des autres; le bon droit est partout, ou plutôt nul n'a le droit de juger par comparaison, de mettre en parallèle les représentants de genres absolument opposés. Et la question est plus délicate encore si l'on veut se prononcer entre Strabon et les prédécesseurs dont il condamne la méthode, puisque, sauf la philosophie, il n'est pas de science plus difficile à définir, plus variable dans son contenu, plus mobile, que la géographie. Le fait même de nos discussions contemporaines sur ce problème d'histoire littéraire n'en est-il pas la preuve? Les uns veulent qu'Hérodote, géographe malgré lui, gratifié de ce titre par un abus de notre nomenclature contemporaine, ait mieux compris son métier involontaire qu'un géographe de profession, comme Strabon; les autres vont jusqu'à lui refuser l'art, si commun chez les grands historiens, d'orner de descriptions vraiment géographiques ses beaux récits. J'ai pensé qu'il y aurait tout bénéfice à laisser dormir ces procès de tendance; la contradiction est trop vive entre les meilleurs juges pour encourager une nouvelle enquête dans le même

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