LES PHILOSOPHES ET LES LOGOGRAPHBS
Strabon n'était nullement obligé de remonter jusqu'aux origines philosophiques de la géographie grecque. Tout nous porte à croire que les doctrines de l'école ionienne étaient étudiées dans l'œuvre d'Ératosthène. Le géographe d'Amasée dte seulement, parmi les philosophes qu'il considère comme les fondateurs de la science géographique. Thaïes de Milet, Anaximandre, Phérécyde de Syros, Anaximène (^). A Phérécyde seul il emprunte vraiment quelques données qui, d'ailleurs, ne sont point de nature géographique. C'est aux œuvres des logographes qu'il a le plus demandé. Dans la première période de la Uttérature grecque, les philosophes ont dû lui paraître physiciens à l'excès, les historiens, trop amis de la fable et d'autres ornements mensongers du récit.
Quoi qu'il en soit, puisque le nom d'un illustre représentant de la science philosophique de l'ionie, Anaximandre, est inscrit en tête du livre de Strabon, nous devons essayer de démâlerles causes de cette mention de l'école ionienne. On s'explique mal,
^') Encore Anaxiroandre de Milet le philosophe ionien, Hécalée le logogn^be, Démocrite i^alomiste, sonl-iis seuls compris dans la liste des vrais géographes, que dresse Strabon au commencement de son ouvrage. Cf. I , i , i : Ôniipés tc «ai kva^ifiavipot 6 MiAif^ioc %a\ ËxoiToTo^y o moXivns whov, ttaâo^ xas Èpatoaêéwns pifvt * xoi ^rtfioxpnos êè xai, . . . ,
au premier abord , cette spapathie du géographe , ennemi de l'abus des sciences, pour des penseurs auxquids la tradition avait donné le nom de phygiciens, si l'on considère seulement le contraste frappant qui existe entre leurs hardies spéculations et le goût médiocre de Strabon pour l'emploi des sciences physiques dans les œuvres de géographie.
Remarquons bien, avant tout, que notre géographe répète et transcrit des opinions d'Ératosthène dont il avait le livre sans cesse devant les yieux; ces opinions ont fait loi à l'école d'Alexandrie. Une tradition s'était établie, qu'il reprend brièvement pour son compte, et à titre d'introduction obligatoire et ordinaire. Plus d'une doctrine de Strabon, dont l'explication nous échappe, doit rentrer dans ce cas.
En outre, j'imagine que les sages de i'Ionie, entrevus et étudiés sommairement à travers le témoignage d'Ératosthène. deviennent à ses yeux quelque peu différents de ce qu'ils furent en réalité. 11 les oppose sans doute aux penseurs, philosophes ou historiens, qui se bornent aux observations morales et n'ont point souci d'étudier les rapports de la terre avec l'homme. Strabon, comparant le métier du géographe à celui de Tarchitecte, disait que l'on doit connaître les conditions de clima , d'exposition des contrées, pour être bon géographe, comme celles d'un lieu déterminé, pour être bon architecte (^). Pour lui les philosophes purement moralistes ne sont point des philosophes dans toute la force du terme. Et en vérité, si, entrant dans le dessein de Strabon, nous étudions le développement de l'esprit scientifique dans le monde grec, il nous est impossible de nier que la réaction socratique a causé, avec un grand profit moral, un grave dommage intellectuel. On ne peut s'empêcher de croire, en dépit des railleries d'Hérodote, que ces ambitieux
(0 Strabon, 11, ?, i : ttprtTot yàp Srt oCi* oUoêàfios, oCê* dp^némûip oixiav il véXtv iSpHaat xaXSis ol6s tc yévotr* éi», dvpovoi^'tùas éxfiiP nXifidrup [te] t&v ttarà to9 oCpapèv xai aj(ij(^(itût9 re xai yLtyedëv xoi d^irov; xai '^'^ous ntù éXÀMv toioùtùiPf fiif t/ y€ xiiv SXrjp olxovfiéprip joicoOnSp.
philosophes ont bien servi la cause de la science eo général et celle de la géographie en particulier^^).
Strabon n expose pas plus nettement les motifs de son respect pour les sages d'Ionie que ceux de son aversion pour Hérodote. Mais ces motifs ressortent assez bien de l'exposé même de son dessein : et le culte pieux du géographe pour ces philosophes de génie s'explique par l'analogie du caractère général de leur entreprise avec la sienne. C'est toujours une tentative d*exposé du système du monde : de part et d'autre il .y a recherche de l'universel, tendance philosophique. Seulement les Ioniens demandent à la nature, à un rudiment d'encyclopédie scientifique, ce que Strabon, à son insu parfois, et entraîné par l'exemple de Polybe, croyait trouver dans une contemplation de rhistoire universelle. 11 n'y avait pas moins, malgré cette divergence, une conmtiune aspiration vers la plus large synthèse. On observera que Strabon, dans la revue qu'il passe de l'histoire des sciences géographiques, prend comme indice du mérite de ses prédécesseurs le génie synthétique , c'est-à-dire le trait dominant de son tempérament de penseur et d'écrivain. Et, comme il se croit encore plus porté vers cette forme particulière de la méditation géographique qu'il ne l'est en réalité, il met nécessairement quelque affectation, par vanité théorique et par illusion , à choisir le patronage apparent des esprits les plus généralisateurs de lantiquilé.
Si nous abordons la question de fond, nous remarquerons que la distance scientifique n'est pas si grande, entre les premiers sages du monde grec et ses derniers géographes, que la chronologie porterait à le croire. Entre les cosmogonies primitives de Thaïes, d'Anaximandre et d'Anaximène, et le système de Strabon, le contraste provient plutôt d'une découverte de géographie mathématique, qui se place dans l'intervalle, que d'une modification profonde dans le mode d'explication
('^ On trouvera à cel égard de précieuses indications dans le livre de M. P. Tannory, Pour la science hellène»
des phénomènes physiques et naturels. On a acquis la certitude mathématique de la sphéricité de la terre par une démonstration que Strabon déclare absolument étrangère au métier des géographes ^^^ : on en a tiré les conséquences astronomiques, cosmographiques, cartographiques, que comportait le principe. Mais l'explication des phénomènes volcaniques, des tremblements de terre, de l'orographie, de l'hydrographie, de la climatologie générales , qui sont choses moins extérieures à la géc^raphie, et en constituent précisément la base, n'a pas autant gagné, à beaucoup près, et ne pouvait pas autant gagner. En effet, le progrès des sciences pures, déductives, dépend presque uniquement de la profondeur d'esprit des hommes qui s'y vouent, et fort peu du nombre des remarques faites; leur définition l'indique. Aussi la géographie mathématique fut-elle constituée la première; une fois le principe découvert, les conséquences ne pouvaient tarder h suivre. Il n'en va pas de même de la géographie proprement physique dont le développement est en raison directe du nombre des faits observés, et, par suite, de l'étendue des pays connus, de l'essor des explorations géographiques. La différence même des formes sous lesquelles se manifestent dans chaque région les phénomènes de même nature est encore un obstacle à la coordination des faits recueillis par les observateurs. Qu'on remarque enfin les contrastes de mœurs, de langue, de civilisation qui séparèrent les peuples des pays méditerranéens jusqu'à la domination romaine, la rareté et la difficulté des communications, le peu de durée des empires d'Athènes, de Sparte, de Macédoine, et l'on comprendra que les savants aient passé plusieurs fois par les mêmes séries d'hypothèses. Quand Rome unit par la force toutes ces régions, le progrès fut arrêté par une cause plus grave encore que les précédentes; l'esprit scientifique de la Grèce avait cédé la place à l'esprit pratique de Rome. Les matériaux pouvaient
0> Strabon, I, m, 3.
être assemblés par un Pline ; il n'est plus personne pour tenUr l|b une synthèse des sciences physiques et naturelles dans le goil iffi de celle d'Aristote dont le souvenir s'était bien effacé. II y aun ui des catalogues; quelques Romains, Grecs d'éducation, s'intém- p sent à l'étude des queiùans natureUea, sans aller toutefois jusqi^i II un essai de générab'sation. Strabon est déjà plus Romain que Grec en cette matière.
Mais il veut se rattacher à la tradition du génie national. Ei, puisque les sciences qui composent la géographie physique, tout en s'enrichissant d'un plus grand nombre de faits, n'avaient rien gagné en cohésion depuis le temps d'Aristote et de Théophraste, notre géographe va chercher son bien épars, à toutes les sources : du moins il a l'illusion de parler pour soi-même en résumant sans doute quelques belles pages empruntées à l'œuvre d'Érat»sthène. Les observations de Thaïes, d'Anaximandre, d'Anaximène n'ont pas vieilli; car une observation bien faite ne vieiUit pas. U ne parle plus de leurs systèmes, il nous renseigne même ii peine sur les progrès de la géographie dont ils furent les auteurs; mais cet exposé se trouvait dans le livre d'Ëratosthène, qu'il veut seulement mettre au courant; et, en le reprenant, 3 aurait mérité le reproche de plagiat.
On comprend d'ailleurs qu'il nomme Anaximandre au premi^ rang. C'est là encore un écho de l'opinion d'Ëratosthène. Le savant alexandrin ne pouvait manquer de rendre une éclatante justice au premier constructeur d'une sphère céleste, à l'inventeur du gnomon-polos, à l'auteur de la première table géographique. Strabon , qui n'aimait point les éléments astronomiques et mathématiques de la géographie, qui tenait médiocrement à l'étude des procédés cartographiques, n'a pu être en ce cas que l'interprète de l'admiration d'Ëratosthène; sa brièveté en fait foi. Il décerne à Anaximandre le double titre de philosophe et de géographe ^^\ rappelle en trois mots son initiative cartogra-
^*) Strabon , I , i , 1 1 : ^apepol èè ttal ol è%oLxoXov$T^aaPTts aùr^ (Homère) Mp€S d^Xoyot xoi] oixetot ftXoao(phç * &9 tous wp(&Tovs (leO* Ofiiipop èvo Çnch Èpa-
phique; rien de plus. Pourtant nous ne voudrions pas insinuer i|ue Strabon se soit fait l'interprète de l'opinion admise par les Igéographes de Técole d'Alexandrie sans y adhérer lui-même. Kous savons que nul n'est géographe, à son avis, s'il n'est d'abord philosophe; il ne pouvait donc avoir pour l'école ionienne que des sentiments d'admiration et de sympathie conformes à ceux d'Ératosthène. Nous en constaterons indirectement la sincérité par l'ardeur de ses attaques contre Hérodote, critique railleur des études géographiques des sages de Tlonie. n n'y a pas lieu de s'étonner de l'absence du nom de Pythagore et de ses disciples dans la liste des géographes illustres que dresse Strabon au début de ses Prolégtmènes. Les philosophes-physiciens , observateurs curieux et souvent pleins de pénétration, devaient lui paraître les initiateurs véritables de la science géographique; astronomes, physiciens, naturalistes, géologues, au sens le plus humble du mot, ils maintenaient cette cohésion du savoir humain, si nécessaire de tout temps à la géographie comme à la philosophie proprement dite. Une autre tendance se marque avec les progrès du pythagorisme qui rendit bailleurs d'éminents serrices à la géographie. La science pure, la pensée abstraite vont prendre le dessus; ce sera le commencement de la séparation entre la philosophie morale et la philosophie scientifique si intimement confondues chez les Ioniens. IVun côté se constitueront la philosophie humaine, morale, ceiie que Socrate fera descendre du ciel, et l'histoire morale et politique; de l'autre la métaphysique tendra à se faire un domaine particulier, original, et à restreindre par là le champ de ses spéculations. Loin de nous la pensée de rabaisser le mérite
roadévrif, kpa&(iap3p6p jê, OaAov ^c/oïK^a ypûptfiov xal voXhiip, kcù ÉkotcSop
T^ MiAifffiov * T^v pièp oZp iK^ovptu vpcârop ytùoypd^txbp v/voxa On voit
bien que Strabon donne ce résumé de l'histoire de la géographie en suivant de près le texte d'Ératosthène. 11 est non moins clair que ces épSpes d&ôXoyot ttoA ointîot ^Xoao^iat^ que Strabon appelle successeurs d'Homère, sont bien les philosophes de l'école d'Ionie. S'il nomme Pythagore et les pythagoriciens, ce n'est jamais à titre de géographes.
cosmographique de l'école pythagoricienne qui marqua, par rétablissement de zones, une relation entre les cercles célestes et ceux de la terre, reconnue de forme sphérique et placée au centre de l'univers. Mais tout cet ensemble de doctrine ne fut définitivement constitué que par les pythagoriciens de la seconde génération, non par Pythagore ni par ses disciples inmiédiats.
Si Strabon se contente de citer, sans étudier vraiment leurs systèmes, les grands philosophes de Tlonie, il a fait un emploi plus large, quoique bien médiocre encore, des œuvres ihéogoniques de Phérécyde de Syros, philosophe comme Thaïes et Anaximandre. La théogonie de Phérécyde lui a fourni les éléments trop abondants d'une fameuse digression sur les Curetés qui a mérité les reproches unanimes des critiques ^'^ : dans le même ouvrage il a puisé, semble-t-il, une partie de son histoire des migrations des Ioniens et de son étude sur les origines des villes d'Ëphèse et de Milet. Tous ces emprunts ont un caractère mythologique des plus accentués.
Démocrite, cité avec honneur parmi les philosophes géographes, est, moins encore que Phérécyde, une source de la Géographie de Strabon. Là encore il faut supposer que l'introduction historique du livre d'Eratosthène faisait une assez belle place À Démocrite, à côté d'Anaximandre et d'Hécatée. Strabon parle de l'étendue de ses voyages qui avaient embrassé la majeure partie de l'Asie, et invoque son autorité, comme celle d'Aristote, pour réfuter les fables qu'on rapportait sur la nature particulière du fleuve Sila dans l'Inde ^^K
Ainsi les philosophes de cette première période de la littérature grecque ont été laissés de côté par Strabon ; et c'est volontairement qu'il s'est abstenu de leur emprunter des données géographiques. Tout d'abord il ne pouvait songer à refaire la belle introduction d'histoire des sciences géographiques par
(» Cf. Strabon, XIV, i, 3; X, iv, ai; XIV, i, 37.
(') Strabon , XV, i , 38 : A^ftoxpiToy fxiv o2îv ittalet», dfre voXXifp xiis kmu mtn^WTifUpov»
laquelle Ëratosthène commençait son ouvrage, introduction que Ton devine à travers le résumé du géographe d'Amasée. De plus, les notions de caractère mathématique et physique qu'on trouvait dans les études des philosophes-physiciens de l'ionie ne devaient point lui paraître dignes de prendre place au milieu de ses descriptions; on sait qu'il limitait avec soin le rôle des sciences. Enfin la nature même de ces œuvres, profondément systématiques, rendait ces emprunts difficiles au cas oi!i Strabon eût éprouvé une plus vive curiosité à leur endroit. En résumé il cite leurs noms pour se conformer à une tradition séculaire de la géographie grecque, et suit l'exemple d'Ératosthène, sans essayer peut-être de bien approfondir les causes et la légitimité de son adhésion. Il trouvait ces illustres penseurs gratifiés du titre de fondateurs de la géographie par l'opinion des Alexan^ drins les plus autorisés; c'est un héritage quil acceptait de confiance.
Les travaux des logographes étaient des sources beaucoup mieux appropriées aux recherches de Strabon que les œuvres des philosophes et même que celles des historiens. Tous les livres des logographes, histoires mythologiques, généalogies, histoires de fondations de villes, histoire de peuples, rapportent en somme des faits dont le théâtre est une région naturelle plus ou moins étendue, ou bien (es actes d'un seul et même personnage. Strabon, qui compose une géographie descriptive d'un caractère historique bien marqué, trouvait, dans les recueils des logographes, les renseignements disposés suivant l'ordre auquel il s'était arrêté lui-même; pour ne prendre que deux exemples, rien ne lui était plus commode à consulter que le livre de Xanthos, dès qu'il en arrivait à la Lydie; Hellanicos lui offrait de même une série homogène de faits dans ses iEgyptiaques.
Cadmos, l'antique historien de la fondation de Milet, et Acusilaos d'Argos, auteur d'un abrégé de légendes héroïques, sont nommés tous les deux par Strabon en quelques passages seule-
ment. Il n'en pouvait être de même d'Hécatée de Milet, auquel l'antiquité grecque devait le premier ouvrage de géographie descriptive. Strabon lui donne le titre d'historien, et déclare qu'il compte parmi les premiers qui eurent l'audace d'aborder la vraie géographie. Il souscrit au jugement d'Eratosthène qui avait discuté l'authenticité des ouvrages laissés sous le nom d'Hécatée, et l'avait établie chez les Alexandrins. Hécatée présente plusieurs des traits auxquels Strabon reconnaissait le véritable géographe; non seulement il avait su coordonner et critiquer les documents que les navigateurs milésiens rapportaient de si loin dans leur patrie, mais il avait beaucoup voyagé pour son compte, puisque Agathémère l'appelle dptip tifohmXapt/Ç' Au reste le crédit d'Hécatée avait été considérable dès la plus haute antiquité; Hérodote lui emprunta beaucoup pour sa description de l'Egypte ^'^.
Strabon cite son œuvre géographique ou ytjs irepioSoç^^, et en reproduit même textuellement un passage. Il lui emprunte quelques renseignements précis sur l'ethnographie de la Grèce et surtout du JPéloponèse ^^). Hécatée est donc bien l'un des auteurs consultés de première main et comme source véritable par le géographe d'Amasée. On en peut dire autant de Ménécratès dAlée, qui avait composé des ouvrages du même genre, un Périple de fHeUespont et un Ilepi xriaecjv. Strabon lui demande, comme h Hécatée, des données sur l'ethnographie primitive de quelques régions, en particulier de la Mysie, de la Lydie et de la Phrygie; l'origine de la race troyenne, que Strabon étudie avec tant de soin dans ses digressions homé-
(*> Strabon Tappdle : 6 riip l&lopiw avvxéifu (XiV, i, 7) et le classe parmi les écrivains «ô-oppif^arrej aùrHf é^tcurdaiTi [rifj ysùtypaftxiis], (l, i, 1.) Cf. l, 1, 1 1 : fàv 3è Èxaraio» xaraXtifeTv ypdfifta, vi^aifupop ixtivov ttwtu ix tiîs iXkfit oUtov ypa^f, et sur le caractère encore poétique de son style, 1, 11, 6 : AiSovyi» rè itirpov, réXXa èi ^Xékoivm ta tsotfirtxà awéypa^>av. La phrase s^appliqne à Gadmos, à Phérécyde et à Hécatée.
(') Strabon, XII, 111, 93 et XII, m, 9.3.
W Strabon, VII, tu, 1 el VIIT, m, 9.
riques, est aussi l'une des questions sur lesquelles il consulte Ménécratès ^^K Charon de Lampsaque n'a été mis à contribution que dans un passage consacré à l'étude des limites de la Troade; on ne peut déterminer|puquel des ouvrages de ce contemporain de Xerxès ont été faits les emprunts de Strabon ^^\ Hellanicos de Lesbos est plus souvent cité, mais presque toujours d'une manière peu flatteuse. Strabon l'accuse de trop aimer les récits fabuleux et relève dans ses œuvres nombre d'erreurs de tout genre; pour tout dire, il fait aussi peu de cas d'Hellanicos que d'Hérodote. Tous deux, à ses yeux, ont traité l'histoire sans un fM>uci suffisant de la vérité; et Théopompe pouvait, sans mentir, (tse flatter de mieux conter les fables?) que ces historiens^'). Hellanicos est même associé è une critique dirigée, sur un point particulier, par Strabon contre Hérodote; le géographe les accuse d'avoir commis la même faute dans leurs énumérations des tribus scythiques ^'^\
Les mêmes reproches sont adressés à Damastès de Sigée, qui avait composé un Hep} iOvùiv cité par Etienne de Byzance. Strabon ne comprenait pas qu'un géographe comme Ératosthène eAt tenu en quelque estime les œuvres de Damastès; il le lui reproche vivement ^^^ Comment ajouter foi aux assertions d'un auteur qui considérait le golfe Persique comme un lac^^^? Strabon n'a recours à Damastès que pour éclaircir quelques détails de la topographie de la Troade, de l'Éolide, et de l'tle de Chypre ^"'l
Quand nous aurons mentionné Xanthos de Lydie, contemporain d'Hérodote, nous aurons dressé la liste des logographes
(0 Strabon, XII, m, 33; XII, fin, 3; XIII, m, 3. W Strabon, XIII, 1, /i; XIII, i, 18.
(') Strabon, I, 11, 35.
(*) Strabon, XII, m, 31 : ov^ftara, âwtp ÈXXdpixàf re tttù iip6èoros nal Eifêo&H xateÇXvdfmtîav i|fu?y . . .
(*) Strabon, I, 111, 1.
W Ihid, l') Slrabon, XIII, I, /i; XIV, fi, h.
que Strabon a plus ou moins estimés et consultés. Curieux d'approfondir les questions d'ethnographie, de fondation des villes, de rechercher en particulier tout ce qui pourrait donner aux récits homériques un haut degré di certitude scientiiique, il a compulsé avec soin ces œuvres encore empreintes de poésie. Nous ne possédons point les éléments d'une critique approfondie de l'emploi qu'il en a fait; il cite peu, donne rarement ou brièvement les raisons de sa sympathie ou de son aversion; et nous sommes trop mal informés sur le caractère de cette littérature pour risquer un jugement. En tout cas il n'est point étonnant qu'il ait emprunté à Hécatée plus volontiers qu'aux autres et l'ait considéré, seul avec les philosophes ioniens, comme un véritable géographe. Quiconque a analysé les goûts littéraires de Strabon constate qu'il aime l'histoire à la manière de Polybe, admire avec une passion outrée la poésie proprement dite, surtout celle d'Homère, mais juge sévèrement les historiens encore amateurs de légendes et de mythologie, les conteurs de fables tels qu'Hellanicos et Hérodote. A coup sûr il a des devoirs de l'historien une conception quelqtfe peu étroite; on sent qu'il apprécie les œuvres historiques d'après un principe, mesurant leur mérite à l'étendue des secours qu'en peut attendre un géographe, et plus encore d'après un modèle qui est le livre de Polybe. S'il s'était contenté de laisser de côté les écrits dont la lecture lui semblait le moins fructueuse, dont le dépouillement devait, à son avis, fournir les moins abondants matériaux à la préparation d'une géographie universelle, il n'aurait pas excédé son droit. Par malheur il prononce parfois ses arrêts au nom de l'histoire, ce qui l'expose soit au reproche mérité d'avoir appliqué à ce genre littéraire une appréciation singulièrement exclusive, soit à celui d'avoir trop recherché des sources d'un abord facile, et rabaissé ainsi le rAle du géographe, si noble dans la doctrine de ses Prolégomènes, jusqu'à l'humble métier des compilateurs dont il faisait fi.
n. LES HISTORIENS. HERODOTE ET GTésiAS; TH^POMPE ET JÎPHORE.
On n'a pas assez |||sé ces considérations en recherchant les causes du jugement si sévère de Slrabon à l'égard d'Hérodote. Si les critiques avaient seulement reproché au géographe d'avoir méconnu le génie historique de son illustre prédécesseur, ils n'auraient commis aucune faute de méthode. Mais depuis que, par un artifice littéraire dont nous sommes graduellement devenus dupes, on a pris l'habitude de parler de la géographie d'Hérodote, mot parfaitement inconnu h l'antiquité, la question s'est élai^e. En notre siècle la géographie a été si souvent réduite au rAle d'accessoire historique, que les érudits auxquels est échue la tâche de nous faire connaître la géographie ancienne, ont cherché presque tous les éléments du tableau qu'ils composaient dans les livres des historiens anciens. Les doctrines, l'histoire du développement des sciences mathématiques, physiques et naturelles, les intéressaient beaucoup moins. Or l'histoire de la géographie ancienne, privée de ces lumières, est aussi fausse et incomplète que l'histoire politique dépourvue de la connaissance de la diplomatie et des institutions. Les voyages, les explorations, sont à la géographie ce que sont les bataUles à l'histoire, et la science géographique n'est pas en raison directe de la superficie des pays connus. Les Grecs connurent une moins grande étendue de contrée que les Romains et comptèrent de bons et savants géographes. Combien l'œuvre des Romains est plus médiocre, malgré toutes leurs conquêtes! C'est que la Grèce eut, à côté de ses voyageurs et de ses conquérants, des génies scientifiques; or la géographie ne prospère que grâce à la haute culture de toutes les sciences, astronomie, mathématiques, élude des plantes et des animaux, etc. . . Si Hérodote avait joint au souci littéraire d'intercaler des descriptions géographiques dans ses charmants récits celui de traiter gravement, au lieu de les railler, les études cosmogoniques de
GiooRAPHii DR Straboh. 1 3
ses prédécesseurs les philosophes d'Ionie, on pourrait lui donner sans restriction le titre de géographe et s'étonner des critiques et de Tantipathie de Strabon pour cet historien classique. Nous ne pensons pas qu'il faille aller jusque-j^. Nier qu'il ait rendu quelque service à la géographie est un autre excès; bien des historiens ont eu ce mérite, qui, pas plus que lui, n'étaient géographes, de même que plus d'un géographe a servi les intérêts de l'histoire. Hérodote n'est pas le père de la géographie, comme le veulent quelques savants; il n'est pas même un géogn^he dans toute la force du terme; mais son livre est un précieux document qui nous montre en particulier qu'on n'était point d'accord sur la direction à donner aux études de cette nature. Ce n'est pas faire tort à son génie que de lui refuser le titre de géographe, en un siècle où la science géographique n'était pas encore constituée.
Nous avons déjà exposé l'avis de Strabon sur le mérite des œuvres d'Hérodote, puisqu'il en fait à peu près le même cas que de celles d'Hellanicos. Il estime qu'on devrait avoir plus de confiance en Homère , Hésiode et les tragiques qu'en Héro* dote^^^ En fait, il le cite h peu près autant qu'Héâode, mais souvent pour le critiquer. Sa description de l'Egypte et sa nomenclature des peuples de la Scythie sont surtout blâmées, pour leur caractère fabuleux et leur inexactitude ^^\ Nulle part Strabon ne lui concède le moindre des dons qui doivent, à son avis, distinguer le géographe; et indirectement, en déclarant
(*) Strabon, XI, ti, 3. Tout ce passage est caractéristique, ùpcâvres yàp roùt ^pepSk fivdoypdfùvt eCêoKiitoUprat t^driaav xai aCrol 'Oapé^taBtu rhw ypapijp aêéiàp, iàp ip hlopleu o^^iffMtTi "kéyûttrtp, à pLifêinore elèop (tii^ ^koucol», 4 oi wapd y€ eièdrûiv, anonoCpref et* aura [3é] fi6pop roOto, Su ànpàaatp iiitituf êxjst Mai 3«vfAao7ify. Pfop S* dp rit timài^ xai ôfiifp^ «no7e<Jo'eiey -^pcâoXoyoSm xoi To7« TpayaioU ttoiirtM fi Kti^^/ç re xai ÙpoSor^ xai ÉXXaplx^ xai éXXmt roto6^ rots.
(') XVII, I, Sa : IIoAAà ^ Ûp6ior6s re xai dXXoi ^Xuapavctp, éavtp fUXos ^ pxiBfiàp 1j llèvfffioi TI , T^ X6y^ riip reparelap -xpaoÇépopres,
Cf. aussi XII, m, si : xai éXXa opépaxa^ iicep ÈXXaptxàg rs xai tlp6-
âoTof xai EÔêoÇoç xare^Xvépfiaap
que l'histoire ne commença qu'après la disparition des fables poétiques, il lui conteste le titre d'historien. On démontrerait aisément qu'à son avis les premiers historiens de la Grèce sont les successeurs immédiats d'Hellanicos et d'Hérodote , et que le véritable fondateur de l'histoire, telle qu'il la comprend, est Ephore.
Cette théorie sur les origines du genre historique en Grèce est-elle une conception originale de Strabon? Nous ne le pensons pas. Sa tradition géographique est empruntée, comme une grande partie des matériaux mêmes de son œuvre, à Ératosthène; sa manière de juger les historiens parait bien lui venir surtout de Polybe. Or, d'une part, Eratosthène, nous l'avons vu, faisait remonter le mérite d'avoir fondé la science géographique aux philosophes de l'Ionie et à Hécatée, ce qui est une opinion diamétralement opposée à celle d'Hérodote; d'autre part, la méthode historique de Polybe impliquait, chez ses partisans, une aversion non moins marquée pour les œuvres naïves du conteur. Voiià les deux raisons fondamentales du jugement de Strabon. Nous n'avons pas à apprécier longuement la valeur de ses critiques, mais seulement à en dégager les causes. On remarquera néanmoins, avec quelque curiosité, que le géographe d'Amasée, si fier de revendiquer, à l'exemple d'Ëratosthène, les philosophes-physiciens de l'Ionie comme initiateurs de la géographie grecque, n'était pas, en pratique, un ardent partisan de l'intervention des sciences mathématiques et physiques dans son domaine, ni un amateur passionné de cartographie. Les défenseurs d'Hérodote, et il en a trouvé de fort éloquents, observeront aussi qu'ennemi des légendes et des fables mêlées à l'histoire, Strabon a prêté aux poètes une singulière précision scientifique. Mais expliquons les motifs de son avis, sans en faire ressortir la contradiction, plus apparente peut-être que réelle.
En premier lieu, Strabon a pris parti, au nom d'une tradition adoptée par l'unanimité des géographes grecs, pour les
philosophes ioniens contre Hérodote et contre tous les anciens historiens qui cherchaient à plaire aux lecteurs en rapportant des fables. On sait la gravité de ce débat d'histoire de la littérature et des sciences grecques qui tout récemment encore a été repris à nouveaux frais ^^\ Strabon , en proclamant Anaximandre le fondateur de la géographie grecque après Homère, en louant Thaïes et Hécatée, se déclare implicitement en faveur des philosophes-physiciens de rionie. Il adopte l'opinion d'Eratosthène, et se montre même plus ardent que lui, puisqu'il lui reproche son indulgence pour le logographe Damastès de Sigée, conteur de mythes, comme Hérodote. La sévérité d'un géographe k fégard d'Hérodote n'est point pour nous surprendre. On ne saura jamais si, comme le veut M. Hugo Berger, son scepticisme méprisant pour les théories cosmogoniques des Ioniens provient de sa connaissance des découvertes pythagoriciennes. Ne seraitil pas beaucoup plus simple d'expliquer ses railleries dVun bon sens un peu grossier» ^^^ par le désir de dégager l'histoire de notions scientifiques pour lesquelles il ne se sentait aucun goût, et dont il reproche l'emploi outré à son prédécesseur Hécatée? C'était le temps où Socrate s'efforçait de détourner des choses célestes, de l'étude de la nature, l'activité philosophique de la jeunesse, de réduire la philosophie à la morale, la science
(*) Cf. {^exposé très complet donné par M. Hugo Berger dans la première partie de son excellente Geichichte der wiê$entchaftlichen Erdkunde der Gritehe» (t"* Ahtkêilung), Die Géographie der lonier, Leipzig, 1887. D^autre part* M» Hanvelte a publié dans la Retnte de philologie (Janvier 1889) un article sur la Géographie tP Hérodote, et il conteste la plupart des conclusions do M. Hugo Bei^r. Chacun d^eux pari d^une définition contraire de la géographie; M. Hugo Bei^r conteste avec raison le titre de géographe à Hérodote, d^aocord en cela avec tous les géographes anciens , et il maintient que la science des Ioniens était beaucoup plus plroche de la vraie géographie que Thistoire naïve d^Hérodote; M. Hauvette, dont les préférences sont pour une géographie toute littéraire et descriptive, croit qii*Hérodote a justement rejeté les hypothèses scientifiques des philosophes ioniens et «déconsidéré des théories qui avaient fait leur temps n. G^est assigner au géographe un métier bien restreint, bien étroit, et condamner trop vite, avec Hérodote, des spéculations mathématiques et physiques qui ont une haute valeur.
(') A. Hauvette, La Géographie d'Hérodote, p. 7.
à la vertu, appelait fous les penseurs assez téméraires pour s'engager dans des recherches de ce genre ^^\ Hérodote s'efforce visiblement de soustraire l'histoire à l'influence cosmogonique des Ioniens, comme Socrate avait essayé de dégager la philosophie de tout mélange scientifique; il réagit i la fois contre la maladresse littéraire des logographes qui écrivaient, sans le moindre essai de composition , des géMogies, des fonâaliom de vUlei, des jEgyptiaques , des Pertiques, et contre l'habitude d'ailier, dans des œuvres comme le Triç tireptoSos d'Hécatée , des récits de voyages présentés sans art h des exposés de théories cosmogoniques. C'est d'Hécatée qu'il se moque dans le passage suivant : «Je ris quand je vois que, parmi tant d'auteurs de descriptions de la terre, aucun n'a procédé d'une manière sensée; ils écrivent que l'Océan coule tout autour de la terre, que la terre elle-même est ronde comme si on l'avait faite au tour; ils font l'Asie égale à l'Europe ^'^K v II le vise plus directement
(') Cf. Xéoopbon» Mémor,, IV, tu, 6 : ÔXat Se xSp oCpaviap f ixajo/la 6 8eo« fcv^j^ayârof, ^^rft</lilv yiyvtaBat àtixptittv. Aristote, Méiaph., I, Ti, p. 987. £«»xfétfnt Se wtpl fiiv rà ifOixâ ttpvyfiamoitévov, ttepl Se tift SXtit ^ùatàH Mév, Cf. flortoul Xénophon, Mémnr,, I, i, 11 : oCSè yàp ttêpi rfis tâh wvxwf ^«
atm$ SttXiytTO SkXè. xoi fo^$ ^pQjnHovja$ xè, TOMtCfTS [ol ta Jd-ela
?9TOV9Tf«] (ÂOâpoJpovras d'geSeixwe.
^^ Hérodote, IV, 36 : FcAôl Se épet&p yijt ^eptéSovt ypéUtamas voXXoùt HSii, xoi oiSéva p6o» . ixàvrofs éhryn^àftevov • oî àxeayôy tc piopra ypé^own tripiÇ riip yfHp iownp xvuXtntpéa c^ dtè réppov, xai HiP kahip rf E^pévi^ mottépxmp to^p» Nous ne pensons pas, comme M. Hauvette (p. 8), que ce passage soit une «rcriliqoe de la carte d^Anaximandre et d*Hécaléen. Les termes : yHs mtptdSwt, ypé^tanag, Ow/nodiupop, etc., ne s*appliquent bien qn^à l'ouvrace en prose d*Hécatée qni avait poar titre y fis vepioSot. Les derniers mots, rijp Xaivp rf E^ptiwij 'mottértwf tanp, semblent une allusion transparente au même ouvrage qui comprenait deax livres, l'un consacré à TEurope, Tautre à PAsie; or Hérodote dit ailleurs (IV, h%) que TEurope est égale en longueur à TAsie et à la Libye réunies : fcijxcf pÀp yàp map* dfi^otépat «apifxei 1^ Ev*p«^. Celte division du monde d^Hécatée devait le choquer vivement. S*il Tattaque, ce n*est pas, comme M. Hauvette sWforce de le démontrer (p. 19, i3), au nom de rtinite' de la terre, mais au nom d*une théorie des proportions du monde plus fausse encore que celle d^Hécatée.
Je ne crois pas davantage que ces critiques d^Hérodote, dont M. Berger a justement relevé le caractère superficiel, s'adressent à Damasiès. A cet égard encore, nous nous écartons de Topinion développée avec tant de talent et d'ingéniosité par
encore ailleurs : ce Quant à celui qui a parlé de l'Océan, dit-il, comme il a enveloppé cette question d'obscurité, je ne vois pas qu'il soit nécessaire de le réfuter. Pour ma part je n'ai connu aucun fleuve Océan; je suppose qu'Homère ou quelqu'un des anciens poètes a inventé le nom et l'a introduit dans la poésie ^^K » Voilà certes une attaque qui ne devait pas être du goût de Strabon, si grand admirateur de la précision géographique d'Homère : on sait qu'il prétait au poète une connaissance exacte du flux et du reflux. Le géographe d'Âmasée ne pouvait souscrire à cette négation railleuse de toute l'œuvre scientifique des Ioniens; et en sonmae, sauf la forme acerbe et l'exagération des reproches de nature littéraire qu'il fait à Hérodote, il avait raison. Le vieil historien, en rompant avec une des traditions qui sont l'honneur du génie grec naissant, en rejetant d'un bloc et sans examen toutes les spéculations d'éminents philosophes , faisait tort aux progrès de la science, sans avoir la gloire de l'apostolat comme Socrate, sans même contribuer, par là du moins, à améliorer le genre historique. Il ne s'est pas tenu dans le c( domaine propre de la géographie t) ; et sa géographie , qui se fait, conmie le dit spirituellement un critique, <^avec de bons yeux et du bon sens^^», n'est pas une œuvre méthodique. Encore une fois la question ne se pose même pas ; Hérodote n'a pas été géographe parce qu'il n'a pas voulu l'être : c'est un fait qui ne peut ni ne doit entraîner un jugement sur son mérite. Mais on est en droit de dire que, si peu géographe qu'il ait été, sans le vouloir, il aurait pu faire grand tort à la géographie grecque en décriant des philosophes
M. Hauvelle (p. 17). Damastès n*é(ail pas un géographe de VécoU d'Imùê; et rien ne prouve qu'il ait composé trune carte, qui reproduisait pour le fond celle d*Anaximandren. Il était si peu considéré comme géographe et ai peu associé, dans ridée des anciens, à la tradition ionienne, que Strabon reproche à Ératosthène d*avoir fait quelque cas d*un tel bavard. Le géographe d*Amasée lai applique précisément les mêmes termes de mépris qu'à Hérodote : il n'est donc pas légitime de les opposer Tun à Tautre.
0) Hérodote, II, ad.
i>) Hauvette, La Géographie d'Hérodote, p. aâ.
amis de la vraie science. En fait son influence sur le retard des sciences mathématiques, physiques et naturelles, sans lesquelles il n'est point de géographie, semble avoir été médiocre, si Ton considère l'appréciation de Strabon qui résume celle de l'école d'Alexandrie, d'Ératosthène en particulier. Ce fut peu de chose en comparaison de la réaction morale de Socrate; et Aristote réussit à ramener fort heureusement la philosophie grecque au «ciel d'où Socrate l'avait fait descendre». Strabon n'attaque pas, ne discute même pas (on ne discute pas des railleries) la méthode géographique d'Hérodote, simple invention de notre siècle : c'est un dessein dont nous chercherions vainement la trace dans les écrits des anciens. Il classe dédaigneusement l'historien parmi les conteurs de fables, les historiens roythographes. Mais M. Hauvette a grandement raison de croire que ces railleries d'Hérodote représentent une sorte « de réaction contre la géographie existante », en supposant qu'il existât une géf^aphie véritable, même chez ses adversaires. Les Ioniens étaient plus près que lui de cette science; à vrai dire, ils ne la touchaient pas encore. Strabon les préfère; il n'est pas douteux que ses violentes sorties contre Hérodote ont été inspirées tout autant par cette divergence d'idées sur les origines de la géographie hellénique que par une querelle purement littéraire sur la définition de l'histoire et sur les devoirs des historiens.
Outre cette cause toute générale et traditionnelle de dédain, Strabon avait d'autres motifs, assez faciles à déterminer, pour s'éloigner de l'œuvre d'Hérodote. Nous ne savons pas qu'on les ait mis en lumière; ils ont pourtant une importance capitale. En général les critiques reprochent à Strabon, conune l'a fait M. Gobet, par exemple, soit d'avoir largement puisé dans les descriptions de la Perse et de la Scythie d'Hérodote, sans le nommer, soit, ce qui est plus légitime en apparence et sûrement moins injurieux, de n'avoir pas profité des renseignements si exacts de l'historien. Il eût ainsi évité, dit-on, de graves erreurs comme celle qui consiste à faire de la Caspienne une mer ou-
verte par un chenal vers l'Océan du Nord : son étude des tribus scythiques eût été moins brève, plus riche en ces détails de mœurs qu'Hérodote avait excellé à dépeindre.
Je ne sais s'il est bien légitime, s'il est d*une méthode vraiment large et scientiGque, déjuger un géographe par les résultats brutaux, qui souvent sont des hypothèses faites au hasard, et justifiées ou démenties de nos jours. Hérodote a représenté la Caspienne comme une mer fermée, Strahon comme une mer ouverte; Hérodote, dit-on, est donc un meilleur géographe que Strabon. En réalité Hérodote n'était peut-être pas beaucoup mieux informé des détails de cette région que Strabon, sans doute beaucoup moins ^'); mais, comme il se trompait en contestant qu'une mer baignât les parties septentrionales de l'Europe, théorie chère aux Ioniens, et en refusant de reconnatlre aucune limite au nord de cette partie du monde, cette erreur l'entraînait forcément à faire de la Caspienne une mer fermée : il suffisait, pour s'en tenir h cette opinion, qu'il la sût privée de toute communication au sud, à l'est et à l'ouest; pour le nord il n'avait point de doute. Ainsi la fausseté d'une hypothèse très générale l'obligeait à tomber juste dans une hypothèse de détail. Au contraire, Strabon qui connaissait soit par les navigations de Pythéas, soit surtout par les dernières campagnes des Romains dans les mers de la Germanie, l'existence de bassins maritimes au nord de l'Europe, sans savoir encore jusqu'où se prolongeait cette série de mers vers l'est, était sollicité vers la doctrine des Ioniens, et croyait, avec plus de logique encore qu'Ëratosthène, que la Caspienne communiquait par un chenal avec cet Océan du Nord, Qui sait si ce chenal
(I) Strabon emprunte son opinion à Patrode qui affirmait qu^on pouvait faire un voyage de circumnavigation de Tlnde à la mer Caspienne. Cette opinion était sûrement corroborée par ce qu^il apprenait sur le développement des mers intérieures du nord de TEurope. Il en arrivait ainsi à la notion homérique de Tenslence d^un océan autour du monde habité. Sur Topioion de Patrode, cf. Strabon, II, I, 17. Palrocle savait, ce qui est un indice de recherches sérieuses, que b Caspienne est à peu près de même dimension que le Pont-Euiin.
SOURCES DE LA GÉOGRAPHIE Dft STRABON. 201
n'était pas imaginé aussi pour expliquer quelque découverte encore vague et incomplète de la Volga, large et majestueuse comme un bras de mer? Hérodote^ pour avoir contesté sans raison une hypothèse générale qui d'ailleurs n'avait rien de rationnel, mais était juste en fait, a trouvé une vérité secon-* daire^'); Strabon, pour avoir raisonné logiquement, au moins d'une manière probable, sur des faits connus, a induit ses contemporains en erreur. De quel côté est le tnérite de méthode?
Quant à la description de la Scythie, à l'étude de la vie des nomades, si développées chez Hérodote, si brèves chez Slrabon, elles ne pouvaient avoir le même caractère dans les œuvres des deux écrivains. Hérodote se complaît dans ces peintures de mœurs qu'il entremêle de mythes. Strabon borne son métier de géographe à l'examen des rapports entre le sol et l'homme; il décrit ce qui peut être le plus utile à l'homme politique des pays grecs et romains et se croit, par exemple, tout à fait libre de se désintéresser de la chorographie détaillée de l'Inde. Nous avons vu avec quelle désinvolture il coupe court à une énumération de peuples barbares dont les noms choqueraient les oreilles déli* cates de son lecteur civilisé. Or la vie nomade est précisément la négation d'un rapport entre les peuples et les régions natu-> rdles. Comment décrirait-il ces peuplades errantes qui franchissent d'immenses espaces et n'ont point, à proprement parler, de patrie? Il s'applique k faire connaître, dans son tableau de l'empire romain, les nations que la conquête italienne a
(*) Nom nous croyons autorisé i raisonner ainsi, par le fail suivant : Hérodote dit que la Caspienne a une longueur de 1 5 jours de navigation , une largeur de 8 jours. Cette évaluation très fautive des dimensions et des formes, qui n*est atténuée par aucun autre détail précis, prouve bien que Thistorien dédare la Cas» pienne mer fermée, autant par hypothèse qu*en vertu d^informations de voyageurs (Hérodote, 1, aoa, 9o3). Niebuhr, par une réduction moyenne de ces données itinéraires, calcule que la longueur serait d*environ 3,ooo stades; or Hérodote évalue celle de TEuxin à ii,ioo stades. On voit qu'il faisait la Caspienne i peu près à fois moins développée du sud au nord que la mer Noire de Test a Touest. Ce n'est pas là Tindice d'une connaissance fondée sur de bons rensdgnementf.
civilisées; des autres il s'occupe beaucoup moins ^^K On ne saurait donc lui reprocher, à titre de lacunes, des omissions faites de parti pris et en vertu de son dessein particulier.
Si Ton suppose qu'il a emprunté beaucoup plus à Hérodote quil ne veut en convenir, même dans ses descriptions restreintes, on ne tient pas compte d'un fait capital. Strabon se croyait, non sans une certaine apparence de raison, dispensé de consulter les œuvres d'un historien du v* siècle, puisqu'il avait à sa disposition des documents beaucoup plus récents et dont la valeur est incontestable. En vérité, on semble oublier qu'une des sources principales de la Géographie de Strabon est le recueil des écrivains de Parihica, et en particulier l'œuvre d'Âpollodore d'Artémite, son contemporain, le premier qui fit bien connaître, dit-il, l'Hyrcanie et la Bactriane. Les auteurs de Mitkridatica ne lui étaient pas moins précieux, pour l'étude des pays riverains du Pont-Euxin à Test et au nord; sa qualité d'Amaséen , ses souvenirs de famille , lui permettaient de consulter ces œuvres avec d'autant plus de fruit A coup sûr les campagnes de Mithridate Eupator et de ses généraux avaient valu à la géographie et à l'histoire des renseignements dignes de contrôler et de remplacer ceux d'Hérodote, dont les récits mêlés de mythes excitaient naturellement la méfiance. Il eût été insensé de ne point profiter de cet apport de connaissances nouvelles; et, puisque rien ne change plus vite que la r^artition des tribus nomades de la Scythie, le devoir d'un géographe avide de décrire les pays en leur état actuel, conune Strabon, était d'interroger de préférence les documents contemporains.
(*) Il semble que Strabon donne, dêos une phrase remarquable de aon âoge du gouvernement des Romains, le principe même qui fixe Tétendoe des développements consacrés à chaque région. Cf. liv. II, v, a 6 : KaBdinp ol ÈXkiiPêf, 6pnt nai mérpaf xavé^ovret, ^kovp xaXék Stà vp6votau riip tnpi xà «oAirixà xai ràt t^mv jcoi riiP éXXnp a^ptatp riiP «epi fiiop. teùfuûol re 9oX)(à êSpii vapa}^£6pT9s xai Hip fùatp dtyilficpa ità tous t6%o\tt 4 rpa^^ei; 6pja€ 4 éXt^povt 4 4^XP^ ^ ^ éXkn$ ahias ivcotXT^TOvt moXXoît to6$ te dpevfKXéxrovt dXXi^Xots /sivAtjs» xai toùf dypionépws woXtux^g Cify iii^&af»
Que ces explorateurs plus récents aient moins bien observé, moins exactement connu les aspects de la vie nomade, que les généraux de Darius et surtout que les Grecs Cimmériens longtemps fixés entre Tlster et le Tanaîs, et dont Hérodote recueillit les témoignages, c'est possible quoique nullement démontré; nous sommes à Taise aujourd'hui pour instituer des comparaisons de ce genre, à condition de taxer d'ignorance la brièveté de Strabon, ce qui est un raisonnement téméraire. Strabon était logique en s'adressant aux sources d'information les plus récentes, en les croyant meilleures pour une description actuelle; et il était beaucoup plus autorisé encore à s'en servir avec une discrétion conunandée par son dessein et par la nature particulière de son œuvre. En tout cas il ne dut pas même éprouver la tentation de commettre un plagiat. L'antiquité grecque n'avait point nos idées à cet égard; et si notre géographe eût désiré emprunter largement aux œuvres d'autrui, il eût choisi sûrement ses auteurs préférés, les écrivains de Parihica et de Mithridatica. Au reste le plagiat, en admettant que ce terme ait une valeur absolue quand on parle de Strabon et en général des historiens grecs du siècle d'Auguste, n'est point prouvé; les exemples allégués par M. Gobet sont, nous le verrons, peu probants en fait; en morale littéraire des faits probants prouveraient-ils quelque chose? Nous verrons plus loin que notre géographe semble avoir largement puisé dans les livres des historiens des annales Parthiques et des Guerres de Mithridate; nous n'avions ici qu'à rappeler le fait à titre d'argument ^^\ Re-
(') StraboD, II, ▼, ] 9 : MdXtffla S* ol iri;y éiutpov ixptev iv ti Xiyti9 «ep2 tth ntnà Bpeilaptf^ nai Têpfiapoùg xai wtpl ràv Xàlpov to6ç tt iprès xeâ roù$ ixtét, Tétat xè Mcd Tvptyéras xaï Baaldpvas, ht ie roùt «rcp2 ^àv KxtvKoaou, otop ÀA- Sapoùt xai ISitpag * iwfyyeXrou i* i^fxîy xeû ùnà tâHv rà UapQtKà avyypep^évtonf, rSp ttêpl kitoXX6êûùpop xèp kpTiifitmpàp, à ^oXXSp ixttpoi (tSXXop if<&ptaap, rà trtpi T^y "tpnapiop xal ri^p Baxrptapi^p.
Cf. XI, II, i/î : OMi rà MiQptiartxà avyypcUfapxef , oh yôLXkop wpoatKtéop, . .
La mention des antears de Purthiea, dans le chapitre où Strabon énumère les causes qui Tont poussé à composer une nouveUe Géographie et à refaire l*œuvre de ses prédécesseurs, est pariiculièrement significative.
procher à Strabon de n'avoir pas pris, comme source principale de son élude de la Scythie, de i'Hyrcanie, de la Bactriane et des régions adjacentes, les œuvres d'Hérodote, est une erreur de perspective historique et une faute de méthode ^^\ Aujourd'hui, les écrits des auteurs de Parthica et de Mithridatiea ayant disparu, écrits qui, à en juger par le témoignage de Strabon et par leurs titres mêmes, étaient des recueils documentés plutôt que des œuvres littéraires, nous en sommes réduits à consulter l'histoire d'Hérodote; ce monument d'un art exquis devient document, faute de mieux. Puis, insensiblement entraînés par le charme du conteur, nous admirons la précision des détails de mœurs, l'exactitude même de quelques descriptions pittoresques des steppes; rien de plus légitime que de rendre hommage k ces qualités dans une œuvre où elles ne sont point toujours communes. Mais l'erreur commence quand nous voulons que ces études du v* siècle fassent loi pour tous les auteurs anciens, auxquels ne manquaient point d'autres ressources, comme pour nous qui sommes privés de tout ce que Strabon avait sous les yeux. Mettons, si l'on y tient, que les célèbres chapitres d'Hérodote soient l'absolue vérité pour le v* siècle; mais Strabon savait mieux que nous, qui ne savons presque rien en dehors du livre d'Hérodote , ce qu'il devait consulter de préférence en préparant une gé(^aphie actuelle, et non rétrospective, quatre siècles après le père de tkisUnre. Et quand les historiens de la géographie ancienne accumulent péle-méle, dans l'étude d'une région, les témoignages d'Hécatée , d'Hérodote , de Strabon , de Pline et de Ptolémée, ils unissent ce qui doit être séparé; c'est comme si nous voulions employer, sans distinction de dates, dans une description des Antilles, un livre contemporain et des renseignements du temps de Christophe Colomb. La géographie ancienne n'est pas moins tenue que l'histoire au respect de la chronologie.
(*) Strabon avait encore une autre source pour composer aon étude des tribus seytbiques. Épbore avait consacré i Tethnographie des Scythes un examen des plus détaillés, comme le prouve le fragment 78 de Tédilion Mûller.
En dehors même de cette question de chronologie, le mérite littéraire des histoires d'Hérodote est un obstacle à leur emploi ftor ses successeurs. Par la nature même de Tœuvre qu il entrepfenait, Strabon était amené à rechercher les annales obscures et à les consulter de préférence à des histoires d'écrivains célèbres. On s'étonne du peu de cas qu'il fit d'Hérodote; et l'on ne remarque pas qu'il parle beaucoup moins encore de l'illustre Thucydide, de Xénophon dont YAnabase est un document géografkique autant ou aussi peu que les histoires du conteur d'Haliearnasse. U faudrait généraliser le reproche ou s'en abstenir. Voilà un écrivain qui, après une introduction purement scientifique, entreprend une étude régionale de la géographie du monde gréco-romain. Que trouverait-il dans les historiens classiques, sauf Éphore et Polybe déjà géographes, qui pût, sans trop de peine, enrichir ses descriptions? Hérodote, à part ses premiers livres, Thucydide partout, racontent des événements auxquels sont mêlés les peuples de bien des régions; ils les racontent en général dans l'ordre chronologique. Pour se servir de ces ceuvres, Strabon devrait d'abord, qu'on nous pardonne l'expression, les désarticuler, les démembrer, mettre à part ce qu'ils disent, d'un bout à l'autre, des Perses, des Mèdes, des Samiens, des Argiens , des Laconiens . . . etc. Gela reviendrait à reconstituer les écrits de détail, à l'aide desquels ces historiens ont composé artistement leurs récits. Mieux vaut avoir recours tout de suite, sans cet intermédiaire du génie, à des collections originales et complètes d'ÀT7ix(x, de Kepo-ixâf, de Ilapdix^. • . qui sont dépourvues de mérite littéraire, mais beaucoup plus utiles à la préparation d'une œuvre encyclopédique, à bien des égards. L'emploi, comme sources, de livres d'une réelle valeur littéraire, la fréquentation assidue des écrivains de génie, la méditation des plus hautes pensées, s'imposent et sont des devoirs stricts pour un auteur qui prépare un ouvrage destiné à plaire par des qualités personnelles de profondeur, d'élégance dans la forme, pour un moraliste, pour un poète, pour un orateur, pour un
philosophe. La composition d'une histoire ou d'une géogrofkie universelles exige de tout autres procédés de préparation, de recherches; et la géographie, plus encore que l'histoire, est esclave de ces besognes auxquelles Strabon faisait allusion en disant qu'il entreprenait une xo\oaw)upyia. Un ouvrage de génie ne peut pas être, en principe, un document, puisque c'est précisément grâce au génie , que tous les matériaux disparaissent et se fondent en une harmonieuse unité. Ce que Strabon s'appliquait à mettre en relief, ce n'était pas, comme Hérodote, la succession chronologique et l'enchaînement moral des faits, les causes divines et humaines des événements, mais la raison de leur localisation. Hérodote faisait des portraits de peuples et racontait leurs destinées expliquées par leurs passions et leurs convoitises. Strabon compose des tableaux de régions : c'est tout différent. Il préfère donc les livres qui lui présentent les éléments historiques de sa géographie dans leurs cadres régionaux : remarquons enfin que, chez les anciens, c'était la véritable forme du travail de première main. Si Strabon avait beaucoup emprunté h Hérodote, et si nous connaissions la collection des UapOtxd et des MiOpiSartxd^ il se trouverait des critiques pour lui reprocher d'avoir pillé dans les œuvres d'autrui de la besogne toute faite; il s'est livré à la consultation patiente de recueils médiocres, se réservant de trouver en lui-même les pensées maîtresses qui donnent le pouvoir de transformer les matériaux en œuvres personnelles : on l'accuse d'avoir méconnu le génie.
Néanmoins le géographe d'Amasée eut recours è ces histoires de son prédécesseur, si médiocres qu'il les estimât en raison de sa définition particulière du genre historique, si superflues qu'il les jugeât pour un vrai géographe.. Quelles lacunes devaient donc le choquer, abstraction faite des reproches généraux que nous venons d'enregistrer? Au lieu de nombreuses évaluations de distances, de recherches sur les limites de chaque région, sur leur étendue , il trouvait le plus souvent chez Hérodote des
lûtes de peuples. En revanche ce qui, dans les histoires, ressemblait le plus à de la géographie politique, n'était point fait pour plaire à Strabon. La liste des satrapies, souvent citée de nos jours comme un document géographique et qui n'est qu'une nomenclature administrative et financière, était sans doute, aux yeux de notre géographe, d'un intérêt fort médiocre. A coup sûr il n'admirait pas davantage la description de la route de Sardes à Suxe, et le tableau de ses stations dûment comptées, Ineo qu'il eût lui-même fait une bonne partie de ses voyages ffltalie sur les grandes routes romaines et quelquefois succombé à la tentation de décrire, plus brièvement qu'Hérodote, des itinéraires. Mais nous savons que chez Strabon la pratique n'est pas toujours à la hauteur de la théorie, l'application à la hauteur du principe.
Strabon cite Hérodote plus de vingt fois; et s'il semble prendre un malin plaisir à le critiquer, il ne manque pas, à l'occasion, de mettre en relief quelques mots célèbres de Thistorien. Il répète jusqu'à quatre fois, sous des formes assez peu différentes Texpression si vive, si largement géographique, par laquelle Hérodote montre le rapport intime qui lie l'Egypte à son fleuve : «cL*Égypte est un don du Nil^^^.» G*était une de ces citations dbligatoires qui, classiques chez tous les lettrés de l'antiquité, devaient être encore plus en honneur parmi les géographes. Strabon emprunte à Hérodote quelques-unes des anciennes divisions territoriales des pays asiatiques, qui lui paraissent d'une netteté particulière et qui sont fondées sur des observations physiques : c'est ainsi qu'il adopte la répartition en pays c( au delà
('> Strabon, I, it, aS : dSo7c tUArejt ùvè roO Ûpoiôtov xai HiP SXnp Kfyvw/I&p To9 mota^taO èSipop XiytaBûu, *àp c/ ftif tc n^v SXïip, nfv yt Cwè rf àiXrm, n^v nén» X^Apo» mpomeyoptvoylpfip
I, II, 19 : péh&la yàf kp mpoavMot tè priBèp vf' tLptMrov, inérn iëpop Hp 4 x^P' ^^ mtna^oii, ucâ Stà toiho i^fuAho roff adroîJ àpéyuaxos.
XII, 11, k : KoBà Hoà È.p63oros lUv èHpop roS moroftoû n^v Afyw^op cTWev. . .
XV, I, 16 X Toirro êi taaStop Mt rf Cité roù tipoèàvoy Xt^Birti i%\ Tod Nc/Aov «ai f ijff in* aM yift, en ixtk'ou èëpép i<.
et en deçà de i'Halys». Quand nous aurons rappelé quelques autres emprunts relatifs à la Phrygie, au Pont, à la Cappadoce et à l'Egypte, emprunts qui portent le plus souvent sur des questions de nomenclature comparée ou d'archéologie (description du tombeau d'Alyatte), nous aurons constaté qu'en somme, malgré la fréquence relative des citations, Strabon a fort peu demandé aux Histoires d'Hérodote ^^K
Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup , l'avis unanime des critiques qui ont étudié cette question. Gasaubon, qui ne s'est pas, d'ailleurs, livré à un examen approfondi des sources de la Géographie de Strabon, a signalé avec exactitude un passage du onzième livre, relatif aux Massagètes, qui rappelle en raccourci la description d'Hérodote. Mais il se garde bien de conclure à un larcin, et il a raison de se montrer circonspect en cette matière délicate. En effet Strabon ne dissimule point qu'il donne à ses lecteurs le résumé, aussi sec que possible, des traditions que ((beaucoup d'écrivains ont accréditées»; la brièveté voulue, la concision outrée de ces lignes rapides, laissent voir assez nettement que Strabon, loin de commettre un plagiat, cite quelques traits dont tout le monde connaît l'origine, et qui, par là sont tombés dans le domaine commun. Il semble insinuer qu'il y aurait mauvais goût à reproduire ces descriptions que tant d'autres ont déjà répétées après Hérodote (^. On a prêté beaucoup d'ironie à Strabon , sans nécessité ; dans le cas présent , étant donnée son an-
(') StraboD, I, m, 99, il critique la définition des Hyperboréens d^Hérodote; If, m, A et 5, il examine la tradition relative au voyage de drcnmnavigation de ^Afrique par les Phéniciens; III, m, 16, le pays de Tartessos et le roi Argantbonios; Vil, m, 8, sur le nom du roi des Scythes; X, m, 91, sur lé culte des Gabires à Memphis; XI, xiv, 1 3, sur le cours de TAraxe, limite entre les Scythes et les Bactriens; XI, xiv« 16, sur une des coutumes religieuses de la Lydie; Xil, ni* 9, THalys, limite entre Syriens et Paphlagoniens; XII, m, ai, corruption du mot kXaifihcu chet Hérodote; XIII, iv, 5, les embouchures de THermus; XIII, ir, 7, le tombeau d*Alyalte; XVII, 1, 59, récits fabuleux d'Hérodote sur TÉgypte; XVII, II, 5, nourriture particulière des Égyptiens.
W L^emprunt que signale Gasaubon est au livre XI, chapitre ft« Encore tout n*est-il pas décisif dans les comparaisons du savant^^itani^ Hérodote dit que les
tipathie bien connue pour Hérodote , ne serait-on pas autorise & croire qu'il se soumet de mauvaise grâce à l'obligation de résumer des récits dignes, à son avis, d'exciter la méfiance? Une digression , d'ordinaire, ne lui semble pas une faute littéraire si grave; mais l'origine des éléments d'une digression le fait reculer; et ce qu'il eût largement emprunté à Homère, il a scrupule de le demander & un historien qu'il maltraite fort. Ce n'est pas précisément un indice de plagiat. Pourtant Heeren^^^, sans prononcer ce mot accusateur, affirme nettement que tous les récits merveilleux que Strabon daigne rapporter au sujet des Hyrcaniens, des Derbices et autres peuples de la région de la Caspienne et du Caucase , ont cette provenance. A la vérité il n'en donne pas d'autre preuve que la similitude du fond ; et la ressemblance même des termes n'est pas un signe suffisant d'emprunt quand il s'agit de légendes que tous les écrivains répétaient, par fidélité à la tradition , d'une manière analogue. La comparaison que le scrupuleux critique des sources de Strabon établit entre l'histoire de Polycrate de Samos, si intéressante et dramatique dans Tœuvre du vieux conteur, si brève, comme il convient, dans la description de Samos du géographe, ne me parait pas beaucoup plus rigoureuse ^^K On sent combien Hérodote se passionne, de tout son cœur d'Hellène d'Asie Mineure, pour les destinées de l'Ionie, et prend plaisir à développer les
Mitsagètes sont à la fois bons cavaliers et bons fantassins : Ivnérat Si tht xed ép~ flnrof ; Striboo &it la même remarque : êyadol êè hMéttu xoi «c{o/, dans des termes votsiiis. Et, en véritë, cette observation foK simple n'admet qu^une variété bien limitée d*ezprefl8ions. Si c'était là le type du plagiat, on ne sait où il faudrait s'arréCer dans la vérification sentencieuse et dans la comparaison impitoyable des auteurs andens. On trouve encore dans Strabon et dans Hérodote la mention d^un cutte du soleil ches les Massagètes et d'une coutume de sacrifier des chevaux à cette divinité; ce sont deux faits précis dont renonciation peut être presque identique, sans mérite pour le plus ancien historien, sans culpabilité pour le plus récent. Cf. Gasaubon, CommmU. et caatig, m lih, XI, p. 179; Strabon s'exprime
ainsi : Jàaaattyixtu «cpi &9 Q-pvXoHat xtoXXoi, xoi Set wvôdveaOeu wap* èxti--
9tÊ9 : Xiynai H nal toimna «rcpi TÔfy yLaac9ynS»Py 6xt
(*> Heeren, op. al., p. Aâ.
(*^ Heeren, op. eU.^ &3| cf. Strabon, XIV, 1, 16 et Hérodote, III, iSg.
GiooiiFHii deMmm>i«. \k
larBiHvaik «4Tiux*tK.
souvenirs quil a recueillis : Strabon insère avec conscience, dans les pages qu'il consacre à la géographie de Samos, un abrégé de l'hisloire du pays et de la vie des hommes illustres, comme le feraient encore aujourd'hui beaucoup de géographes. Chacun des deux récits a son caractère propre : ici, c'est un épisode de la résistance de llonie aux Perses; là, un article, obligé et habituel , sur les grands hommes de Samos et son histoire. Les faits se ressemblent, à coup sûr, et il n'en peut être autrement; mais le ton, la forme, l'ampleur du développement, tout ce qui est personnel et vivant, tout ce qui vient de l'art des écrivains, diffèrent d'une manière absolue. Il serait beaucoup plus étonnant encore que Strabon eût cherché dans le livre d'Hérodote des indications sur les origines et les mythes des Étrusques; il n'avait d'embarras que pour le choix de ses inspirateurs d'une époque plus récente. Grecs ou Romains (^). De même, et à plus forte raison, toutes les fois que Strabon nomme les écrivains chez lesquels il a puisé en nombre suffisant pour expliquer la provenance des éléments de nature diverse contenus dans un chapitre, doit-on s'abstenir d'ajouter à sa liste un ou deux noms d'auteurs fameux? Ainsi l'étude des peuples lydiens et mysiens, que renferme sa Géographie, est inspirée, de son propre aveu, par la lecture d'Artémidore, de Gallisthène, de Démétrius de Skepsis et de Théopompe. Pourquoi supposer qu'il a employé en même temps les Histoires d'Hérodote? Parce qu'Hérodote est un illustre historien qui a traité le même sujet. C'est une raison valable pour nous qui, réduits à rechercher, dans toutes les œuvres que l'antiquité nous a laissées, des notions éparses sur cette question particulière, rapprochons dans notre esprit Strabon et Hérodote , qui tous deux y ont consacré quelques pages. Mais c'est un procédé factice et nécessaire qui ne doit jamais nous entraîner à l'illusion de considérer le peu qui nous reste
(') Heeren, op. cit.; cf. Strabon, V, ii, û et Hérodote, I,9& : Strabon dte Ephore au début de son étude ; il n*y a pas de raison pour chercher one autre origine à ses rcnseignenienls. . ^ f*: ■ ,
comme tout ce qui existait. Dans le cas présent, il faudrait, pour nous prononcer, que nous eussions devant les yeux Artémidore, Callisthène, Démétrius de Skepsis et Ëphore; alors nous pour* rions comparer et conclure. Or il nous reste précisément Fauteur dont la bonne foi et Tesprit critique inspiraient le plus de doutes à Strabon, l'historien qu'il se défend le plus énergiquement d*avoir voulu imiter et suivre; et c'est là que nous croirions trouver l'origine de ses informations! C'est un soupçon gratuit, que rien n'aulorise. En présence d'un écrivain comme Strabon qui nomme ses sources avec une franchise surabondante, avec une ponctualité de tous les instants, dont souffre beaucoup la qualité de son style, la meilleure méthode est la confiance que recommande Groskurd dans son Introduction ^^\
A vrai dire, tous n'ont point poussé leurs remarques comparatives aussi loin que M. Cobet. Heeren s'est seulement livré, croyons-nous, à une recherche superflue qui ne peut mener à aucune conclusion scientifique; M. Cobet a fait, on a le droit d'employer cette expression, un procès en règle. C'est de plagiat qu'il parle, d'emprunts dissimulés. Sa méthode d'enquête échappe d'ailleurs à la critique par sa simplicité même; et nous n'aurons garde de discuter des insinuations. M. Cobet voit des plagiats dans tous les passages où Strabon touche une question traitée par Hérodote; et ces passages sont infiniment nombreux. Les arguments du savant philologue sont ceux de Casaubon et de Heeren : sa conclusion peut se résumer en quelques mots, en une formule que M. Tardieu a heureusement trouvée. «Strabon consulte sans cesse Hérodote , et le nomme le moins possible ^^K 7) Au fond cette conclusion provient beaucoup plus d'une opinion littéraire et philologique sur le style du géographe
^*) Cf. Heeren, op, cit., p. 5a , et Groskard, Inlrod. à ia traduction de Strabon; et flonrces. Nous avons déjà cité ce passage de Groskurd dans notre introduction.
(') Tardieu, trad, de Strabon, t. III, p. 986, 987, note a. M. Tardieu adopte d'ailleurs', sauf Taccusalion de plagiat, Tavis de M. Cobet. Il croit que Strabon, écrivant son élude de ia Perse, avait sous les yeux les Histoires d*Hérodote. Rien n'autorise cette suppiiill|i{u
que d*un examen approfondi et détaillé des sources. M. Cohet montre, par des exemples fort intéressants, que le style de Strabon ne manque pas d'analogid avec celui des compilateurs contemporains comme Diodore de Sicile et Denys d'Halicarnasse; de la médiocrité du style il conclut à une méthode inintelligente et peu scrupuleuse de travail; et, comme la compilation historique n'est, sous un nom honnéle de genre littéraire, qu'une forme du plagiat chronique, Strabon est du coup, transformé en plagiaire. Pour raisonner si vite, il faut s'être dispensé d'observer que la méthode de préparation d'un auteur de géographie universelle ne saurait être celle d'un lettré délicat, d'un moraliste, d'un philosophe; comme l'historien, plus encore que l'historien , il doit se plier à la servitude d'une accumulation gigantesque de matériaux. Mais il y a des degrés dans l'influence souvent funeste que cette besogne de compilation exerce sur les historiens; Polybe en a souffert moins que Strabon, Strabon moins que Diodore et que Denys d'Halicarnasse. C'est là une pure question d'appréciation littéraire. Les lettrés lont tranchée à peu près dans ces termes. Leur jugement nous rassure. Les historiens et les géographes, portés à subir la tyrannie des faits, sont plus élogieux en général, les philologues plus sévères, quand ils exercent à l'excès, comme M. Cobet, la tyrannie des mots; j'en appelle à l'arbitrage des littérateurs.
En résumé, si l'on examine l'ensemble des critiques adressées par Strabon à Hérodote, si l'on veut déterminer les causes les plus importantes de son antipathie, il faut renoncer à notre habitude de rechercher dans les seuls historiens les éléments de la géographie ancienne. C'est une vue incomplète des doctrines de l'antiquité. Strabon, avec une tournure d'esprit synthétique à l'excès, surtout quand il critique ses prédécesseurs, reproche à Hérodote sa manière d'écrire l'histoire, son dessein de plaire aux lecteurs et non de les instruire. Certes, il y a là un véritable procès de tendance. Strabon a, comme les rhéteurs de son temps, une coutume Hicheuse de distinguer à outrance les
genres littéraires, plutôt que de considérer la valeur personnelle de chaque écrivain. Il juge trop souvent ses devanciers en les rangeant par catégories;lnen tranchées.
Ceci concédé aux fervents admirateurs d'Hérodote, qui l'ont mal défendu en lui décernant le titre de géographe auquel il n'aspirait point, reconnaissons que Strabon est fidèle à la tradition dominante des géographes anciens, tradition juste et saine, en parlant des Ioniens avec un respect dont Hérodote ne lui donnait pas l'exemple. Que ce soit une opinion gagnée par l'étude directe d'Anaximandre et d'Hécatée, ou puisée dans les livres d'Ératosthène et de l'école d'Alexandrie, peu nous importe. La gloire d'Hérodote n'aurait rien perdu s'il eût parlé moins légèrement des grands hommes qui ont tenté les premières explications du système du monde. Les philosophes ioniens ont commis des erreurs, imaginé nombre de doctrines qui nous paraissent étranges si nous ne leur accordons point la justice élémentaire et obligatoire de nous remettre dans leur état d'esprit. 11 y avait sans doute, à côté de généralisations hâtives, beaucoup d'observations précieuses dans leurs ouvrages, puisque Eratosthène, admirateur sceptique et modéré de la science d'Homère, leur donnait le titre de géographes. On s'expliquerait difficilement la merveilleuse richesse scientifique des œuvres d'Hippocrate , à peu près contemporain d'Hérodote, si tous ces prédécesseurs, dont le conteur raille l'ambition, n'avaient été que des théoriciens avides de symétrie plus que de profonde étude de la nature.
Enfin Strabon avait entre les mains des documents qu'il nomme, et grâce auxquels il croyait pouvoir emprunter beaucoup moins à Hérodote, en particulier les Parthica et les Mithrtdatica, livres ou collections de date beaucoup plus récente. Même en remontant à l'époque d'Hérodote, il trouvait dans les recueils d'annalistes, de logographes, recueils faciles h consulter en raison même de l'absence de toute composition littéraire, des matériaux plus accessibles. D'ailleurs il nomme l'historien d'Hali-
carnasse assez souvent pour nous dispenser de soupçonner sa bonne foi. Pourquoi parler de plagiat quand nous savons les causes de la rareté des emprunts? Strabon aurait pu dire, comme plus tard Pomponius Mêla, que la géographie est ((œuvre embarrassée et qui ne prête pas à l'éloquence (^^»; c'est précisément le contraire des admirables récits d'Hérodote. Pour nous qui n'avons plus les œuvres d'Hécatée , d'Anaximandre, d'Anaximène, sauf quelques fragments insuffisants et souvent difficiles à comprendre, qui n'avons pas davantage l'admirable exposé d'histoire de la géographie grecque par lequel débutait le livre d'Eratosthène, nous en sommes réduits à chercher dans Hérodote des indices de l'état des sciences géographiques au v' siècle. Mais ses Histoires ne nous donnent qu'un élément, l'élément historique et humain; et comme Hérodote s'est interdit, de parti pris, de nous renseigner sur la quantité et la qualité des éléments scientifiques, nous contractons l'habitude, séduits par son génie, de voir en lui un représentant complet de la géographie grecque. Ce n'est juste, ni au regard de l'antiquité, comme le prouve le témoignage de Strabon, le seul géographe dont nous ayons l'œuvre à peu près complète, ni d'une manière absolue, à moins que l'on ne considère la géographie comme anciUa historiœ, ce à quoi nous nous refusons pour notre part. L'histoire prend, d'une manière encore plus marquée, le caractère politique et moral après Hérodote. On ne s'étonnera donc pas que Strabon ne trouve aucune ou presque aucune occasion d'emprunter aux écrivains du génie le moins contestable. H y avait chez Hérodote, à défaut d'amour de la science, un vif sentiment de la nature, un intérêt passionné pour les lointains voyages, une recherche curieuse des peintures de mœurs, de coutumes, un besoin inné de décrire les divers aspects de la vie des peuples, bref des qualités qui rendent une œuvre, sinon géographique au vrai sens du mot, au moins digne d'intéresser
^*) Pomponius Mêla, débul : «tOrbis situm dicere aggrcdior, impeditum opus et facundiic minime rapax.?)
vivement les géographes. Après lui la réaction morale, dont Socrate est la plus haute personnification, s'accentue; les études consacrées à Thornme seul, sans considération de ses rapports avec le sol , se développent exclusivement. L'histoire tâche d'expli* quer tout par les desseins des politiques. Hérodote , racontant la lutte des peuples profondément distincts, devait donner à ses tableaux un singulier relief par la peinture de leurs pays. Mais nous en sommes ensuite réduits, pour reconstituer la trame d'une tradition géographique jusqu'au temps d'Alexandre, à consulter çà et là quelques maigres descriptions. Strabon éprouvait le même embarras en lisant, par exemple, Thucydide; il ne trouvait, dans les préambules géographiques, juste suffisants pour faciliter l'intelligence des opérations militaires, rien à emprunter ou presque rien. 11 y est, en effet, question de pays grecs parfaitement connus. Aussi Thucydide n'est-il cité que pour quelques traits de la description du Péloponnèse et des Locrides; son nom est aussi associé au souvenir des expéditions athéniennes en Asie Mineure ^^\
Antiochus de Syracuse a été beaucoup plus largement mis & profit par Strabon; il n'y a rien là qui doive nous étonner. Par la forme même de ses ouvrages, par la nature des questions auxquelles il s'attachait de préférence, il pouvait contribuer à la préparation d'une œuvre géographique. Strabon, entreprenant la description de la Sicile consulta l'histoire régionale écrite par Antiochus; l'histoire particulière d'Italie du même auteur lui rendit aussi de réels services. Les recherches d'Antiochus de Syracuse, faites suivant un plan géographique, épargnaient à Stra-
^') Strabon : VII, ?ii, 7, è propos d^Amphilocfaos, question d*étyn]oiogie; VIII, I, 9, sur ia qualité d'autochtones des Alhéniens; VIII, if, 9, sur le rôle de Pylos pendant la guerre du Péloponnèse; VIII, vi, 6, sur Pemploi du mot ^dpSapot au temps 'd*Hoiiière; VIII, yi, 17, sur la situation de Tbyreas en Gynurie; X, 11, 96, répétition textuelle du passage consacré à Ampbilochus au livre VIT, vii, 7; Xlli, I, 39, sur la prise de Troie eulevée par les Athéniens aux Mityléniens; XIV, 11, 98, même remarque qu'au livre VIII, vt, 6, sur Thistoire de l'emploi du mot jSdp- €apoi d'après Thucydide.
bon toul travail de recomposition; le cadre et les matériaux étaient également d'un emploi facile. Strabon lui emprunte un assez grand nombre de données ethnographiques, reproduit son opinion sur les origines et les migrations des peuples de la Grande-Grèce. Il détermine, d'après Antiochus, les limites de l'Œnotrie ou Italie primitive, résume son histoire des Ausones, des Opiques, des Morgètes, des Sicules; or on sait que notre géographe attachait une importance considérable, et avec raison, à ces questions ethnographiques ^^l Strabon ne devait pas être moins satisfait de rencontrer dans l'œuvre d'Antiochus de précieux renseignements sur la fondation des plus anciennes villes de l'Italie; ce sont là encore des documents qu'il accueillait volontiers, qu'il a fait entrer, non sans excès, dans ses monographies régionales. Toutes les notices de ce genre qu'il consacre i\ Crotone, à Rhégium, à Tarente, h Métaponte et à Siris, sont de la même provenance : du moins Antiochus, chaque fois cité, a été sa source principale ^^\
Ctésias avait, dans l'antiquité, la réputation de conteur trop ami des fables; ses œuvres avaient été écrites pour séduire les lecteurs par l'appât du merveilleux. L'examen du jugement que Strabon porte sur Hérodote, nous a déjà montré que notre géographe n'a aucune indulgence pour ce genre de recherche littéraire. Aussi écarte-t*il le témoignage de Gtésias plus résolument encore que colui de l'illustre historien d'Halicamasse. 11 ne fait point mention des deux ouvrages géographiques «tir les rwières et êur les montagnes qu'avait écrits le médecin de la cour de
(^) Cf. surtout Strabon : VI, i, /i, sur rancien nom de rilalie; VI, i, 6, sur la migration des Sicules d'Italie en Sicile. Strabon cite 9 fois Antiocbus et rapporte toujours son opinion sans engager aucune controverse.
t*) Strabon : VI, i, 6, Rbëgium; VI, i, la, Crotone; VI, i, i4, Siris; VI, i, i5, Mélaponle; VI, m, ;î, Tarente. Tout le 'paragraphe 'J est un simple résumé de Topinion d'Antiochus sur la fondation de Tarente. On sait que Denys d'Halicarnasse et Diodorc de Sicile faisaient grand cas du témoignage d'Antiochus. Denys nous a conservé le début de ses iToXtxd, et Diodore parle de son UaXias ottuayuàt qui est sans doute Iwuvre dans laquelle Strabon a le plus puisé.
Perse. On ne trouve point davantage la trace d'un emploi quelconque du rapport détaillé sur les routes d'Éphèse à Bactres et à rinde dont parle Photius, sauveur des fragments de Gtésias. Strabon nomme deux de ses principaux écrits, les Aaavpteaid et les Uepcrixd^ mais ne semble pas s'en être servi. Aux tvSixdj dont quelques pages nous ont été conservées, il ne demande qu'un exemple probant pour mettre en évidence l'étrangeté de la géographie de Gtésias. Gomment donnerait-on le titre de géographe ou même d'historien, à un auteur qui déclare l'Inde seule aussi grande que le reste de TAsie? Ge n'était pas \h l'unique erreur de Gtésias. L'antiquité lui devait les notions les plus fausses sur la grandeur de l'Indus ((large de Âo stades dans sa partie la plus étroite, de soo dans sa partie la plus large ". Ses récits sur les serpents de l'Indus^ seuls poissons du fleuve, capables d'y entraîner des chameaux et des bœufs» lui avaient valu une aussi mauvaise réputation. Pourtant les écrivains grecs et romains ne furent pas unanimes à ratifier la sentence d'Aristote qui le déclarait indigne de la moindre confiance; Elien et Pline le citent assez fréquenunent. Strabon lui applique le même jugement qu'à Hérodote, associe leurs noms à un blâme identique; il ne lui emprunte que deux renseignements de peu de valeur, l'un sur l'étymologie du nom de la mer Rouge, l'autre sur une variante de nom de ville ^^\
Les critiques, qui donnent à Hérodote le titre de géographe et contestent sans réserve la justesse des reproches de Strabon à l'adresse de cet historien, devraient s'étonner aussi de ne trouver dans les recûypa(ptKa que deux mentions insignifiantes et épisodiques du nom de Xénophon. Sans doute le caractère purement
(') Sirabon : I, ti, 35, <r Théopompe a raison de dire qu'il racoutera les febies mieux qu^Hérodote, Gtésias et Hellanicos; XI, yi, 3, (rmieui vaut croire Hésiode, Homère et même les tragiques que Gtésias, Hérodote, Hellanicoa et autres historiens du même genre»; XV, i, la , Gtésias prétend que IMndc égale en superficie le reste de TAsie; XVI, iy, ao, Gtésias rapporte qu'une source aui eaux rouges donne à la mer du même nom sa couleur, d'où l'expression mer Rouge; XVI, iv, 37, sur un nom de peuples de TArabie.
moral de ses œuvres historiques en rendait la consultation à peu près inutile pour un géographe. Mais que de renseignements précieux il pouvait recueillir dans YAnabtue! Qui ne connaît son excellente description des Portes Giliciennes, sa remarque si fine sur l'importance du gué de Thapsaque , sa peinture des déserts de la rive droite de l'Euphrate? Ses observations sur la flore des régions que traverse Tannée des mercenaires, sur l'aspect de la plaine de Tarse à la végétation luxuriante , de la rive plate de l'Euphrate en Mésopotamie où le pays est couvert d'absinthe, et tant d'autres, sont d'une précision bien supérieure à tout ce que nous connaissons d'analogue dans les histoires d'Hérodote. Mais quoi ! La plupart des pays que Xénophon décrivait si vivement pour ses contemporains mal renseignés, dans son récit d'allure fière et belliqueuse, étaient parfaitement connus au temps de Strabon, qui, en sa qualité de Grec d'Asie, avait les moyens de se renseigner mieux que personne. Aussi ne sonunes-nous nullement étonné de ne rencontrer le nom de Xénophon qu'à propos de l'anecdote connue du dévouement de Socrate à Délium et d'un songe qui aurait décidé le chef des Dix-Mille à acheter une propriété en Ëlide ^^\
Entre les deux disciples, si différents, d'Isocrate, Théopompe et Ephore , Strabon ne tient pas la balance égale. En disant que ((Théopompe se flattait de mieux raconter les fables que Gtésias, Hérodote et Hellanicos», il n'a sûrement point l'intention de lui adresser un éloge; et pourtant cet historien avait la réputation d'avoir appliqué à ses recherches une méthode vraiment scientifique. Mais, d'après la nature des emprunts que lui fait Strabon , on peut juger qu'il avait intercalé dans son œuvre un fort petit nombre des notions dont un géographe est le plus avide. 11 semble même, si l'on en croit les critiques très précises que renferment les rsa>ypa(ptKo[^ qu'il avait assez mal réussi toutes les fois qu'il avait abordé des questions géographiques. Strabon lui reproche vivement d'avoir fait aboutir l'Ister, par
(•) Strabon, VIII, ?ii, 5 et IX, ii, 7.
uoe de ses embouchures, à la mer Adriatique, d'avoir décrit d'une manière fort inexacte les côtes de cette mer et en particulier celles de Tlllyrie, enfin et surtout d avoir inventé une nouvelle terre appelée Mérapts. Gela dépassait en effet les écarts d'imagination de Gtésias. En revanche Théopompe, continuateur estimé de Thistoire de Thucydide, méritait d'être consulté pour l'étude de l'ethnographie grecque, des fondations de villes; et Ton trouve la trace de son influence dans les descriptions du Péloponnèse, des Locrides, de l'Épire et de l'Eubée. Strabon lui emprunte même quelques traits de l'histoire des anciens peuples du Pont et de la ville d'Amisus ^^\ Néanmoins on ne saurait le considérer comme une source importante.
L'histoire universelle du patient et consciencieux Ëphore offrait un secours bien autrement utile , tant par l'abondance et la qualité des matériaux que par la réelle nouveauté du dessein. L'estime que Polybe avait marquée pour l'historien de Gumes avait sans doute aussi disposé Strabon à se servir de son œuvre. L'historien de Mégalopolis rendait hommage à la véracité de son prédécesseur; et, «s'il lui reprochait quelques erreurs, le même Polybe était accusé des mêmes fautes par ApoUodore et Posidonius, notamment de s'être trompé sur l'évaluation des distances. » Strabon déclare qu'il fera un large emploi des œuvres d'Éphore, à cause de la conscience de cet écrivain ^^). Ges témoi-
(') Strabon, 1, ii, 35 : Bt&itofiitot 3è iÇofioXayetrou (^i^aas &st kcù (t^wt i» reûf l&lopUus ipet, xpenlop ^ &t tîpôSotot xai Kmalas xal ÈXXâvtxof xal ol ta ip3txà <nryypé^canet ; Vil, m, 5, sur rinvenlion d'une terre imaginaire appelée Méropû; VII, ?, 9, sur sa description fautive de TAdriatique et de ses côtes (Strabon observe d^ailleurs quTratoslhène a commis des erreurs du même genre); thid,, sur i*embouchure de Tlster dans la mer Adriatique; les emprunts sur Torigine des peuples et des villes de Grèce ou d^Asie Mineure sont assez peu nombreux (10). Au milieu des erreurs que Strabon reproche à la description des côtes illyriennes de TAdriatique, on remarquera quelques expressions justes par lesquelles Théopompe caractérisait le phénomène de la circulation des eaux dans les fissures des terrains calcaires : tô te ovmtrpîiaBm rà mt^dyii ivà
(') Strabon, IX, m, 11 : È^opof S* $ 'oXétalop «rpoerxpe&fteda ètà rflv vepl ravra i-KifiéXttav, xaOdmp xai UoX^tot ftaprvpôi» tv^x^»^'» ^P d^6Xoyot. . .; et X , m , 5 : TotoOrof è* èp É^pof Mpô9p SpuàH xpekicjp è&ll.
gnages flatteurs s'adressent, on ne peut le contester, aux qualités personnelles d'Ephore; mais ils révèlent aussi une importante modification du genre historique et une innovation qui le rapproche sensiblement de la géographie. Nous avons déjà remarqué quelle valeur Strabon attache à ces questions de doctrine et d'évolution des genres littéraires. Il est clair qu'à ses yeux Éphore est le fondateur de cette histoire , mêlée de notions géographiques, et en même temps sévère, rigoureuse, riche en documents, ennemie des fables, dont Polybe a donné le plus parfait modèle : et, s'il ne décerne pas précisément à ce prédécesseur le titre de géographe dont il est si avare, on sent qu'il n'est pus loin de consentir à cet éloge.
En fait, Ephore ne ressemble plus aux historiens de la période classique qui est parfois désignée sous le nom de période athénienne. Il ne raconte plus, comme Thucydide, des événements qui ont eu pour théâtre une région assez restreinte et parfaitement connue, ce qui dispense, à la rigueur, de tout recours aux descriptions géographiques. Ephore s'occupait de l'histoire des Barbares aussi bien que de celle des Grecs : cet élargissement du cadre des récits appelait l'intervention perpétuelle de la géographie. Strabon dit clairement combien cette révolution fut heureuse pour son étude préférée; elle mit fin à un dualisme dont l'histoire, plus simple de nature, ne souffrait pas, mais qui empêchait la constitution définitive de la science géographique. D'une part les historiens ne cherchaient, après Hérodote, les causes des événements dont ils écrivaient le récit, que dans l'ambition des politiques, dans les convoitises des peuples, bref dans le domaine moral; ils avaient perdu la coutume ou, pour mieux dire, l'instinct de ces hautes explications empruntées à l'influence de la terre sur l'homme, auxquelles le conteur d'Halicarnassc doit quelques-unes de ses plus profondes remarques ^^\ D'autre part la géographie avait perdu tout caractère
(^) Tout géographe imparlial reprochera à Straboo de o^avoir relevé dans les œuvres d'Hérodote qu'un si petit nomhre de remarques de ce genre. Cesl bien
philosophique et général; on ne voyait plus paraître que des œuvres de détail sans portée intellectuelle. ((Depuis Homère, auteur de la première tentative, plus d'un écrivain s'est appli* que à la géographie de la Grèce : les uns ont écrit, sous les titres de portulans, de périples, d'itinéraires et autres du même genre , des descriptions particulières dans lesquelles était comprise la Grèce; les autres, en exposant Thistoire générale, ont étudié à part, dans quelques chapitres, la topographie des continents; tels sont Ephore et Polybe^^l>9 Cette remarque, qui, dans le passage ici rapporté, ne vise que la Grèce, a la valeur d'un principe que Strabon applique au choix de ses sources.
C'est donc à Ephore, bien avant Polybe, qu'est due cette fusion plus intime de l'histoire et de la géographie, si profitable à toutes deux. L'histoire, devenant universelle, y gagnait h la fois un meilleur mode de composition et une explication plus complète des événements. La géographie, avant qu'Âristote eût donné à l'étude de la flore et de la faune leur méthode de classification, avant qu'Ératosthène eût fondé la géodésie, était nécessairement plus historique que physique, sans se confondre tout à fait avec l'histoire. Or le quatrième et le cinquième livre des Histoires d'Ëphore étaient spécialement réservés à la géographie ; on citait le quatrième sous le nom de à «rep2 Evpwrris \6yos.
d^avoir dté, malgré son antipathie profonde, la fameuse phrase : VEgypte ett un don du Nil; mais il en est beaucoup d'autres qui sont empreintes de la plus haute philosophie géographique, et qui n^auraient point été déplacées à côté des plus belles observations de géographie comparée de Strabon. Qui ne se rappelle, comme un des meilleurs traits de la géographie historique de tous les âges, cette réQexion qu'inspire i Hérodote la victoire des Grecs sur les Perses : <r N'est-ce pas la terre qui produit des hommes belliqueux dans les zones de climat plus rude, plus mous dans les r^ons plus tempérées?» (IX, 79) OiAieiy yàp èx rûv fiaXcuiSiv x^9^^ fcoAoxoOf éipêpas yiveoBat ' oii ydp rot riit «vrfff yvt that xapnàv tc Q«uftaà16v
Ç6stv Mai ipSpaf dyadoùs rà voXéfua
^*^ Strabon, VIII, 1, 1 : Àvep Ônripos (tàw xtpélnos, êittna xai dXXot ^Xtiouf éïïpayitartùaamo, ol itèw iêitf. \tfiépas, ^ UepiicXovs, ^ Utpiàêovs
yifs il Ti roiovrop dXXo iittypdy^awret ol S^ iv xij M^tpfj rrit
laToplag ypot(pif X^P^^ duoêti^apres rijp rwv ffire/poiv roitçypoi- ÇiaP, xaBdtBp E^opos rt ifoitiVË xai UoXv^os
Si Ton classe les emprunts faits par Strabon à cet historien novateur, on voit du premier coup d'œil qu'Ephore avait abordé la plupart des questions qui intéressent et doivent intéresser le géographe. A coup sûr ce sont encore les notions de caractère historique, ethnographique, archéologique, que Ion rencontre dans la Géographie de Strabon accompagnées du nom d*Ephore. C'est à lui que le géographe d*Amasée demande les traditions relatives aux déplacements de la race éolienne, à l'origine des Pélasces, son étude des antiquités de la Béotie et de la Locride, de l'Étolie. De la même œuvre proviennent la plupart des digressions consacrées à la recherche des peuples grecs qui ont été associés à l'entreprise de la guerre de Troie. A Éphore il doit ses précieux résumés des constitutions de Sparte et de la Crète. On peut dire qu'il n'a pas eu de meilleur guide pour l'examen des mythes, de l'ethnographie, des fondations de villes aux temps les plus reculés de l'histoire grecque. Polybe atteste que nul n'avait plus scrupuleusement recueilli tous les documents relatifs à l'établissement des colonies helléniques (^). Mais Strabon a puisé aussi dans l'histoire universelle d'Ephore, en particulier dans ces deux chapitres qui renfermaient des descriptions de longue haleine, quelques-uns des éléments essentiels de sa Géographie : il discute les solutions que propose son savant prédécesseur avec la même déférence que les hypothèses mêmes d'un Eratosthène, d'un Polybe ou d'un Posidonius. U prend en sérieuse considération son projet d'une division systé-
(^) Strabon : XIII, i, A, mythologie et histoire primitive des Éotiens; V, ii, &, sur les migrations des Pélasges; IX, ii, s, /i, sur les origines de rhistoire de U Béotie et de la Locride; X, ii, aS, 96, sur les origines de Thistoire de TAcim»nie; X, III, 9, 3, 5, de TÉtolie; VIII, t, 4, sur le partage du Pâoponnèse entre les Hëradides; ibid., sur la constitution de Sparte; X, it, 16, sur la constitution de la Crète; VllI, i, s , sur les limites de la Grèce au N.-O. vere TÉpire. On grand nombre des chapitres dont nous donnons ici Tindicatiou ont Taliure de simples résumés faits sur le livre même d*Éphore. Il en est de même de ceux qui , consacrés à rétude de la fondation des villes de la Sicile et de la Grande-Grèce, commencent par la mention : É^opot S* oUroi Xéyu «rcpi Tîjt xriaêùH. Telles sont k^ narrations relatives à Tarente, à Métaponte, à (îrotone.
matiquc du inonde en quaircf parties d'après rorientation des masses continentales et l'ensemble des caractères ethnographiques, dont on s'exagérait alors la généralité. S'il ne croyait pas pouvoir admettre sans critique l'existence de ces « quatre régions extrêmes de la Terre peuplées par les Indiens à l'est, les Éthiopiens au sud, les Scythes au nord, les Celtes à l'ouest, il prétait grande attention, et non sans cause, à l'étude, si curieuse pour cette époque , du domaine de la race celtiqAe en Ibérie et en Gaule. Cette généralisation ethnographique, fondée sans doute sur de sérieuses recherches, n'était point pour déplaire à Strabon; on trouve dans cette large hypothèse l'origine des théories subséquentes sur les dimensions et la forme de Yolxoviiévfiy beaucoup plus développée d'ouest en est que du nord au sud. L'ethnographie asiatique de Strabon est souvent inspirée par Éphore; il est tout naturel que le géographe d'Amasée ait moins goûté la bizarre explication des crues du Nil par la (c nature spongieuse n du sol égyptien. Enfin les évaluations de distances , qui semblent avoir attiré les critiques les plus vives de Polybe, ont été parfois jugées dignes par Strabon * d'être rapportées à côté de celles de Posidonius et du Chorographe ^^K
Enfin, quoique Ephore n'échappe pas complètement au reproche, dont Strabon est si prodigue, de mêler avec excès la mythologie à Thistoire, sa critique des légendes a parfois trouvé place dans l'œuvre d'un si pointilleux érudit. Il est cité, à côté d'Hérodote, mais sûrement pour contrôler le témoignage de l'historien d'Halicarnasse relatif aux Scythes; on devine, à la lecture de ce passage, que, sans l'autorité du grave Ephore, Strabon n'oserait presque rien rapporter sur les mœurs des
(*) VII, III, g, mention du livre IV consacré à la géographie de TEurope par Ephore : È^pot è^ èv xfj teràpxrf {Uv Tiff hlopiat, ECpdmj ^ éviypai^itévif ^-
^Xtfi ^tpêoitùaat rilv E^pt^v ; I, il, s8 : ^v t^ mepl riit E^peimif A^9>;
ibid., BUT la division du inonde en quatre parties; IV, y, 6, sur Tétendue de la Celtique; XIV, f, a3, sur les races qui peuplent l'Asie Mineure; VI, ii, i, sur la longueur du périple de la Sicile.
^ peuples nomades, Scythes, Gètq^» Sauromates (^). A vrai dire, Épbore ne doit cet honneur qu'A là concordance de sa relation avec les récits d'Homère, ^lleurs Strabon lui demande la solution des difficultés inextricables qu'il rencontrait dans sa description du Pont, en présence du terme Halizones substitué par Hellanicos, Hérodote et Eudoxe au mot Amazones ^'^K C'est lui encore qui a fourni la meilleure part de l'histoire mythologique de Elonie, de l'Epire, de l'Elide, de la région du lac Arverne, célèbre par la légende des Gimmériens ^^\
En résumé Ephore est le seul historien de cette période littéraire auquel Strabon ait beaucoup emprunté. Son dessein d'écrire une histoire universelle, d'y introduire des chapitres de pure géographie, explique cette préférence. En outre, le caractère ethnographique dont l'œuvre d'Ephore était si vivement marquée, le soin tout particulier qu'il avait pris de réunir les traditions les plus dignes de foi touchant la fondation des villes, étaient encore une recommandation aux yeux de Strabon qui fait un si grand emploi des données de ce genre. C'était pour lui un livre précieux par ses qualités d'érudition critique, et eo même temps facile à consulter. Pour tout dire, l'histoire, telle que la comprenait Ephore, ressemblait beaucoup à celle que Polybe considérait comme une vraie science; c'était un genre tout proche de la Géographie de Strabon.
Citons pour mémoire Philochore, dont les recueils ^AtihiJes ont été mis à contribution dans quelques passages. Strabon lui emprunte des données de détail sur les antiquités de l'Attique, sur l'histoire primitive de la Messénie et de l'Elide , sur les traditions relatives à l'oracle de Dodone ^^^
(*) Strabon, Vil, m, 9.
(') Strabon, XII, m, 91.
(') Strabon: XIV, i, 6, origine de Milet; VIII, m, 33, histoire mythologique de rÉUde; VII, vu, 7, histoire mythologique de i*£pire; V, it, 5, sur les Gimmériens.
(*) Strabon : VII, tu, 10, sur le pays de Dodone; VIII, v, 10, sur Tyrlëe; IX, 1, 6, sur retendue du royaume de Nisus; IX, i, ao, sur les migrations en Allique.