III. LES SAVANTS Wt LES YOYÀGEDRS
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Les sources que Strabon pouvait utilement consulter ne com^prenaient-elles que les deux grandes catégories dont nous avons terminé la revue? Il s'en faut de peiW Cependant on donnerait, en le laissant croire sans réserve, une idée incomplète de l'état des sciences avant l'époque d'Aristote, d'Alexandre et des Alexandrins. Deux noms au moins s'imposent au souvenir, quand on étudie le développement de la géographie avant la rénovation scientifique d'Aristote, ceux du voyageur Scylax de Garyanda et. du mathématicien Eudoxe de Gnide. Or Strabon cite une seule fois, d'une manière vague et incidente, Scylax; il rend bonne justice à la science d'Ëudoxe, mais ne semble pas avoir tiré grand parti de ses œuvres.
L'absence presque complète du nom de Scylax s'explique par bien des causes. D'abord, quoique les manuscrits portent la mention précise de ce Scylax de Garyanda, chargé par Darius Hystaspès de descendre l'Indus et de revenir par la mer Rouge, il est des raisons probantes de croire que le document n'a pas été écrit avant l'année 38o. Donc on peut avoir des doutes sur l'authenticité de l'attribution; et^ en tout cas, l'œuvre d'Ephore devait résumer, dans les chapitres géographiques, les périples et autres travaux de détail, dont Strabon faisait assez médiocre estime. Le périple ne donnait les évaluations de distances qu'en journées de navigation, procédé employé par les écrivains qui n'ont pas un souci suffisant de la précision scientifique. ; il est vrai qu'il évaluait la youm^ de navigation à 5oo stades environ. Enfin, comme la majeure partie de cette œuvre étudie les rivages de la Méditerranée que toutes sortes de documents avaient fait mieux connaître au temps de Strabon, qu'e&t-il fait d'une relation vieillie et dépourvue de tout mérite littéraire? Si l'on adoptait l'hypothèse de Niebuhr qui estime que ce périple est tout à fait contemporain d'Ephore, l'indifférence de Strabon
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serait très simplement explicable : consulter les deux livres eAt été prendre une peine inutile ^^K
Le nom d'Eudoxe de Gnide» plus souvent cité, devait avoir, h son avis, une bien autre signification. Strabon ne lui consacre pourtant aucune notice particulière, ne lui décerne que peu d'éloges. A coup sûr Eudoxe figure parmi ces philosophe* qui méritèrent le nom de géographe , dans la liste par laquelle Strabon éommence ses Prol^omènes; mais, dans le corps même de Touvrage, il est à peine plus fréquemment nommé qu'Hérodote. Le secret de cette contradiction est facile à découvrir. Il est vraisemblable que Strabon rend cet hommage à Eudoxe pour se conformer à la tradition alexandrine, et résume l'opinion d'Era* tosthène qui, sans aucun doute, considérait l'œuvre de ce mathématicien comme très importante pour le progrès de la géographie. En effet, pendant que la philosophie et l'histoire prenaient un caractère essentiellement moral et politique sous l'influence de Socrate, les sciences exactes s'étaient détachées de l'ancien faisceau philosophique et progressaient à part. L'enseignement socratique n'avait pas détruit, mais relégué à un rai^ secondaire , les spéculations de cette nature ; des écoles de géomètres avaient brillé d'un vif éclat, comme, par exemple, celle de Lampsaque. On se servait des cartes dressées par ces géo* mètres ; il n'en est guère qu'une preuve ^ mais une bonne , c'est le dialogue au cours duquel le Dis&pk tâche de faire comprendre à Strepsiade l'utilité de la Géométrie. Or Eudoxe, qui avait écouté l'enseignement de Platon, ouvrit à son tour une école oii il professa spécialement l'astronomie. Ses travaux semblent avoir exercé une influence décisive sur la science géographique; car il ne resta pas confiné dans le domaine de la théorie pure , mais donna, avant Eratosthène, à la géographie mathématique une base, en essayant de déterminer le rapport entre la longueur et la largeur de la terre habitée. C'est a sa Description de la Terre,
(^) Strabon, XIII, \^ h i «rScylax de Giryanda fait commencer la Troode â Abydos.))
SOURCES DE LA GÉOGRAPHIE DE STRAEON. 8t7
ynt vepioioçy que le géographe d'Amasëe emprunte toutes ses citations. Qui sait si ce n'est pas sous l'influence d'Ëudoxo, son contemporain , qu'Ephore résolut d'associer à l'histoire, jusque-là isolée, une géographie, dont les données reposaient sur des observations scientiBques ?
La mention que fait Strabon , dès son premier chapitre , du nom de ce prédécesseur de Dicéarque et d'Ératosthène , prouve clairement qu'il a compris l'importance de son rAle. Mais ^uoi! D'abord le géographe d'Amasée n'avait point une prédilection marquée pour la géographie mathématique. Et puis la recension par Ératosthène, de tous les travaux mathématiques de ses devanciers, dispensait vraiment Strabon d'une telle besogne. En cette matière , les découvertes ne sont pas des éléments dont on peut varier h l'infini l'emploi; elles tombent dans le domaine poblic sans subir de transformations, sauf dans les détails que renouvellent des revisions de calcul. Dès lors l'œuvre d'Ëudoxe était périmée par la réforme d'Ératosthène, et faisait corps avec la doctrine du savant Alexandrin. Eratosthène, mathématicien lui-même, était tenu d'indiquer en quel état il avait reçu le dépôt de la science astronomique. Considérant le rôle des sciences abstraites comme fort important en géographie , il avait sans doute rendu hommage, dans l'aperçu historique de son livre, aux découvertes d*Eudoxe. Strabon répète le témoignage d'Ératosthène, mais sans aucun argument h l'appui. Un long développement sur ce sujet eAt été déplacé dans une géographie qui s'adressait aux hommes politiques. S'il se fût expliqué moins brièvement sur le compte d'Ëudoxe, il est vraisemblable qu'il hii eût reproché, comme à Ératosthène, d'être «trop mathématicien en géographie, et trop géographe en ttiathématiques».
On voit qu'en dépit de l'indifférence qu'il affecte pour la géographie mathématique, Strabon restait vivement frappé de la grandeur du rôle d'Eudoxe. Il parle de ses observatoires de Cnide et d'Héliopolis, de son étude sur l'étoile Canobe. C'est encore grâce à lui que nous savons qu'Eudoxe s'appliquait à la recherche
des poissons fossiles. Mais il a fait surtout usage de la yiis trepioSos pour la détermination de quelques distances, pour le tracé des limites de divers pays, pour Tétude des formes de la Grèce en particulier ^^^
La rareté relative des citations d'Eudoxe dans la Géographie de Strabon n'est pas une preuve d'indifférence, ni d'oubli. Mais pour écrire, au temps d'Auguste et de Tibère, un ouvrage descriptif à l'intention des politiques, il n'était nul besoin de consulter longuement les livres des géomètres, surtout des géomètres antérieurs à Eratosthène, considéré avec raison comme le fondateur de la géographie scientifique. En revanche il eût été fort injuste de ne point lui rendre un rapide hommage. Strabon n'y a point manqué.
En résumé, il est aisé de comprendre en vertu de quel principe ses sources ont été choisies parmi les divers ouvrages composés depuis les origines de la prose grecque jusqu'à la rénovation scientifique dont les campagnes d'Alexandre furent le signal.
Les logographes, les auteurs de monographies sur la fondation des villes doivent d'être consultés à la facilité extrême avec laquelle les matériaux de leurs études peuvent entrer dans ses cadres de descriptions régionales. Cependant, à cause de la rareté et du peu de valeur des notions géographiques qui y sont contenues, Strabon n'en tire que médiocrement parti; il y puise surtout des renseignements sur l'histoire mythique et sur les grandes migrations des principales tribus de la race grecque.
Il distingue, assez arbitrairement, deux catégories bien tranchées parmi les historiens proprement dits. Aux uns, à Hérodote surtout, il reprodie de mêler sans discernement les mythes et
(') Strabon : II, ?, là, remarques sur TobserFatoire d*Eudoxe à Gmde; XVII, 1, 3o, sur robservatoirc d*Eudoxe à Héliopolis; XII, m, Aa, sur les études de poissons fossiles d'Eudoxe; IX, i, i, a, étude des foriues de la Grèce diaprés Eudoxe : (ta&rifutrixov Mpàf xoi aj(rifiéioâP xeù xXtftdraïf iiittipou; XIII, i, 4, sur les limites de la Troade; X, iv, a , sur la position de Tlle de Crète.
SOURCES DE LA GÉOGRAPHIh DE STRABON. 329
les événements dont la preuve est faite; non seulement il les assimile aux naïfs logographes; mais on croirait volontiers qu'il les placerait même à un rang inférieur. Une nouvelle école historique, dont il apprécie beaucoup les œuvres, commence avec Éphore; c*est une école d'érudits consciencieux, à la tournure d'esprit encyclopédique, qui fondent l'histoire universelle, et y introduisent, à titre auxiliaire, dans des chapitres spéciaux, les considérations géographiques. C'est pour lui le début d'un genre que Polybe portera à sa perfection.
Reconnaissons que cette manière, systématique à l'excès, de considérer la succession des grands historiens de la Grèce, ne lui fait pas honneur. Rien n'était plus légitime que de choisir ses inspirateurs parmi les écrivains plus proches de son temps, mieux informés, dont le dessein ressemblait au sien propre; il n'était nullement tenu de donner h Hérodote le titre de géographe ni de chercher dans ses œuvres ce qu'il pouvait trouver ailleurs avec de meilleures garanties. Mais la justice l'obligeait à se montrer plus large dans son étude des antécédents de tout genre de la géographie hellénique. 11 y avait telles descriptions d'Hérodote qui méritaient, non son imitation, mais ses éloges, telles expressions d'une vérité frappante qui auraient dâ adoucir ses scrupules systématiques, ses rigueurs d'école. Si Hérodote a trop aimé les mythes, il a fait preuve d'une certaine tendance à observer les rapports de l'homme avec la Terre, qui est bien un don géographique: et, puisque Strabon s'applique spécialement à former les hommes politiques, il eût pu admettre l'utilité des œuvres d'Hérodote, ne contestant point l'intérêt scientiGque des poèmes d'Homère.
Mais il était désireux de se rattacher à la tradition alexandrine, et de décerner le titre de géographe suivant les dogmes d'Eratosthène, bien qu'en réalité il n'envisageât point la science géographique comme ce savant. En vertu de cette fidélité illusoire h une doctrine dont il s'écartait, il ne pardonna pas a Hérodote son mépris des recherches scientifiques de l'école
d'Ionîe. Hérodote avait fait preuve d'une certaine étroitesse d'esprit en raillant ces philosophes que la Grèce saluait du nom de Sages; Strabon, pour les venger, est tombé dans le même travers. Ce qu'Eratosthène avait le droit de proclamer bien haut, Strabon devait l'insinuer avec plus de discrétion, ou le taire. Qu'il refusât le titre de géographe au conteur ionien , et l'on ne pourrait guère protester contre son jugement; mais il a eu tort de juger l'historien et de déclarer son œuvre inutile, même aux géographes.
Strabon fut plus indulgent pour les philosophes que pour les historiens. En raison de l'affinité qu'il établissait entre le rôle de la philosophie et celui de la géographie, il reconnaît l'importance des travaux des Ioniens, d'Anaximandre en particulier. Mais son admiration est brièvement exprimée; et il la justifie si peu , qu'on croirait qu'il en a reçu le dépôt par tradition plutôt qu'il ne nous transmet une impression personnelle. Là encore, nous soupçonnons un résumé des opinions plus développées que contenait l'Introduction de l'œuvre géographique d'Ëratosthène.
Certes il a pris connaissance de tous les ouvrages de cette période qu'il cite; mais, à part l'Histoire universelle d'Éphore, il ne les a pas employés d'une manière constante et suivie. Noos avons essayé d'expliquer les raisons du plus ou moins d'empressement qu'il a rois à consulter chaque catégorie et chaque écrivain.