‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 23 sur 31 · II. LES EXPLORATEURS. LES VOYAGES DE D^GOUYERTE ENTREPRIS PAR · texte numérisé non relu

II. LES EXPLORATEURS. LES VOYAGES DE D^GOUYERTE ENTREPRIS PAR

ORDRE D'ALEXANDRE, DES PTOLlÎMJÎES ET DES S^LEUGIDES. VOYAGES DE PYTHÉAS.

Strabon n'a pas été indulgent pour les œuvres géographiques des explorateurs qui, au temps d'Alexandre, et sous ses successeurs d'Egypte et de Syrie, visitèrent l'Inde et une partie des régions de l'Asie centrale. II les classe, comme Pythéas, parmi les conteurs de légendes et de fables ridicules, et leur donne, assez généralement et sans restriction, même dans la forme, le nom de menteurs. C'est d'abord chez lui une tournure d*eq>rit habituelle. Il a voyagé, mais pour s'instruire sur les mœurs des peuples les plus connus, les plus civilisés, qui ont eu l'histoire la plus glorieuse, pour visiter les ruines vénérables d'un passé qu'il aime ; sa curiosité va rarement plus loin. Nous avons ^|^ique que c'était pure fidélité à son dessein d'intéresser fet 4l|l|ÏMl politiques; donc les peuples lointains, avec lesquels le monde gréco-romain n'entretient pas de relations très suivies, lui restent assez indifférents. Les procédés les plus sommaires de prétention lui sont bons pour glisser rapidement sur la description de leurs pays. Ne déclare-t-il pas à l'occasion que ses lecteurs seraient choqués de rencontrer dans son livre des listes de noms à l'aspect barbare, difficiles à prononcer? De ce principe un peu étroit à une appréciation sévère des mémoires laissés par les explorateurs de l'Inde ou du nord de l'Europe, il n'y a pas loin.

Pour discuter utilement les témoignages de ce genre, il faudrait une compétence scientifique que Strabon n'a pas eu l'ambition d'acquérir; il s'en tient ù une sorte de critique littéraire et historique, prenant pour guides le goût et le bon sens ou ce qu'il considère comme le bon sens. Sa crainte du merveilleux va jusqu'à une sorte de parti pris de contester presque tout ce qui est nouveau^ il v^ut bien comprendre une nature physique qui ne soit pt§^]0|il||bment semblable à ce qu'il a coutume d'observer dans let^i^s riverains de la Méditerranée. Mais les variations qu'il admet sont affaire de quantité plutôt que de qualité. Comment n'aurait-il pas été choqué de ce que lui révélaient, et les explorateurs des pays tropicaux de l'Inde , et ceux de cette curieuse région de l'Europe du Nord-Ouest, où l'influence océanique donne à tous les phénomènes un caractère si original? 11 avait [>eine à se dépouiller de ses idées d'homme des pays méditerranéens; son éducation historique et littéraire ne l'y disposait pas.

En outre, considérant que le développement de l'empire romain, que les campagnes entreprises par les légions en des contrées éloignées, sont précisément les causes qui lui permettent de renouveler l'œuvre d'Eratosthènc, il est porté à tenir un compte médiocre des explorations et des récits antérieurs au travail de revision du savant Alexandrin. Nous avons déjà remarqué cette manière de procéder dans son emploi des sources histo^âfues; son insouciance va jusqu'à l'injustice quand il parle j^U^^ievanciérs de Polybe et d'Ephore. Il y a, dans les reproches qu'il adresse aux écrivains à' Indien et à Pythéas, quelque chose de Tàpreté systématique avec laquelle il a jugé Hérodote ^^^

Son appréciation des historiens et des auteurs de mémoires qui ont décrit l'Inde, est d'une sévérité particulièrement outrée, dont les motifs ne sont pas même tous de cet ordre. Si l'on

i>) Strabon, I, ii, 35 : Beéi^ofiitog iè i^oftoXoyehau fi^aatSu xal fivdovs èv ràtg ialopleut iptt, Kpéttlov ^ ùs Ùp6iorot xai Kmatat xas ÉXXàvtxof xal oi rà IpStxà avyypâ^tntt. II, i, 9 : Avapreg uèp roipvp ol vepî Tijg ipStxijs ypé^tapxes œs M rà woXv ^tuêoXûyot ytyàpoau

GéOGBIPHIB DB StBABON. lO

remarque l'uniformité presque absolue des criliques qu'il dirige contre eux^^^, l'identité des termes dans lesquels il eondamnc presque indistinctement les uns et les autres, on soupçonne vite qu'il a seulement ratifié les conclusions d'Eralosthène, sans les reviser autrement que dans quelques détails. Eratosthène était plein de réserve dans sa description sommaire de l'Inde; il suspectait la bonne foi de Néarque, de Mégasthène et de Damacbos: en revanche il considérait Patrocle cominè^itt écrivain scrupuleux et digne de lui servir de guide. Or ce jugopient d'ensemble est bien celui de Strabon; et pourtant nous savons que l'opinion d'Eratosthène sur celte catégorie d'écrivains géographiques n'était pas acceptée sans conteste; Hipparque en particulier avait exprimé un avis différent en examinant les données astronomiques de la relation de Néarque, et attaquait Patrocle auquel Eratosthène avait accordé le plus de crédit. Une étude sommaire des emprunts que Strabon a faits à chacun de ces voyageurs, nous amènera à la même conclusion; il ne les a pas toujours consultés directement; ou, sil les a lus de première main, il n'a pas su se détacher d'une sentence généralement acceptée; et dès lors on ne saurait les compter parmi les sources principales des Geographica. Mais qu'on ne soupçonne pas Strabon d'avoir dissimulé le moins du monde l'usage qu'il fait de la description d'Eratosthène. En cette circonstance , comme en tant d'autres, il laisse voir tout le détail de ses procédés de recherche et de composition. Il avoue que les marchands, ent^e les flq«iifô desquels le trafic indien était de son temps, sont trop ignorants pour lui fournir des renseignements de valeur sérieuse : et Les données les plus dignes de foi sont celles d'Eratosthène; t) dit-il formellement. Et son étude sur l'Inde commence par ces mots : «Voici ce que rapporte Eratosthène ^^^».

(*) Strabon, II, i, 9 : xaff ùtepSoXiip iè lni[ULX,oç' tè. êè êg^pa Xiyet Htyaa6éini€' ôptiaixptjos iè xai ^iap^oç xal âXXot rotoûrot wapa^iÀXilopttf

t*) Strabon, XV, i, 10 : Vidhala ix Ttjfs èuums i36xei xHs ^àrz mtolôran

Si Strabon avait eu le souci de recourir aux sources originales du temps de la conquête d'Alexandre, il aurait consulté avant tout les documents publiés par les géomètres ou bémon iiHes de l'armée, ces ^TaOfJLoi de Bœlon et de Diognète. C'était la base nécessaire de toute description. Or il ne les cite ([ù'une fois, sous le nom de ^raOfio) kertartxoi^ et sûrement d'après Érato*^ sthène^ inc^ateur de tout le passage auquel est empruntée cette oniqne citation ^^\ Le fait devient encore plus évident quand on observe qne Strabon rapporte dans les Prolégomènes, à propos des critiques d'Hipparque contre son devancier, une opinion d*Ératosthène contraire à celle de Patrocle, et fondée sur une étude directe des ^TaOfioi^^^K Si Strabon n'a point toujours interne lui-même les œuvres des historiens d'Alexandre, à plus forte raison aura-t-il reculé devant un recours aux sources d'où étaient tirées ces œuvres.

Patrocle était la principale autorité d'Eratosthène pour la description de l'Inde; Strabon accepte sans réserve le même patronage, c^ Patrocle, dit-il, ne ressemble en rien aux autres écrivains d*Indica; du reste tous les autres témoignages dont se sert Ératosthène sont également dignes de foi^^^^ Notre géo-

éipot rà ^6 roQ ÈparoaBivovs iv t^ rp/r» xôp ytùrypttKpixSv èxTcBévra uftpaXatea- 3ài§ i^t ià rotaiha, à Xéyet ÈparoadéirnS'

(*) Strabon, XV, ii, 8 : vepi S)v Èparoadépvf oCrus tipnxtv où yàp fyoftev

ri fdytiv ^Xtifip, vepl avrSp ùt iv toU kaiatixoîç olaQyLdtç àpayé-

ypœitleu.

^'^ Strabon, II, i, 7 : dvà y dp upos âpaypa^ijt aladfuip ôpfindipra rots (Up dwtaltfp 3tà rffp èta^ùfpiap, èxttpri Se rspoaé'xjsip.

(^) Strabon, 11, i, 9 : naTpoxA^^ èi IjxtalcL rotoxîrof xai oî iXXoi iè fidprvpet ovx dniOapot, olç xé^prifat è ÈparooBéprif- Ce passage est d*antant pins probant que, comme te précédent, il est emprunté aux Proiégomène$ , dans lesquels Strabon étudie d'une manière générale la valeur de roeuvre d'Eratosthène. Cf. aussi II, 1, s : HarpoxXffs, 6 (idXtola xstaleÛBoBat èixtuot Std re ro d^iufia xal Stà rà fiil iSttamt eïpat Tâ)y yeayypaÇixûp , . .

t*ï Strabon : II, i, a, sur la largeur de Tlnde d'après l'évaluation de Patrocle; II, I, 7, même sujet; dans les doux cas, Tavis do Patrocle est dté au cours d'une analyse d'Eratosthène; XI, vu, 1, Patrocle évalue à 5,ooo stades le rivage montagneux de la Caspienne occupé par les Cadusiens; XI, xii, 5, Patrocle estime à

Dt

graphe rappelle bien que Patrocle tenait toutes les précieuses indications dont il avait orné son ouvrage, de Xénoclès» dignitaire de la cour d'Alexandre. Mais il lui emprunte surtout des évaluations de distances, genre de renseignements qui abondaient et étaient contrôlés avec le plus grand soin dans le livre d'Ëratosthène ; si Strabon avait eu la curiosité , qu'il croyait superflue, de lire Patrocle, c'est à coup s&r, au cboii de trois mesures itinéraires qu'il se fût arrêté de préférence ^^^ Mais, passant en revue les divers éléments de la division géométrique du monde en sphragides par Eratosthène, il rencontre des citations de Patrocle, et les enregistre, sans essayer d'ailleurs de tromper ses lecteurs sur la nature de ses recherches.

S'il n'a connu Patrocle, le meilleur de ses guides » que par rintermédiaire d'Eratosthène, on est tout aussi fondé h croire que les citations des mémoires d'Aristobule ont la même origine. On sait, en effet, qu'Aristobule est regardé par Arrien comme un auteur digne de foi, à l'égal de Patrocle; or il n*est pas douteux qu' Arrien a reproduit souvent le texte même d'Eratosthène, à la véracité duquel il rend hommage. Arrien n'était pas excusable de manquer de critique en un temps ou l'on pouvait contrôler les historiens de la campagne d'Alexandre; mais il n'a pas pensé qu'il fût permis de toucher à (fette œuvre classique. En tout cas, les nombreuses ressemblances que l'on a signalées entre YivStxtl d'Arrien et le quinzième livre de la Géographie de Strabon, l'analogie des doctrines, l'identité des mesures, bref des arguments irréfutables, prouvent que nous sommes en présence de deux imitations plus ou moins textuelles d'Eratosthène. Hâtons-nous de dire que la comparaison est tout à l'honneur de Strabon, de son goût, de son art de composer et de faire œuvre vivante et nouvelle avec des matériaux pris dans un

80 parasanges la distance qui sépare les bouches de Tlndus de celles de rUxarlc. Enfin c'est à Patrocle que Strabon doit partiellement son opinion sur la nature de la Caspienne qu'il considérait comme une mer ouverte au nord vers POcéan (H,

ouvrage antérieur ^^\ Il a su se servir avec une adresse particulière des renseignements tirés d'Aristobuie par son éminent devancier. A vrai dire, ces documents devaient lui sembler singulièrement plus intéressants et plus capables d'orner ses descriptions que des mesures de longueur. C'est de l'œuvre d'Arisiobule que proviennent ses études sur le régime climatérique de finde, sur la nature et la durée des pluies, sur le caractère particulier de la flore et de la faune de cette région, sur les fleuves indiens, sur l'Oxus et Tlaxarte ^^\ Toutefois on ne saurait aflirmer que Strabon se soit dispensé de toute vérification sur le texte même d'AristobuIe ; mais le petit nombre de ses emprunts laisse bien voir que, s'il y a eu contrôle, il n'y a pas eu consultation normale et permanente.

Strabon, dans sa classification des historiens qui avaient parlé de l'Inde, donnait la palme du mensonge à Déimaque, le second rang à Mégasthène; et plaçait Néarquc et Onésicritc presque au même degré. crChez Onésicriie et Néarquc, disait-il; on perçoit déjà les premiers bégayements du mensonge » ^^\ Nous savons aujourd'hui que la relation de Néarque, transcrite en grande partie par Arrien, est un des documents les plus dignes de foi

(*) Nous n^avons garde d'^oubller que les devoirs d^Arrîen ne sont point, eu la drcoDstance, les mêmes que ceux de Strabon. Dissipons Tillusion studieuse de notre tempe qui fait d' Arrien un géographe, et considérons-le comme un historien. Son lyjixif n'est qu'un hors-d'œuvre, un appendice au récit des campagnes d'Alexandre; il ne s'est donc pas cru obligé à la même rigueur critique que dans le reste de son ouvrage et a détaché çà et là quelques chapitres descriptifs sans se préoccuper de les fondre. Au contraire, Strabon veut être et est géographe; pour lui l'obligation est stricte, même s'il recherche ses informations de seconde main, d^en modifier l'ordre dans l'intérêt de la bonne composition de son livre. Cepen dant Arrien pouvait faire preuve d'une plus libre critique. Pline n'a-t-il pas rompu avec la tradition d'Ératosthène, qui donnait à Patrocle le premier rang parmi les écrivains à^Indica, et appelé ce même Patrocle mendaciorum faber (Hist. naL. VI, ai)?

(^) Strabon : XV, 1,17, sur le régime des pluies dans les montagnes et dans les plaines de l'Inde; XV, i, 19, sur la provenance des pluies de l'Inde, comparaison avec l'Egypte et l'Ethiopie, sur les inondations des fleuves indiens; XV, i, 18, sur la culture du riz; XV, i, âô, sur les animaux de l'Inde.

^^> Sirabon, II, i, 9.

2&6 DEdXlËME PARTIE.

que rautiquîté grecque nous ait légués. Mais, au siècle d'Augusle, les renseignements faisant défaut pour un débat contradictoire, on ne pouvait, comme au temps de Pline ou d'Arrien, procéder à une nouvelle classification des sources de la géographie de llnde. C'est donc encore à Ëratosthène que Strabon emprunte son appréciation; le jugement qu'il applique à Néarque et à son chef des pilotes, Onésicrite, est précisément exprimé dans les chapitres de prolégomènes consacrés à Texamen général des opinions du grand géographe de Gyrène : cette place est significative. Il ne nous parait pas douteux, cependant, que l'œuvre de Néarque ait été directement étudiée à plusieurs reprises; car Strabon, lui accordant beaucoup moins de crédit qu'à Patrocle et à Aristobulc, invoque plus souvent son témoignage, et à propos des notions de genres les plus divers. On croirait qu'il s'est reporté de temps à autre aux passages indiqués par Ëratosthène, qu'il les a parfois transcrits avec plus de développements, sans s'écarter de l'opinion du maître sur la question de véracité.

Tout ce qu'il dit de la position astronomique, de la forme, des dimensions de l'Inde, en nommant Néarque, provient du livre d'Eratosthène, sans vérificalion^ sans amplification, sans débat; la brièveté des citations et leur encadrement le prouvent nettement (^^ Les données relatives au régime des pluies, aux inondations des fleuves de l'Inde, à leurs dépôts d'alluvions, enfin, tous les récits que Slrabon lui demande, avec un certain scepticisme, sur les sophistes indiens, sur les animaux merveilleux ou gigantesques, fourmis chercheuses d'or, serpents de toutes dimensions, sont tellement mêlés aux citations d'Aristobule, de Mégasthène, d'Onésicrite et d'aulres, qu'on éprouve, à la lecture, le sentiment d'un travail de préparation sérieux et

^^^ Strabon, II, i, ao : discussion l'ésumce d'Ëraloslbènc sur les coostellalions visibles dans Tlnde; XV, i, la : résume des évaluations diverses sur la grandeur de rinde; or Slrabon renvoie justement au passade précédent des Prolégomène» ^ c'est-à-dire à son précis des opinions d'Éralostbène.

plus original. Peut-être avait-il aussi sous les yeux le journal de voyage de Néarque , en décrivant les côtes de Carmanie , de Perse , et les embouchures de Tlndus. Cette relation était un ouvrage facile & consulter, un périple dans lequel on trouvait chaque renseignement à sa place, comme en un catalogue. Mais, encore une fois, ces recours au texte de Tauteur ne l'amènent pas une seule fois à s'écarter de f opinion d'Eratosthène; et Strabon ny a recherché sans doute qu'un moyen do donner à ses lecteurs, au lieu des discussions d'itinéraires et de clmats, surabondantes dans l'étude de son devancier, des descriptions plus vivantes, moins dénuées de pittoresque et de charme littéraire. Qui oserait le lui reprocher, puisqu'il manquait de documents pour se livrer au travail de contrôle scientifique? Ne pouvant refaire cette partie du livre d'Eratosthène, il l'a retouchée et mise à la portée des lecteurs cultivés de son temps ^^K N'ayant employé aucun artifice pour dissimuler ses emprunts , pour donner le change sur l'originalité de ses opinions, il s'est conformé, celte fois encore, au ' dessein qu'il expose dans les Proligomènes.

Si l'on voulait une preuve de plus de sa confiance absolue dans la critique d'Eratosthène, et de l'intermittence de ses recours directs aux écrivains contemporains d'Alexandre, on la trouverait dans l'incertitude, parfois excessive, des appréciations qu'il leur consacre. Le fait est frappant pour Onésicrite. Dans les Prolégomènes, il le nomme, à côlé de Néarque, parmi les auteurs qui méritent moins de crédit que Palrocle et Aristobule, moins de méfiance que Mégasthène et Déimaque; ce passage reproduit visiblement l'avis d'Eratosthène ^^^ Puis, en venant à

(') Slrabon, XV, i, 16 : exemples (ValIuvioDS fluviales cites par Néarque; XV, 1,18: opinion de Néarque sur le régime pluviométnque de Tlnde; XV, i, 33 : opinion de Néarque sur les dimensions du deila de Tlndus; XV, i, ao : sur frfarbre à laine 7» de Tlnde et quelques autres espèces végétales; XV, i, 66 : sur les sophistes indiens; XV, i, 67 : sur 1m pierres précieuses de Tlnde; XV, 1, &6 ; sur les fourmis chercheuses dW; XV, i, â5 : sur les serpents de Tlnde; XV, 11, 1 : sur le littoral des Arkicns, des Orites, des Ichthyophages ; XV, m, 5 : sur le littoral de la Perse, etc.

(*) Strabon, II, 1,9.

sa description de llnde, et ayant eu sans doute l'occasion de relire quelr;ues pages d'Onésicrite sur les animaux merveilleax de ce pays ^^\ il ne résiste, ni au dépit, oii ce genre de récit le jette d'ordinaire, ni au plaisir d'émailler ses œuvres d'un bon mot.

^Ce prince nourrissait deux serpents gigantesques, dont

l'un était long de 80 coudées, l'autre de i&o. Il est vrai que c*est là un récit d'Onésicrite , que l'on pourrait appeler pilote en chef d$ mensonges encore mieux que pilote en chef de la flotte d'Alexandre; car, si les amis et les compagnons du roi ont été plus portés à recueillir des faits merveilleux que des faits vrais et exacts, Onésicrite pousse plus loin que tous les autres l'amour du merveilleux ^^K » 11 est vrai que Strabon adoucit la rigueur de ce jugement en déclarant, quelques lignes plus bas, qu'on peut prendre néanmoins dans la relation d'Onésicrite certains faits empreints de vraisemblance, et effectivement, il lui demande à peu près autant qu'à Néarque. Les citations accompagnées du nom d'Onésicrite portent en majorité sur les dimensions de quelques parties de l'Inde , sur plusieurs traits importants de la géographie physique de ce pays, pluies, inondations de fleuves, arbres, animaux; celles qui nous renseignent sur les institutions sont beaucoup moins nombreuses ^^l

Tels sont les principaux contemporains d'Alexandre, dont Strabon rapporte les témoignages. A Caiiisthène, auteur d'ÉX-

(*) Strabon, XV, i, 98 : il est prëcisëmcnt question d'un prince qui, au dire d'Ouésicntc , nourrissaitdcux serpents longs de 80 et de 1 Ao coudées. Strabon s'indigne pour beaucoup moins, comme le prouve son appréciation des récits d'Hérodote.

(') Strabon, XV, i, 98 : èv ovk k^e^dvSpov (laXXov H tQv 'oapaSàÇmf âp;^fxv- Sepvi^mv 'opoffei'Koi tis Av,

^^) Strabon : XV, i, 19, sur les dimensions de Tlnde d'après Onésicrite; XV, i, 33, sur les dimensions de l'ile de Petalène; XV, 1, 3^^, sur la côte de Tinde, sa nature; XV, i, 90, sur la direction des vents pluvieux de l'Inde et sur les inondations des fleuves; XV, i, 91-96, sur le régime des pluies et le cnractèrede la végétation indienne; XV, i, 3o : sur les pays du Catha^a et de Sopeithes; XV, 1, 63, 6/1, la mission d'Onésicrite auprès des sophistes indiens, son enlretieji avec (lalanos. Ces derniers chapitres semblent avoir été empruntés , teiUiellement ou â peu près, à Onésicrite.

SOURCES DE LA GEOGRAPHIE DE STRAlBON. 319

Xifyixâf, il demande un trait des institutions primitives du Péloponnèse ^^^ et une partie du rdcit de la visite du conquérant au t0lDple de Jupiter Ammon. Glitarque lui a fourni quelques données fabuleuses sur les pays du Caucase, données que notre géographe discute vivement et dont il fait un cas médiocre ^'^. Anaximène de Lampsaque, ce compagnon d'Alexandre, qui sauva ses compatriotes coupables de défection , n'a été mis à contribution que pour un détail de l'histoire de la colonisation milesienne (^). On sait, par Diodorc de Sicile, qu'il avait composé une histoire de tous les peuples grecs juspu'à la mort d'Epaminondas; c'est dans cet ouvrage, appelé Upcheu Ic/loplat que Strabon aura puisé, à propos d'un seul fait.

Nous avons vu en quelle haute estime Strabon, à l'exemple d'Eratosthène, tenait Patroclc, gouverneur des provinces Bactriennes sous les deux premiers Séleucides, possesseur des documents officiels de statistique réunis par Xénoclès. Il est loin d'apprécier de même Mëgasthène, chargé par Séleucus I^ d'aller ^ visiter le monarque indien Sandracottus dans sa capitale Pâtalipoutra : et pourtant nous constatons aujourd'hui l'importance considérable de cette ambassade pour les progrès de la géographie de l'Inde, et la valeur de la relation de Mégasthène perdue pour nous. Déjà, au temps de Pline, quand les marchands grecs et romains commençaient à faire connaître dans l'Europe l'Inde gangétique, on rendait meilleure justice à la véracité de l'ambassadeur de Séleucus. Strabon n'avait aucun moyen de vérifier les assertions de Mégasthène; il s'en remettait à Ératosthène du soin de prononcer un jugement critique et s'y conformait de tous points. Le géographe de Gyrène, plus sévère encore que Strabon pour les conteurs de mythes, avait été choqué des bizarres inventions de Mégasthène sur les peuples de l'Inde

t») Strabon, VIII, IV, lo cl XVIl, i, 43.

w Strabon, XV, ?, /i.

(>) Strabon, XiV, i, 6. Cf. Athénée, VI, p. a3i, cl Diodorc de Sicile, au début du liyre XV.

250 DEUXIÈME PARTIE. x

ganj^étique, sur les pygmées sans bouche et sans pieds, sur les hommes à oreilles de chien, sur ies Cyclopes, sur les chevaux unicornes, et autres monstres humains ou animaux du mè^ genre; Strabon, sauf sa prédilection pour Homère, Hésiode et les tragiques, n^était pas plus indulgent pour ce travers. Aussi déclare-t-il Mégasthène le plus menteur des écrivains d'Indiea, après Déimachos ^^\

La critique des évaluations de Mégasthène sur la longueur et la largeur de l'Inde a la même origine que l'appréciation générale; Eratoslhènc en est l'inspirateur, et Strabon n'a garde de se rendre aux raisons que donnait Hipparque en faveur des hypothèses de Mégasthène ^'\ Quant à la discussion des renseignements astronomiques du même ambassadeur de Séleucus, sa provenance n'est pas plus douteuse; nous avons sous les yeux un résumé de quelques chapitres d'Eratosthène et d'Hipparque^^l Strabon, en dehors de ces documents de géographie mathématique et d'astronomie, qu'il a trouvés dans l'ouvrage de son prédécesscur, ne demaadc ù Mégasthène que de rares indications sur les plantes les plus remarquables de l'Inde et sur sa faune. C'est là qu'il a puisé la première mention que nous ayons dans l'antiquité du bambou, des tigres de la région du Gange, quelques traits de l'organLsation en castes de la société indienne ^*^. Mégasthène méritait mieux; mais, pour reviser la sentence d'un

(^) Strabon, H, i, 9 : Anavres fièp roivvv ol *atp\ ti^t lyJixrff ypé^<unt€ «k ivl ro 'aoXù i^evioXô-yoi ytyôvaai, xclQ* HvepSoXiiv âè ^rfifia^of rà Si Seôtepa Xéyet MsyaaOévvs. Cf. XV, 1, 57 : Ctepexjsiitlcûp i* éitl xo iiv66^£€ On remarquera une fois de plus la place du premier jugemcDt dans la partie des Frolégotnène» consacrée h l'analyse du troisième livre d^Éraloslhène; C4i troisièroe livre traitait de Tlnde.

^^> Strabon, H, 1, /i, 5 et 7.

^^) Slrabon, II, i, 19 et 30 : discussion d^une observation de Mégasthène qui déclarait les deux Ourses visibles sous les latitudes de Tlndc méridionale. Eratoslhènc lui donne raison contre Déimnclios.

(*J Slrabon : \V, 1, :io, sur la fertilité de Tlnde; XV, 1, 56, sur les dimensions du bambou; \\\ i, 37, sur les animaux de Tlnde; XV, l» 67, sur les fleuves aurifèn's de Tlude; XV, 1, 58, 59, sur les philosophes, Bracbmanes ou Garmanes.

SOURCES DE LA GÉOGRAPHIE DE STRABON. SSl

Ëratosthène, il fallait un géographe plus ami des sciences que Strabon, ou muni de données contradictoires sur ces sujets dilTielles. Notre auteur avoue de bonne grâce sa timidité doctrinale, et Tinsuffisance de ses contemporains qui entretenaient peu de relations avec Tlnde W .

Quant à Déimacbos, envoyé de Séleucus auprès du successeur de Sandracottus , Strabon ne l'a sans doute jamais consulté directement. Le jugement rigoureux qu'il lui applique, en le mettant au premier rang parmi les auteurs Alndica mensongères la discussion de ses évaluations sur la longueur et la largeur de l'Inde, la réfutation de ses erreurs astronomiques, tout est d'Eratosthène, tout est tiré du troisième livre de sa Géogra-

Strabon, qui devait tant aux savantes publications de l'école d'Alexandrie, s'est assez médiocrement préoccupé des œuvres que fit naître sous les Ptolémées le développement de la navigation et du commerce. C'est qu'à ses yeux, Ëratosthène représentait, à lui seul, tous les progrès accomplis par la géographie f *'|llm8 le» premiers Ptolémées et résumait tous les travaux dans son livre magistral. Qu'cAt-il demandé, par exemple, au traité que Timosthène, amiral de Ptolémée Philadelpbe, avait publié sur les Ports? On sait en effet qu'Eratosthènc avait si bien remplacé l'étude de ce devancier, que, dans la suite, on alla, comme Marcien d'Héracléc, jusqu'à l'accuser d'avoir commis un plagiat. Strabon nous apprend au contraire (|u'il y avait entre

^^) Strabon , XV, i , 3-6 : Aer ^ tvyv^yMv^ç ditovetv mepï aôriit " xed yàp d-Kùndit» i(/îl, x<ù oi 'ooXkoï tSp HfierépcùP xarœvlevaav avv^v ol 3è xal iSàvret (lépv ftvà

eJêop, rà êi wXeUù Xéyovatp ii dxoiit Koi iiijv oui' ol voXXoU yjpévots

Ht/îtpop avyypâ-^mtt tt «epi Tot/reai;, oùè* ol vvp vXéopret ixeîae, dno^poptai

rt dxptSit Kai ol vCfy Se i^ klyMort 'aXéopres ifi-noptxol f^XP' ^^

Ipêtxifg trïïdptot fièp xal 'aepivevÀtvxaat {Uxjpi tov Tdyyov, xal oZfoi S* lèiôkat xal oCêép vp6t l&lopiap lûp rthcjp ^pi^atfioi.

^*^ Strabon : II, i, /i, sur les dimensions de Tlnde d'après Déiniaque; II, 1, 16, dimensions de Tinde, de la Boctriane et de la So{;diane; II, i, 19, Ëraloslhènc réfute les assertions de Dëimaquc sur la position astronomique de Tlndc; 11, i, ao, n]éme sujet

les deux œuvres d'assez notables diflerences; maïs sa brièveté prouve qu'il avait apprécié ces différences surtout d'après le témoignage d'Ératosthène. 11 ajoute que le géographe de Cyràne . lui empruntait certaines données importantes, comme les mesures ^ du cours du Nil. La liste des citations delfanosthèDe, qu'on peut relever dans les Geographtca, est fort courte. Si Strabon le consulta directement, il ne lui prit qu'une note de détail sur la ville de Carteia en Ibérie, et une autre sur les tles situées entre Lesbos et le continent asiatique ^^^ La critique qu'il lui adresse pour avoir mis Marseille et Métagonium de Libye sous la même longitude, n'est point développée ^^^. Mentionnons enfin le souvenir consacré fort sèchement aux reproches qu'Hipparquc faisait à la fois à Timosthène et à Ëratosthène ^^K

Ainsi, la même impression se dégage de l'examen des différentes sources de la Géographie de Strabon antérieures à l'œuvre de l'illustre Alexandrin. Nous avions déjà remarqué, en étudiant les périodes plus anciennes, avec quelle facilité il renonce \ rechercher, dans les œuvres originales de la littérature grec<jp$ primitive, ce qu'il croit trouver sans peine et sans nécessité 4MF correction chez des écrivains, même médiocres, d'une époque^ j plus rapprochée. Son scrupule d'érudit, avide de se tenir au ij courant, va parfois jusqu'à l'injustice envers le génie. S'il se jugeait autorisé à délaisser Hérodote pour des logographes plus faciles à consulter, pour des historiens plus modernes et mieux pourvus de documents, à plus forte raison estime-t-il que la lecture d'Eratosthène le dispense de recourir à ces historiens des campagnes d'Alexandre dont les récits merveilleux le remplissent de soupçons. On pourrait dire qu'il voit toutes les œuvres scientifiques par les yeux d'Eratosthène et de Posidonius, toutes les

(') Sirabon : II!, 1,7, sur la fondation de Carteia par Hercule; XUi, 11, 5, sur les Iles situées enli^ Lesbos el le continent asiatique.

(') Strabon, WII, m, 6 : sur la position relative, en longitude, de Maneiil« et de Métagonium.

^^) Strabon, II, ijn.

œuvres historiques par les yeux de Polybe^^l Nous en jugerons, une fois de plus, par l'étude des critiques virulentes qu'il adresse au grand explorateur marseillais, à Pythëas. Mais en cette cir- |[^ constance il n'était f4>É^^°^Kii6 à l'égard des auteurs d'Indica, dépourvu de tout ïXMtfm de contrôle.

Le jugement de Strabon sur la valeur de l'œuvre de Pythéas a été l'objet de bien des tentatives d'explication, dont l'examen détaillé serait déplacé ici. Dès la fin du xvin" siècle, Murray, qui ne savait pas exactement à quelle époque on doit placer le voyage de l'audacieux Massiliote , et le faisait vivre à la fin de la seconde guerre punique, sur la foi d'un contresens de Gassendi et de Sanson, se contenta d'invoquer en faveur de Pythéas l'au-* torité de Diodore de Sicile ^^\ D'Anville expliqua le premier par des erreurs de direction fort vraisemblables les exagérations du voyageur dans l'évaluation des distances parcourues ^^^; mais il ne d^i^ta pas à fond les critiques de Strabon. Bougainville, .dans son Eclatrcissement sur la vie et les voyages de Pythéas, déiiilt exactement l'époque du voyage et prouva trop brièvejt gotStrabon^vait tort , mais non pourquoi ^^K C'est Gossellin ^tllSiontra enfin Forigine des critiques du géographe d'Amasée,

(>) Slraboa ne fait d*ailieurs que se conformer à Texerople de ses plus illustres devanciers, en particulier de Polybe. Ce dernier déclarait, en effet, qu'il ne s'occuperait pas des plus anciens géographes, mais seulement de ceux qui en avaient fait la critique. Cf. Strabon, H, iv, i : HoXù^ioi 3è rfjv ECp^wv "xfiipoypa^v to^t Ile» dpx,^ovf iap ^<Tt, tovs è* ixeivovs èXéyxpmoLi èÇsrdietv ltxaiap^6v tc ttal f^patoadévii , t6v TcAevraîon •apayfiaTevadfievop 'oepl y ttay parlai. Il ne revenait que sur une question, celle de la véracité de Pythéas, et essayait de clianger à cet égard la tradition reçue.

(*) Murray, Db Pylhea Mauilientiy in Comment, tociet. Gœtiing., 1775. Université de GœUingvef Mémoire en latin tur le voyage de Pythéas. tr Dixit Slrabo omnem fidem id excedere et ab homine privato et minime divile, taie iter terra manque absolvi potuerit. . . »

(^) D'Anville, l'Islande. II conclut que la Thulé de Pythéas ne saurait être l'Islande, mais seulement l'une des Shetlaod. Cette discussion est une merveille de modération et de sobriété. Cf. Mémoire sur la navigation de Pythéas à Thvlé. Mém, dé l'Académie deê h$cr. XXXVII.

(^> BoagainviUe, Mém. de VAcad, des Inser., t. XIX.

du moins leur oripîne systématique ^^\ Le mémoire de J. Lclewcl rendit le grand service d'indiquer leur origine littéraire; il laissa voir qu'en somme l'opinion de Strabon n'a pas la valeur d'une conclusion personnelle, adoptée après un examen nouveau des arguments de ses prédécesseurs W. Mùllenhoff a repris quelques points de celte discussion et n'a pas ménagé à Strabon les reproches sous leur forme la moins courtoise ^^^ M. Hugo Berger a examiné, en ce qui regarde Eratosthène, le problème avec beaucoup plus de modération ^^l Nous ne saurions passer sous silence le mémoire de l'abbé d'Aoust qui a résumé en quelques traits d'une vigueur excellente la partie scientifique des objections de Strabon ^^\

Dans les études de sources qui précèdent, nous avons remarqué avec quelle docilité notre géographe suit les avis d'Eratoslhène et ceux de Polybe. C'est que, jusqu'ici, il a trouvé ses deux guides, le mathématicien et l'historien, en parfait aacord; dès qu'il constatait cette harmonie entre les appréciations de deux juges si différents de goût et de métier, il n'avait pas è trancher pour son compte les questions litigieuses. Au rtHsie^ totti * le mérite des appréciations revenait à Eratosthène; car Strabon nous apprend que Polybe n'avait pas étudié les prédécesseurs du géographe de Cyrène, mais s'était contenté de procéder à une revision des doctrines de celui-ci et de Dicéarqiie, sans se donner la peine d'une étude de première main, sauf exceptions ^^\ Or

^^) Gossellin, Recherches tw la géographie systématique et positive dee anciens : trEnfin, cela dérangeait ie 8yslèmo de Slrabon. Il avait méconnu une grande partie de TAquitaine, et le proiiionloirc de Calbium devait à peu près disparaître de j«on système, puisqiril dit que la côic est constamment sur les bords du Canal britannique.»

^') J. Ldcwei, Pythéas de Marseille et la géographie de son temps, i83G, avec des cartes.

^') K. MûllenhofT, Deutsche Alterthumskwide , Erslcr Ikind, p. 307 et suivantes.

t*J Hugo Berger, Die geographisehe Fragmente von Eratosthenes , op. cit.

^^) L^abbé d'Aoust , Étude ewr Pythéas.

^*) Strabon, II , iv, 1 : lioXvîios Se rrlv ECptûivnv y(ûpoypa^&v roùt ftèp dpx/^o\ff èâv ^at, Toùt i* èxelvovs èXiy^ovraç i^rdietp ^txaiap^^v te Mai ÈpOTO^éwVf

Polybe, sûrement conduit h cette indépendance de jugement par les progrès de la connaissance de l'Europe occidentale dus aux expéditions romaines, se séparait violemment d'Eratosthène sur la question de la véracité de Pythéas; il y était sans doute aussi encouragé par l'avis d'un éminent prédécesseur d'Ératosibène, Dicéarque, dont le crédit était grand encore parmi les savants, au temps de Cicéron^^^ En effet, Strabon ne manque pas de nous avertir que Dicéarque ne s'était point montré favorable aux rapports de Pythéas ^^*'. On croirait, et ce n'est pas une illusion, mais la constatation d'un procédé habituel de notre auteur, qu'il cherche partout des autorités capables d'encourager, presque d'excuser le rejet d'un avis d'Eratosthène. Au fond, ces précautions indiquent d'autant mieux que ses critiques sont autant d'emprunts faits à Polybe. Strabon , sur le terrain d'une discussion de caractère scientifique, ne se sent pas aimé d'une compétence suffisante; et là justement, il s'agit d'observations gnomoniques, de comparaisons astronomiques sur les latitudes de Byzance et de Marseille. Cet historien érudit^ peu familier, par éducation, et aussi de parti pris, avec la géographie mathématique, se croit d'autant plus tenu de citer, franchement d'ailleurs, les auteurs responsables de son opinion, que, dans cette circonstance, Hipparque d'accord avec Ératosthène admettait les conclusions de Pythéas. Ce n'est pas trop de Dicéarque, géographe adonné aux mathématiques, et de Polybe, géographe historien , pour contrebalancer le crédit de deux maîtres si compétents ^^^ Mais Polybe est la source principale où il a puisé l'ani-

T^ TsAevTdtTov iapay^iarevaditevov ^mepi y eory parlas , xài TlvBéav, ùÇ»* oii xsapaxpovadffpm tgoXXàus

(') Gicéron, ad Altieum, VI, ii : «Non nequam, sed otiam tao judicio probali Diraearcbi tabulis credidi.»

(*) Strabon, II, it, 9 : ÈpetToaôévrf 3è t6v Eùi^fupov IRepyatov xaXetp, UvOè^ 3è vi&lévetp, JVflù ravra ftjiSè ^xaiap^ov 9ta1e6<ravT0s, T6 fièp oZv ^ttteudp^ov "at&lcv- <nanoSf ytXoïop* &<nttp imipt^ xapépt ^(jpi^aaaBat vpoaUxop, xaB* oS rocro^ovs éXéyxjovg ctùtdç tgpo^ipsrai,

^^^ Strabon , U , i , t ti : xaOéistp sipnxep iisxap^ot iaialeôaag UvOi^,

niosité 81 violente qu'il témoigne contre l'œuvre de Pythëas. tdl est ridicule, dit-il, qu'Ëratoslhène se soit séparé de Dicéarque, son guide habituel, sur ce seul point, et se soit prononcé en faveur de ce Py théas que Polybe , combat avec tant de preuves^*^ », Des arguments de Dicéarque il nest nullement question; Strabon reproche seulement à Ëratosthène une infidélité à sa coutume d'approuver Dicéarque. Mais les preuves, iXéyxovt^ c'est chez Polybe qu'il les a trouvées. La place même de cette controverse, dont nous examinerons les principaux traits , est une preuve; toutes les phrases de conclusion qui viennent d'être citées ou visées ici, appartiennent aux Prol^omènes, et à la partie des Prolégomènes dans laquelle Strabon discute le système de Polybe. Artémidore est un inspirateur secondaire, car il avait seulement reproché à Ëratosthène d'avoir cru Pythéas en ce qu'il disait de l'Espagne; or ce n'est point la querelle la plus importante, il s'en faut de beaucoup ^^^ Au fond, il s'agit d'une évaluation de latitude, de laquelle dépend toute la construction de la carte d'Europe occidentale : et ce n'est point en ces matières que Strabon a l'habitude de faire preuve d une grande indépendance de jugement.

A notre avis, les critiques d'autre nature qu'il développe avec complaisance, sont, môme dans son opinion, d'une portée beaucoup moindre. Néanmoins ce sont celles qui intéresseront le plus les lecteurs plutôt lettrés que savants, auxquels il s'adresse; luimême prend un certain plaisir à rendre Pythéas ridicule, en rapportant sous une forme amusante ce que cet explorateur avait dit du poumon marin, de cette substance qui n'est ni terre, ni mer, ni cau^^^. Nous avons déjà rencontré des exemples de ce procédé de rhétorique; l'amour de la fiiblc est le défaut qu'il

0) Strabon, II, i?, a.

^^) Strabon, 111, ii, ii : sur la distance entre Gadès et le promontoire Sacré.

^) Strabon, II, iv, i : remarquons que ces railleries sur des circonstances accesr soircs du voyage de Pythéas, sont elles-mêmes développées dans les chapitres de prolégomènes consacrés au compte rendu de Tœnvre géographique de Polybe. Strabon n^a donc pas eu recours à la consultation directe des œuvres de Pythéas

reproche à Hérodote, k Gtésias, à Hellanicos, aux auteurs dVndica, comme au savant voyageur massiliote. Cependant notons une différence qui» si vive que soit l'admiration de Strabon pour Polybe, témoigne de quelques scrupules. 11 avoue que les fables de Pythéas sont assez habilement revêtues d'une apparence mathématique pour donner l'illusion de la science ^^^ : il lui reconnaît même une certaine habileté d'astronome et de mathématicien. Pourquoi Strabon s'est-il résolu à adopter l'opinion de Polybe , k rejeter celle d'Ëratosthène et d'Hipparque confiants en Pythéas? Ce n'est pas, il faut le reconnaître, un acte de pure et simple docilité envers l'historien qu'il admirait. Ne nous rapporte-il pas que Scipion, recevant des députés de Marseille, de Narbonne et de Corbilon, ne put obtenir d'eux aucun renseignement précis sur les pays visités par Pythéas ^^^î Or, depuis le temps de Polybe, les Romains avaient porté plusieurs fois leurs armes dans le nord-ouest de l'Europe. Strabon, qui attachait une grande imp<Mrtance à ces campagnes pour le progrès de la géographie, en avait sans doute conçu quelque vanité; il s'était cru autorisé, mieux encore que Polybe, à réfuter les contes de ce «simple particulier, de cet homme pauvre qui n'avait pas les ressources nécessaires pour entreprendre ce prétendu voyage ^^\ n Qu'était la science d'un Ératosthène et d'un Hipparque , quelques observations sur la longueur de l'ombre du gnomon , auprès des récits des généraux romains surpris de ce climat si nouveau pour les l^onnaires italiotes, du phénomène des grandes marées, des fleuves abondants? Strabon déclarait avec assurance que les mathématiciens avaient dû se tromper. Par malheur pour lui, une bonne observation astronomique vaut mieux, en matière de

pour les queslioDS qui piqaent d'ordinaire le plus vivement sa curiosité et échappent le moins â sa compétence.

(*) Strabon, VU, m, i : opo(7;^iififltTi ^(fièiievos tij 'oepl rà oCpdvta xal ià fut- ^tifiartxà U/lopIf. Cf. aussi IV, v , 5 : vpoç iiitnot rà oCpdvta xal rilv (ladrifiaTtxify B^câph» btapék [àv] è6^t xe;(pno0ai toit wpéyfiaat.

W Strabon, IV, ii, i.

(^) Strabon, II, iv, 9.

6ioGR4PHfB DK StRABOR. 17

iar*i«rtiB aATiuui.ft,

latitudes, que mille remarques ingénieuses et pittoresques; et le gnomon de Pythéas, le calcul d'Eratosthène paisiblement établi en Egypte, celui d'Hipparque méditante Rhodes, avaient raison contre les témoignages des généraux et soldats qui avaient fait les rudes campagnes de Gaule et de Germanie. Mais, â ses yeux d'érudit et d*historien , Dicéarque et Ératosthène devaient avoir tort; il le dit nettement ^^). Il les excuse d'ailleurs, en homme heureux de vivre dans un siècle oii le domaine de la géographie s'était si prodigieusement étendu vers l'Europe occidentale.

Le reproche fondamental que Strabon adresse à Pythéas est d'avoir mal évalué la latitude de Marseille; voici par quel procédé il pense l'avoir réfuté : cdlipparque, en comparant le rapport de l'ombre solsticiale au gnomon dans la ville de Byzance, a trouvé que ce rapport était de àù \h iùo;ot Pythéas a trouvé le même rapport pour la ville de Marseille. Il résulterait de là que la ville de Marseille est sur le même parallèle que Byzance. Mais c'est là une chose inexacte, puisque Marseille est beaucoup plus méridionale que Byzance. Donc Pythéas a menti. 7> Or cette réfutation repose sur trois erreurs :

i"* Strabon suppose que le rapport trouvé par Hipparque est exact pour la ville de Byzance, tandis que ce rapport est faux.

ù"* Il dit que le rapport observé pour Marseille est faux, tandis qu'il est vrai.

y II affirme que Marseille est plus méridionale que Byzance; or c'est le contraire qui est vrai^^^

Mais la constatation pure et simple de ces erreurs n'est pas ce qui importe le plus dans le cas présent. Nous voudrions montrer, ce qui n'a pas été fait jusqu'ici, dans quel intérêt géogra- ])hique Strabon était porté à repousser cette évaluation de latitude , et quel argument il opposait à Pythéas, à Eratosthène et à Hip-

('> Strabon, II, it, 3 : trOn peut pardonner à Dicéarque et à Ératosthène, qni n*ont pas visité ces pays de l'Occident {rott fiil MùJiSovfft xoùs ronovt ijte/povf) ec <|u'on ne pardonnerait pas à Poiybe et à Posidonius. t)

<') Conclusions de VEtude ntr Pyth^ de Fabbé d*Aou9t.

parque; car, répétons-le, maigre son attachement pour Poiybe, ii croyait tenir de l'exploration récente des pays du Nord des preuves nouvelles et convaincantes.

Toute son argumentation est inspirée par la nécessité de symétrie, à laquelle il se pensait tenu, de ne pas reculer trop loin vers le nord, la limite du monde habitable. 11 fallait conserver un rapport donné entre la longueur et la largeur de Yolxovfiévn; or les conclusions de Pythéas remettaient cette ancienne théorie en question. Les raisons qu'il oppose à l'école de Pythéas, car Pythéas avait fait et fera école, se résument en une fi^impossi^ bUué cUmatérique a priori n qu'il tâche de prouver par cpielques faits timidement invoqués.

En ^et il importe d'observer que les passages les plus saillants de la polémique de Strabon contre Pythéas, sont contenus dans le chapitre des B^ol^mines consacré h la détermination de la forme générale du monde habité. Notre géographe vient d'y établir, suivant la méthode adoptée par tous les savants anciens, un rapport mathématique entre la longueur et la largeur de la terre connue, ou, pour mieux dire, il a repris, en les corrigeant dans quelques détails, les évaluations d'Ératosthène. Ce procédé géométrique ne lui platt qu'à moitié; à son tour, il veut présenter à ses lecteurs, érudits et hommes de lettres, une image plus vivante» plus facile à retenir, et plus familière. Il choisit une comparaison ; le monde habité sera assimilé à une chlamydc étendue; donc les deux extrémités, à Test et à l'ouest, iront en s'amincissant. Mais que devient cette comparaison si l'on recule, dans l'Europe occidentale, la limite des régions habitables aussi loin vers le nord que le voulait Pythéas. Ërato-^ sthène n'y voyait pas d'inconvénient majeur; même en adoptant les propositions du Massiliote, on conservait encore une relation symétrique entre la longueur et la largeur, à peu près conforme aux habitudes des géographes. Pour Strabon il n'en va pas de même; et son opposition intraitable vient précisément de la confiance extrême dans les idées nouvelles de Polybe et des

voyageurs les plus récents, Romains ou Grecs; lamincissement des formes de l'Europe à l'ouest est, ù ses yeux, une découverte contemporaine de réelle valeur ^'^ Il l'attribue aux navigateur$ sans nommer personne. Ainsi Tlbérie n'est pas, pour lui, une péninsule caractérisée; c'est le dernier terme d'une diminution progressive de l'Europe occidentale. Deux conditions sont nécessaires à cette hypothèse qui lui est chère :

1. Il faut que la côte méridionale de la Gaule soit rejetée en latitude aussi loin que possible vers le sud, afin de se rapprocher de l'orientation générale des côtes méditerranéennes, d'est en ouest, et afin de placer, sans atteindre au total une trop haute latitude, la Gaule qui est bien large de sud à nord, et par là gênante pour la construction systématique de Strabon. Bref, il faut chasser autant que possible vers le sud, pour éviter d'atteindre, au nord-ouest de la Gaule, une latitude plus boréale que celle des bouches du Borysthène. Donc on rejettera Marseille le plus possible au sud, plus près de l'équateur que Byzance : et l'on tiendra pour non avenue l'observation de Pythéas.

2. Il faut de même que les Iles Britanniques soient aplaties vers le sud, et bien proches de la zone inhabitable par excès de froid.

Strabon commence par écarter l'observation de Pythéas relative k la latitude de Marseille ^^K Cette première argumentation ne repose, à vrai dire, que sur la mauvaise renommée de Pythéas, ce qui est insuilisant en matière mathématique. Mais les raisons auxquelles il tient le plus sont tirées des conséquences climatériques absurdes auxquelles on aboutirait, si Ton admettait ce rejet général vers le nord de toute l'Europe occidentale ^'^

(') Strabon, II, v, lû : 6rt i* aCtifs ^Xafivèoeièès vè ox^f^ ialtp, in tou xà éjipa iivovplietp xà xoO iii^xovs éxarépudev, x^viàfiepa dvà rfjt Q^tXd'^iif, xai d^eupeîv rov vXdrovs,

i«) Strabon , II , ▼, 8.

(') En niant inexistence du promontoire Calbium, que signalait Pythéas, et qirÉratoathène faisait entrer dans le tracé de sa carte, Strabon est conséquent avec lui-ménie et poursuit le même dessein. 11 faut que h côte de Celtique pr^nle

ttPytbéas, à la vérité, recule la limite extrême de la terre habitée jusqu'à une contrée plus septentrionale encore que les dernières terres faisant partie de la Bretagne, contrée qui porterait le nom de Thulé et pour les habitants de laquelle le tropique

d'été tiendrait lieu de cercle arctique Aussi ai-je idée

qu'il faut reporter bien au midi la limite septentrionale de notre terre habitée et, comme nos explorateurs modernes ne peuvent signaler aucune terre au delà dlerné, tle située à une faible distance au nord de la Bretagne, et dont les habitants, complètement sauvages, mènent déjà la vie la plus misérable à cause

du froid, je suis assez tenté d'y placer la limite en question

Ce Pythéas, qui partout et toujours a cherché à tromper son monde, a certainement encore menti ici^'^T)

L'erreur que Strabon a commise, après Polybe et Artémidore et d'autres encore, dont il ne cite pas les noms, est profondément instructive pour l'histoire des méthodes géographiques de l'antiquité. Oserai-je dire qu'Eratosthène et Hipparque ont cru Pythéas et ont trouvé la vérité dans cette circonstance particulière, non seulement parce qu'ils avaient le goût des observations rigoureuses 9 mais aussi parce qu'ils n'étaient point gênés» comme Strabon , par la connaissance de phénomènes climatériques bien faits pour embarrasser un savant des pays méditerranéens. Tachons de nous mettre dans l'état d'esprit de ces Italiens, de ces Grecs qui visitaient l'Europe occidentale, et nous comprendrons leurs hésitations. Les régions si douces et si tempérées de la Gaule du Nord-Ouest et de la Bretagne les étonnaient. Eh quoi ! dans les pays de la Méditerranée orientale, en passant de la latitude de Byzance à celle des bouches du Borysthène on se trouvait transporté rapidement du climat tempéré à de cruels hivers, car l'été n'était pas et ne pouvait pas être ce qui étonnait le plus

une direction uoiforme et rectiligne d'O. S. 0. â E. N. E. , faute de quoi l^on aboutit aux latitudes admises par Pythéas et Ératoslbène.

(') Strabon, II, ▼, 8 : nous donnons ici la traduction Tardicu qui rend très heureasement ce paasa^ de discussion.

des gens de Grèce, d'Italie et d'Asie Mineure. A l'ouest, au contraire, on avait longtemps navigué vers le nord, longé toutes les côtes dlbérie et de Gaule, touché la lointaine Bretagne, et au lieu de rencontrer ces cruels hivers de la côte septentrionale de la mer Noire, on trouvait des pays verdoyants, humides, tempérés! Pour résoudre cette contradiction, il eût fallu saisir les lois du climat maritime et du climat continental, c'est-à-dire connaître l'univers, la répartition des masses solides et des masses liquides. Faute de cette connaissance, on devait chercher ailleurs des explications. Pour Ératosthène et Hipparque, qui n'avaient point à leur disposition d'autre récit que celui de Pythéas, la difficulté n'existait pas : il leur suffisait d'enregistrer des observations gnomoniques et de les reporter sur une carie générale. Strabon est au contraire aux prises avec la contradiction que nous avons signalée; et ne pouvant expliquer, il se décide à nier, puis à diminuer la largeur de la Gaule du nord au sud, tâchant ainsi de mettre d'accord le tracé mathématique des latitudes et les faits d'expérience que confirmaient les voyageurs du siècle d'Auguste. Gardons-nous donc de voir dans les raisonnements de Strabon le pur et simple goût de la contradiction. Il y a plus et mieux.

Cette réserve faite, en bonne et vraie science, c'est le géographe de Cyrène qui avait raison; et, à parler rigoureusement, il y a dans l'argumentation de Strabon un grave vice de méthode. Eratosthène recherchait des faits astronomiques, des observations mathématiques, à l'aide desquelles il pût construire sa carte de l'Europe occidentale en longitude et en latitude. Il n'entrait pas dans le détail de la critique des témoignages de toute la relation de Pythéas. Qu'il eût menti en parlant du poth mon marin, peu lui importait. Il suffisait au savant Aleïandrin que le voyage eût été fait; Pythéas racontait bien des choses merveilleuses, mais il n'avait aucun intérêt à raccourcir ou à allonger l'ombre du gnomon observée dans les pays nouveaux : l'eiïort du merveilleuse, l'attrait du mensonge, ne porte pas, en

général, les explorateurs de ce côté. Ëratosthène allait sans doute trop loin s*il acceptait tout le reste de la relation; mais il était cartographe avant tout, et recherchait avec une avidité particulière les éléments d'une SêôpOcjo'ês rov dp^a/ov yeejypa(pixoii wlvaatùs. Or Strabon procédait suivant la méthode inverse, et donnait une importance majeure aux évaluations itinéraires, aux observations de flore et de faune. Par ces détails il prétendait contrôler les données astronomiques de l'explorateur, ce qui est excessif. Quel raisonnement fait Strabon pour convaincre Pythéas d'imposture? Le voyageur n'est pas allé aussi loin qu'il le dit, proclame-tr-il , parce qu'il décrit des phénomènes tout à fait invraisemblables pour cette latitude, et propose une limite septentrionale de la terre habitée, qui ne correspond pas à la limite connue ou supposée pour l'Europe orientale, pour l'Asie, pour la Bactriane. Gomment! il prétend avoir visité de lointains parages, voisins de Thulé, et sa description ne nous révèle pas ce qui devrait être à pareille latitude; car, «aussi loin au nord des bouches du Borysthène, tout dans le pays des nomades est glaco et frimas?); il UQfmt y avoir que des déserts ('). C'est un procédé de vérification des latitudes par l'étude de la correspondance des végétations. Or cette méthode est fausse en soi, puisque, loin de plier les observations de nature abstraite au contrôle de ces faits concrets, on doit toujours en maintenir les résultats et chercher ailleurs l'explication des anomalies de flore et de faune. Strabon, ce qui est tout naturel, ignorait les lois du climat océanique qui donne à l'Europe occidentale un aspect tout particulier; mais il avait tort d'en nier a priori l'impossibilité, tort de condamner a priori Pythéas. La comparaison cartographique, autant qu'on peut appliquer à Strabon une

(^) Ce procédé de raisonnement, qui consiste à réfuter des observations astronomiques par des remarques sur la végétation des pays, est familier à Strabon. CTest ainsi que, passant en revue les évaluations de latitude données par Hipparque pour rinde, il déclare qu^clles doivent être fausses, car (rs'il en était ainsi, lo nord de rinde serait inhabitable; or c'est un pays fertile. n Cf. Strabon, U, i, i/i.

comparaison de ce genre, montre qu'Eratosthène, sans avoir beaucoup voyagé, avait raison, et se représentait à peu près exactement les formes du nord-ouest de l'Europe. Pythéas n'avait pas menti, du moins en ce qui concerne la latitude de Marseille; et c'est le point capital de la discussion;

Mais il faut ajouter encore que Strabon n'apportait pas à la solution du problème une ardeur purement scientifique. Ce qu'il dit des peuples de la Scythie, peu intéressants pour l'bomme politique qui n'aura jamais à les gouverner, il le répète à propos des Bretons. On sent que ces régions lointaines attirent médiocrement son attention; et il y a, dans son mépris pour Pythéas, un peu du dilettantisme de l'érudit dans une société raffinée : <tAu point de vue politique, il n'y aurait aucun avantage à connaître ces contrées éloignées avec leurs habitants, surtout si ce sont des tles qui, faute de communications faciles, ne pourraient rien pour nous, ni en bien, ni en mal Les Romains

qui pouvaient prendre possession de la Bretagne ont dédaigné de le faire ; les droits que notre commerce prélève actuellement sur ces peuples nous rapportent plus que ne ferait un tribut régulier ^^^ 99 L'esprit pratique des Romains a obscurci, en cette circonstance, l'esprit scientifique des Grecs. Et puis, n'est-ce pas là un biais pour négliger un élément dangereux? La Gaule est déjà bien gênante pour les formes de la chlamyde au nordouest, et la fait beaucoup trop large à l'extrémité, à quelque degré qu'on la rejette, en la diminuant de largeur, vers le sud. Que deviendrait cette métaphore de la chlamyde si l'on tenait compte des Iles Britanniques? C'est d'une logique un peu sommaire.

En tout cas, Strabon n'apporte pas dans cette querelle, comme quelques critiques l'ont insinué, un parti pris d'école. Il n'y a aucune preuve de son animosité contre Marseille, dont il vante au contraire le zèle pour les études d'éloquence et de philoso-

t') Sirabon, II, v, 8.

pbie; ^\es Romains, ditr-il, fréquentent volontiers les écoles de Marseille »(^); on ne peut relerer aucun indice de jalousie, aucun signe de blâme dans cet important passage. Strabon n'est pas davantage inspiré par je ne sais quelle rivalité qui aurait existé entre les Grecs d'Asie Mineure et les Grecs occidentaux; de ce sentiment nulle trace chez lui.

Ainsi, la cause de la sévérité du jugement que Strabon applique à Pythéas est, d'une manière générale, l'influence dePolybe. Mais c'est aussi la difficulté de concilier les récits des explorateurs récents des pap du nord-ouest de l'Europe, avec les deux évaluations de latitude pom* Marseille et pour Byzance, fournies par les observations de Pythéas et d'Hipparque. Il fallait rejeter Marseille vers le sud pour encadrer, entre la latitude de cette ville et les limites septentrionales de VobuxuyAni , ces pays encore si tempérés et si développés du sud au nord, que révélaient aux géographes les campagnes des Romains en Gaule et en Germanie. Nous avons indiqué où résidait la contradiction dans laquelle se débattait Strabon, et expliqué comment la solution devait nécessairement échapper aux hommes de son temps. Cette remarque atténue ses fautes de méthode qui sont graves, sans les excuser tout à fait; car il n'a apporté à l'étude de ce problème qu'une curiosité assez bornée et qu'un médiocre souci seientiflque. Mais nous n'avons à lui demander un compte rigoureux que des études auxquelles il se croyait strictement tenu par son dessein de philosophie politique. Les assertions de Pythéas gênaient la cartographie traditionnelle de l'Europe occidentale; Strabon nous en avertit dans ses Prolégomènes, où il relègue toutes les questions de géographie générale, de doctrine, de cartographie. Il s'estimait obligé par la coutume de ses prédécesseurs à se prononcer sur ces questions scabreuses, qui l'intéressaient beaucoup moins que la géographie descriptive. Pour ce cas particulier, c'est bien au point de vue cartogra{)hique que

(» Strabon, IV, i, 5.

la théorie de Pythéas, ndmise par Ératosthène et par Uîpparque, l'inquiète; les détails fabuleux ou qu'il croit tels, les récits dont il dénonce le caractère mythique et mensonger, ne lui sont que prétextes et moyens secondaires d'étayer son accusation de fourberie. Le fait est rare et vaut la peine d'être signalé dans l'œuvre de Strabon.

m. ^RATOSTHiNE ET L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE.

Si l'on devait mesurer au nombre des citations l'influence exercée sur Strabon par chacun des auteurs quil a consultés, Eratosthène serait sans contredit au premier rang des inspirateurs de sa Géographie; cette œuvre serait classée parmi les productions de l'école d'Alexandrie, et, du même coup, parmi les plagiats du gigantesque travail d'Ëratosthène. Mais cette méthode que plusieurs critiques^ ou pour mieux dire plusieurs biographes de Strabon, ont employée, nous semble fautive. S'il existe entre le livre de Strabon et celui d'Ëratosthène, que nous sommes obligés de deviner h travers les citations et les allusions de son successeur, une grande ressemblance de composition et de cadre cartographique, il suffit de quelques remarques pour montrer combien les deux géographes difl*éraient par le dessein, par le goût , par les procédés d'exécution. C est ce contraste quQ nous tâcherons de mettre en relief, d'une part pour montrer que la tentative de Strabon a son originalité propre, d'autre part , pour indiquer combien les idées des lettrés du monde gréco-romain s'étaient modifiées dans l'intervalle de temps qui sépare ces deux géographes. Bref, si Strabon a beaucoup emprunté à Eratosthène, il a transformé le caractère de ce qu'il prenait chez autrui à titre de document; il a fait œuvre personnelle et conforme au goût des lecteurs de son temps, et non une copie maladroite, inutile, incapable de plaire à la société où il vivait.

Nous ne voulons pas nier l'influence exercée sur Strabon par les œuvres des Alexandrins, géographes, érudits, grammairiens

et poètes : ce serait méconnattre un trait général de la littérature gréco-romaine du siècle d'Auguste qui doit beaucoup à cette origine. Strabon lui-même semble avoir assidûment fréquenté les œuvres littéraires de l'école d'Alexandrie. Mais le caractère même de l'érudition de cette école s'était modifié; à l'époque de Strabon, l'érudition était devenue partout historique et archéologique. La révolution inaugurée par Polybe, auteur d'un genre d'histoire tout nouveau, s'était accentuée; on était loin de l'énidition scientifique d'Eratosthène. Strabon, désire transformer en géographie universelle l'histoire universelle de Polybe , et ratr tacher son audacieuse tentative (xoXo^m^up^/a) à la tradition dont Eratosthène était le représentant reconnu ; peut^tre a-t-il l'illusion de ressembler à ce maître plus qu'il ne lui ressemble en réalité et croit-il se séparer de ses contemporains trop exclusivement historiens, à son sens; c'est une habituelle vanité de novateur, toujours excusable et digne de respect quand elle est sincère. Cependant notre géographe a aussi la prétention de fonder un genre fort différent de celui d'Eratosthène; et il prend soin de nous expliquer ce qu'il reproche à ce devancier, c'est^à* dire ce qu'il veut éviter pour son compte. Examinons les déclarations de Strabon; vérifions-en la sincérité en étudiant la nature des emprunts qu'il fait à Eratosthène et la place occupée par ces emprunts dans l'ensemble de l'œuvre. Il nous sera aisé de conclure.

Strabon ne fait aucune difficulté d'avouer qu'Eratosthène mérite pleinement ce titre de philosophe auquel il attache une si haute importance, et qu'il a renouvelé la science géographique. A ses yeux, le travail du savant Alexandrin peut tenir lieu de tous les ouvrages plus anciens. Il nous apprend que Polybe ne les consultait pas, mais bornait, sauf le cas de Pythéas, ses vérifications à un examen des opinions de Dicéarque et d'Eratosthène. Artémidore ne remontait pas plus loin, au témoignage précis de Strabon. Noire géographe, qui ne faisait d'ailleurs, en imitant cette conduite, que se conformer au sentiment unanime de ses

contemporains, ne se donna même pas la peine de contrôler en détail les assertions de Dicéarque et de Timosthène, dont Eratosthène aurait été le plagiaire, à en croire certains critiques ombrageux. Il ne s'arrête pas un instant h ce soupçon : le petit nombre des citations qu'il emprunte à ces devanciers du géographe de Gyrène en fait foi. Tout ce qu'il a demandé à Dicéarque semble bien provenir des œuvres de Polybe; il ne rapporte en effet des opinions du prédécesseur le plus éminent d'Eratosthène que dans le compte rendu sommaire des doctrines de l'historien achéen , c'est-à-dire dans ses Prolégomines.

Polybe n'avait pas poussé aussi loin la confiance; et rien n'obligeait Strabon à s'en remettre si complètement au témoignage d'Eratosthène , puisque Dicéarque avait conservé quelque réputation, comme le prouve une remarque de Gicéron. Son respect s'explique surtout par la différence fondamentale de son dessein et de celui du grand novateur alexandrin. En réalité, il n'a guère k lui emprunter qu'une introduction sur l'histoire de la géographie scientifique, puis les éléments d'une carte générale, et les cadres mathématiques de ses descriptions. Mais la Géographie de Strabon n'est pas imprégnée, pénétrée de l'esprit du livre d'Eratosthène, comme elle est inspirée par le génie historique de Polybe. G'est ce qui a permis de tirer sans trop de peine de Strabon des fragments d'Eratosthène, d'en extraire un recueil cohérent; il serait impossible d'appliquer le même procédé de recherche aux emprunts provenant de Polybe. Tout ce qui a été pris à Eratosthène surnage, pour ainsi dire, sans se mélanger et répugne en grande partie à l'alliage; Polybe est partout invisible et présent, parce que le génie de Strabon, malgré son titre de géographe, a plus d'affinité avec l'histoire qu'avec la science pure. Le titre de son livre ne doit point nous faire illusion. Mais il ne faudrait pas davantage exagérer la vivacité de ce contraste, car Eratosthène n'avait pas borné son activité savante à la géographie mathématique.

Toutefois c'est bien cette considération qui donne à notre

SOURCES DE LA GÉOGRAPHIfi DE STRABON. 26»

géographe l'audace de critiquer son illustre devancier. « Eratosthène, dit-il, ne doit pas, à coup sûr, être traité aussi légèrement que Ta fait Polémon; mais il ne mérite pas davantage Taveugle confiance que quelques-uns mettent en lui ^^^ ». Strabon ajoute, après avoir exprimé ce reproche tout général, ctqu'Eratosthène n'a pas fait un cas suffisant de la philosophie ". Nous ne voyons là qu'une digression et que l'expression d'un grief secondaire. Ce que Strabon aime le moins dans la géographie d'Eratosthène, c'est l'abus des sciences mathématiques, de lastronomie; il y a, de ce chef, incompatibilité absolue entre les deux œuvres. Ne dit-il point, en termes catégoriques, qu'(( Ëratosthènc a donné le mauvais exemple à Hipparque, en s'engageant dans des discussions plus scientifiques que son sujet ne le réclamait. . . de sorte qu'il est mathématicien en géographie , et géographe en mathématiques, donnant prise è la critique des deux côtés è k fois^^^.» Il résulte de là qu'entre Strabon et Ératosthène il ne peut y avoir que des différends de doctrine, de théorie générale, ou de chifires. Les discussions de chiffres sont essentiellement impersonnelles; Strabon oppose aux évaluations de son devancier d'autres évaluations dont il n'est pas l'auteui', qu'il croit meilleures parce qu'elles sont plus récentes. Les débats dont le sujet est mathématique, ceux par exemple qui sont relatifs au rapport entre la longueur et la largeur de ïolxoviUvn , à l'établissement des degrés de latitude et de longitude, ne sont pas davantage directs entre Strabon et Ératosthène ; ils ne s'engagent que par l'intermédiaire d'Hipparque ou de Polybe. Il ne reste, comme expression du jugement personnel de Strabon après lecture ou consultation fréquente des œuvres d'Ératostbène, qu'une querelle philosophique sur la définition même de la science géographique, sur son utilité, sur sa méthode : ajoutons-y la description de quelques pays dont la connaissance ne s'élait pas

(') Slrabon, I, ii, s.

(') Strabon, II,i, Ai.

sensiblement développée entre les campagnes d'Alexandre et le siècle d'Auguste.

La différence de doctrine est aussi nette qiie possible. Strabon relevait chez son prédécesseur un abus des procédés mathématiques, l'accusait, par exemple, de dresser la carte de pays qu'il n'avait pas visités, ^ur lesquels il n'avait pas de relations dignes de foi, mais seulement quelques observations gnomoniques. Nous avons vu qu'il le critiquait avec une vivacité particulière pour avoir accueilli l'évaluation de la latitude de Marseille donnée par Pythéas, et pour avoir construit sur cette base peu solide toute sa carte de l'Europe occidentale; il est inutile de revenir sur cette question déjà étudiée et qui nous a fourni une précieuse indication de la différence de méthode des deux géographes.

Avant de passer à l'examen des questions de géographie générale que Strabon traite en s'inspirant d'Ératosthène, ou en le citant pour le combattre par d'autres témoignages, remarquons de quelle manière significative sont réparties les mentions de ce nom illustre. Le plus grand nombre , à beaucoup près , des passages dans lesquels il est question du géographe de Gyrène, appartiennent aux ProUgomènei; ou, pour mieux dire, tout le premier Kvre des ProUgomènei et une partie du second, sont consacrés à l'exposé et à la critique du système d'Eratosthène. Ainsi l'œuvre du savant Alexandrin a été surtout une source de l'Introduction des Te(aypct(piKd^ au premier chef; elle a beaucoup moins servi dans le corps même du livre.

La discussion des théories de géographie systématique est, il faut l'avouer, souvent difficile à suivre, et d'une obscurité qui révèle l'emploi d'intermédiaires. Strabon annonce, avec cette franchise dont nous avons déjà donné quelques exemples, que «(procédant d'abord à l'examen de la géographie d'Eratosthène, il mettra toujours en regard de ses propres jugements les critiques qu'Hipparque a dirigées contre lui ^^\ n Le perpétuel paral-

^') Strabon ,1, ii, a.

SOURCES DE LA GÉOGRAPHIE DE STRABON. i71

lëlisme des opinions de deux mathématiciens, exposées par un énidit peu familier avec les sciences, et qui néanmoins donne son avis dans les cas les plus difficiles, jette sur ces chapitres de préface une certaine confusion. Tel est le débat que Strabon engage contre son prédécesseur sur le sens du mot olxouiiévrf. Ératosthàne, habitant l'Egypte, avait des raisons de croire que la jBone tropicale pouvait encore nourrir des races humaines; raisonnant par analogie., il admettait la véracité des rapports de Pythéas, et supposait que le monde était habitable jusque dans le voisinage de la xone polaire. Strabon veut qu'on s'en tienne aux faits d'expérience, et invoque, par exemple, la misère des habitants d'Ierné pour montrer que, sous cette latitude, on doit être tout près de la limite au delà de laquelle Thomme ne peut plus vivre. Au cours de la même discussion, il fait appel à un argument d'un genre tout o^^sé, raisonnant par analogie abstraite , et disant que « les pays du nord de la Celtique ne sauraient être loin de la même limite, vu qu'ils sont sous la latitude des bouches du Borysthène j9. H y a là un mélange de trois éléments : la théorie mathématique des zones semble bien provenir de Posidonius; les raisons invoquées contre Pythéas ont été prises chez Polybe; enfin on constate, à bien considérer le ton de cette querelle, que Strabon fait aussi usage de récits de voyageurs contemporains sur les régions du nord-ouest de l'Europe ^^K

Rien de plus singulier que la discussion engagée sur le rap^ port mathématique entre la longueur et la largeur du monde luJnté^'^. On sait quelle importance les géographes anciens attachaient à cette question de symétrie. Eratosthène résout ou croit résoudre le problème de la manière suivante. Quelle que soit la largeur du continent, qu'il plaçait tout entier entre l'équateur et le pôle, comme cet espace (^ de circonférence) ne peut dépasser 63,ooo stades, et que la circonférence, prise sur le parallèle de Rhodes, présente une zone habitable

t>î Slrabon, I, it, 6, et II, ii, 3.

t«) Stnb<m,I,if, 6.

développée sur 209,950 stades, il est dans les lois de la nature (xeerà (piaiv)^ que le continent soit plus long que large. En effet il peut s'étendre, dans le sens de la longitude, au delà de trois fois plus que dans le sens de la latitude. Ayant posé des œnii" ùans extrêmes, il prouve ensuite que les mesures réelles lui donnent largement raison ; car la longueur mesurée de Yolxovfiépv est de 77,800 stades dest en ouest, tandis que la largeur théoriquement habitable ne dépasse pas 3 8,000 stades, sur 6 3» 000 mathématiquement compris entre l'équateur et le pôle. Bref Era^ toslhène a essayé d'établir une sorte de concordance entre les faits observés et les faits possibles, au cas où Ton se serait trompé. Il démontre l'impossibilité d'imaginer autre chose que la relation traditionnelle, variable dans une légère mesure, entre la longueur et la largeur du monde habité. Que cette méthode appelle des critiques, personne n'en doute; mais, à coup sûr, celles de Strabon sont fort inattendues, et si étranges que les traducteurs et commentateurs du géographe ont renoncé , firaochôment ou par prétérition, à en rendre compte. Voici le raisonnement que nous avons cru pouvoir reconstituer, à titre d'hypothèse. ((Vous revenez k votre démonstration de la sphéridté de la terre : A quoi bon ? C'est là une pure besogne de mathéma^ ticien. Mais, puisque vous sortez ainsi de la question, je vais en sortir à mon tour, par artifice de dialectique, pour vous embarrasser. Ce que vous dites du fait est vrai; mais vous avez tort d'ajouter que cela doit être. C'est vrai de notre zone, de ceUe que nous habitons. Mais pourquoi parler toujours de cette oUauftéun ^'tj^ dont nous constatons l'existence, comme si nous avions la certitude que celle-là seule existe sur le parcours de la zone habitable? Qui vous autorise à raisonner en principe, dans l'absolu, d'après ce cas unique de notre oUovfjiévn réelle, et à dire que cela est xarà <p6aêvl Qui vous dit qu'il n'y a pas dans les deux tiers de la zone qui restent vacants, une ou deux autres olxovfijépv disposées autrement, plus développées du sud au nord que de l'est à l'ouest? 99 Strabon, outré de ce qu'il appelle les abus mathéma-

tiques d'Ératosthène, se place dans la même hypothèse que les amateurs de cosmogonie et de physique ; il considère la sphère entière, les deux hémisphères, et se jette dans ce qu'il croit être de la pure fantaisie abstraite; en fait, il se trouve, avec son ironie de rhéteur, en pleine et bonne science. Je m*étonne que ce passage singulier n'ait pas été mis en relief par les historiens de la géographie qui cherchent dans l'antiquité tous les pressentiments de nos découvertes modernes.

Strabon emprunte à Eratosthène son système (si toutefois Sirabon a un système, même d'emprunt) de tracé des degrés de longitude et de latitude et sa division du monde en fragments géométriques ou sphragides, qui coïncident avec des régions naturelles. Pour mieux dire, il expose la méthode et les procédés de son devancier et n'en fait qu'une critique légère et restreinte; ce qui ne l'empêchera pas d'oublier, dans le corps même de son ouvrage, ce mode de division, à peine blâmé dans les Prolégomènes. Gela prouve une fois de plus combien peu l'œuvre d'Eratosthène a exercé d'influence réelle sur le géographe d'Amasée. Nous n'aborderions pas ce sujet, si nous ne voulions indiquer par les exemples les moins suspects que, sous une apparence de consultation perpétuelle du livre d'Eratosthène, sous les dehors d'une profonde déférence pour la tradition scientifique, Strabon est très loin de comprendre la géographie comme ce maître, très loin aussi de lui demander les éléments principaux de son travail. L'examen critique des longitudes et des latitudes de la carte du géographe de Gyrène, si long et si difi'us, donne l'impression d'une introduction obligée, que l'auteur a composée sans aucun plaisir. Dans ce conflit perpétuel des opinions d'Eratosthène et d'Hipparque, Strabon apparaît peu, sauf pour qualifier, avec une sévérité qui n'est pas exempte de mauvaise humeur, les exagérations de ces mathématiciens-géographes. S'il évalue la longueur de Voixovpiévri^ entre le promontoire sacré et l'extrémité orientale de l'Inde, à 79,600 stades, au lieu de 76,000 ou 77,800 que proposait Eratosthène, c'est à

GéoeBAPHii BB Strabon. 1 8

t«rai««mii i*no«4tB.

la suite d'une série de retouches faites sur la foi d*Hipparque ou de Polybe, et non en vertu d'un dessein de réforme générale. L'exposé est si incomplet que nous ne pouvons pas déterminer avec précision le chiffre de longueur proposé par Ératosthène. ce qui est précisément l'élément important du débat ^^\ Si nous passons à l'étude critique des évaluations de la largeur de YoixovfiévVi même obscurité. Strabon suit, chapitre par chapitre, Eratosthène et Hipparque, les oppose l'un à l'autre dans le détail, oublie souvent de dire son avis et passe sous silence quelques-unes des données essentielles; c'est ainsi qu'il omet de nous dire à quelle latitude Hipparque plaçait Thulé dans ses tables ^^). Encore une fois, Strabon ne s'intéresse pas vivement â ces questions préalables. Mais il croit devoir se conformer à une tradition acceptée de tous, et expliquer, dans les ProligomèMi, en quoi il admet les conclusions de ses devanciers, en quoi il se sépare d'eux. Une fois à l'œuvre, en présence des livres d'Ératosthène, d'Hipps^rque, de Polybe, d'Artémidore, de quelques chorégraphies, il constate nombre de divergences d'ensemble ou de détail qui l'embarrassent; il prend le parti de combattre ces géographes à l'esprit absolu, les uns par les autres, peut-être avec le secret dessein de prouver à son lecteur ami des lettres, par le spectacle de cette mêlée confuse, combien la géographie descriptive, historique, archéologique, est supérieure aux élucubrations des gens de science. Pourquoi tenterait-il d'opposer pour son compte un nouveau système à toutes ces contradictions? Il exprime bien, il est vrai, son opinion sur l'étendue,

(^) Strabon , liv. Il , chtp. i-if . Goesellin a essayé de rentitoer et de corriger tous les pjissages altérés de cette théorie de la longitude et de la latiludê de ToIkovfUvri. Faut-il compter 8,000 ou 8,800 stades entre Carthage et les Colonnes d^Hercule? Doit-on ajouter 3,000 stades à Toccident pour tenir compte de Tile Oxisamé? Voilà deux questions entre plusieurs qui sont fort délicates, sinon insoloblea.

(^ Gossellin, Géographie de» Grec» analytée, articles Eratoêthène et StrabotiL Nous n^avons pas cru devoir insister sur ces questions, qui sont traitées avec beaucoup de clarté dans Touvrago du savant historien de la géographie mathématique des anciens.

en longueur et en largeur, du monde habité; mais cest pour conclure qu'il ressemble à une chlamyde. Il parle aussi de la manière de dresser une carte : mais c'est pour proclamer qu'une sphère de dix pieds de diamètre est de dimension convenable, ou pour signaler, sans explication, sans recours aux causes, les transformations que subissent les méridiens et les parallèles reportés de la sphère sur une surface plane. Puis, hâtivement, après cet exposé qu'il pouvait faire sans invoquer Ératosthène, Hipparque ou Posidonius, il entre au cœur de son sujet et annonce, de la manière la plus simple et la plus ingénieuse, son plan de description ^^\

Dire que toutes les critiques adressées par Strabon à Ératosthène dans le cours des ProUgtnnines , sont des emprunts aux livres d'Hipparque et d'autres savants, serait lui faire tort. H y a, dans cette introduction, plusieurs développements qui sont bien de lui, qui portent la marque de son dessein particulier et de son lalent. Tel est celui qu'il consacre à la géographie homérique. Nous avons déjà expliqué la nature de cette longue digression; ajoutons ici qu'elle est tout spécialement dirigée contre Ératosthène qui refusait de reconnaître la valeur scientifique des descriptions du grand poète. Pour Strabon, historien, érudit et lettré, c'est une faute beaucoup plus grave qu'une erreur dans l'évaluation de la longueur ou de la largeur de l'o/xot/fc^iy, parce que la diminution du crédit d'Homère peut exercer une mau-

(') Rien n'est plus signiBcatif à ce sujet que la composition du chapitre ? de son livre II des Prol^omènei. Après de longues et obscures controTerses, il annonce enfin que, «pour tenir sa promesse, il va passer à Texposë de ses propres opinions. En cinq chapitres ii énonee tout ce que la géographie doit emprunter aux mathématiques et è l'astronomie. Plus rapidement encore, ce qui n*exdut pas un recours à Hipparque, il cite les principaux éléments de la longueur et de la largeur de Volxovfufnt; la conclusion inattendue (xiv) de cet exposé est que «notre terre habitée ressemble à une chlamyde». Dès Ion (S tA-63), Strabon passe une revue moins sommaire des pays qu'il va décrire, et donne les raisons de Tordre quMI adopte. Il y a un vif contraste entre la brièveté des paragraphes du début (t-iÂ), qui sont plus ou moins scientifiques d*allure, et fampleur de la seconde partie, où Fhistoire reprend ses droits.

vaisc influence sur Téducaiion morale et politique; or c*est cet intérêt que ia géographie doit s'attacher à servir. Notre géographe, si timide, si hésitant quand il affronte, sur le terrain mathématique, cette ((lutte glorieuse contre des adversaires comme Eratosthène, Posidonius, Hipparque et Polybe^*^??, déploie une audace qui n'est pas sans excès, dès qu'il aborde un débat historique ou littéraire. Il signale avec virulence les contradictions de son illustre devancier qui «prétend réduire la poésie au rôle de vieille conteuse de fables, à laquelle il est permis d'imaginer tout ce qui lui semble bon à amuser l'esprit ^^^ n. Alors la discussion devient précise, serrée, subtile à l'occasion; nous sentons le plaisir qu'éprouve l'auteur à batailler sur ces questions qui lui sont familières; et personne ne contestera h Strabon la sincère ardeur de ses polémiques.

Sa liberté de contradiction est plus grande encore quand il discute contre Eratosthène sur la légitimité de la division du monde en continents ^^l En cette circonstance, il se croit investi du rôle de défenseur de la géographie morale et politi(|ue contre les attaques des mathématiciens; au fond, il est dans Terreur, et n'est que l'avocat d'une tradition mauvaise à tous égards, mais qui néanmoins, comme beaucoup d'autres de même nature, a survécu jusqu'à nos jours. L'exposé de principe d*Eratosthène, conservé par Strabon , ne serait point déplacé dans les œuvres les plus scientifiques de notre siècle. « En distinguant trois continents, disait-il, les Grecs n'avaient pas en vue l'ensemble de la terre, mais seulement ia partie qu'eux-mêmes en occupaient, et celle qui lui fait face, habitée alors par les Carions, aujourd'hui par les Ioniens et les populations limitrophes des Ioniens; ce n'est qu'avec le temps, quand ils eurent poussé plus avant, quand ils eurent acquis ia connaissance d'un plus grand nombre de lieux, qu'ils généralisèrent ainsi leur division primitive. )? On

t») Strabon,!, ii, i.

(^> Strabon, I, ii, 3.

t^^ Strabon, l, i?. 7.

ne saurait mieux dire; Eratosthène n'admet pas qu'une division du tout par des gens qui connaissaient seulement la partie soit un procédé légitime. En présence des contradictions de ses prédécesseurs, dont les uns employaient de grands fleuves conmie limites, les autres des isthmes, il déclare v qu'il n'est nullement frappé de l'utilité d'une pareille recherche ^'^ ^. Strabon ne pousse pas aussi loin la rigueur logique et l'amour de la méthode rationnelle. 11 n'est pas nécessaire, à ses yeux, que les anciens Grecs, auteurs de la division en continents, aient eu connaissance de l'ensemble pour déterminer des parties : il suffisait qu'ils en eussent l'idée. Plus tard, à mesure que les connaissances se développeraient, les nouveaux pays prendraient place graduellement dans ces cadres ^^\ C'est quelque peu subtil et même contradictoire, Strabon étant un défenseur éloquent et autorisé des divisions naturelles qu'il veut substituer et qu'il substitue, dans ses descriptions, aux limites conventionnelles de la politique. Mais ici, dans son introduction, discutant une question de principe, il s'indigne contre la doctrine excessive d'Ëratosthène qui, en fin de compte, bannit de la géographie toute recherche d'une bonne limite des continents. Homme ennemi des solutions logiques de la pure science, plus porté à appliquer aux questions de ce genre la délicatesse et les tâtonnements de la méthode historique, il estime que le progrès des explorations doit au contraire rappeler l'attention sur les problèmes d'expérience, quelle que soit l'origine des premiers énoncés. En outre, l'intérêt des honmies politiques et des peuples lui semblait être en jeu dans cette querelle si dédaigneusement écartée par Eratosthène. «Si des guerres ont éclaté à propos de Thyrées et

^*^ Sirabon, I, it, 7.

(*) llnd, : TU iè tpla yLiprf Xéyuv xeû xaXêh ifvetpov ixadov iSp \up&v où ^fM)C9wtvo€t 16 6X0V, (jZ tàv fieptaftov woteïiai ; tel est du moins ]e sens que nous proposons pour ce passage, qui est Tun des plus entortillés des Pi'olégomènêM ; nous n^avons trouvé dans aucune traduction une netteté suffisante, sauf pour la phrase qui exprime Topinion d'Ëratosthène. Nous donnons, de ces lignes parfaitement claires, la traduction de M. Tardieu.

d'Oropos, elles sont nées de Tignorance ou Ton était des limites; c'est donc qu'apparemment rien n'est plus utile que de délimiter exactement les territoires voisins Et puis les continents eux-mêmes peuvent bien devenir un sujet de contestation entre deux conquérants qui, maîtres, l'un de l'Asie, l'autre de la Libye, se disputeraient la Basse-Egypte ^^l j9 Ne sent-on pas, dans ce passage, l'esprit pratique des Romains, en contraste frappant avec la méthode scientifique, si chère au génie des Grecs? Et ne voyons-nous pas une fois de plus l'opposition profonde qui séparait Strabon d'Eratosthènc, opposition qui écarte tout soupçon de plagiat?

Faut-il rappeler que le géographe d'Amasée rejette le témoignage de Pythéas, en qui Ératosthène et Hipparque avaient eu confiance, et s'en rapporte de préférence k Polybe? Nous avons déjà étudié cette question. Il n'est qu'une partie de sa géographie descriptive que Strabon ait empruntée presque sans restriction à son prédécesseur : c'est son étude de l'Inde. Cet emprunt est avoué par lui-même avec la plus parfaite franchise ^^); il était inévitable , puisque les connaissances géographiques ne s'étaient pas développées de ce côté depuis l'expédition d'Alexandre et les explorations des ambassadeurs des Ptolémées et des Séleucides. Encore Strabon a-t-il soin de renouveler, en consultant les auteurs de Mithridatica et de Parthica, tout ce qui lui semblait suspect dans les anciennes descriptions de la Bactriane et de la Sogdiane, qu'Ëratosthène avait eues entre les mains. Là encore son imitation n'est pas esclavage. On trouvera fort naturel que, pour la description de l'Afrique ou Libye, Strabon ait également mis à profit le travail de son devancier. En qualité de Cyrénéen, Eratosthène devait avoir une expérience particulière de ces pays. Les éloges de Pline ne sont pas une garantie suffisante de Tapti-

i») Strabon, I, i?, 8.

^*^ Slrabon, XV, i, lo : MéXiala ix tfff itaiimt iiôxti xlft tôtc vt&l&nta é*9ai ta vvô Tov Èparoadivovt iv t^ xphti r&v yêuypa^txwf ixTeBéma xt^aXattùtSth wtpi tris r6r9 vofuioiUvns tvhxiig.

tude géographique de Juba pour nous autoriser à croire que Strabon avait tort de lui préférer Ératosthène et Artémidore. En tout cas, il ne dissimule pas l'origine de ses données ^^).

Dans tout le reste des chapitres de géographie descriptive, le savant Alexandrin est souvent nommé, mais presque toujours à propos de mesures de distances, de formes géométriques des principales régions. Strabon lui a donc demandé un grand nombre des éléments que Ton pourrait appeler cartographiques s'il avait eu le dessein de joindre des cartes à son livre; mais tout prouve qu'il n'a pas eu ce dessein. Et c'est précisément parce que le géographe d'Amasée ne s'est nullement appliqué ù cette besogne, que ses nombreux emprunts sont fort légitimes. Pour adjoindre à son œuvre, essentiellement historique et politique, ce que tout homme instruit doit savoir sur les dimensions et les formes des pays les plus connus, il s'est adressé au recueil systématique qui, malgré son ancienneté, faisait toujours loi. Il a suivi une tradition qu'on resjiectera longtemps après lui, à l'époque de Pline par exemple, et a pris à Ératosthène ce qu'il ne pouvait ni ne voulait recommencer.

Quant à l'imitation du plan , elle était obligatoire ou à peu près; ce n'est pas elle qui peut être considérée comme un plagiat. Toute œuvre de géographie comprenait nécessairement une partie dogmatique, présentée sous forme de prolégomènes, et une partie descriptive. Les Prolégomènes de Strabon sont calqués sur ceux d'Ératosthène, sans doute. Mais il n'y a pas beaucoup de manières d'introduire ses lecteurs, savants ou lettrés, érudits ou hommes de sciences, à l'étude de la géographie. Un écrivain qui, comme Strabon, a conscience d'innover et d'offrir au public un livre se séparant, dans une certaine mesure, de la tradition généilalement admise, n'a qu'un moyen de bien faire comprendre l'originalité de son dessein; la suprême habileté consiste, pour lui, à examiner l'œuvre la plus remarquable de

^') Strabon, XVII, i, i : nàvxaiiba ^ Èparoa^épovi inoftiaeis vpoexOejéop,

ses devanciers, à en présenter la critique méthodique. Eratosthène, fondateur de la géographie scientifique, avait passé une revue des anciens géographes, eitposé ensuite ses réformes, et enfin procédé a une description du monde qui devait être quelque peu géométrique. Strabon suit la même méthode, le même ordre, il critique Eratosthène avec plus de détails qu'Hipparque, Polybe et Posidonius, parce qu'il le considère, en dépit de sa prédilection mathématique, comme le géographe le plus complet. Les Prolégomènes visent k nous montrer ce qu'il importe de conserver de ce travail de génie, à savoir le cadre, la méthode cartographique , le tracé des longitudes et des latitudes, dans son ensemble, la description de l'Inde, ce qu'il faut y ajouter, à savoir beaucoup d'histoire et d'archéologie, d'études ethnographiques, sans compter les rectifications qu'entraîne le progrès des explorations romaines.

On ne peut admettre, avec Mannert et Sprengel, que le livre de Strabon serait seulement une réédition de celui d'Eratosthène; je ne dirai même pas, avec Groskurd, beaucoup plus élogieux, que notre géographe a pris pour base l'œuvre de son prédécesseur^'l II en rend longuement compte, comme le méritait un travail si original; il en adopte le cadre, le moule, pour ainsi dire; mais dans ce moule il met une substance toute nouvelle. Les variations de l'ordre, en matière de géographie universelle, ne sont point fort nombreuses; et si l'on jugeait, aujourd'hui même, l'originalité des géographes par la diversité des plans adoptés, on risquerait de conclure que le nombre des plagiaires est bien voisin du nombre même des écrivains. L'ordre littéraire des œuvres poétiques, oratoires, des écrits des moralistes, est d'une variabilité infinie; l'historien voit son initiative déjà beaucoup plus restreinte; le géographe est presque fatalement enchaîné à un mode unique de composition. Nous n'insisterons pas sur le danger auquel on s'expose, en a|)préciant ce quun

Ci'. GrtKskurd, Introd.j p. xiu.

auteur doit à chacun de ses devanciers uniquement par le calcul du nombre des citations; l'histoire littéraire n'est pas de la chimie. Il y a toujours quelque chose qui échappe à la plus minutieuse comptabilité, c'est l'inspiration particulière, le génie propre de Técrivain. Vouloir qu'un historien , qu'un érudit , comme Strabon, ait puisé les plus nombreux éléments, je veux dire la substance intime de son œuvre, chez un mathématicien comme Eratosthène/ c'est aller contre cette loi : il ne peut y avoir plagiat qu'entre œuvres d'inspiration analogue; et dans le cas présent, il y aurait plutôt contraste qu'affinité.

Les historiens de la géographie ancienne, qui, de nos jours, ont comparé Strabon h Eratosthène, se sont pourtant trompés, à notre sens, en opposant la haute science du Cyrénéen au peu de goût du géographe d'Amasée pour la géographie mathématique. 11 y a dans cette manière de juger les deux personnages, une sorte d'anachronisme que nous ne saurions trop vivement signaler; c'est transporter au siècle d'Auguste un mode d'appréciation qui ne convient qu'à notre époque. Aujourd'hui l'on peut opposer ainsi, à bon droit, le meilleur géographe au plus grand mathématicien , remarquer qu'un Ritter n'a pas été en mesure de s'assimiler en détail tous les travaux d'un Laplace et d'un Kepler; cette étude spéciale réclame, outre une aptitude particulière, de longues années d'effort que ne peut lui consacrer un géographe, déjà obligé de s'initier à tant d'autres sciences. Mais les découvertes d'Eratoslhène, très belles à coup sûr et très précieuses pour le temps où il vivait, n'étaient point si compliquées, si purement abstraites, qu'un homme instruit à l'école de savants philosophes ne pût s'en rendre compte, même en détail. Les opérations astronomiques et mathématiques du géographe alexandrin devaient être assez bien connues de Strabon et de bien d'autres Grecs cultivés; je ne veux pas dire ([u'il fût en mesure de les contrôler, d'ajouter quelque chose à leur exactitude : mais il était sûrement assez instruit pour s'en rendre compte. Son parti pris d'exclure du domaine géographique un certain

nombre de notions mathématiques, que son devancier y avait introduites, l'allure incertaine, et les lacunes de ses Prolégomines en semblable matière, ne prouvent pas son incompétence absolue, et, pour dire le mot que plusieurs critiques ont employé, son ignorance. Aujourd'hui, un géographe, qui est en général un lettré, ne connaît que sommairement les résultats des opérations et observations scientifiques (|ui intéres<«ent de plus près son métier. C'est que le cercle des connaissances de toute nature s'est prodigieusement élargi, au point de défier toute tentative d'encyclopédie. Il n'en était pas de même à l'époque où vivait Strabon, surtout en ce qui concerne les sciences exactes et les sciences physiques et naturelles. Le plus grand effort de l'éru* dition d'un géographe se portait alors vers la comparaison des périples, chorégraphies, périégèses, histoires, généalogies, mythotogies. Et, à cet égard, Strabon ne parait pas avoir né^igé son devoir de savant.

Eratosthène doit être considéré comme une des sources importantes des Tz(ûypa(pixd^ malgré la différence de dessein des deux auteurs. Personne, au temps de Strabon, n'aurait osé composer une œuvre géographique sans s'autoriser du patronage de ce grand nom : personne n'était en mesure de la refaire, et il est permis de douter que l'entreprise même d'Agrippa, menée avec tant de patience, ait renouvelé la géographie. Strabon peut avoir emprunté à son prédécesseur, sans être un plagiaire, et avoir suivi un plan analogue, sans manquer d'originalité. Son mérite est ailleurs; sa réforme, toute de mesure et de finesse, doit surtout s'apprécier à la sagesse moyenne des doctrines, à l'heureuse exécution de ses tableaux descriptifs dans le détail. Il ne fut point plagiaire parce qu'une vérité mathématique, parce qu'une méthode scientifique nouvelle tombe sans retard dans le domaine commun et devient la propriété de tout le monde, sans supporter de modifications ni d'ornements. Strabon ne combat pas et n'avait pas à combattre cette méthode, non plus qu'à la remplacer; il se contente d'examiner s'il n'y a pas d'inconvénient

à introduire la pure science k trop forte dose dans la géographie. Il lui suffit de vérifier les résultats des procédés de son devancier par quelques détails. Il contrôle une donnée astronomique par des documents itinéraires, ce qui est parfois dange* reux, comme le prouve sa querelle contre Pythéas. Mais, en un siècle d'érudition littéraire et historique, c'était déjà pousser assez loin le souci de la science; et, pour mesurer équitablement la responsabilité personnelle de f écrivain, nous sommes tenus de considérer le caractère des œuvres, de Tesprit et de la civilisation de son temps; or les contemporains de Strabon, si l'on en juge par Denys d'Halîcarnasse et Diodore, étaient encore beau-^ coup plus éloignés que lui des pures sources de la science hellénique.

Ératosthène n'est pas le seul des anciens Alexandrins que notre géographe ait consultés. Il aurait manqué k son devoir de lettré et de défenseur de la gloire d'Homère en négligeant la poésie de Gallimaque , qui d'ailleurs se piquait aussi d'aimer la géographie et avait composé une awayùfyff r&f vforofASp citée par Strabon (^^ Rappelons aussi quelques mentions des <l>atv6(isva d'Aratus^^).

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