CHAPITRE V
SOURCES DE LA PERIODE GRicO-LATINE. - POLYBE. - LES l^GOLES D* ALEXANDRIE , DE PBRGAME ET DE RHODES; HIPPARQUE, D]{ll^- TRIUS DE SKEPSIS, APOLLODORE. - ARTl^MIDORE. - LES AU- TEURS DR MITHRIDATICA ET DE PARTHICA. - POSIDONIUS. - LES SOURCES ROMAINES ET LE CH0R06RAPHE.
Désormais Strabon devient mattre de ses sources; il consulte directement tous les écrivains dont il juge la connaissance utile à la bonne composition de son œuvre. On sent qu'il se meut à Taise parmi les nombreux travaux de la littérature gréco-romaine, qu'il est familier avec les livres qu'il cite» qu'il a vraiment des inspirateurs. Nous ne le verrons plus, sauf de rares exceptions, timide et embarrassé en présence d'études mathématiques. L'histoire et l'érudition archéologique vont devenir les genres prédominants; là est son goât, sa prédilection bien marquée.
Ce qui est la cause même de son entreprise géographique, ce qui a fait soudain vieillir le chef-d'œuvre d'Ératosthène et en même temps sa manière de traiter la géographie, c'est la conquête romaine. Dans l'espace qui sépare Polybe de Strabon, s'est consommée l'union du monde connu sous la domination du peuple romain. Non seulement les bornes de YoUovfiévfi décrite par Ératosthènc se reculent avec une rapidité prodigieuse; mais la communauté de civilisation, le rapprochement intime des vainqueurs et des vaincus, permettent un échange prompt et complet des connaissances acquises. Un siècle d'érudition historique suit la conquête romaine, comme la science alexandrine s'était développée après les glorieuses campagnes des Macédoniens. Le génie grec avait tiré parti des exploits d'Alexandre dans
un intérêt de pure science et de haute philosophie; le génie gréco-romain, plutAt romain que grec, aura pour expression du développement merveilleux de la connaissance du monde par les légions, l'histoire et la plus pratique des philosophies. La géographie aura le caractère intéressé de la philosophie et de l'histoire, avec lesquelles elle aura la plus grande affinité. Les sciences mathématiques, physiques et naturelles, ne feront point de progrès comparables h ceux de l'extension des connaissances géographiques en surface. Toutefois il subsistera quelque chose de la méthode inaugurée par Ératosthène, juste assez pour empêcher la confusion absolue de la géographie soit avec l'histoire universelle, soit avec l'encyclopédie archéologique. On ne s'arrêtera plus k démontrer, dans des prolégomènes, la sphéricité de la terre ; mais la bonne habitude de donner pour cadre aux descriptions et aux récits une esquisse de la dimension et de la forme de chaque région sera respectée de tous les auteurs d'œuvres littéraires, historiens, géographes, érudits. Ce sera désormais comme une forme de l'esprit classique; de là ce goût général des hommes instruits pour la géographie, goût dont on trouve la marque si vive chez Gicéron.
Donc la géographie descriptive gagnera beaucoup plus au nouvel état du monde et k la transformation des études, sous l'influence de l'esprit pratique romain, que la géographie systématique. Je ne sais pourquoi les historiens de la géographie ancienne , se séparant de l'opinion des littérateurs , veulent que l'on comprenne sous le titre de représentants de la géographie systématique tous les écrivains qui se sont occupés de cette science entre Ératosthène et Ptolémée. L'œuvre de Strabon marque un déclin de l'esprit scientifique, et la renaissance que l'on attribue à Ptolémée n'est point si brillante à cet égard qu'on a coutume de le dire; car il y a chez cet astronome-cartographe beaucoup de mauvais procédés pratiques qui ne sont point de la vraie science, et qu'Ëratosthène aurait refusé d'employer. L'esprit scientifique, dans ce qu'il a de haut et de généraiisateur, était
en décadence pendant la période littéraire gréco^romaine. Certes on est miieux maître d'un grand nombre dç détails relatifs aux pays conquis par les légions. Les Romains, dans Tunique intérêt de la domination politique, matérielle, avaient partout multiplié les routes, recherché les moyens de développer leur commerce , étudié les mœurs des peuples , non pour les décrire , mais pour y adapter leurs maximes de gouvernement. Cette manière de procéder était bien faite pour procurer nombre de renseignements de détail qui rendent les descriptions plus nourries, plus vivantes, plus vraies par le pittoresque, plus fausses dans l'ensemble, quand les scrupules d'une méticuleuse observation ne sont pas dominés de très haut par le souci scientifique. Mais elle ne peut contribuer en rien à développer une connaissance précise des contours et de l'orientation d'un pays» bref de tout ce qui importe k la cartographie exacte comme k la géographie systématique. Encore une fois, les explorations ne sont un réel bénéfice pour l'étude géographique que si les explorateurs sont géographes, au sens le plus élevé du mot, capables de ne sacrifier l'intérêt de la science ni à la gloriole des aventures person-* Belles, ni à la recherche des profits matériels. Si le premier danger n avait pas été érité par tous les voyageurs grecs, le second le fut rarement par les généraux romains.
C'est précisément Polybe qui a fait subir k la géographie
(*) Nous laisBom de côté à dessein ou présentons sons une forme abrégée ce qne M. Magdebuq^ a déjà mis en lumière dans son opuscule sur la géographie de Polybe. Cf. De Polybii re geagraphica, Halis Sax., op. cil. Il y a dans cet intéressant travail un aperçu de la doctrine de Polybe sur Inutilité de la géographie en histoire, une bonne esquisse de sa méthode. Nous avons surtout ici à montrer comment l'œuvre de Polybe préparait celle de Strabon. M. Magdeburg a laissé de côté presque complètement cette question, et il en avait le droit. Sa dissertation, telle qu'elle est, nous a été fort utile. Nous en dirons autant du livre de M. Max Schmidt, De Polybii gdographia , Berlin, 1B78.
grecque cette évolution qui Ta rendue capable de survivre, sous une forme nouvelle, dans la société gréco-romaine, de s*imposer à l'attention des vainqueurs du monde dont le goût, hier encore si grossier, s'affinait graduellement. Il est le fondateur d'un genre historique fort voisin de la géographie; et Strabon, que ces considérations de doctrine touchent beaucoup, le considère comme le modèle le plus digne d'être suivi. On ne trouve pas, dans toute l'étendue des Tecjypaiiptxd^ un seul reproche de nature dogmatique à l'adresse de l'historien de Mégalopolis; certains détails de ses œuvres sont signalés comme fautifs, et corrigés. Mais il est facile de juger, au ton même de ces critiques partielles, combien Strabon est d'accord avec Polybe, en priocipe, sur la manière de comprendre l'histoire et la géographie, d'opérer la synthèse des divers éléments qu'il appartient au géographe de rapprocher. Nous avons essayé de montrer que le grand nombre des emprunts faits à Ératosthènc par Strabon n'implique ni plagiat, ni même conformité d'inspiration, ni surtout influence perpétuelle et profonde. Une considération analogue doit nous guider dans la recherche de ce que notre géographe a pris à Polybe, dans l'examen du caractère même de sa consultation. Le non plus, le nombre des mentions nominales n'est un indice suffisant. Strabon a demandé à Polybe plus que ses matériaux, éléments dont nous tenons souvent aujourd'hui un compte exagéré, comme si les ressemblances et les mérites se mesuraient seulement à la nature et à la quantité du contenu. Il lui a demandé son souffle généralisateur; et, par la méthode que son prédécesseur avait appliquée à l'histoire, il a transformé la géographie en un genre original qui est son bien propre, qui ne ressemble plus complètement aux œuvres d'ÉratosÛiène, d*Artémidore, de Posidonius, ni même à celle de Polybe, qui est une expression vraie et sincère de la civilisation gréco-romaine, et la plus complète de toutes.
Est-il besoin de rappeler ici les témoignages formels de4'estime et de l'admiration de Strabon pour Polybe? Il lui donne ce
double titre de philosophe et de géographe , dont il n'est pas pro* digue à l'égard des historiens (^). Il déclare qu'il est glorieux de pouvoir engager une controverse avec des <( hommes tels que Polybe, Ératosthène et Hipparque»^^^ Enfin, nous savons, ce qui est le plus éclatant de tous les témoignages, que Strabon avait continué l'histoire de Polybe; il prend soin de nous le rappeler ^^\ Le seul reproche que notre géographe adresse à son devancier préféré, c'est d'avoir quelquefois reproduit des évaluations de distances qui avaient cours parmi le peuple. Encore le lui adresse-t-il avec toutes sortes de ménagements, avec un raffinement de précautions oratoires, dont les exemples sont assez rares dans son livre ^^\
Comparons maintenant les desseins des deux auteurs; cette comparaison nous amène à constater un parallélisme frappant d'idées et souvent une parfaite ressemblance de termes. C'est le développement de l'empire romain qui inspire à Polybe son projet d'histoire universelle : crTel est le caractère propre et merveilleux des temps où nous vivons, que, la fortune ayant incliné pour ainsi dire du même côté tous les événements de la politique et les ayant tous fait converger vers le même but, l'historien doit aussi présenter au lecteur, comme d'une seule vue, tout lensemble des moyens par lesquels la fortune a dirigé la marche générale des choses vers cette fin. Dans le projet que j'ai formé d'écrire cette histoire, j'ai d'abord été poussé par ces considérations (^^ 9) Strabon désigne non seulement les Romains, mais aussi les Parthes, comme les conquérants qui ont le plus contribué à développer les connaissances géographiques; toutefois ce sont uniquement les conquêtes du peuple romain qu'il
(*) Strabon, 1, i, i : Èparoaûévifs tc xoi UoXv€tot xoti Hoaetèt&vtot , i»iptf
(*) SkraboQ ,1,11,1.
(') Slrabon, XI, ix, 3.
(*) Strabon, X, m, 5.
^ Polybe, 1, A : traduction donnée par M. Alf. Groisei dans ses Leçom de littérature grecque.
GéoGRIPIIIE DE StBABO!«. tQ
•«rai«MUa ■«tiuiai.b.
oppose à celles d'Aiexandre. c^La génération présente a vu ses connaissances géographiques s'étendre sensiblement avec les progrès de la domination des Romains et des Parthes, comme déjà, au dire d'Eratosthène, les générations postérieures à Alexandre avaient vu les leurs s'accrottre beaucoup par le fait
de ses conquêtes Les Romains nous ont révélé tout locci-
dent de TEurope jusqu'à l'Albis, fleuve qui divise en deux parties la Germanie 9 sans compter la région qui s'étend au delà de l'Ister jusqu'au fleuve Tyras^^^» Nous avons déjà constaté que Strabon déclare peu intéressants pour le géographe les peuples sauvages; or ce sont précisément des peuples encore peu civilisés que les conquêtes de Mithridate Eupator et celles des Parthes ont révélés au monde gréco-romain. Donc le véritable progrès, depuis le temps d'Ëratosthène, réside dans l'addition au monde civilisé, à celui dont l'étude formera les hommes politiques, des peuples de l'Ibérie et de la Gaule, subjugués et instruits par le peuple romain en si peu d'années ^^^
La même cause a permis aux deux écrivains de peindre un tableau d'ensemble, l'un historique, l'autre géographique. Polybe et Strabon déclarent tous deux qu'ils se distinguent par là de leurs prédécesseurs. Polybe s'exprime aussi nettement que possible à cet égard : et J'ai été aussi poussé, dit-il, par la pensée qu'aucun de mes contemporains n'avait entrepris d'écrire une histoire générale; car si quelque autre l'avait fait, j'aurais été beaucoup moins tenté par cette tâche. Mais je me suis aperçu, au contraire, que, tandis qu'une foule d'historiens avaient raconté les guerres particulières et quelques-uns des événements qui s'y rattachent, aucun, à ma connaissance du moins, n'avait essayé d'étudier en général et de haut l'ensemble des événe-
(*) Strabon, I, ii, i : traduction Tardieu. Polybe sVxprimf. exactement de méinr au chap. liz du livre III.
(') Strabon, HI, m, 8 : les Romains ont civilisé Tlbérie; III, ii, iB : même sujet; III, IV, 90 : même sujet; IV, iv, i : les Gaulois ont odoptë ia civilisation romaine; IV, iv, .5 : même sujet; IV, i, 5 : influence de Marseille sur la civiKaation de la Gaule.
ments envisagés dans leur point de départ précis et dans leur
conclusion C'est ce qu'il est impossible de bien voir dans
les histoires particulières; car personne assurément ne s'imagine qu'il suffise de parcourir successivement chacune des cités les plus illustres ou d'en considérer les représentations isolées, pour concevoir la figure générale de la terre entière dans ses proportions justes et dans ses vrais rapports : rien ne serait moins exact. Croire qu'en lisant des histoires particulières on prendra l'idée du tout, c'est tomber dans la même erreur que si, pour avoir étudié l'un après l'autre les membres détachés et mis en pièces d'un corps jadis harmonieux et vivant, on se figurait avoir vu ce corps dans l'activité de sa vie et de sa beauté ^^^t? On observera d'abord que, dans ces réflexions consacrées à définir la méthode de l'histoire universelle, l'une des comparaisons les plus saisissantes est justement empruntée à la géographie; Po* lybe proclame qu'au-dessus des chorographies détaillées, des descriptions locales, il doit y avoir une étude d'ensemble de l'Univers, une science générale de la géographie. De plus on voudra bien remarquer avec quelle fidélité Strabon avait accueilli la doctrine de Polybe sur la nécessité de l'histoire générale, ce qui est une présomption de l'analogie de ses idées en matière de géographie. Nous en avons une double preuve. D'une part notre géographe avait continué l'œuvre de Polybe. D'autre part nous avons eu déjà plusieurs occasions de constater que Strabon, comme son devancier, ne consulte guère d'une manière suivie, parmi les anciens historiens, qu'Éphore; les jugements des deux écrivains sont identiques sur le compte de tous les autres représentants du genre historique, ce qui ne saurait être une pure coïncidence, mais bien un signe de l'attachement dogmatique à une tradition acceptée pour les mêmes motifs.
Cette analogie dés idées ne se borne pas à l'histoire, et Strabon a bien manifesté le dessein d'appliquer à la géographie la
^*' Polybe, IH, lu, traduction Tardicu.
réforme dont Polybe est l'auteur. Pour mieux dire, celle rt^formo n'était pas une révolution : déjà entre les mains d'Eratosthène la géographie était devenue quelque chose de cohérent. D'ailleurs Polybe lui-même n'était pas tant novateur par l'originalité de son dessein que par l'application d'idées, chères déjà à Ephore, à des événements survenus sur un plus vaste théâtre et dominés de plus haut par le [)rogrès de la grandeur romaine. Strabon est aussi inspiré par la contemplation d'un ensemble, d'une unité majestueuse, tandis (ju'Eratosthène avait groupé en son tableau les parties incohérentes d'un monde fort divisé. Toutefois il n'a pas seulement l'ambition de donner à ses lecteurs une description plus étendue; son dessein de s'appliquer à mettre en relief les Iraits généraux, d'accentuer en son œuvre le caractère de géographie universelle n'est pas moins manifeste. Qu'on rapproche de la déclaration de Polybe que nous venons de citer, ce passage des Prolégomènes de Strabon dont les idées sont absolument identiques : et Aussi, ayant déjà publié des Mémoires historiques que nous croyons devoir contribuer aux progrès de la philosophie morale et politique, nous avons voulu composer en outre le présent ouvrage; il servira les mêmes intérêts; nous l'adressons aux mêmes lecteurs, à ceux qui exercent de hautes fonctions. De même que, dans notre premier ouvrage, nous n'avons mentionné que les faits relatifs aux hommes et aux vies illustres, omettant à dessein tout ce qui pouvait paraître petit et obscur, ainsi là encore nous avons dà négliger les petits faits, les événements trop peu considérables, pour insister davantage sur les belles et grandes choses « qui réunissent à la fois l'utile, l'intéressant et l'agréable. Dans les statues colossales, on ne recherche pas l'exactitude minutieuse des détails; on accorde plutôt son attention à l'ensemble, au bon effet de cet ensemble; il faut appliquer ici le même jugement. Carnotre ouvrage est aussi, peuton dire, un monument colossal qui reproduit uniquement les grands traits et les effets d'ensemble, sauf le cas où tel petit détail nous aura paru de nature à intéresser à la fois l'érudit et
riioinoie pratique (^^ 9) On |>ourrait citer dans les Prolégomènes nombre de remarques empreintes du même esprit généraiisateur.
Si le spectacle grandiose des progrès de la conquête romaine frappait l'esprit de Polybe, Strabon avait devant les yeux une unité plus majestueuse encore. des pays riverains de la Méditerranée. En supposant que l'historien de Mëgalopolis ait le mérite du dessein que nous retrouvons exprimé dans les œuvres de son continuateur, la condition de l'empire romain , à peine ébauché au milieu du second siècle, s'était assez largemt3nt modifiée pour permettre de reprendre la même tentative au siècle d'Auguste, avec quelque chance d'y gagner de la gloire. Mais fort heureusement pour Strabon, son mérite d'originalité n'est pas borné à une application plus étendue d'une méthode déjà découverte; car Polybe n'entendit pas la géographie dans le même sens, si noble et si élevé que lui prêtefiinbon; et, s'il fut profondément novateur en histoire, abstraction faite du mérite d'Ëphore, il semble, en p,éographie n'avoir joué que le rôle de préparateur : ce fut Strabon qui accomplit définitivement la transformation en donnant le modèle d'un genre qu'il créa.
Il faut avouer que la comparaison des méthodes géographiques employées par les deux écrivains ne peut pas être menée aussi loin qu'il serait désirable; nous en sommes réduits Ik une opposition très imparfaite et dont l'expression doit être accompagnée de toutes sortes de réserves. Non seulement nous avons perdule trente-quatrième livre des histoires de Polybe qui contenait un exposé systématique de sa géographie et dont les citations de Pline, pur nomenclateur, ne peuvent nous donner aucune idée : mais le temps nous a ravi aussi un ouvrage de géographie proprement dite, un Tlep) riis tarep} ràv loTifxepivbp olxf{<Tsa>f^ cité par Géminus, dont le titre nous prouve que Polybe ne reculait pas devant les discussions les plus ardues de physique générale. Qui sait s'il n'en avait pas composé d'autres? Toutefois Strabon
(1) Slralion, I, i, a 3 : Inidurtiou Tordieu retouchco.
29/i DEUXIEME PARTIE.
nous dit formellement, et son témoignage n'est pas sujet à caution, surtout appliqué à l'historien dont il fait le plus grand cas, que Polybe considéra la géographie comme une sorte d'auxiliaire de l'histoire. ^Les uns ont composé, sous les noms do portulans, de périples, d'itinéraires, et autres semblables, des descriptions particulières dans lesquelles la Grèce se trouvait comprise; les autres ont, en exposant l'histoire générale, consacré quelques chapitres à la topographie des continents; c'est ce qu'ont fait, par exemple, Ephore et Polybe: d'autres enfin, comme Posidonius et Hipparque, ont trouvé le moyen, dans des traités de physique et de mathématique, de dire aussi quelque chose de la géographie de cette contrée ^^^^ Voilà une classification bien nette qui met Polybe à sa place exacte parmi les géographes de l'antiquité et nous prouve qu'il restait encore beaucoup à faire après lui pour constituer un genre géographique. N'oublions pas d'autre part que Strabon, en un passage que nous avons eu déjà l'occasion de commenter, donne encore à la géographie le nom d'ic/lopia yeojypa^tKff. Il avait été historien à l'imitation et dans le goût de Polybe; les anciens ne l'ont pas désigné à l'unanimité sous le nom de géographe; et, à tout prendre, c'est autant à la perte de ses lalopixà vTrQ\ufrl{iaxa qu'aux qualités de son livre proprement géographique, qu'il doit le rang éminent que nous lui assignons parmi les géographes grecs. Le procédé est légitime, et nous l'appliquons sans cesse; mais nous croyons qu'en bonne conscience, il y a là une précaution qu'on ne saurait négliger, sous peine de faire, à l'aide d'un contraste dont la vivacité provient surtout d'une lacune, Strabon moins historien et plus géographe qu'il ne fut en réalité.
Cette réserve faite, essayons de déterminer le rôle que Polybe attribuait a la géographie. Tout d'abord il la considère comme une connaissance, dont l'intervention doit être perpétuelle dans
(^) Slrabon, VIH, i, i : traduction Tardieu : ol S* èv tij xotv^ rfis ialopias ypa<pij xfi^pis diroSei^avres riiv r65v ijiseipGôv loitoypajpiavy xadavep É^opos re èitoir\ae xai WoXv^ios.
les ouvrages des historiens. Il ne suffit pas, à son avis, de comprendre et de savoir les faits dans leur ordre chronologique et dans leur enchaînement moral. c^Mais, afin d'éviter dans nos récils la confusion et l'obscurité, où nous entraînerait l'ignorance des lieux que nous devons citer, afin d'échapper à cette surdité de la narration, si l'on peut dire, nous ferons en sorte d'expliquer toujours ia nature et la situation des pays. Partout nous nous efforçons de joindre par un lien approprié la nomenclature des lieux inconnus à celle des lieux déjà cités antérieurement. En effet, sur terre et sur mer, c'est faute de savoir les différences des pays et les propriétés spéciales de chaque région qu'on s'expose ù des malheurs, notre souhait le plus vif est que nos lecteurs ne sachent pas tant les faits euxrmémes, que ia manière dont ils se sont passés. En aucun endroit de notre livre , nous n'omettrons la description des lieux; nous y insisterons d'autant plus pour le récit des événements militaires; nous n'hésiterons pas k prendre pour points de repère un port, une mer, une ile, un temple, une montagne, un champ, un lieu-dit; enfin nous aurons recours aux indications tirées de l'astronomie, puisque c'est le mode de localisation le plus généralement employé chez les hommes. C'est seulement par cette méthode, comme nous l'avons déjà dit, que le lecteur peut être amené à la connaissance des lieux qu'il ignore ^^\ n On constatera dans ce passage le développement d'une idée que Strabon reproduira bien des fois pour montrer l'utilité des études géographiques; c'est l'exposé des dangers qui menacent les généraux d'armée s'ils ne prennent soin de se livrer à des études de ce genre. Voilà de plus la géographie indiquée comme le guide indispensable et inséparable des récits historiques. Mais il faut remarquer que cette géographie ne joue là que le rôle de cadre, qu'elle est réduite à une nomenclature explicative, à une localisation nécessaire des événements. La cause de ces événements,
(0 Polybe. V, XXI, 5-io : avvvisoêeiKTéov àv etrt triv O^aiv xai tA^iv wv
Polylie la cherche dans le domaine moral, dans IVime humaine, dans les desseins et les convoitises des conquérants ou des peuples. Il y a bien encore chez Strabon quelque trace de cette doctrine ; mais la théorie est heureusement corrigée parla profonde philosophie géographique, que renferment quelques phrases, quelques mots, d'un relief extraordinaire. Dans les Prolégomènes nous citerions maints passages empreints de l'inspiration Polybienne la plus évidente. Voici une dissertation sur la nécessité des connaissances géographiques pour la bonne conduite des opérations militaires, qu'on pourrait ajouter à Tune des phrases de Poiybe que nous avons rapportée, sans que le lecteur sentit le moindre contraste : c(En général quiconque connaît les lieux s'entendra mieux qu'un autre à choisir un campement, à disposer une embuscade, à diriger une marche. Mais, dans les grandes opérations, l'évidence du notre assertion devient plus éclatante encore, d'autant qu'alors on est plus chèrement récompensé d'avoir su, plus chèrement puni d'avoir ignoré. Ainsi la flotte d'Agamemnon se trompe, ravage la Mysie pour laTroade, et se voit réduite à une retraite honteuse. Ainsi les Perses et les Libyens, pour avoir cru reconnaître dans des passes libres et ouvertes des détroits sans issue, s'exposent aux plus grands périls, et laissent derrière eux, comme trophées de leur ignorance, les
Perses le tombeau de Salgamée près de l'Eu ripe de Ghalcis ,
les Libyens le monument de Pélore Mais, sans remonter
si haut, je trouve une preuve suffisante de ce que j'avance soit dans la récente campagne des Romains contre les Parthes, soit dans leurs expéditions contre les Germains et les Celtes» où l'on voit ces barbares retranchés au fond de leurs marais, de leurs forêts de chênes et de leurs solitudes impénétrables, combattre en s'aidant de leur connaissance des lieux contre un ennemi qui los ignore, le trompant sur les distances, lui fermant les pussages et interceptant ses convois de vivres et ses autres approvisionnements^'^. » Seulement il y a entre Polybc et Strabon une
^'^ Strabon, [, i, 17 : Irad. Tardisu.
différence essentielle; pour Polybe, la f][éographie ne sert qu'à rendre meilleure et plus complète la leçon des faits; pour Strabon ^ l'histoire reste au rang d'étude auxiliaire , il le croit du moins. Cependant Polybe a déjà le sentiment de l'importance propre et, pour ainsi dire, indépendante des descriptions géographiques; mais il arrive h cette conviction par un détour assez curieux. C'est un scrupule de composition littéraire et non le souci de l'autonomie des études de géographie qui t'amène à en désirer la relégation dans des chapitres spéciaux. Il va raconter la grande marche d'Hannibal h travers Tlbérie et la Gaule. Comment mettre le lecteur au courant de la géographie de pays parcourus d'une marche si rapide, sans s'exposer à l'accusation de briser ia continuité du récit, sans paraître succomber k la tentation d'intercaler de véritables hors-d'œuvre? L'historien avoue son embarras. « Beaucoup de lecteurs , dit-il , vont se demander pourquoi, après avoir parlé de tant de lieux de l'Afrique et de l'Espagne, nous n'avons pas décrit le détroit des Colonnes d'Hercule, la Mer Extérieure et sa nature, les lies Britanniques, la préparation de Tétain, les mines d'or et d'argent de l'Espagne; car ce sont des sujets qui ont été traités longuement, et de manières contradictoires par nos prédécesseurs. Si nous les avons laissés de côté, ce n'est pas que nous les estimions étrangers à l'histoire : mais, tout d'abord, en les traitant, nous aurions été contraint de rompre à chaque instant le fil du récit et d'entratner nos lecteurs, avides de saisir le lien des faits, hors du droit chemin; ensuite nous avons résolu de ne pas rappeler ces notions géographiques, par fragments épars, sous forme de digressions, mais au contraire de les grouper à part, en leur lieu et place, et d'en discuter la vérité dans la mesure de nos
forces. Agir autrement serait réduire les lecteurs au rôle
de ces convives qui goûtent h tous les mets sans prendre vraiment plaisir ni profit à aucun ^^l»
(*) Poiybe, III, 57 : tiiiiU è' oô^l vofdiomêf dXXàrptop ihai roîho rà yuipot rift Mopiasp ètà jofho «oprA/irofiev ètfkspop iè xpivopisfy oO èt^ppin^miP,
Ainsi, Polybe sent vivement la nécessité de faire, dans les récits, une large part aux descriptions géographiques; il a conscience, niais d'une manière fort vague encore, que l'histoire universelle, étudiée avec soin, ne peut emprunter aui considérations purement morales et politiques une cohésion suffisante; il ne lui reste plus qu'une bien petite étape du même raisonnement à franchir pour admettre que la géographie est le cadre nécessaire d'une tentative d'encyclopédie historique. C'est déjà une conception plus nette de la nécessité littéraire qu'avait entrevue Ephore; le progrès rapide de l'empire romain autour du bassin de la Méditerranée, son centre véritable, rendait la composition d'une histoire universelle plus difficile si Ton ne demandait un plan à la géographie. Polybe ne va pas aussi loin; il ne se décide ni en faveur d'un mélange intime de la géographie et de l'histoire, ni en faveur d'une séparation absolue qui serait simplement un changement de plan et de titre. Un chapitre sera bien consacré à une description d'ensemble, mais à seule fia d'éviter de trop grandes interruptions de récits et de trop fréquents hors -d'oeuvre; ce sera plutôt un artifice de rhétorique qu'un effort de méthode rationnelle : et l'insertion même de ce chapitre spécial n'entratnera point l'exclusion des descriptions géographiques dans le reste de l'ouvrage, comme le prouvent ses belles études sur les Alpes, intercalées à plusieurs reprises au milieu des narrations. Strabon, en qualité d'admirateur et de continuateur de Polybe, croira consommer une évolution profonde de la géographie en coulant dans le moule mathématique, qu'avait imaginé Eratosthène, des éléments empruntés surtout à l'histoire et à l'archéologie. 11 aura raison de le croire, en ce sens qu'il sera beaucoup plus loin du géographe alexandrin qu'il ne s'imaginait l'être. Mais il sera. le jouet d'une certaine illusion parce qu'il aura tiré les conséquences naturelles, immédiates,
ovè* èv zrapéftyo} 'Oon^aaaBat x'fiv vspl adxSv yitn^ftriP ' dXXà xar* HUlv, xat x6%09 xal xatpèv àiroveifiovrec t^ yiépei xofix^, xaB' 6aov otoi %* éa^èv, xi^p dX'JI$êmp W9pi
je dirais presque faciles et fatales, de la reforme historique dont Ephore et Polybe sont les initiateurs principaux, parce qu'il est, malgré le titre géographique de son livre, plus proche encore de Polybe (|ue son respect et son admiration ne le lui laissaient entendre. II a marqué le dernier terme d'une évolution naturelle du genre historique. En un siècle d'érudition, il a cher->ché un cadre d'encyclopédie plus commode que celui dont tes prédécesseurs et même ses contemporains, Diodore et Denjis l'attestent, faisaient usage; Pour les plus anciens Grecs la philosophie avait joué ce rôle; Polybe, après Ephore, avec un champ do recherches plus étendu, lui avait substitué l'histoire, mais une histoire déjà bien voisine de la géographie. Strabon choisit la géographie, mais. une géographie profondément imprégnée d'éléments historiques. Il n'en a pas la conscience-bien nette; et l'illusion si i^iturelle que nous avons essayé de signaler fait plus d'honneur à sa sincérité qu'è son génie. C'est, a nos yeux, un des traits les plus curieux de sa tentative de création d'un genre nouveau. Au reste l'illusion n'est point complète; car il compte parmi ses devanciers Polybe et Ephore aussi bien qu'Ératosthène; il ne se trompe que sur la part de collaboration de chacun d'eux h son dessein et à son œuvre.
Nous connaissons déjà quelques-uns des emprunts faits par Strabon aux œuvres de Polybe. Telles sont ses argumentations contre Eratosthène et Hipparque au sujet de la véracité de Pythéas^^^ H a puisé à la même source une partie des raisons qu'il invoque," au début des Tecûypa(ptxd^ en faveur de la science géographique d'Homère ^^^ Les livres de Polybe ont surtout été mis à contribution pour l'étude de l'Europe occidentale, de l'Espagne en particulier, et pour celle des Alpes ^^^. Il faut enfin
(') Strabon, 11, i?, i ; IJ, it, 9.
i*> Strabon , 1 , 11 , 9 ; 1 , 11 , 1 5.
<^^ Strabon, II, i, h : mir ie Tage; 111, 1, 6 : sur les Turdules cl les Tiirdélans; III, 11, 7 : 8ur les apporU côtiers do plantes provenant des côtes d^Espagne; III, II, 9 * sur les mines de Carihagène; citation provenant de Posidonîus, mais prise
attribuer la même oriyne à un grand nombre d'évaluations de distances entre les pc'is et points remarquables de la iMéditerranée, évaluations qi il substitue à celles d'Ëralosthène, pour modifier, d'une man.jre défectueuse la plupart dn temps, les formes générales de cBlte mer^^^ Les données de cette sorte constituent la majeure partie des citations qui sont accompagnées du nom de Polybe. Wais, comme Ta fait remarquer Gossellin, il n'en fournit pas ulke nomenclature assez méthodique et complète pour nous permettre de déterminer exactement quel tracé avait adopté Thistorien de Mégalopolis. On ne saurait donc indiquer dans quelle mesure Strabon en fut l'imitateur, d'autant qu'il conteste la justesse de plusieurs des évaluations de son prédécesseur, sans prendre le soin d'en proposer d'autres à leur place ^^K
Mais, encore une fois, ces emprunts et beaucoup d'autres faits par Strabon sans conscience et ^ans artifice, ne sont rien auprès de la communauté d'inspiration des deux écrivains, de
chez Polybe; 111, ii, u : sur TAnas et le Rœtis; 111, ui, i5 : sur les TurdéUns et les Cellibères; III, iv, i3 : sur les Geltibères; IV, vi, lo, ti, la : Biir les Alpes.
(*) Strabon, 11, iv, s : distance du détroil de Sicile k Narbonnc; ibid, : distance de Narl>onne aux Colonnes d^Hcrcnle; tbid. : distances entre TEuropc et ia Libye dans la mer Tyrrhënienne et dans la mer de Sardaiffne, I, ii, 17 : du cap Maiée aux Colonnes d'Hercule; VII, ?ii, 4 : loiif^uear de la vta Eguatia jusqu'à Salonique.
(*) Strabon, II, i?, 3 : Polybe s'est trompé sur la ilistance du détroit de Sicile aux Colonnes d'Hercule; ibid. : Polybe place la Sidle trop à Tocddenl; Strabon ne précise pas sa critique et ne donne pas exactement sa propre opioiti^IjUMsellio a fait observer très justement que les «r mesures de Polybe rapportées par Strabon sont tantôt en stades, tantôt en milles romains; c^est une preuve que Polybe n'écrivait pas une géographie proprement dite, mais que, discutant les opinions de ses devanciers, il prenait les mesures, telles qu'il les trouvait énoncées, sans avoir soin do les réduire à un même élément. n Ettai iur la géogr. sytU et pont, de$ andent, t. II, p. 6. Fréret et d'Anville faisaient remarquer que Strabon a parfois emprunté à Polybe sans prendre soin ensuite de mettre sa discussion d'accord avec ses emprunts, sans donner son avis, sans fournir les éléments des distances totales. Cf. Fréret, Obiervat, «m* le rapport det meeureê grecque» et des meeureê romainee. Mén. de l'Acad, de» Intcr. et Bellee-Lettre» , t X\IV, p. 55 1 ; et d'Anville, TraUé de» me»ure» ilméraire», p. 5ii.
la filiation intellectuelle qui unit le géog^'pphe à l'historien. Un autre trait commun à Polybe et à Strabon,* ,[est la joie d'hommes d'études, la reconnaissance d'artistes et de sf .fants qu'ils éprouvent en considérant, l'un la préparation , l'autrVt l'établissement d'un empire universel. Polybe avait consacré sc^n talent d'historien à la coordination de toutes les histoires particulières en une seule. La domination romaine, en rapprochant les testinées des peuples, lui avait donné l'occasion de peindre ce ma^nifi(|ue tableau d'ensemble. Grâce h cette pacification sous la |oi d'un même vainqueur, les Grecs, avides de science, avaient devant eux un admirable champ de recherches. Polybe remarque déjà que la tache des géographes hellènes est singulièrement facilitée par l'union du monde. Toutefois, en son temps, il pouvait discuter encore la question de savoir «si l'histoire enseigne de l'aversion et du blâme pour la domination romaine ou bien de l'approbation et des éloges (^^j) Au temps de Strabon il n'y a plus la moindre hésitation chez les gens cultivés de la société grecque. En outre le cas n'était pas semblable, même si l'on ne tient aucun compte de la différence des époques. Polybe, malgré sa haine pour les démagogues de son |)ays, pouvait regretter le temps où la ligue achéenne vivaitriibre sous des hommes tels que Philopœmen et son père Lycortas. Mais quels souvenirs de gloire aurait fait nattre dans l'âme de Strabon l'histoire des rois de Pont, quels regrets aurait excités l'échange de ce passé contre la paix romaine? Strabon s'avoue le disciple et se proclame l'admirateur de Polybe ;îlNtt est le digne successeur par la hauteur de ses vues généralisatrices, bien plus que tout autre Grec du siècle d'Auguste. On peut dire, sans exagération, qu'il est plus proche de ce maitre que Tite-Live, à la fois par l'originalité de son dessein et par l'indépendance de son imitation. Il est surtout un héritier plus autorisé de l'illustre citoyen de Mégalopolis que Diodore ou Denvs d'Halicarnasse.
t») Polybe, III, If, 7.
En comparant Strabon et Polybe, iears œuvres et les siècles où ils vivaient, on trouvera toujours Tbistoire de Polybe plus vivante, plus originale, plus philosophique. Je n'y contredis point. D'un côté le sentiment, i'ardeur d'un siècle où s'éteignait la liberté d'un grand peuple absorbé par Rome; de l'autre, la méthode consciencieuse, mais déjà quelque chose de la froideur et de la sécheresse d'un âge d'érudition et de rhétorique, d'un siècle où les hommes les plus intelligents pouvaient apporter dans leurs éludes un pur amour de la science, toujours tiien fade auprès des passions qu'enfantent l'activité politique, les guerres, les discordes, les hauts^ faits qui changent la face du monde. C'est la faute des temps ou, plus simplement, leur indice. On a discuté, et l'on discutera toujours, pour savoir quel est le meilleur plan à adopter pour le groupement des connaissances humaines en vue de l'éducation morale et politique; les uns veulent que la philosophie domine; les autres donnent la préférence è l'histoire; il ne manque pas de fervents admirateurs de l'encyclopédie géographique. Les uns et les autres ont eu et auront raison suivant le siècle où ils vivent, et surtout dans la mesure de la discrétion avec laquelle ils emprunteront à la science universelle pour en former cet amalgame philosophique , historique ou géographique. C'est affaire de siècles et de personnes; et l'on ne peut savoir mauvais gré à Strabon qui vivait dans un âge fécond en rhéteurs, en compilateurs, en auteurs de chorographies détaillées, d'insipides catalogues ou de commentaires interminables, d'avoir maintenu^ en la transformant,- Itr tradition de Polybe.
lî. HIPPARQDB^*\
Si Strabon était un géographe au sens le plus large de ce mot, au sens même où nous le comprenons aujourd'hui, nous
Cf. Hugo Berger, Die geographùchen Fragmente de» H^^arch , lai^ig, 1 869,
trouverions, à coup sûr, dans son œuvre quelque chose de Tin- ^iration d'Hipparque. Le grand roathëmaticien de l'école de Rhodes tenta, en effet, une réforme de la science géographique qui aurait porté les meilleurs fruits, s'il n'avait vécu en un temps oii la méthode de Ifttonnements appliquée à la cartographie était non seulement en vigueur, mais en progrès constant, si l'on peut donner au développement de cette méthode le nom de progrès. Hipparque était vivement frappé de l'inconvénient que présente la combinaison des mesures itinéraires des provenances les plus variées pour l'établissement des cartes; il voulait sub^ stituer h ce procédé peu rigoureux une étude des éléments astronomiques des longitudes et des latitudes, grouper k cet effet toutes les observations d'éclipsés et de longueurs d'ombres du gnomon. Eratosthène semble avoir mélangé les deux méthodes, encadré les données itinéraires qu'il critiquait dans un réseau bien lâche encore de positions astronomiques; grâce à d'admirables qualités de tact et de délicatesse, il avait obtenu ainsi une représentation cartographique bien supérieure h celles de ses devanciers. Son successeur qui fut aussi son critique, Hipparque, ne recula pas, pour s'affranchir du joug des calculs de tâtonnement , devant le labeur de la détermination des éclipses de lune et de soleil d'une période de six siècles. Les tables de eUmaU qu'il dressa marquaient les différentes apparences célestes pour chaque degré du méridien de Rhodes depuis t'équateur jusqu'au pôle septentrional. Enfin il avuit le dessein de réformer le mode de projection des cartes et de remplacer les graduations sommaires des plans de ses prédécesseurs, par le tracé des cercles de la sphère sous forme *de courbes.
On a déjà montré fort nettement pourquoi cette .réforme n'avait pas chance d aboutir ni d'entrer dans la pratique des tra-
M. Hugo Berger montre bien que Strabon n*a fail des œuvres d'Hipparque qu*nn usage intermillent et irréguiier, qu*il n^a pas toujours compris \m ibëories du savant astronome. On trouvait déjà dans rarlide Sùaban de la Géografkiê det Grêcs attalytêtt par M. Gossellin, les éléments de celle démonslration. *'( •
vaux (le géographie ^^^ Le nombre des observateurs capables de seconder le dessein d'Hipparque était infiniment restreint Cet état de choses, cette décadence de l'esprit scientifique, s'accentua toujours; et Strabon, loin de renoncer en fait aux procédés de tâtonnement auxquels Ératosthène s'était résigné, faute de mieux, reprochait au contraire à ce savant Alexandrin de s'être encore montré trop mathématicien en matière de géographie.
Combien il devait trouver ce reproche plus justifié encore h l'adresse d'Hipparque! On observera d'ailleurs que le nom du célèbre astronome n'est point cité dans la liste des véritables philosophes et géographes que Strabon a mise en tête de son livre, comme pour nommer ses inspirateurs avant d'entrer en matière. Il est vrai que, quelques lignes plus bas, il fait appel à son autorité pour revendiquer en faveur d'Homère le titre de géographe, ce qui corrige dans une certaine mesure le silence du premier paragraphe des Prolégomènes, et lui enlève de son importance ^^^ Ailleurs enfin, au début de la description de la Grèce, notre géographe place sur le même plan, dans une classification générale de ses prédécesseurs, Hipparque et Posidonius : or Posidonius est cité dans l'énumération initiale des Prolégomènes, à c6té d'Eratosthène et de Polybe: ((D'autres, comme Posidonius et Hipparque, ont aussi trouvé le moyen de dire quelque chose de la géographie de cette contrée, dans des traités de physique et de mathématique (^^. » La concession est d'autant plus précieuse qu'il est question, dans ce passage, de géographie descriptive, c'est-à-dire du genre que Strabon préfère et regarde comme le plus digne d'occuper la première place dans toute œuvre géographique vraiment utile. Mais ces remarques ne doivent pas faire illusion. Strabon accuse Hipparque, autant et plus qu'Eratosthène, de
(') Cf. le résumé exact et clair de celle question dans les deux pages que M. Vificii de Saiiil-Marlin consacre à Hipparque. (HuL de la géogr., p. i/is, i&3.) ^*^ Strabon, 1, i, s : xai il(ieU mm oi 'opè ^tuiv, &p ialt Koi ïvwapxos» . . ^') Strabon, Vm, fin, i.
s'occuper trop souvent, même quand il annonce le dessein de servir la géographie, de spéculations absolument étrangères à cette science; et, s'il adoucit là forme de cette critique en insinuant qu'Eratosthène a donné le mauvais exemple à son successeur, il n'en condamne pas moins le procédé d'une manière générale et en principe : « Hipparque annonce que son troisième mémoire, plus spécialement mathématique, ne laissera pas que de traiter de la géographie dans une certaine mesure. Malgré cette déclaration, sa critique dans ce livre nous a paru aussi étrangère que possible à la géographie, et trop exclusivement mathématique. Ajoutons pourtant qu Ératosthène a bien pu tout le premier l'induire à agir de la sorte, car il s'engage souvent dans des raisonnements plus scientiGques que son sujet ne le
comporte» et l'on peut dire qu'il est mathématicien en
géographie et géographe en mathématiques^^).» Hipparque était bien plus coupable encore de la même iaute; ou plutôt il était franchement mathématicien en toutes choses; Strabon se trouvait mieux à l'aise pour le juger; il le considérait en vérité trop peu comme un géographe pour lui reprocher de s'être presque absolument enfermé dans son domaine de mathématicien; et cependant il se croyait autorisé à invoquer son témoignage contre les géographes de profession qui, selon lui, avaient abusé des mathématiques. Nous savons combien la stricte délimitation des genres lui tenait à cœur; en vertu de cette conception dogmatique et quelque peu étroite des rapports qui peuvent exister entre les sciences historiques et politiques d'une part et les sciences mathématiques de l'autre, Hipparque lui semblait être resté dans son droit. En effet, il avait dressé une table de climats, noté des observations d'éclipsés, d'ombres gnomoniques, proposé un nouveau mode de projections; tout cela, à ses yeux, était de la compétence des mathématiciens; et Hipparque ne s'étant pas aventuré sur le terrain de la géographie descriptive,
i»> Strabon, n,i, Ai. • t
GéooBAPHiB Di Strabon. 90
IvrftlVBBi. BaTluvtir.
n'était nullement réprébensible. Eratosthène, au contraire, lai paraissait avoir brouillé deux besognes distinctes, cumulé deux métiers; et, en lui faisant un procès de cette nature, fort injuste du reste, Strabon n'avait-il pas pour lui l'autorité des Alexandrins qui avaient qualifié du sobriquet de bita ce trop audacieux encyclopédiste , signifiant ainsi qu'il méritait le second rang en toutes choses? Rien de pareil chez Hipparque.
Aussi l'astronome que Strabon félicitait implicitement d'être resté, avec la discrétion qui convient, sur le seuil de la géographie et de s'être presque toujours abstenu d'incursions téméraires, n'est-il cité que dans les Prol^fomènes. Notre géographe ne l'a consulté que sur deux questions préalables, sur le mérite de la géographie homérique, sur le tracé général des lignes de climats et de la carte dans ses formes d'ensemble. Encore ces deux questions d'introduction sont-elles traitées avec un dessein commun et dans le même esprit; ce sont deux formes de la critique du système et de la méthode d'Ératosthène. Strabon n'a pas voulu exposer d'une manière suivie les opinions d'Hipparque, auxquelles, croyait-il, la géographie n'est pas vivement intéressée. Mais il a appelé en témoignage contre Ératosthène, détracteur d'Homère, un pur mathématicien, ce qui ne manque pas d'è-propos ni de piquant; et il a cru aussi, avec raison, donner plus de force à son argumentation critique contre certains principes de géographie générale et de cartographie d'Ératosthène, en lui opposant Hipparque, plus compétent sans doute parce qu'il avait mieux su se borner à l'étude de ces problèmes spéciaux.
Les raisons ou, pour mieux dire^ les témoignages favorables â Homère, qu'il a recherchés dans l'œuvre d'Hipparque se réduisent à peu de chose. Ici, il prétend montrer à Eratosthène, par l'exemple de son successeur, qu'on peut attribuer h Homère le titre de père de la géographie sans se donner le ridicule de lui attribuer toutes les connaissances^^). Le , il rapporte la curieuse
(» Strabon, I, ii, 3.
observation d*Hipparque qui f royait retfouver dans les poèmes homériques un ordre conforme à la géographie ^^^
C'est surtout pour critiquer un certain nombre de mesures du géographe de Cyrène que Strabon consulta les œuvres d'Hipparque, d'abord ses travaux astronomiques, puis un traité tout spécial composé contre EraU)êtkène^^\ Nous ne pouvons douter qu'il ait eu entre les mains et examiné directement tous les écrits du savant professeur de Rhodes; les citations qu'il en extrait ne proviennent ni d'Artémidore ni de Posidonius, dont les noms n'accompagnent jamais celui d'Hipparque. Mais il s'en faut de beaucoup qu'en opposant fréquemment cet avis autorisé à celui d'Ératosthène , Strabon ait pris toujours la peine de nous laisser voir sa propre opinion; bien plus, il oublie souvent de donner au lecteur les renseignements indispensables à la saine appréciation et même à la simple intelligence des divergences qui séparent les deux honunes de science. Le parallèle qu'il a tâché de tracer de leurs doctrines est incomplet, parfois incohérent et capricieux. Il lui arrive plus régulièrement de se prononcer que de nous mettre en mesure de saisir au juste la portée du litige; au reste il s'en tient plus volontiers à l'avis d'Eratosthène qu'à celui d'Hipparque dans les querelles de cartographie et d'évaluations de distance. Cela devait nécessairement se produire; car Ératosthène tenait plus de compte qu'Hipparque des documents itinéraires, qu'en pratique Strabon estime comme les meilleurs guides de la cartographie.
Les exemples de passages des re&^po^ixflf, où l'opposition malhabile des théories ou des simples assertions d'Eratosthène et d'Hipparque se résout en un cliquetis confus, abondent malheureusement. Gossellin et, plus récemment, M. Hugo Berger, en ont dressé l'inventaire, besogne longue mais facile ^^L Strabon,
(') SiraboD, I, 11, 10.
^') Strabon, I, i, la i iv toU 'mpèt ÈpcnoaSimi'
('> Cf. Goesellin, Géogr, des Grecs analysée, p. Sa : sur la valeur d*un grand cercle de la terre estimée en stades. Hugo Berger, op. éU, p. ai.
du reste, nous laisse entendre qu il ne fait appel à Hîpparque que de temps ù autre , d'une manière intermittente, et qu'il emprunte à Ëratosthène Tordre même et la matière principale de cet exposé contradictoire : tcHipparque qui écrivait, non pas un traité de géographie, mais simplement un Examen de la g&igraphie d'Érastothène, n'avait, à vrai dire, que de la critique à faire, et de la critique de détail; mais nous, nous avons cru devoir donner un exposé complet de (outes les questions traitées par Ëratosthène, aussi bien de celles qu'il a résolues d'une manière satisfaisante que de celles dans lesquelles il s'est fourvoyé, en insistant pourtant davantage sur celles-ci. S'est-il trompé, nous le rectifions; a-t-il vu juste, nous le défendons contre les attaques d'Hipparque, prenant même Hipparque à partie, quand il se laisse emporter trop loin par son amour de la chicane. Dans le cas présent, cependant, tout en reconnaissant à quel point Ëratosthène divague et combien sont fondées les critiques d'Hipparque, nous n'avons pas cru qu'il y eût lieu de rectifier ses erreurs autrement qu'en exposant h leur place, dans le cours de notre géographie, les choses comme elles sont. Du moment en effet que les erreurs s'enchatnent et se multiplient à ce point, le mieux est d'en parler le plus rarement possible et de la manière la plus générale^')." Ainsi, ne nous hâtons pas de mettre sur le compte de Strabon les incohérences que l'on observe dans l'exposé des discussions de doctrine ou de chiffres entre Hipparque et Ëratosthène. Notre géographe prend soin d'avertir le lecteur qu'il a demandé à Ëratosthène la trame de son introduction, et ça et là quelques objections à Hipparque; ce dernier ne lui offrait point d'ailleurs les éléments d'une argumentation suivie, puisque ses critiques ne formaient point une œuvre cohérente. En bonne justice, quel que soit le regret que nous inspirent les lacunes du texte de Sirabon, ne lui faisons pas un grief d'omissions inévitables, dont la responsabilité remonterait
^') Sirabon, II, i, lit, trailuction Tardieu.
à l'aslronome de Nicée , si quelqu'un méritait le moindre reproche. Le litre de son ouvrage, Ta vfp6ç ÈparoaOévri^ lui laissait la plus complète liberté de lui donner la forme de recueil de notes détachées aussi bien que de traité dogmatique. A plus forte raison, Strabon n'était nullement tenu de tirer d'une série d^arùeles une exposition complète. Les amateurs de géographie mathématique qui ont ajouté ce reproche h beaucoup d'autres plus justes n'ont pas assez pesé une considération littéraire qui a bien sa valeur. Ce qui semble plus singulier au premier abord , c'est l'influence exercée sur Strabon par certains traits généraux de la doctrine du grand astronome, ou, pour mieux dire, la présence dans les rsâ^pa^ixoE d'un certain nombre de maximes qui sont, suivant toute vraisemblance, empruntées à Hipparque. Dans le chapitre ^^^ qu'il consacre h l'exposé de ses propres idées sur le tracé des cartes, sur le rôle de l'astronomie et des mathématiques en géographie, le géographe d'Amasée se rapproche beaucoup de la méthode de ce prédécesseur si purement adonné aux sciences; il s'en rapproche tellement qu'on serait tenté de croire , sans accuser le moins du monde la bonne foi de Strabon, que ces pages *ont été écrites le livre d'Hipparque à la main. Voici deux développements pris en des chapitres fort éloignés l'un de l'autre et qui sont bien de la même inspiration : te Que l'étude de la géographie exige une grande variété de connaissances, beaucoup l'ont dit avant nous : Hipparque notamment, dans sa Critique de la Géographie £Erat09thène, fait remarquer avec beaucoup de justesse que la connaissance de la géographie, si utile a la fois au simple particulier et h l'érudit de profession, ne saurait absolument s'acquérir sans quelques notions préliminaires d'astronomie et sans la pratique des règles du calcul des éclipses Le dessin oà l'on représente sur une seule et même surface plane l'ibérie, l'Inde et toutes les contrées intermédiaires, et où le couchant néanmoins, le levant et le midi sont censés déterminés
(*) Strabon, II, v, i-is.
310 DEUXtÈUE PARTIE.
pour tous les lieux de la terre à la fois, un tel dessin peut bien faciliter Télude de la géographie, mais c'est à la condition quon se sera fait au préalable une idée nette de la disposition et du mouvement du ciel et qu'on aura compris une fois pour toutes qu'en réalité la surface de la terre est sphérique et qu'on ne la suppose plane que pour les yeux ; autrement il ne peut donner que de fausses notions géographiques. Le voyageur qui traverse une plaine immense, celle de la Babylonie par exemple, ou qui navigue loin des côtes, n'ayant devant lui, derrière lui, à sa droite, à sa gauche, qu'une même surface plane, peut ne rien soupçonner des changements qui affectent l'aspect du ciel, ainsi que le mouvement et la position du soleil et des autres astres par rapport à nous; mais le géographe, lui, ne peut s'en tenir à
cette apparente uniformité Le géographe n'écrit pas pour
le politique qui fait profession de mépriser tout ce qui est proprement du domaine des mathématiques, car autant vaudrait s'adresser au moissonneur ou au simple fossoyeur; il écrit pour celui-là seulement qui a pu arriver h se convaincre que la terre prise dans son ensemble est bien réellement telle que les mathématiciens nous la représentent, et qui a compris tout ce qui découle de cette première hypothèse; il veut que ses disciples se soient bien pénétrés de ces principes mathématiques avant de
porter leur vue plus loin; et il a raison et le plus sûr
moyen pour eux de profiter de son enseignement, c'est de l'entendre avec un esprit mathématique; le géographe, encore une fois, ne s'adresse pas à ceux qui sont dans une autre disposition d'esprit ^^\ 9 Nous ne nous étonnons pas que les éditeurs de fragments d'Hipparque aient revendiqué pour lui ce morceau d'une si haute inspiration scientifique. Quand on compare une doctrine de ce genre avec l'ensemble des procédés employés par Strabon dans ses descriptions géographiques, où l'astronomie
^') SlraboD, I, i, 1 3 el II, y, s; cf. aussi I, 1, i5; I, 1, sio, et d^une manière générale les onze premiera paragraphes du livre H, chnp. k Nous citons id la traduction Tardieu.
SOURCES DE LA GÉOGRAPHIE DE STitABON. 311
apparaît guère , quand on se rappelle les reproches qu'il adresse aux géographes que les mathématiques séduisent et entraînent, on est frappé de la violence du contraste. Nous sommes en présence, sinon de véritables fragmenis d'Hipparque, au moins de phrases écrites sous Timpresaion immédiate d'une lecture de ses œuvres.
L'honnêteté littéraire de Strabon n'est pas en jeu ; au reste les anciens n'avaient point exactement nos idées en cette malière. Mais comment a-tril pu être amené, malgré sa préférence naarquée pour l'histoire et l'archéologie, à intercaler dans ses œuvres une déclaration de ce genre? Nous observerons une fois de plus qu'il faut établir une grande différence entre les affirmations dogmatiques des Prolégomèneê et les procédés des chapitres de géographie descriptive. Est-ce pure contradiction? Nullement. Strabon exprime dans son introduction le désir que les géographes abordent leur difficde métier bien pourvus au préalable des notions d'astronomie, de mathématiques, de physique indispensables. Mais il déclare tout aussi nettement que ces études préparatoires, grâce auxquelles on peut se servir d'une carte et discuter une évaluation de distance, ne doivent plus reparaître dans la géographie descriptive que par leurs résultats pratiques. Il en admet, il en proclame même la nécessité, sous condition qu'on laissera ù la porte de son ouvrage, dans les prolégomènes, ce bagage d'introduction. Or Eratoslhène ne partageait point cette manière de voir; et Strabon lui reproche précisément de remettre sans cesse en question des démonstrations sur lesquelles, à son avis, il ne faudrait jamais revenir; en bonne et vraie science, c'est Ëratosthène qui avait raison. Avec Hipparque, au contraire, point de querelle. L'accord se faisait sans peine entre un astronome qui se défendait de mériter le titre de géographe, mais avait sans doute la prétention correspondante d'interdire son domaine aux amateurs de descriptions régionales, et un géographe qui, n'ayant point le désir de pousser des incursions chez les mathématiciens, leur défendait, par réci-
procité, l'entrée du sanctuaire de la géographie. Strabon et Hipparque, l'un presque exclusivement historien et archéologue, l'autre presque pur mathématicien, s'entendaient pour limiter avec rigueur le r6le des sciences morales et politiques et celui des sciences mathématiques et naturelles. Chacun chez m.
Je n'oserais dire que notre géographe, ému du souvenir de Posidonius qui enseigna à Rhodes, aura attribué à Hipparque une part de sa sympathie pour le célèbre philosophe, représentant de la même école. Il faudrait prouver d'abord que Strabon entendit Posidonius : et, le fait fût-il certain, on n'en saurait induire des conséquences aussi lointaines.
Hipparque, dans tous les cas, n'est pas un des inspirateurs principaux des re(krypa(pixd.
m. LES ^RUDITS : D^HIStRIUS DB SKBPSIS RT APOLLODORB D'ATHÈNES.
Parmi les érudits de la période gréco-romaine, Strabon nomme Zénodote^^), Âristarque^^^ Démétrius de Skepsis et Apollodore le grammairien d'Athènes; c'est seulement à ces deux derniers qu'il a fait des emprunts de quelque valeur. L'un et l'autre avaient traité la question de la géographie homérique, à laquelle Strabon attache tant d'importance. Ils lui fournissaient en même temps des documents pour ses études d'archéologie et de topographie troyennes, et des occasions d'attaquer les adversaires du vieux poète. C'est seulement à titre secondaire qu'on peut les regarder comme des sources de la Géographie de Strabon.
Démétrius de Skepsis, dont notre géographe loue l'érudition, avait composé, sous le nom de T!pc»>ïxh§ Sicùcoafjtos un livre qui lui permit d'enrichir d'une infinité de détails topographiques et
(0 Strabon, XII, m, 8 : sur la Paphiagooie et les Enètes; IX, ii, 35 : sur Ascra, patrie d'Hésiode.
(') Strabon, I, ii , a/i : Slrabon reproche à Aristarque de contester contre Craies la vérité de Tétude homérique des Éthiopiens; diverses lectures du teile d*Homère.
de souvenirs sa description de la Troade ^^K Apollodore d'Athènes lui avait beaucoup emprunté, si nous en croyons Strabon, pour écrire un Uepï veSv xojoXiyov dont le nom revient souvent au cours des re<kiypa(pixe[. Ce grammairien avait même manifesté un goût plus proche de la géographie et publié, comme tant d'autres, un Fvf trephSos^ beaucoup moins mis à profit; c'était <ie la géographie en vers. AppoUodore se rattachait à l'école d'Ëratosthène et refusait à Homère toute connaissance précise des pays éloignés de la mer Egée, ce qui lui vaut de la part de Strabon une virulente critique ^^.