VI. POSIDONIDS
Posidonius est le dernier en date des écrivains auxquels Strabon eut recours de préférence pour la préparation de sa Géographie, Bien des causes devaient contribuer à lui inspirer l'estime qu'il témoigne des œuvres de ce matire. Nous avons constaté, dans l'étude de la biographie de notre géographe, qu'il était impossible de savoir s'il avait, dans sa jeunesse, entendu les leçons de Posidonius à Rhodes ou à Rome. Strabon. qui n'admirait rien tant que l'union de l'esprit philosophique et de l'érudition, ne pouvait se proposer, semble-t-il, un meilleur modèle que ce stoïcien mitigé, si proche de l'éclectisme; il se rattachait comme lui, tout aussi mollement, à la doctrine du Portique. La tendance aristotélicienne, si marquée chez Posidonius, et que les stoïciens les plus rigoureux lui reprochaient, plutôt comme inutile que comme dangereuse, n'était point faite pour éloigner Strabon de ses livres. Ce qui devait l'en rapprocher bien plus encore, c'était le respect de ce philosophe pour
Rome, son amilië pour quelques Romains illustres comme Cicéron. Posidonius était à cet égard Thérilier de Polybe dont il avait continué les histoires jusqu'à la fin des guerres de Mithridate, et le prédécesseur de Strabon historien. Ajoutons quil avait voyagé, renouvelé le trésor des observations de géographie physique que Ton n'avait pas sensiblement enrichi depuis longtemps. Il avait aussi abordé les plus délicates questions de la géographie mathématique. ^
Cependant Strabon ne lui reconnaît le titre de géographe que sous certaines restrictions. Certes, il le nomme, au début des Prolégomènes, parmi les &vSp$s <piX6av^i qui ont contribué aux progrès de la géographie ^^^ Afais ailleurs, il l'assimile à Hipparque et laisse entendre qu'il a traité certaines questions de géographie dans ses traités de physique ^'^\ Cette restriction n'empêche pas que Strabon ne se soit largement servi des travaux de Posidonius; ou, pour mieux dire, s'il lui a fait au total beaucoup d'emprunts, la nature en est si variée qu'il serait diOIcile de voir dans l'illustre stoïcien l'inspirateur principal des reckhypafpixd. Notre géographe a trouvé, chez ce prédécesseur immédiat, les éléments d'une correction et d'une mise au courant des auteurs plus anciens qu'il consultait. Hipparque lui avait fourni une critique de certaines assertions d'Ëratosthène; Polybe sera corrigé à son tour, mais dans une bien moindre mesure, par le témoignage de Posidonius. Strabon nous livre lui-même le secret de l'emploi qu'il fit des discussions du philosophe contre l'historien de Mégalopolis : ce Quand Polybe déclare, dit-il, qu'il s'attachera surtout à faire connattrc l'état actuel des choses, l'exacte situation des lieux et la mesure précise des distances, vu que c'est là l'objet essentiel de toute chorographie , il s'expose à ce qu'on lui dise : ce Mais, vous aussi, Polybe, en admette tant dans votre ouvrage, comme autant de mesures positives, «les vagues évaluations qui Qnt cours parmi le peuple, et cela,
(*> StraboD, I, i, i.
i«) Strabon, VIII, i, i. v^
ai .
:J2/i DEUXIEME PARTIE.
« non seulement pour les pays situes hors de la Grèce, mais pour ççla Grèce elle-même, vous prêtez souvent le flanc aux attaques « de Posidonius ^^K n
En résumé, Strabon pouvait demander à Posidonius les éléments de ses préliminaires de géographie mathématique, et le peu de géogr<iphie physique qu'il mêle à ses descriptions. A la même source il devait emprunter des évaluations de distances, meilleures que celles de Polybe et d'Artémidore pour deux raisons, parce que Posidonius avait bénéficié d'une nouvelle extension de la domination romaine, et de plus parce que sa qualité de mathématicien donnait une meilleure garantie aux chiffres proposés dans ses œuvres. Enfin, c'était aussi un historien, non supérieur à Polybe, mais informé d'événements plus récents, et un voyageur dont le témoignage sur nombre de faits curieux, marées, courants, éruptions volcaniques, vents, exploitation des mines d'Ibérie, semble avoir été volontiers admis, si nous en jugeons par Diodore de Sicile.
Les emprunts de géographie mathématique et astronomique sont concentrés dans les chapitres de prolégomènes; au reste, Strabon a moins pris de matériaux de ce genre à Posidonius qu'à Hipparque. Une réserve s'impose toutefois ici; le second chapitre du livre II des Prolégomènes, qui lui est consacré, ne nous est peut-être pas parvenu au complet. Mais Strabon avertit que son examen des doctrines du philosophe-géographe ne sera point très développé : ci Voyons maintenant ce que dit Posidonius dans son livre sur VOcéan. Comme cet auteur paratt avoir traité son sujet surtout au point de vue de la géographie, tantôt de la géographie proprement dite, tantôt de la géographie plus spécialement mathématique, on ne trouvera point étrange que nous nous soyons proposé d'examiner aussi quelques-unes de ses opinions, soit ici même, soit dans le cours de notre ouvrage, au fur et à mesure que l'occasion s'en présentera, sans vouloir
^') Strabon, X, m, 5.
pourtant donnera notre examen un développement démesuré ^^^ t) Cet examen .se borne à l'exposé du système de division en zones adopté par Posidonius; notre géographe résume, à ce propos, quelques-unes des théories antérieures; et le résumé pourrait bien provenir du traité tarepl Cbuavori, Il cite, en outre, l'évaluation de la circonférence terrestre, dont Posidonius était l'auteur, mais sans nous donner les détails de l'opération qui l'avait conduit à un résultat nouveau ^^\
Les emprunts de géographie physique sont plus nombreux, mais presque tous relégués aussi dans les chapitres de prolégomènes. Nous avons eu déjà l'occasion d'observer que les citations de ce genre qui sont accompagnées du nom d'Aristote sont de seconde main et ont été tirées du même ouvrage. On peut dire, sans crainte de se tromper de beaucoup, que les remarques de Strabon sur les vents, les marées, les volcans, les richesses minérales, sont dues à Posidonius. Ce sont d'ailleurs des documents du plus haut intérêt pour l'histoire des sciences physiques et naturelles dans l'antiquité grecque; et les observations du philosophe sur les marées qu'il avait étudiées pendant 3o jours au sud de l'Espagne, lui font le plus grand honneur ^^^ Mais il est impossible de se donner l'illusion de composer, en les rapprochant, une géographie physique de Strabon; c'est un procédé factice que nous nous refusons h employer après beaucoup d'autres. Le géographe d'Amasée n'a pas eu d'idées plus systématiques en celte matière qu'en matière de géographie astronomique. 11 a inséré dans son Introduction une série de rens(*ignements sur les phénomènes physiques qui intéressaient le plus vivement ses contemporains; mais ses descriptions sont, à
^*) Strabon, 11, ii, i : trad. Tardieu, sauf modiGcatioDs.
^») Slrabon, II, ii. a.
(^) Strabon, III, ▼, 8 : Cf. cet essai d^expiicalion des marées par des considérations astronomiques; I, ii, ai : Posidonius avait repns ol amélioré les théories d^Aristotc, de Timostbènc et de Bion sur les vents; 1, m, 9 : Posidonius avait étudié les profondeurs marines el comparait les formes des divers bassins dont se compose la Méditerranée.
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cet égard, d'une sobriété voisine de la sécheresse. Posidonius, comme Hipparque, lui semblait sans doute avoir employé une sage méthode en évitant de mêler à trop forte dose les sciences proprement dites à la géographie descriptive. Voilà pourquoi il lui conserve le titre de géographe, bien qu'il fût tenté de juger excessive sa passion de percer les mystères de la nature : ccPour le moment, nous n'adresserons pas d'autres critiques à Posidonius; les occasions, en effet, ne nous manqueront pas, dans le cours de notre ouvrage, de relever, comme il convient, ce qu'il a pu commettre d'erreurs, au point de vue du moins de la géographie; car, pour celles de ses erreurs qui seraient plutôt du domaine de la physique, nous les examinerons dans d'autres ouvrages; si même nous ne les négligeons tout à fait, par la raison que Posidonius abuse des discussions aîtiologiques et de la méthode aristotélicienne, que les stoïciens évitent au contraire, par égard pour la nature mystérieuse et impénétrable des causes ^^).))
La géographie proprement dite, pour Strabon, c'est la description des régions à l'aide d'évaluations de distances, de données historiques, archéologiques, de renseignements sur les mœurs et les coutumes des divers peuples. Eh bien ! Posidonius lui a fourni beaucoup de matériaux de celte espèce; et l'on est en droit de dire qu'après Polybe, Ephore et Ëratosthène, Posidonius est, sinon un des principaux inspirateurs, du moins un des auteurs qu'il a consultés le plus volontiers et avec le plus de confiance. C'est grâce à lui qu'il a pu se livrer à un contrôle partiel des évaluations de distances de Polybe et d'Artémidore; toutefois il le nomme, de ce chef, assez rarement ^^^ A coup sur, c'est la continuation des histoires de Polybe qu'il a surtout mise
(') Sirabon, II, m, 8.
(') Strabon, VII, ii, i : forme el dimension de la Sicile; X, m, 5 : Strabon, attaquant certaines données itinéraires que Polybe avait àiécs à la légère, observe que cet historien a souvent mérité en colle matière les critiques d'Arlémidore el de Posidonius; mais il ne précise point.
à profil. Hceren a signale, avec beaucoup de tact, le nombre et rimportance des emprunts historiques de Strabon à Posidom'us, et risqué plusieurs hypothèses qui ne manquent point de vraisemblance. Tout d'abord, on doit compter le continuateur de Polybe parmi les historiens des guerres de Mithridate, dont notre géographe parle avec tant d'estime. C'est à lui que serait pris le récit de la fin du royaume de Pergame, des campagnes de Pompée en Judée après les guerres de Mithridate, de la décadence de l'Egypte pendant la période postérieure à Polybe, de celle des Séleucides. Dans les descriptions proprement géographiques, Posidonius semble avoir été surtout consulté pour l'ibérie , la Gaule et l'Egypte ^D.
En somme, Strabon doit à Posidonius un assez grand nombre des éléments mathématiques et physiques de ses Prol^omènes; pour la géographie descriptive, il a mis ses œuvres h profit, moins que celles de Polybe, mais beaucoup plus que celles d'Hipparque. En elTet, il pouvait lui demander, outre des chiffres de distances et des renseignements historiques, ce petit nombre de curiosités pittoresques qu'il jugeait bonnes à corriger l'austérité des récits. Il s'est aidé de lui pour décrire l'Etna, les richesses minérales de l'Espagne, les sources de naphte de la Babylonie, l'exploitation des bitumes du lac Asphallite^^^ La plupart de ces traits
(*) Slrabon, XI, viii, 6 : Heeren s^antorise de la mcDtion faite en ce passage de Pomp«*e pour supposer que les rcnscigneroenls sur les Massagèles el les Saces proviennent de Posidonius, ami du grand homme; VU, m, 3 : Posidonius cité dans Télude sur les mœurs des Roxolans , ce qui con6rme rhypolhèse de Heeren ; outre les historiens originaux des guerres de Mithridate, que nomme Strabon, il faudrait meUre Posidonius dans celte catégorie; XI, iv : Heeren est d^avis que Posidonius a été consulté pour la composition de ce chapitre relatif aux mœurs des Albaniens et des Ibères; à cet égard nous sommes loin de partager sa conviction; XVU, 1 , 1 1 : en revanche il est bien certain que Taperçu iPhistoire contemporaine de rÉgypte semble inspiré par un historiographe de Pompée; XVI, u, ho : même remarque pour Thistoire abrégée des Sélenddes.
(') Stral)on, VI, ii, 3 : sur les éruptions de TËtna; 111, ii, 8 : sur les richesses minérales de la Turdétanie; la provenance de ces développements, pris dans les œuvres de Posidonius , est prouvée par la comparaison souvent faite avec les pas-
de physique, peu nombreux d'ailleurs, donnaient un double attrait à la lecture de sa géographie; l'esprit scientiGque des Grecs et l'esprit pratique des Romains y trouvaient une égale satisfaction ; savants, commerçants et politiques s'instruisaient au mieux de leurs intérêts ^'^.