‹ Examen de la géographie de Strabon: étude critique de la méthode et des sourcesChapitre 28 sur 31 · VII. SOURCES SECONDAIRES · texte numérisé non relu

VII. SOURCES SECONDAIRES

Nous avons épuisé la liste des ouvrages auxquels Strabon s'était attaché de préférence, mais omis à dessein nombre de noms peu connus qu'il a cités d'une manière incidente. On nous accordera que, malgré la franchise habituelle avec laquelle notre géographe signale lui-même ses emprunts, il n'a pas donné le catalogue complet de ses références. Tout ce qu'un homme doté d'une éducation libérale savait familièrement est mêlé au tissu intime de son œuvre. Telle abstention ou rareté d'emploi n'implique en rien chez lui le mépris d'un écrivain; et nous avons essayé de montrer qu'en revanche il ne fallait pas mesurer son estime réelle au nombre exact de ses citations.

Cependant nous ne voulons pas terminer cette étude des sources de la Géographie de Strabon sans mentionner quelques noms dont l'histoire littéraire doit tenir compte. Tels sont Asclépiade de Myrléc, en Bithynie, contemporain de Pompée, grammairien qui avait enseigné avec éclat en Turdétanie, Juba» auteur d'un ouvrage sur la Libye, que Strabon mit peu à profit, Nicolas de Damas, auquel il doit le récit de l'ambassade de Taprobane à Auguste, Ariston et Eudore, ses contemporains, qui

sages correspondanls de Diodore de Sicile; XVII, i, i5 : sur les sources de naphte de Babylone; XYI, m, /Î3 : sur rexploitation des bitumes du lac Asphaltite.

^^) Un récent article de M. Richard Zimmermann ( Hermèi, 1 888 , i*' et 3* cahiers) ëlucide quelques questions importantes relatives aux emprunts de Strabon à Posidonius. Cependant je nMrais pas jusqu^à dire, avec fauteur de cet article, que la carte de la terre ad mentem Strabonii est précisément dressée diaprés les idées de Posidonius; il faudrait d'aboni prouver que Strabon conçoit clairement un système de représentation de la terre, ce qui est difficile, sinon impossible.

avaient étudié spécialement le Nil et renouvelé les travaux d'Aristote sur ce sujet ^^^

Rappelons aussi le nom des rares auteurs latins qu'il a cités, Fabius Pictor, Lucullus, Jules César, Pelronius qui fit sous Auguste une expédition contre les Ethiopiens, et deux autres per^ sonnagcs, Cœcilius et Asinius, dont la biographie est fort incertaine ^'^K

Quant au chon^aphe anonyme auquel sont empruntées quelques évaluations de distance, toutes relatives à l'Italie et & la Sicile, et dont les savantes études de Mullenhoff et de Schweder n'ont pu déterminer le caractère, nous le considérons comme une source très secondaire. Le seul fait que Strabon ne lui demande que six distances itinéraires, rien de plus, prouve jusqu'à l'évidence qu'il en faisait peu de cas; le géographe d'Amasée est beaucoup plus friand d'un souvenir archéologique ou historique que d'un chiffre. Je ne doute pas un seul instant qu'il

(') Strabon consulte Aiclépiade de Myrlh sur les origines des peuples de Tlbërie; ce qu*i] lui emprunte est plus proche de la mythologie que de la géographie et de rhistoire; cf. III, if, 3. Juba II est cité par Strabon, mais nullement en qualité de géographe; le fait que Pline lui emprunte de nombreuses notions d'histoire naturelle et de la nomenclature est loin de prouver que Strabon devait faire grand cas de son œuvre. Nicolat de Datnae, cf. XV, i, 73. Arùlon (XVII, i, 5), philosophe péripatéticien de Técole d'Alexandrie, était célèbre au siècle d'Auguste; Eudore (ibid.) était son disdple.

W Fabiuê Pictor, V, iii, 1 : cité pour un mot historique. Strabon nomme plusieurs fois Lucullus sans parler de ses mémoires (qui étaient écrits en grec); 11 y avait sans doute là, fait remarquer Heeren, une raison grave de la réserve de notre géographe, la défection de son aïeul maternel. J. César est cité à propos de grands événements historiques, mais pas en qualité de géographe. £xiste-t-il vraiment, sauf abus de mots, une géographie de Céearf Et Strabon ne trouvait-il pas mieux dans les livres de Posidonius que dans les Cotnmentairei ? D'ailleurs la Gaule était assex bien connue dans le détail au siècle d'Auguste; Strabon vante la rapidité de la conversion des Gaulois aux usages de Rome. Pètroniu* est cité trois fois. Le Cœei" liu$ (Qdius) que mentionne Strabon est-il le même que Caecilius Siculus, contemporain d'Auguste, qui avait écnl en grec l'histoire des guerres serviles, et un commentaire eur la manière dont les orateun ont traité Vhittoire ? Celui dont il est question dans les Teùty^a^tKé. avait, en tout cas, examiné des questions d'origines romaines, car il indiquait les sacrifices à Hercule comme preuve de l'origine hellénique du peuple romain (rf. V, m, 3). i4fftiitttf est inconnu.

D*eAl nommé Agrippa , si cette chorographie, fort peu employée, eût été l'œuvre de ce grand personnage; c'est l'avis de MM. Niesen, Frick, Eltore Païs^*\ pour nonmier seulement les plus récenls critiques. Strabon ne faisait pas dii&culté de déclarer, malgré son admiration profonde pour Rome, que les Romains avaient peu d'originalité littéraire; les Romains en avaient eux-mêmes pleine conscience. Mais ce n'est pas le lieu de débattre ici la question de savoir si Strabon a négligé les sources romaines de parti pris ou par ignorance, s'il a eu tort ou raison; nous avons déjà touché cette étude critique en examinant le dessein de notre auteur; nous y reviendrons en jugeant l'usage qu'il a fait des sources qui étaient à sa disposition. Qu'il nous suilisc ici d'écarter un débat dont nous n'attendons aucun résultat utile; nous ne pouvons déterminer, en l'état actuel de nos connaissances, quel était ce chorégraphe anonyme cité par Strabon. Et d'abord il eût fallu bien établir le sens des mots chorographe et clu)rographie , comparer les termes grecs aux termes latins avant de risquer de téméraires identifications. On eût trouvé sans peine, dans le texte de Strabon, des arguments de ce genre en quantité suffisante pour écarter la brillante hypothèse de Schweder^^^.

^*} Etlore Pais, Straboniana, p. loâ, io5, note 8.

^*) Le mot chorégraphie est applique aux études de Polybe (II, i?, i) qui iravaienl rien d'un catalogue, rien qui supposât une carte. Strabon ne dit-il pas dans un passage que nous avons déjà cité : «r Telle cliorographie convient aux Indiens, (elle autre aux Éthiopiens, telle aulrc aux Grecs et aux Romains. n Le chorographe cilé par Strabon est donc fauteur d^unc œuvre régionale et non d^un travail universel comme la carte et les coromenlaires d'Agrippa. Le fait est prouvé par la médiocre étendue de pays sur laquelle Strabon lui emprunte des données itinéraires (6 en tout); toutes se rapportent à la Sidle, k la Corse et à ritalie méridionale. J'imagine que c'était une sorte de guide des voyageurs dont Strabon aura fait usage pendant ses séjours en Italie.

CONCLUSION

Cette revue des sources de la Géographie de Straboo nous apermis de constater que l'auteur, fidèle au dessein très arrêté que nous avons essayé de définir, procédait avec une grande liberté d'allure au choix de ses inspirateurs et de ses guides. Toutefois ses préférences sont déterminées par des motifs d'ordre dogmatique, beaucoup plus que par une appréciation du mérite personnel des écrivains. Il suit et affecte de suivra une tradition dont il désigne les représentants en vertu d'idées très rigoureuses sur la meilleure manière de comprendre l'histoire et la géographie.

Cependant un examen approfondi de ses déclarations de principes, de ses querelles de doctrine, de ses goûts pour chaque catégorie d'auteurs (car il procède par catégories), nous amène à remarquer que ses jugements n'ont pas tous le même caractère original et personnel. On est vite convaincu qu'il apprécie les penseurs des périodes antérieures à Eratosthène d'après l'inspiration, presque d'après les termes, qu'il trouvait dans les œuvres de ce grand homme. C'est une obéissance qui fait grand honneur à Eratosthène, et de laquelle Strabon ne s'est départi que pour condamner Pythéas, d'accord avec Polybe.

Son respect pour la doctrine d'Eratosthène, qui était classique dans le monde gréco-romain du siècle d'Auguste, n'est pas de pure convention; mais il y entre quelque chose d'habituel, de traditionnel, de voulu, qui ne va pas sans une certaine gêne. C'est qu'en vérité la géographie mathématique n'est point du goût de Strabon, ni même la géographie scientifi(|ue dans la plus modeste proportion. Il est érudit. historien, archéologue

par-dessus lout; et ii est aisé de s'assurer que, le cadre des descriptions lui important beaucoup moins que les descriptions elles-mêmes, Éphore, Polybe, Artémidore, Posidonius sont ses véritables prédécesseurs. Les questions de géofpraphie malhématique et même physique sont pour lui des préliminaires obligés, des sujets d'introduction , qu'on ne pouvait se dispenser de traiter dans ces prolégomènes. Aussi cette partie de son œuvre est-elle gonflée outre mesure de notions de ce genre qui ne sont pas toujours parfaitement digérées, et dont le lien avec le corps même de l'ouvrage, avec les parties descriptives, est parfois d'une ténuité inquiétante. C'est bien ce trait que nous laissait pressentir l'étude dogmatique du dessein de Strabon; la revue de ses sources l'a, semble-t-il, mis plus vivement encore en lumière. Il ne nous reste qu'à confirmer ces conclusions par un bref examen de la méthode et des procédés de composition des TeùH

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