CHAPITRE I
L'EMPLOI DES SOURCES. - STRABON A-T-IL MIS À PROFIT T008 LES OUVRAGES QU'IL AVAIT À SA DISPOSITION? - A-T-IL FAIT PREUVE D'ESPRIT CRITIQUE?
c( Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es. j> En étudiant les sources de la Géographie de Strabon, nous avons déjà, pour une bonne part, déterminé sa méthode littéraire et ses procédés de composition , autant que nous avons précisé son dessein. Les critiques qui, après avoir énuméré ce qu il doit aux œuvre^.^f ses prédécesseurs et de ses contemporains, cherchent, à coups d*indei, ce qui reste de notre géographe dans son livre, se trompent, à notre avis. Strabon diffère trop d'un compilateur pour mériter qu'on lui applique cette méthode de soustraction, (|ui est d'ailleurs mauvaise d'une manière générale.
S'il est un défaut qu'on puisse lui reprocher, c'est beaucoup plus un excès d'esprit systématique, ou, pour mieux dire, de parti pris littéraire, qu'une imitation servile de ses devanciers. S'étant arrêté à une conception très particulière de la géographie, il a le droit strict de chercher son bien où il lui platt; et cette liberté que nous devons lui concéder, il la réclame d'ailleurs en termes fort clairs : «Si nous nous voyons forcé, dit-il, de contre dire parfois les autorités mêmes que nous avons choisies pour guides habituels, qu'on nous le pardonne. Ce n'est pas, en effet, chez nous un parti pris à l'avance de contredire tous les géo-
nu TROISIÈME PARTIE.
graphes sans exception qui nous ont précédé. Il en est beaucoup, en revanche, que nous comptons négliger absolument comme nous ayant paru des guides trop peu sûrs, et nous réservons nos critiques |)our ceux que nous savons être habituellement exacts. Disputer en règle contre toute espèce d'adversaires, ce serait en vérité perdre sa peine^^l» Et il tîomplète ailleurs sa pensée, à chaque instant, en cessant tout à coup de discuter même ses auteurs de prédilection, dès qu'ils s'écartent des sujets auxquels les géographes devraient, selon lui, se restreindre. A plus forte raison s'ost-il cru autorisé à laisser de côté les écrivains dont il désapprouvait, soit complètement, soit en partie, le genre ou le talent.
Cette constatation nous dispense de rechercher si sa liste d'auteurs cités est complète; elle ne l'est pas, et nous savons la cause des radiations les plus étonnantes et les plus singulières au premier abord. Rien de plus net que les considérations qui l'ont décidé à exclure Hérodote, Gtésias, Théopompe, à leur préférer Homère, Ephore et Polybe. Mais ce qui a inquiété quelquesuns des admirateurs les plus sincères de Strabon, c'est, d'une part, l'absence presque complète de toute une catégorie d'écrivains, des auteurs romains; de l'autre, la brièveté de certaines de ses descriptions qu'il prétendait justement donner plus larges et mieux informées que celles de ses devanciers. Est-ce ignorance condamnable? Est-ce parti pris dogmatique poussé à l'excès?
Laissons de côté une question déjà discutée dans notre étude du dessein de Strabon. Il n'a manifesté aucun mépris pour les Romains, mais au contraire une admiration très vive; et nous n'admettons pas que son œuvre ait été inutile aux maîtres du monde, ni même qu'il ait refusé d'avance de la leur adresser. Reste un seul point a éclaircir. Est-ce l'ignorance de notre géographe qui explique son abstention, ou bien tout simplement la pauvreté de la littérature latine ?
(*) Strabon, I, ii, t : trad. Tardiea.
Quel qu'ail été Fenthousiasme des archéologues que la dérouverte de documents itinéraires romains a induits h confondre le calcul avec les mathématiques, Tarpentage avec la géographie, nous croyons superflu d'insister sur la médiocrité scientifique des Latins : c'est un développement d'une vérité accablante et banale qui fait partie, et avec raison, du fonds classique de l'histoire littéraire. L'embarras de Gicéron qui, désireux de composer une géographie , fut rebuté par les contradictions d'Ëratosthène et d'Hipparque, prouve que les Romains les plus cultivés devaient trouver la science de Strabon déjà fort suffisante. Agrippa, vîr rusùcitaii propior quant deliciis, avait pris la direction d'une opération cadastrale, sans y contribuer beaucoup peutêtre; car, comme chacun sait, il fallut le secours de géomètras grecs pour la mener k bien. Ses goûts le portaient vers les travaux utiles et pratiques, non vers la vraie science; Fronlin nous atteste qu'il s'employa avec beaucoup de zèle à la construction et à l'entretien des aqueducs ^^^ Sa carte était un routier, ce qui ne constitue pas, h proprement parier, une œuvre géographique; Strabon, si peu géomètre et astronome qu'on le prétende, la vit peut-être; et il est bien possible qu'il ait souri et constaté une fois de plus l'infériorité scientifique des Romains. Quel que fftt d'ailleurs son respect pour leurs qualités politiques, il ne faisait point mystère de leur médiocrité géographique. «A vrai dire, les historiens latins cherchent à imiter ceux de la Grèce, mais ils n'y réussissent qu'imparfaitement, se contentant de traduire ce qu'ont dit les Grecs, sans montrer par eux-mêmes une bien vive curiosité. Il en résulte que, quand les écrivains grecs nous font défaut, les autres ne nous offrent pas grande ressource pour combler la lacune ^'^\ n Or ce passage s'applique à la géographie de l'Espagne; et, si les Romains décrivaient mal ce pays, combien ils devaient être plus malhabiles encore ù étudier la Grande-Bretagne ou l'Arménie !
î') FroiitÎD, AqxuBd,, 98 et 99.
('> Strabon, III, iv, 19 : trari. Tardicu.
Ce n'est pas à Hygin, bibliothécaire el affranchi d'Auguste, imitateur de l'érudition de Varron , que Strabon pouvait demander des leçons de science géographique. S'il avait composé un traité sur rastronomie, il en avait pris les éléments chez les Alexandrins : Ératosthène et les scolies d'Aratus, telles étaient ses sources principales; et il n'y puisa pas toujours avec une adresse et une intelligence irréprochables. Son De situ urbium Italicàrum était probablement quelque consciencieux catalogue et en même temps un dépouillement des auteurs grecs de xrheiç.
Les Astronomica de Manilius n'étaient pas un meilleur guide; au reste, on sait que certaines formes singulières de son style ont fait douter qu'il fût Romain. Fût-il Romain d'origine, son inspiration n'en était pas moins grecque, et Strabon connaissait les modèles de Manilius , les poètes-géographes de l'école d'Alexandrie.
Le De architectura de Vitruve nous montre bien sur le vif a quelles préoccupations pratiques et intéressées obéissaient les Latins quand ils composaient des traités de ce genre. Trogue- Pompée avait présenté, dans ses livres de zoologie et de botanique, des résumés et des extraits d*Aristote, de Théophraste, d'autres maîtres de la science hellénique; ses IMnri de animalihus ne sont qu'une médiocre traduction d'un seul livre grec. Ses lectures favorites étaient Ephore, Théopompe, Timée, Polybe, Clitarque et Posidonius; Strabon connaissait assez bien les originaux pour se moquer, à l'occasion, des imitateurs maladroits. Les plus fiers des Romains qui, à cette époque, étaient les plus instruits n'hésitaient point à admettre l'infériorité de leur littérature en œuvres scientifiques. Tibère composa des vers grecs. Germanicus fit une traduction en vers latins des ^aivày^sva d'Aratus. On n'a pu déterminer la valeur réelle des ouvrages botaniques de Cépion et d'Antonius Castor, contemporains de Tibère, dont parle Pline. C'est seulement avec Sénèque que commence, pour la littérature latine, l'étude des problèmes scientifiques qui intéressent la géographie.
Nous n'aurions point insisté sur ces arguments si nous n'avions à démontrer du même coup que les parties scientiGques des Pro* légomines de Strabon, si maigres et si élémentaires, étaient plus que suffisantes pour les lecteurs romains, j'ajoute, pour la plupart des Grecs; car, si les vainqueurs étaient en retard, les vaincus étaient aussi en décadence. Les Latins avaient pris fort peu de l'esprit scientifique des Hellènes, et les Hellènes beaucoup de l'esprit pratique des Latins; Strabon en est un exemple.
On objectera, pour cette raison, que notre géographe se souciait médiocrement des sciences, et qu'en revanche, il eût trouvé chez les Romains des secours historiques. Personne n'a osé prétendre qu'il eût tiré quelque profit des historiens proprement dits qui étaient les imitateurs des Grecs, par exemple de Tite-Live dont les œuvres sont ornées de tant d'extraits de Polybe. Enfin les Latins n'avaient pas connu cette histoire désintéressée, cette pure recherche de la vérité, que Strabon admire chez son illustre prédécesseur. Est-il même un seul de leurs écrivains qui se soit rapproché de ce noble idéal? Cicéron témoignait bien pour l'histoire un grand enthousiasme, la déclarait tMÙs temporum, lux veritatis, vita memoriœ, mais à la condition qu'elle restât la servante de Téloquence. Dans la pratique il était moins respectueux encore des droits de la vérité histo* rique. Ne recommandait-il pas à Luccéius, en le priant d'écrire l'histoire de son consulat, de ne pas hésiter à forcer la mesure des éloges? C'est d'ailleurs Cicéron qui avoue que, de son temps, Rome ne pouvait encore nonuner aucun grand historien. Or, d'une part, Strabon est largement pourvu, dans la littérature grecque, des ouvrages historiques qui lui sont nécessaires; et, de l'autre, il refuse de plier la vérité du récit à l'intérêt de telle ou telle cause particulière, quoiqu'il ait la prétention franchement exprimée de composer une géographie utik aux hommes poUtiqueê. Il veut servir et instruire par la seule vérité. Les fables d'Hérodote, de Ctésias et de tant d'autres historiens l'irritent; il n'est pas jusqu'à Polybe dont il n'ait parfois blâmé les exagé-
GéooiAPRii 01 Strabon. a a
â38 TROISIÈME PARTIE.
rations. Le grand historien se voit sévèrement reprocher d'avoir transformé en autant de villes les trois cents ehâUaux forU dont Tibérius Gracchus s'était emparé en Espagne ^^\
Soit, dira-t-on, Strabon avait le droit de laisser de cAté les auteurs romains d'histoires générales, imitations médiocres des ouvrages similaires de la Grèce. Mais comment n a-t^-il pas consulté, par exemple, comme le lui reproche M. Pais, les Origme$ de Caton , curieuse histoire des populations italiques soumises par les armes romaines? L'objection n'est point si probante qu'elle semble au premier abord; et une remarque élémentaire de chronologie et d'histoire générale suflBra pour en diminuer singulièrement la portée. D'abord Polybe, qui s'était intéressé à ces mêmes questions, était déjà un fort bon guide. Fit puis, les historiens hellènes de la Sicile et de la Grande-Grèce n'avaientils pas traité, beaucoup plus anciennement, tous ces sujets, à une époque où le peuple romain était peu de chose et sa littérature moins encore. Ces auteurs étaient les gardiens les plus compétents des vieilles traditions ethnographiques de la Sicile et de la moitié méridionale de la péninsule où la civilisation grecque avait si longtemps persisté. Antiochus de Syracuse, Philiste, Timée de Tauroménium et tant d'autres, voilà les historiens qui devaient apprendre et qui ont appris à Strabon les traditions relatives aux Sicanes, aux Sicules, aux Apuliens, aux Lucaniens. Toutes les grandes cités de l'Italie méridionale et de la Sicile conservaient leurs souvenirs dans des archives semblables h celles de la mère patrie. Quant aux pays du Nord, jusqu'à l'Étrurie, il n'y avait pas davantage de raisons pour que les Romains, peu soucieux du passé s'ils n'y avaient pas un intérêt pratique ou superstitieux, en connussent bien la très ancienne histoire. Les Massiliotes et les Grecs d'AncAnc , toutes les cités maritimes qui avaient longtemps lutté contre les Étrusques, devaient être riches de souvenirs sur l'ethnographie
i») Strabon, III, it, i3.
de l'Italie septentrionale. Restait aux écrivains latins la facilité de se renseigner sur les contrées du centre de la péninsule, en supposant que cette perspective ait beaucoup séduit ce qu'ils avaient de curiosité scientifique. Longtemps ils s'en remirent aux Grecs du soin de tenir le compte de leur histoire. Donc c'étaient des écrivains grecs que Strabon avait k consulter pour étudier la majeure partie, sinon la totalité des origines italiotes; et suivant toute vraisemblance, Caton» le Caton mitigé et devenu indulgent pour les lettres grecques , n'avait pas procédé autrement. Ne se moquait-il pas des Annales des Grands Pontifes? Si Strabon voulait être directement renseigné et puiser aux sources anciennes, il trouvait des ouvrages grecs : s'il se contentait d'une consultation de seconde main , mieux valait trouver l'écho des vieux auteurs dans le grec de Polybe que dans le latin de G»ton! Dire qu'il a eu tort de négliger les historiens latins des origines italiennes, c'est oublier la chronologie de la colonisation grecque de la Méditerranée occidentale, et celle de la conquête romaine.
Il ne faut point établir une comparaison entre la conduite de Denys d'Halicarnasse et celle de Strabon. Denys composait une Ardiéologie romaine, c est-à-dire une étude de coutumes, de mœurs, d'institutions de l'ancien Latium, puis des pays qui graduelle^ ment s'y ajoutèrent. Son travail est considérable par le nombre des matériaux, mais circonscrit en somme k cette région res-treinte qui fut le berceau du peuple romain. Et pourtant il n'hé^ site pas h consulter Ératosthène, Timée et Polybe, sur la chro* nologîe de l'histoire romaine! Strabon ne traite pas un sujet semblable : il examine la relation qui existe entre la géographie et la destinée de chacune des grandes régions naturelles de l'Italie. S'il admire la politique romaine, il ne prend nullement pour cadre le développement chronologique de la conquête; il suit isolément les principaux groupes de peuples. Il n'y a aucun rapport de composition ni d'inspiration entre les deux œuvres. M. Pais, qui est archéologue, ne semble pas avoir tenu de ce
fait littéraire un compte suffisant. Mais il n*est pas le seul, eit la géographie ancienne n*a rien gagné à être traitée suivant la méthode archéologique qui ne lui convient point Groskurd^^^ lui-même, un des plus ardents panégyristes de Strabon, l'accase d'avoir délaissé les livres de Caton, de Gincius Alimentus, de Lutatius Catulus, de Sylla, de Terentius Varron; il a oublié que, dans le nombre, il en est quelques-uns qui n'auraient jamais écrit s'ils n'eussent été initiés aux lettres grecques.
Enfin, qui eût donné à Strabon, en plein siècle d'Auguste, le goût des vieux annalistes romains et même de Gaton? Gaton était un ennemi des Grecs et de leur civilisation, ennemi dont la mauvaise humeur s'adoucit sur le tard. Mais enfin les critiques qui reprochent à notre géographe de n'avoir pas lu et mis à profit les œuvres de l'illustre censeur sont obligés d'admettre que ses conclusions différaient de celles des écrivains grecs; sinon Gaton aurait été un plagiaire, ou un imitateur, et de plus un mauvais Jtomain , au vieux sens du mot. Le reproche n'a plus de sens si l'on cesse d'admettre que Gaton réfutait, au nom du mos nugomm, les traditions contestables et empreintes d'un excessif amour de l'hellénisme chez ses prédécesseurs. Or, au temps oh vit Strabon, ce sont précisément les traditions et les légendes grecques qui sont en honneur, qui deviennent l'histoire officielle, qui inspirent les historiens et les poètes du temps de l'empire! On est loin d'une tradition reposant sur les plus vieux souvenirs du Latiuni; Homère, et souvent Homère vu à travers les interprétations alexandrines , est la source des origines du peuple romain. Le géographe d'Amasée devait-il être plus attaché & la sèche méthode des annalistes que les savants, si peu nombreux, de langue latine?
Il n'est donc pas nécessaire de supposer, comme Goray» que «Strabon n'était pas assez familier avec la langue latine pour
^1) Groskurd, htrod. soureeê : «Il y eût trouve de précieux renseignemeril^ et ses descriptions des pays de TOccidenl et de TAfrique septentrionale en fuMont devenues (beaucoup plus riches et plus complètes y»
comprendre les livres romains avec aisance et sAret(^, pour les lire et les consulter avec plaisir et attachement ^'^^ Groskurd trouve cette hypothèse fort vraisemblable et croit pouvoir citer des preuves irréfutables de l'ignorance du géographe. Dire que les Romains appellent l'étoile du matin Lucem dtAiam, au lieu de rapporter le nom propre Lucifer, n'est pas faire un contresens. Qui nous garantit que les Latins n'employaient pas, outre le nom de Lucifer, le surnom de Lux duhia? Heeren^^^ remarque avec beaucoup plus de raison et de simplicité que la lecture attentive des Cammeniairei de César suppose une assez belle connaissance de la langue latine. Casaubon a bien découvert un contresens dans un passage qui est emprunté à César. «César, dit-il, sépare la Gaule barbare de la province romaine ou Narbonnaise, tandis que Strabon l'y fait rentrer et dit que la Gaule est limitée au sud par la mer Méditerranée, n Ce n'est pas là un contresens, mais bien une modification qui s'imposait au siècle d'Auguste; il n'y avait plus de Gaule barbar|||^ comme Strabon le laisse entendre par de nombreux exempits. Enfin, en nous déclarant que les écrivains romains sont des imitateurs peu originaux des Grecs, Strabon aurait-il eu recours à une feinte de mauvais goût, à un artifice d'un raffinement inouï pour masquer son ignorance? Ce n'est point notre avis : et il nous parait simple et logique, en l'absence d'arguments sérieux qui prouvent son inexpérience de la langue latine, de croire qu'il la savait, puisqu il cite des auteurs latins.
Nous n ajouterons rien pour démontrer combien il est factice, en thèse générale , d'opposer les littératures grecque et laline du siècle d'Auguste l'une à l'autre. Les hommes cultivés des deux races vivaient d'une vie intellectuelle commune, et ignoraient la jalousie littéraire tout comme ils avaient oublié depuis longtemps la haine politique. Que vient-on nous parler du mépris de Strabot pour les écrivains romains comme d'un indice de son des-
^^^ Coray, PraUgomènêê, p. 65.
^•^ Ueereu , of, cil, , p. 1 6.
sein paiiiculier de ne s'adresser qu'aux lecteurs grecs? Romains et Grecs étaient parfaitement d'accord sur la question; il était entendu que l'éducation grecque, longtemps redoutée k Rome, devait désormais être donnée à la jeunesse noble et riche. Les rhéteurs et les grammairiens grecs affluaient dans la capitale du monde. Le mouvement datait de loin : un récent historien des ce professeurs de littérature dans l'ancienne Rome», rappelle que, dès le temps de Sylla , ce le Romain ne s'insurge plus contre la science grecque, mais au contraire lui fraye partout la voie. Quand Sertorius veut créer en Espagne une classe supérieure, pépinière d'olBciers et de magistrats, il fait donner aux enfants des meilleures familles indigènes l'instruction que reçoivent les enfants de son pays. Les deux littératures furent enseignées è Osca comme à Rome: les jeunes Espagnols apprirent en même temps à porter la toge et à parler la langue grecque ^^^.9 Sans »ate les lettres grecques perdirent à ce contact beaucoup de ir caractère désintéressé; et nous répétons que Strabon n'a ^ pii échappé à cette influence. Mais il fallait bien payer au prix de quelque sacrifice la joie d'entendre dire par le poète :
Vos exemplaria Gneca Nocluma versate manu, versate dioma.
L'abondance extraordinaire de la littérature grecque en ouvrages de sciences, en périples, périodes, périégèses, paraples, études historiques, archéologiques, ethnographiques, la pauvreté des lettres romaines en ouvrages correspondants, voilà l'explication très simple d'un fait souvent remarqué et dont on a tort de s'étonner. Certes la proportion des ouvrages latins cités par Strabon est minime; mais c'est une proportion conforme à
^') Emile Jullien, Leê profeêêeurt de littérature dont l'ancienne Eame, Paris, 1 885. Co livre donne une histoire très logique et très nette des pro^[rès de l^ëdacation grecque chez les Romains. Nous n^avons pas ici à reprendre en détail celte question que la plupart des liistoriens de la littérature ont résolne dans te même sens.
la réalité. L'habitude do séparer complhiemeulïes sowrcet grecques de Strabon de ses Murcei latineê n'est pas seulement mauvaise parce qu elle est contraire à ce que nous saYons de l'histoire littéraire du siècle d'Auguste: elle donne une idée fausse des ressources que notre géographe avait à sa disposition pour décrire l'ensemble des pays italiotes. Certains Grecs, ceux de Sicile et de Grande-Grèce, avaient pu étudier et connaître l'Italie beaucoup mieux que les Romains dans ses plus antiques traditions ethnographiques; c'est là précisément ce qui intéresse le plus Strabon. Les Romains ne s'éveillèrent à l'histoire et à la littéra* ture qu'à une époque oii les faits d'ethnographie étaient singur iièrement brouillés et complexes, où les vieux souvenirs étaient oblitérés par de longues guerres, systématiquement écartés par le besoin le plus impérieux de leur politique d'unité. Les Grecs étaient donc précieux à double titre, grâce à leur haute antiquité, grâce à leur science plus profonde et plus habile;^ témoignage était de beaucoup préférable. Quel profit Str eût-il retiré, pour la composition de sa Gêogroflm, d'une des orateurs et des juristes romains, de la lecture des Annales sacerdotales, des rituels, bref des œuvres caractéristiques et anciennes de la littérature latine? La vérité est que, pour toutes les sciences dont se compose ou s'inspire la géographie, la Grèce ou plutôt la littérature hellénique avait, soit le monopole, soit la supériorité à moins qu'on ne veuille regarder la géographie comme une simple nomenclature. Chacun est libre en cette matière d'avoir une opinion particulière, même une opinion qui est la négation de la science géographique. Mais, pour juger Strabon , il faut bien admettre tout d'abord son idée originale, son dessein personnel; c'est faute de souscrire à cette obligation que Coray, Groskurd et M. Ettore Pais lui ont fait un procès inutile.
Nous avons signalé, au cours de notre étude des sources, les autres lacunes ou prétendues lacunes d'information des Fecii* ypaÇpid. Outre les considérations que l'on peut faire valoir pour
Uà TROISIEME PARTIE.
expliquer ici l'absence, ailleurs la rareté de certains noms illustres : il en est une qui doit dominer tous les débats de ce genre; je veux dire la liberté absolue, pour un écrivain qui n'est pas un simple compilateur, qui est vraiment mattre de ses matériaux d'étude, qui sait bien et dit clairement ce qu'il veut, à qui il s'adresse, quel intérêt il sert, de s'informer oii il lui plaît. Vous passerez les revues les plus minutieuses des pays décrits par Strabon ! Vous ferez de gigantesques efforts d'érudition pour montrer que l'auteur aurait pu en dire le double sur la Germanie, le triple sur les Scythes, le quintuple sur la Libye! Vous insinuerez que le géographe d'Amasée n'est pas en avance suffisante sur ses prédécesseurs, qu'il n'a pas profité des nombreuses et lointaines campagnes des légions, ce qui est une insinuation périUeuse, puisque d'une part les œuvres géographiques de Posidonius, d'Artémidore, de Polybe sont complètement perdues ou réduites à peu de chose, et d'autre part la
ppirëoccupation géographique des généraux romains plus que contestable! Vous lui reprocherez de n'avoir pas, à la vue de Yorbis pictus d'Agrippa, eu l'intuition de la géographie scientifique, comme si les Romains pouvaient inspirer ce qu'ils n'avaient pas au moindre degré! Je vous récuserai, parce que le procédé est illégitime en soi. Dans quelles parties de la Géographie de Strabon ces juges difficiles ont-ils indiqué quelque insuUisance de développement ou d'exactitude? Dans les chapitres consacrés aux peuples des steppes de l'Europe orientale et du centre de l'Asie, des pays africains, de la Grande-Bretagne et de la Germanie. Or Slrabon nous a dûment avertis qu'il estimait la géographie des pays lointains ou mal civilisés peu utile à l'éducation de l'homme politique. Nous n'avons donc aucun droit de
«conclure de son abstention à son ignorance. Blâmez, si vous le voulez, son dessein, sa manière de comprendre le rôle moral et pédagogique de la géographie; dites que la science grecque a perdu entre ses mains beaucoup de sa hauteur et de son désintéressement, que fauteur a pris quelque chose de l'esprit pra-
tiqu» à outrance des Romains. Mais ne transformes point ces reproches de doctrine, de définition, en critiques de l'œuvre : et n'oubliez jamais que la vraie question litlémire en jeu est celleci : <cSon dessein étant ainsi défini, bien ou mal peu importe, mais clairement, l'auteur a*t-ii eu le talent de s'y tenir au cours de l'exécution de son livre?» C'est, h notre sens, ia juste limite des critiques ^^\
Toutefois cette réserve n'exclut pas l'examen légitime de la manière dont Strabon juge les auteurs divers auxquels il a emprunté. Trouvons-nous dans ses œuvres la trace d'une véritable méthode de discussion du mérite de chacun? On ne saurait nier qu'il ait, la plupart du temps, procédé h ces débats préliminaires avec une véritable équité : son principal défaut serait une sévérité excessive plutôt qu'une indulgence outrée. Nous avons constaté combien il se méfie des historiens qui ont rapporté des légendes et donné les moindres signes de la crédulité, comme Hérodote, comme les écrivains d'ouvrages sur AlexandaH et ses campagnes dans l'Inde. Ce n'est pas, avec ses exagé^ rations, un mérite médiocre. Ne se plaint-il pas que les récits inventés par Clitarque sur l'entrevue d'Alexandre et de Thaiestris, reine des Amazones, aient encore crédit de son temps, êri xeà vSv^^K La description de l'Inde est précédée d'une véritable classification des sources, qui, sur quelques points, s'écarte de la tradition reçue par Ëralosthène; au premier rang il met Patrocle et Aristobule, au second Mégasthène et Néarque, au troisième et bien loin Onésicrite, Daimaque et Clitarque, aux-
(') Noos avoiM grand plabir k signaler l*espril de méthode et de modératioii acienlifique daiM lequel est conçu le résumé de la géographie de Strabon de M. Buiibury {HiêUtry o/ancient geography). Le savant anglais se montre beaucoup plus réservé que ses prédécesseurs , ce qui donne un charme particulier à son élude d^ailleurs aussi consciencieuse que délicate (p. 939-338). 11 nous semble que cet ouvrage marque un progrî'S considérable de Thisloire de la géographie ancienne; M. Bunbury écarte nombre de questions insolubles auxquelles on s'arrêtait trop souvent et trop longtemps avant lui.
(') Strabon, XI, v, 3.
quels il prodigue Tépithète de meilleurs. Il avoue, avec une bonne foi complète, que les voyageurs contemporains n'ont rien ajouté qui soit digne de créance aux historiens de cette époque éloignée.
Sa circonspection à l'égard des explorateurs des pays lointains dépasse de loin les limites de la prudence légitime. En écartant toutes les données géographiques que l'on devait à Pythéas, il avait du moins ou croyait avoir des motifs empruntés à la science de Polyhe et aux idées de ses contemporains. Mais quand il refuse de croire à la réalité du voyage d'Eudoxe de Cyzique autour du continent africain , et s'insurge contre une au^ torité aussi grave que celle de Posidonius, il ne justifie son scepticisme par aucune argumentation valable ^^^ : on sent qu'il est purement et simplement poussé par la crainte du merveilleux et même du nouveau. Ces explorations aventureuses sont aussi inutiles pour former l'esprit de l'homme politique que les des- «criptions de peuples barbares : dès lors Strabon n'a point de scrupule à les écarter de prime abord, sans se donner la peine d'un examen minutieux.
Notre géographe est beaucoup mieux à l'aise en présence des documents historiques; il est mieux dans son rdle d'érudit. Sa discussion sur l'authenticité d'une célèbre lettre de Cratère est menée avec beaucoup de logique et de sens^*^^ Rien de plus vif et mordant que sa critique des hyperboles de Posidonius sur les richesses minérales de l'Espagne. «Posidonius célèbre l'abondance et la supériorité des métaux de l'Ibérie, et, dans ce passage, non seulement il ne s'abstient pas des figures de rhétorique qui lui sont familières, mais il se laisse aller, peut-on dire , à toutes les hyperboles du lyrisme. Écoutez-le : il croit ce que raconte la fable, qu'autrefois, après un vaste embrasement des forêts, la terre, précieux composé d'argent et d'or, fut liquéfiée et vomit des métaux à sa surface. Cette terre, en effet, (c'est
('^ Slrabon, II, m, h, («) Strabon, XV, «, 35.
toujours lui qui parie) n'est pas riche seulement par ce qu'elle montre, elle l'est plus encore par ce qu elle cache, et l'on peut dire, en vérité, que, pour les Ibères, ce n est pas le dieu des En* (ers , mais bien le dieu des ricbeases , que ce n'est pas Pluton , mais bien Piutus qui occupe les profondeurs souterraines. Voilà dans quel langage fleuri Posidonius a parié des mines de l'Ibérie, comme si, lui aussi, avait à son service une mine inépuisable de mots et d'images ^^K 9 Slrabon apporte dans ses discussions de témoignages l'élégance d'esprit d'un rhéteur, d'un homme de goût, beaucoup plus que la rigueur raisonneuse d'un savant
De là certains défauts qu'il importe de mettre en lumière. Dans les I^i^I^gomènes, la plupart des débats sur des questions de géographie mathématique et de cartographie, sur le tracé des lignes de longitude et de latitude, manquent de la logique serrée que devaient y mettre des savants comme Ératosthène, Hipparque et Posidonius. Il est visible que ce sont là pour lui des problèmes accessoires, des recherches subsidiaires qui doivent rester confinées dans une introduction. C'est avec une certaine mollesse trahissant presque l'ennui, qu'il expose, puis oppose les unes aux autres les doctrines des maîtres de l'astronomie et de la géométrie. Au lieu de reprendre chaque question pour son compte et d'insérer les opinions de ses devanciers en une place rationnelle assignée par lui-même, il se laisse mener, un peu à l'aventure, par la bonne ou la mauvaise fortune des citations, passant parfois quelques intermédiaires du raisonnement, oubliant en route un chifire d'importance capitale, une notion promise. Le lecteur moderne, qui ne sait pas combien ces prolégomènes sont, en réalité, étrangers au reste de l'ouvrage et adventices, est plus d'une fois déconcerté; c'est que sans doute l'auteur le fut luimême et sentit quelque embarras en cette compagnie prolongée de savants trop mathématiciens pour son goût. Nous avons cité,
^') Strabon, 111, ii, 9 : Irad. Tnrdieu : ûs àv i» iierdXXou Kal a^xès woXXf
dans notre étude des emprunts faits à Eratosthène et à Hipparque, quelques exemples de cette incertitude de Targumentatation dogmatique : tous les critiques de Strabon ont été frappés de ce vice que rend plus saillant encore la corruption du teite des premiers livres.
Mais notre géographe, dont la sincérité ne saurait être mise en doute, a commis des erreurs du même genre jusque dans sa géographie descriptive. Laissons de côté les nombreuses citations de seconde ou de troisième main que Ton peut aisément relever et qui ne prouvent rien contre sa bonne foi, puisque ce procédé n'était point considéré par les anciens comme condamnable en tous les cas. C'est ainsi que tous ou presque tous les emprunts de passages d'auteurs antérieurs à Eratosthène semblent bien provenir des œuvres du savant Alexandrin. Il est moins excusable d'avoir demandé à Artémidore quelques éléments d'une description de l'Arabie pris par Artémidore lui-même chez Agatharchide ^^\ Parfois Strabon emprunte à un historien des renseignements dont il étend à tort la valeur, par négligence de la chronologie (^). Enfin il a quelquefois commis des erreurs en citant de mémoire ^^\
Malgré ces défauts qui enlèvent sûrement beaucoup au mérite de sa Géographie, Strabon peut être cité comme un des auteurs de l'antiquité qui ont fait de leurs sources le plus scrupuleux emploi, qui ont le plus honnêtement indiqué la provenance de leurs documents. Que l'on compare son élude des richesses minérales de l'Espagne, faite avec l'aide de Posidonius, mais sous réserve de nombreuses critiques, et l'accumulation indigeste de matériaux de la même provenance dans la Bibliothèque hisUn rique de Diodore. Que l'on compare même la manière dont il
(*J Strabon, XVI, iv, 20.
(*) Slrabon, XI, m; 7 : M. Tardieu met bien le fait en lumière. Cf. 1. II, p. A53 , note 9.
(^) Strabon, XIV, 1, 39 : citation inexacte d'Hésiode, qu'il semble impossible d'expliquer aulreroenl. Cf. une note de la traduction Tardieo, t. lU, p. laà. — XV, I, 32 : citation inexacte de Tliistoire des animaux d'Aristole.
puise dans les histoires de Polybe, avec celle de Tite-Live. Le géographe leur est certes supérieur en originalité et en discrétion Un parallèle avec Arrien lui serait encore plus favorable. Quelle différence entre la servile copie de la relation de Néarque qu'on appelle i%Stxff^ et la description sommaire, incomplète, mais vraiment composée, de l'Inde que Strabon nous a laissée! Et pourtant Arrien vivait à une époque où les connaissances géo<^ graphiques s'étaient singulièrement étendues dans la mer des Indes; il n'en a point tenu compte. Dans l'intérêt de la reconstitution des œuvres perdues, Diodore et Arrien sont plus précieux; mais ce n'est là après tout qu'un indice de médiocrité littéraire. Nous aimons mieux Strabon avec ses irrégularités et ses caprices de jugement.